Le calibre ZENITH 135

L'épopée d'un calibre exceptionnel !
 
 

 

Avertissement

    

Le calibre 135 est probablement l'un de ceux qui ont donné lieu au plus grand nombre d'écrits jamais réalisés sur un mouvement ZENITH autre que le El Primero. Beaucoup de ces informations circulant par voie de presse ou internet sont partielles ou fausses. L'article qui suit est le fruit d'une recherche minutieuse sur la base des archives de la manufacture et après témoignage d'Ephrem Jobin lui-même. Par ailleurs, les informations communiquées par d'anciens chronométriers de la manufacture ont permis de compléter ces éléments. Ils sont aujourd'hui révélés ici sans avoir été publié ailleurs intégralement et correspondent à plusieurs mois de recherche. 


 
 La genèse 

Ephrem Jobin, horloger doté d'un immense talent de concepteur de mouvements fut l'inventeur, à l'époque où il travaillait chez ZENITH comme horloger/développeur, de calibres qui restèrent des pièces exceptionnelles dans l'histoire de la manufacture. C’est en 1909 que naquit Ephrem Jobin. Il fit ses études d’horloger dans une école d’horlogerie du Locle où James Pellaton enseignait son savoir faire. Ephrem Jobin, avant de rejoindre ZENITH en 1938 aime à expliquer qu’il fut pendant deux ans notamment chargé du contrôle de la fabrication de toutes les fournitures chez Cupillard à Villers le Lac.

Entre 1938 et 1954, année au cours de laquelle il quitta ZENITH, il conçu entièrement quatre calibres : Le calibre 57, un mouvement de forme à ancre de 5 lignes et oscillant à 21 600 alternances par heure, le 120, calibre de 12 lignes évoluant à 18 000 alternances par heure fabriqué avec sa variante dite 120 T à un peu moins de 120 000 exemplaires, le 133 puis le 133-8 premier mouvement automatique à butées et le 135. On peut évidemment ajouter le calibre 71 qui est la variante du 133-8 doté de la date. 

C’est à l’initiative de Charles Ziegler, Directeur technique de ZENITH, qui souhaitait que le travail d’Ephrem Jobin se porte sur la conception d’un mouvement chronomètre de 30 millimètres, que le travail du concepteur commença en 1947. Le fondement d’un tel choix tient non seulement aux besoins du marché mais aussi à la nécessité de se soumettre aux règlements des concours de chronométrie qui fixent à 30 mm le diamètre maximum des mouvements susceptibles d’entrer dans la catégorie des montres bracelets pouvant participer aux épreuves.

Ephrem Jobin explique qu’il se fixa pour objectif de "pouvoir disposer d’un large balancier, facteur essentiel de précision et d’un barillet plus grand pour augmenter la réserve de marche". C’est ce qui motiva dans la conception de ne pas placer au centre la roue de centre afin de dégager de l’espace pour le balancier. L’axe central n’a plus d’autres fonctions que de tenir les aiguilles souligne Ephrem Jobin. 
Il ajoute avoir inventé le nom de chaussée folle ce qui lui valut quelques critiques de ses collègues peu avides de création de vocabulaire nouveau dans une entreprise qui cultivait la rationalisation des tâches. 

Ephrem Jobin en 2010 pour ses 101 ans !

Ephrem Jobin avait d’ailleurs une vision de la création des mouvements qui impliquait de transcender certaines des règles d’organisation et de parcellisation des tâches au sein de la manufacture, parfois au grand dam du chef des ébauches. Ephrem Jobin raconte qu’il voulait "que chaque intervenant dans la fabrication des mouvements ait une vision d’ensemble et que c’est la raison pour laquelle il sympathisa avec un monteur qui se plaignait du manque de "lisibilité" dans son travail quant au résultat attendu". Passant ainsi par-dessus les frontières entre ateliers dressées par l’organisation, il explique qu’il pouvait multiplier les allers-retours pour s’assurer que le développement en cours ne poserait pas de difficultés aux étapes ultérieures lorsqu’on passerait à la fabrication et au montage. 



 
 Un calibre chronomètre emblématique   

Le calibre 135 vit ainsi le jour après quelques mois de travail de conception intensif et put être fabriqué en série dès 1948. Le mouvement doté de 19 rubis est un 13 lignes à ancre, évoluant à 18 000 alternances par heure. Le balancier du mouvement se singularise par un diamètre exceptionnel de 14 mm et une raquetterie en col de cygne réduite mais identique à celle qui fit le succès de ZENITH dans ses modèles de poche dès les années 1904/1906. 

Le parti-pris d’un mouvement chronomètre en fit dès le départ un calibre pour montre de luxe. Cela explique en partie une production limitée à 11 000 exemplaires jusqu’en 1962 quand sa fabrication fut arrêtée. L’attente des consommateurs orientée vers des montres automatiques suffit certainement à compléter l’explication de cette production restreinte.
 


