L'art expérimental s'est enflé tout au long du siècle passé jusqu'à se présenter à nous comme une créature énorme, mais impalpable, et même possiblement inconsistante. Il n'est pas un strict mouvement, n'a pas de manifeste, pas de direction, il n'a pas de fin (ni but ni épilogue). Pourtant, la dénomination fait sens ; l'expérimental, si peu défini qu'il soit, peut sembler une caractérisation valide pour un nombre conséquent d'œuvres, d'artistes, de genres et de mouvements. Si la notion d'expérimental a acquis une dimension si large, c'est qu'elle contient une force de représentation considérable, c'est que l'imaginaire spontané qui l'accompagne caractérise apparemment un certain nombre d'arts avec une justesse remarquable.

L'expérimentation n'est pas l'expérimental, elle est son cadre. Elle constitue la méthode de l'expérimental. Un "art expérimental" est un art entièrement expérimental. Pour autant, l'expérimentation est un moteur essentiel de l'artistique. Une expérimentation implique une création, tenter est nécessairement tenter du nouveau. Aussi, la création produit du nouveau, et les conséquences n'en sont jamais garanties : la création relève bien toujours de cet "acte dont l'issue est inconnue", elle propose, essaie ; la création est toujours une expérimentation. Et la création est la particularité de l'artistique, tout ce qui ne relève pas de la création dans une œuvre relève de la technique, de l'artisanal : là où ce qui est produit est reproduction pure et simple, on a affaire à l'artisanal ; là où il y a création, on a affaire à l'artistique. Il y a bien une part de savoir-faire technique (d'artisanal) et une part de création (d'artistique) dans toute production d'art, sauf dans la fiction d'un art expérimental complet. C'est pourtant ce récit fictif qui anime "notre" art expérimental, une revendication d'art expérimental tend vers cet idéal de la création totale, ou alors, cette dénomination n'a pas de sens : supposons un art qui se revendiquerait "art créatif", si son but n'est pas un art totalement créatif, où toute reproduction, tout savoir-faire est absolument aboli, cette dénomination d'"art créatif" n'a aucun sens, puisque tout art contient une part de création ; or, la création étant toujours une expérimentation (l'issue de la création n'est jamais connue a priori), cet "art créatif" fictif est bien l'art expérimental que nous connaissons. Il tend vers un art qui ne contient aucun plan pré-établi de production, aucun savoir-faire, aucune reproduction technique, aucun artisanat. L'art expérimental est l'art tout sauf technique.

Le genre désigne une caractérisation, selon des critères particuliers, d'un certain nombre d'œuvres. Un genre apparaît dès qu'un nombre considérable d'œuvres répondent à un même critérium manifeste, quand on retrouve des éléments récurrents dans différentes œuvres, et dès que ces éléments affleurent au point de nécessiter une dénomination. Or, un genre connaît toujours une naissance palpable, on voit naître un genre, à échelle humaine. La réunion des éléments qui le caractérisent dans différentes œuvres n'est donc jamais un hasard, elle naît d'une influence commune, et quand le genre est là, c'est qu'il existe une reproduction, un savoir-faire, une technique, un artisanat de ce genre. Plus encore, la part artisanale, reproduite dans les différentes occurences du genre, en constitue les limites ; la partie artisanale est ce qui définit le genre.

Se profile alors la totale immiscibilité des types de dénomination assortis à l'expérimental et au genre. D'une part, l'expérimental n'est pas un genre, le "genre expérimental" est un non-sens total ; c'est prétendre qu'il existe un genre (défini par son artisanat) d'un art qui se revendique absolument anti-artisanal. D'autre part, cela implique que l'expérimental ne peut caractériser aucun genre. Le "genre expérimental" n'existe pas, et aucun genre ne peut être qualifié d'expérimental.

Pourtant, c'est bien là que nous nous trouvons. L'expérimental est un genre, en particulier dans les domaines musicaux et cinématographiques ; pour l'art en terme général, l'expérimental est le moyen de l'avant-garde, dont le nom pose la finalité : l'avant-garde travaille à fabriquer un genre, en se chargeant de la part artistique, la part nouvelle. Une fois la technique établie, libre court est laissé à la reproduction et au genre. C'est en tout cas un fait, l'expérimental est aujourd'hui une caractérisation parmi d'autres, il a acquis le statut de genre. Cette excroissance des dénominations vient des deux confusions entre artistique et artisanal, et entre expérimentation et expérimental, c'est pourtant précisément le résultat des débats qui ont agité l'art pendant plus d'un siècle.

Le processus a été le suivant : l'expérimental a opéré son développement jusqu'à devenir un terme usuel, mais désignant pourtant des œuvres aux différences monstrueuses, l'expérimental est devenu le genre de l'artistique dans l'art. L'expérimental étant confondu avec l'expérimentation, toute production comportant une part de création (expérimentation) est qualifiée "expérimentale".

Les conséquences de cette erreur imperceptible d'interprétation sont deux équations fausses, et tacitement mais massivement admises : 1/ tout art est "expérimental" ; 2/ tout ce qui est "expérimental" est de l'art.

Nous disons donc que tout art n'est pas expérimental, et que tout ce qui est désigné par le terme d'expérimental n'est pas de l'art. Une œuvre d'art contient une part nécessaire d'expérimentation, sans quoi elle relève de l'artisanat le plus absolu, pour autant elle ne tend pas nécessairement à la fiction de l'art expérimental complet, toute œuvre d'art ne recherche pas l'absence de la reproduction au profit du tout nouveau, ex nihilo, cette tentative est caractéristique de l'art expérimental, et n'a que très peu existé avant l'émergence de ce mouvement de fait. On en arrive en outre à ce que des techniques particulières déjà découvertes et exploitées (des définitions de genres), soient caractérisées comme expérimentales. Un morceau bruitiste ou un film structurel revêtira encore aujourd'hui automatiquement l'étiquette de l'expérimental, si elle n'est pas revendiquée, elle lui sera accollée.


Le post art pose ce constat. L'ère expérimentale aura été une passionnante errance qu'il nous revient de dépasser, et nous disons ceci :

Il peut sembler que l'ère expérimentale, le siècle de l'avant-garde, a sonné le glas de l'art. Si l'on s'est efforcé de produire du nouveau à tout prix, en tentant une élimination systématique de toute reproduction, ce fût pour signifier l'importance de la création au sein de l'art, que l'artistique se caractérise par la création, non la technique. Mais cette voie n'est pas sans issue, ce mouvement n'a pas été une suppression de la technique dans un Ultime geste de l'histoire de l'art, laissant devant nous la seule perspective d'un art contemporain déjà réitéré à l'excès, et où il ne nous resterait qu'à affirmer une résilience de l'art, reparcourant l'histoire en sens inverse, après en être arrivé à bout.
Un moment historique de remise en question n'aura pas tué l'art, après l'art viendra l'art, et le post art n'est rien d'autre que l'art lui-même.
Nous affirmons notre filiation expérimentale. Ce geste, un mouvement, a montré l'importance de l'expérimentation pour l'art, mais aussi, et c'est ce que nous en retirons, la puissance d'expérimentation de l'art. L'expérience affine l'acuité humaine, nos expériences quotidiennes rendent notre monde plus clair, notre expérience passée éclaire notre futur, et l'art est le
catalyseur de l'expérience le plus performant.
Mais l'expérimentation a une condition primordiale, celle de la liberté de l'art ; l'art est l'avenir de l'humain si ce dernier en garantit la liberté, et par ailleurs, l'art est l'expression la plus saillante de la liberté humaine.

C'est là notre manifeste.


Zorn Vorster / Wyhar Ee