chapitre15

chapitre 15

Charlotte revint à elle, étendue dans un petit lit de cuivre pareil à celui d'Henri, et elle se comprit dans la chambre de Sonia. Il devait être tard, une lampe très haute, encapuchonnée de soie rose, éclairait la pièce. Des rideaux Liberty frémissaient devant la fenêtre sans doute entr'ouverte. Une petite table chargée de livres était au milieu de la chambre. Une grande armoire de bois clair, à trois glaces, reflétait un groupe de petites danseuses d'albâtre placées devant la cheminée. Il y avait encore une chaise longue avec des coussins, deux chaises basses. Sur l'une soigneusement pliés, Charlotte reconnut ses vêtements. Elle se souleva, vit qu'elle était enveloppée d'une grande chemise de nuit dont les manches, trop longues et garnies de dentelles, tombaient jusqu'au bout de ses doigts. Le col était noué à son cou par un ruban rose, tandis qu'une faveur bleue retenait ses cheveux qu'on avait nattés. 

Sur le côté, une porte s'ouvrit, Séraphine entrait:
"Ric", appella-t-elle, "elle s'est réveillée."

Elle entendit qu'il poussait sa chaise qui tomba à terre et presque aussitôt, il fut près d'elle:
"Vous êtes mieux, ma chérie?"
"Oh oui."
"Séraphine, voulez-vous demander mon thé ici?"

Il s'assit au bord du lit, embrassa la jeune fille:
"Charlotte, vous avez été avec moi ce soir comme avec quelqu'un qu'on ne doit pas retrouver, et vous exprimiez un tel désespoir! C'est vrai, toutes les joies qui peuvent me venir de vous je les désire, mais je vous aime avec mon coeur, avec ma pensée. Vous n'en doutez pas, et si vous en doutez, comment consentez-vous a m'appartenir?"

Elle devint pourpre, tourna la tête et baisa sa main qu'il appuyait à côté d'elle sur l'oreiller.                       
"Chérie, je ne vous comprends pas, non, de moins en moins. Mais je ne veux pas vous tourmenter. Sonia a été une petite fille, elle s'y reconnaîtra mieux peut-être. Dites-moi seulement ce que vous désirez, je le ferais, même si c'est fou, je voudrais tant vous voir heureuse. Voulez-vous que je ne parte pas?"

Quand elle s'est trouvée mal, il avait appellé Séraphine, on l'avait couchée, elle avait dormi. Lui avait immédiatement télégraphié à Sonia pour lui dire que Charlotte était souffrante, il ne partirait peut-être pas, lui demandant de venir tout de suite, si le lendemain matin elle ne recevait pas de nouvelle dépêche. 

Elle dit doucement:
"Ric, il faut que vous partiez. Sonia aurait trop mauvaise opinion de moi si je vous gardais. Voyez-vous ce n'est rien, je suis très fatiguée, folle, oui, folle, si heureuse, c'est trop pour moi, j'ai le vertige comme quand je me penche sur le balcon. Vous riez, ce n'est pas bien haut, mais moi, je sens que je tomberai..."
"...dans mes bras, ma petite fée."

On sonna. C'était le médecin qu'Henri avait fait demander, il venait seulement de rentrer. Il trouva la petite très  surmenée, et conclut à une faiblesse passagère qui disparaîtrait avec du repos. Il connaissait mademoiselle Lethoré et conseilla de l'attendre, affirmant que le jeune homme pouvait partir sans inquiétude. Sur les instances de Séraphine, Henri décida qu'il partirait et télégraphierait dès le matin à Sonia, si Charlotte allait décidément mieux. En tout cas, elle resterait à la maison jusqu'à son retour. La vieille demoiselle était toute heureuse:
"Mon enfant, c'est vous qui l'avez rendue malade avec vos calculs et votre Science, vous verrez ce que Sonia dira, et qu'en rentrant vous la trouverez bien, justement parce qu'elle n'aura pas touché à vos méchants livres."

Elle borda la petite, arrangea ses oreillers. Eulalie vint à son tour lui souhaiter le bonsoir, apportant du sucre, de l'eau, un timbre pour lui permettre de sonner. Elle aimait mieux que ce fut Charlotte que mademoiselle Véra:
"Monsieur, ce thé, vous le buvez, ou vous ne le buvez pas?"
"Non, merci, il est froid."
"Il est froid, c'est pas..."
"Emportez-le, Eulalie", dit Séraphine, "ne faites pas de bruit."

Les deux femmes sortirent. Henri s'assit de nouveau sur le lit, caressant les cheveux de Charlotte, il lui donna sa petite bague. 

"Mon enfant", appella sa gouvernante, "vous devez laisser votre fiancée se reposer."
"Oui", cria-t-il, et il se repencha sur la jeune fille.
"A demain, chérie, vous allez dormir tranquille, heureuse."

Elle l'attira tout à fait contre elle:
"Mon ami aimé, aimé."
"Mon enfant, voyons mon enfant" appella de nouveau Séraphine. 

Henri se leva; à la porte, il s'arrêta encore pour envoyer un baiser de plus à sa petite âme.                        