Ce mouvement est véritablement une icône pour la manufacture tant ses qualités sont immenses et inégalées. Dans sa période de production, le 135 équipe des montres toujours faites en petites séries généralement de 50 à 200 ou 300 exemplaires selon les modèles. La majorité des mouvements, à peu près 50%, est montée dans des boîtiers en or, environ 45% équipe des boîtiers acier et moins de 5% est réservée à des boites en plaqué or. Certains modèles sont livrés dans des boîtiers à fond clipsé et d’autres à fond vissé. Ainsi une série de 100 unités (ref : 2/3046) est fabriquée en juin 1955 dans une boite de 35 mm, une autre en boite acier de 36 mm à fond vissé est produite en mai 1957 en 200 exemplaires. D’autres petites séries suivent dans le même esprit de fabrication limitée. Les boites dotées de mouvements 135 ont de manière générale, des diamètres variant de 34,5 mm à fond clipsé, 35 mm en version à fond clipsé ou vissé, 36 et 36,5 mm à fond vissé étanches à 37 mm à fond clipsé.
 
 
 

Le mouvement ne fut pas immédiatement livré en version rhodiée. Du début de la production en 1948 à 1953, il fut livré en version à finition dorée puis de 1953 à 1962, en version rhodiée. Si l’immense majorité des mouvements fut certifiée chronomètre, on rencontre parfois des versions non certifiées qui correspondent à une infime partie de la production et parfois à des pièces ayant transité par un service après vente ou par les mains d’horlogers extérieurs à la manufacture, soit à l’issue de restaurations ou de réparations, soit à l’occasion de "reconstitutions de mouvements" sur la base de pièces d’origine récupérées ici et là.

ZENITH étudia la fabrication d’une version à seconde centrale sous la référence 135-600 introuvable car elle ne fut jamais commercialisée et ne connut que quelques prototypes. Au moment où la fabrication du mouvement est à son apogée, l’observatoire de Neuchâtel n’est pas en mesure de délivrer en quantité des bulletins de marche dans les délais que la commercialisation du mouvement impose. C’est donc vers le Technicum, école d'horlogerie du Locle, que se tourne ZENITH pour obtenir les précieux certificats attestant que les montres équipées du prestigieux calibre sont dans les normes de précision des chronomètres. 

Les montres livrées dans les années 50 sont présentées dans des écrins qui évoluent avec le temps mais qui comportent en général, scellée sous le couvercle, une pochette interne dans laquelle est glissé le bulletin de marche. La couronne de ces montres est toujours signée en général d’une étoile encadrant un Z en relief. Ces couronnes sont dites de type Patent Z, c'est à dire striée. La boucle, livrée sur les bracelets en veau façon croco, est également marquée d’un Z. Il est à noter que tous les modèles de la collection ne reçoivent pas les mêmes couronnes et bracelets et qu’à l’époque une attention bien moindre qu’aujourd’hui est attachée à ce type de détails. Les revendeurs prennent en outre souvent quelques libertés en échangeant notamment les bracelets et en oubliant d’en préserver les boucles.

ZENITH équipe de nombreux modèles de ses collections du fameux calibre parmi lesquels, les Port Royal et Captain pour les plus récents.

La ligne Port-Royal existe déjà avant que le 135 ne l’équipe mais lorsque le modèle sera doté de ce calibre mythique, le bulletin de marche qui en accompagne la livraison sera honoré de la mention "Résultats particulièrement bons" des Bureaux officiels suisses du contrôle de la marche des montres. 

La pièce est ainsi décrite à l’époque comme étant " …de grande classe, possède le fameux mouvement 30 m/m spécialement créé par Zénith et vainqueur de tant de premiers prix. Protégés par un boîtier d’or massif, le cadran est d’or massif ciselé et les aiguilles (comme le bracelet) sont d’or massif lapidé. La fabrication des chronomètres Port-Royal est très limitée et destinée aux fins connaisseurs". Les boites en aciers furent quasiment les seules dotées d'étanchéité réelle.
 
Le mouvement 135 accumula les récompenses et titres de gloires pour sa précision. De 1949 à 1954, il enchaîna les premiers prix dans la catégorie des montres chronomètres bracelets lors des concours organisés auprès de l’observatoire de Neuchâtel. Charles Fleck et René Gygax en furent notamment les régleurs chronométriers et purent offrir à ZENITH un cumul exceptionnel de succès. 

Si la version présentée lors des concours est quelque peu différente de celle diffusée à titre commercial, il n’en demeure pas moins que la marque disposait, avec ce mouvement, d’une mécanique de haute précision, quelle que soit la version considérée.