Elle avait demandé qu'on n'éteignit pas. Pendant quelque temps, elle s'occupa à faire glisser sa bague le long de son doigt, puis elle sortit de son lit pour mieux la regarder sous la lampe. Elle embrassa les deux petites têtes, elles semblaient s'appuyer l'une sur l'autre avec confiance: comme nous deux, avait dit Henri, toute la vie.

La vie! Que lui avait-elle donné depuis qu'elle était venue en ce monde, comme les enfants d'Armandine sans l'avoir demandé? Sa famille, l'école, le monde qu'avaient-ils tous fait pour elle. Rien, moins que rien. Il y avait trois mois, elle se demandait à quoi cela servait d'exister, se débattait au sein d'une immense détresse. aujourd'hui, elle avait une fortune, une maison, une famille et son malheur n'était devenu que plus grand, pourtant elle était calme, elle n'en voulait plus à plus personne, elle n'aurait pas voulu ne pas naître, puisque dans cette vie il y avait eu Henri. Elle le croyait, aucune créature humaine n'avait jamais souffert autant qu'elle, aucune non plus n'avait connu un pareil bonheur. Il n'y avait qu'un Henri et il lui appartenait, comme il l'aimait! Pourquoi ne pouvait-elle pas être à lui comme elle aurait voulu l'être?

Elle s'était promis de ne pas penser. 

Demain avec lui, elle vivrait quelques heures, les dernières. Il devait la trouver tranquille, l'emporter dans son souvenir aimante et heureuse. Il souffrirait, mais elle voyait bien que ce qu'elle avait voulu ce soir était une folie. Rien ne pouvait faire qu'elle n'eut menti, que tout ce bonheur qu'on lui donnait ne fut un vol. Elle écrirait tout cela à Sonia et Henri pleurerait sans la maudire. 

Elle était debout devant une glace. Et elle se vit: Elle était très pâle, ses yeux étaient creux et cernés. Sonia sans doute s'était souvent regardée à cette place. Charlotte aurait voulu évoquer son image, non pas celle du portrait, mais celle qu'on disait qu'elle était devenue, très douce et lente, toujours égale. Henri souffrirait, mais il aurait Sonia. Cette Sonia qui avait écrit si tendrement à elle inconnue, venue lui prendre le cœur de son frère. Sonia dont tous disaient encore: Quand on la voit, on espère, quant on l'entend, on est guéri. Il existait pourtant des maux qu'elle ne pouvait pas guérir: ceux qu'on n'avoue pas. 

Sonia aimait les petits enfants. Pourquoi Charlotte n'était-elle pas un des petits enfants de Sonia? De ces enfants pauvres pour lesquels on cousait des vêtements? Mais aurait-elle voulu rencontrer Sonia plutot que son frère? Non, vraiment non: être aimée de lui était une joie trop douce. Un jour, il aurait des petits enfants, Sonia le voudrait. Il balancerait dans leur fauteuil une autre créature, à laquelle il dirait des paroles semblables avec sa même voix. Serait-elle comme sa pauvre petite Charlotte?

Elle ne devait pas penser. 

Elle souleva le rideau, ouvrit la fenêtre. Elle donnait aussi sur le Luxembourg comme celle de la salle d'études. En se penchant, Charlotte pouvait les voir. Elles étaient encore ouvertes et il y avait de la lumière. Il faisait du vent maintenant. De gros nuages noirs couraient sur le ciel, entre eux apparaîssaient quelques étoiles, Henri lui avait appris leur nom, de quelques unes elle savait la couleur, et de toutes qu'elles étaient des mondes pour chanter l'éternelle gloire de la vie. 

La vie! comme il l'aimait! Il ne la séparait pas de sa Science, peut-être voudrait-il ne plus vivre que pour cette Science. D'autres l'avaient fait dont il lui avait conté l'histoire,  le grand Newton. Cette idée la calma un peu. 

Un bruit la fit tressaillir. Elle se rejeta en arrière. Henri était sur le balcon. Il ne bougeait pas. Allait-il venir? Elle l'entendit fermer ses persiennes. Elle resta encore immobile quelques secondes, les mains sur son cœur qui battait à l'étouffer, puis elle se dit que le lendemain elle serait trop fatiguée et qu'elle devait dormir. 

Elle s'étendit dans le petit lit, ferma les yeux; elle ne devait pas penser. 

Combien d'autres êtres à cette heure étaient sans lit comme Fifine? Qui sait, peut-être serait-elle devenue une Fifine si elle n'avait pas rencontré Henri? Une porte s'ouvrit, puis une autre. Il venait, elle en était sûre. Il s'arrêta devant sa porte, elle se comprit perdue s'il entrait et qu'elle se jetterait a ses genoux et dirait tout, mais elle l'entendit s'éloigner, alors elle éclata en sanglots. 

Cette crise lui dura une partie de la nuit. Elle s'endormit brisée vers quatre heures, se réveilla à six, et passa une heure à laver son pauvre visage dans le cabinet de toilette attenant la chambre, sans parvenir à effacer complètement la trace de ses larmes. 

Elle ouvrit la fenêtre et sortit sur le balcon. 