 Le 135 a remporté plusieurs concours de chronométrie dont celui de l'observatoire de Neuchâtel 
pendant 5 années consécutives, de 1950 à 1954, ce qui constitue un record. 




 Les essais secrets   

Dans sa version d’observatoire dite 135.0 (O pour observatoire), le Chronométre 135 connait quelques différences avec la version commerciale. La finition dorée n’est pas la seule différence. La raquette à disque excentrique brevetée en 1903 n’est pas non plus de mise et est remplacée soit par une raquette à double flèche mise au point par Charles Fleck pour en améliorer le frottement sur le coqueret, soit par une raquette à simple flèche plus facile à maîtriser pour les chronométriers. En effet, ceux-ci n'ont pas besoin de vis micromètriques ou de col de cygne pour régler leurs montres. Une flèche de raquette classique dont le frottement est équilibré permet facilement d'optimiser le réglage.
 
Ce sont ces versions qui ont remporté les concours de chronométrie de l’observatoire de Neuchâtel. Dans le secret des ateliers des chronométriers de la manufacture, des tests ont été pratiqués sur le 135 notamment pour en accroitre la fréquence. Ainsi, trouve-t-on sur les établis des versions à 21 600, 36 000 et même 72 000 alternances. Ces essais contraignaient à réduire la dimension du balancier et à perdre de la philosophie originelle du 135 largement concentrée sur un grand diamètre de ce dernier.
 
   
Un 135.0 de concours dans son contour en bois
 

Aucun de ces essais ne fut diffusé ni même expédié à l’observatoire car la version originale restait en toutes circonstances la plus précise tendant à confirmer l’adage selon lequel "On n’améliore pas la perfection"

On prête à la manufacture la réalisation d’autres essais plus tardifs et en tout état de cause postérieurs au départ d’Ephrem Jobin. Ainsi furent imaginés l’implantation d’un disque de date mais ce projet ne semble pas avoir dépassé le stade du papier et une tentative d’implantation d’une seconde centrale. Sans aucun doute, de grands projets auraient pu être conduits avec ce mouvement si la mode des montres à remontage automatique n’était pas venue perturber sa carrière auprès d’une clientèle séduite par la magie de la montre qui se remonte toute seule qu’a largement exploité la concurrence à l’époque. 
 
 
Pièces spécifiques au 135.0. la finition les différencie de la version classique

Le numéro de série inscrit sur plusieurs pièces du mouvement démontre que la sélection des pièces pour les concours se faisait très en amont dans la fabrication du mouvement. L’interchangeabilité avec des pièces de série n'est probablement pas à l'ordre du jour pour ces pièces particulières. La version réservée aux concours fut un peu différente de la version commerciale, notamment pour ce qui est de la finition et de la raquette. C'est avec des calibres identiques (dont celui-ci) que ZENITH a remporté cinq années durant le premier prix de série du concours international de chronomètrie de l'Observatoire de Neuchâtel de 1950 à 1955.

Les modèles 135.0 ne disposent pas par ailleurs d'un antichoc. Il existait pour les versions 135.0 une fabrication et une finition à part avec un jeu de pièces détachées distinctes de celles placées au SAV. Les chronométriers travaillaient avec une réserve de pièces de rechange. Il faut dire que les chronomètres de concours étaient assez maltraités, au point parfois d'avoir des pièces qui cassaient à force d'être malmenées comme ce serait le cas dans une écurie de voitures de courses.
 
 
Version concours "Observatoire du 135.0" dans son contour en bois
 
Contrairement aux idées reçues, la configuration du mouvement avec petite seconde ne fut pas la seule, car il existe une version de "laboratoire" avec seconde centrale et on suggère même qu'une tentative d'implantation de date fut étudiée. Les traces de cette dernière variante sont toutefois très sommaires.
 
 



  Un calibre emblématique    

La douceur du remontage manuel, une esthétique parfaite grâce à des anglages soignés et un rhodiage chatoyant et une cote de Genève bien proportionnée, le 135 séduit au premier coup d’œil. L’architecture du calibre rappelle singulièrement celle des montres de poche qui ont fait les heures de gloire de la manufacture ce qui n’est pas sans effet sur l’impression d’invulnérabilité du mouvement. Et pour sûr, cette mécanique séduisante est d’une fiabilité à toute épreuve. Au milieu des années 90, la revue Uhren Classic déclare le calibre 135 comme relevant du trio de tête des meilleurs calibres à remontage manuel jamais conçu. Cette reconnaissance tardive lui vaut une estime particulière des collectionneurs qui vont dès lors se disputer les 11 000 pièces mises sur le marché par ZENITH dans la période de commercialisation de 1948 à 1962

 
Balanciers de remplacement du 135