Il faisait encore du vent, et le ciel était tout gris, certainement il allait pleuvoir. Charlotte se mit à marcher lentement. Les persiennes de la salle d'étude étaient toujours closes, mais elle apperçut que les fenêtres de la salle à manger étaient grandes ouvertes. Elle s'y rendit. Comme elle entrait, elle eut un léger cri effrayé. Henri, assis dans le fauteuil de Séraphine, la regardait stupéfait. 

Il se leva, l'embrassa et la fit asseoir à sa place:
"Pourquoi êtes-vous debout si tôt, ma petite âme?"
"Mais parce que vous partez."
"Je pars, mais pas maintenant, et seulement si vous allez mieux, il n'y parait pas beaucoup."

Lui était à cette place depuis le lever du jour. Il n'avait pas dormi du tout. 

D'ordinaire, lorsqu'il rentrait de reconduire sa fiancée, il s'installait dans son fauteuil, ce qui n'était pas très indiqué pour trouver le sommeil; aussi finissait-il par se mettre à faire des calculs souvent jusqu'au matin. Après quoi, il dormait fort tard. Séraphine le laissait, s'en réjouissait. elle jugeait que pour passer son examen, il s'était trop fatigué. 

Or, la veille de ce jour, il s'était mis à rêver en regardant le portrait de sa sœur. Elle ressemblait à cette mère qu'il n'avait pas connue et qu'il chérissait en elle, les identifiant l'une, l'autre. Ensuite , il avait pensé à ce grand-père maternel qu'on disait n'avoir pas été des plus tendres; cependant, celui-ci avait remué ciel et terre pour retrouver sa fille, et ce, durant des années. Comment les parents de Charlotte s'étaient-ils si complètement désinteressés de la leur? Si dénaturés soit-on, et même parce que dénaturés?

A cet instant, une idee horrible, comme un éclair fulgurant, avait traversé son esprit: Si Charlotte n'avait pas avoué les véritables motifs de sa fuite? Ses réticences, sa tristesse, son effroi, sa façon bizarre de se donner, de se reprendre.

Aurait-il aimé Charlotte si dès le début il ne l'avait pas crue pure? Très probablement oui, bien qu'il ne s'en rendit pas compte, mais autrement. L'amour dépend plus de celui qui le ressent que de l'objet qui l'inspire. Ce dernier n'est que l'occasion d'une cristalisation variable, mais celle-ci faite, si le rameau se dérobe, la déception peut être terrible. Sa Charlotte devenait fausse, une infernale comedienne, un monstre tellement effrayant qu'Henri ne pouvait se pardonner qu'une semblable pensée lui fût venue. 

Il n'en était pas moins resté avec une sensation de doute. Il s'efforcait de ne pas réfléchir, de se persuader qu'il souffrait seulement d'une grande inquiétude. C'est alors qu'il était allé jusqu'a la porte de l'appartement de sa sœur pour écouter si Charlotte dormait, tenté aussi d'entrer et tout lui dire. Il s'était vraiment trouvé trop odieux. Elle l'aimait, il en était certain, allait-il de nouveau la troubler, ne l'avait-il pas trop fait ce jour entrainé par sa jeunesse et se sentant comme ivre des qu'il avait Charlotte dans les bras? Elle était épuisée de travail, des privations connues autrefois, si courageusement supportées, et cet autrefois était si près encore. Dans ces quelques mois, pour Henri tenait tout un monde; ce n'était quand même que quelques mois. Sonia certainement consentirait à partir à la campagne. Vraiment, ils avaient besoin l'un et l'autre de Sonia pour remettre de l'ordre dans leurs folles cervelles. 

Charlotte l'aimait; comme elle lui avait parlé doucement dans le parc! Il s'efforcait de penser à cela et rien que cela, tout attendri. De la voir apparaitre ainsi brusquement si défaite, lui rendit instantanément tous ses doutes avec cette même sensation de doute déjà ressentie. Ils étaient en lui maintenant coordonnés, terribles, inoxerables, comme la vérité. Il faiblit, s'y refusa, s'en voulut et posa ses mains sur les épaules de la jeune fille. 

Tres fatiguée, tout a fait désemparée, elle restait au fond du fauteuil, les paupières baissées, rouges et tuméfiées, le visage d'une pâleur de cire. 

"Ma douce chérie, sont-ils envolés tous vos papillons noirs? Avez-vous bien dormi avec la pensée de Sonia? Si nous prêtons un peu de nous aux choses qui nous servent, vous devez vous sentir appaisée. Je suis venu cette nuit jusqu'à votre porte pour savoir si vous n'aviez besoin de rien, mais j'ai pensé que vous rêviez d'elle peut-être et qu'il ne fallait pas vous troubler. Comment êtes-vous, Charlotte?"
"Très bien."
"Oui? Que dois-je faire ma petite âme?"
"Mais partir, vraiment oui, partir." elle lui prit la main "Hier j'ai été très folle."

Elle parlait vite d'une voix saccadée, retenant ses larmes, faisant un effort prodigieux de tenir fixes sur lui ses yeux qu'il aimait, et lui sourire; mais elle ne le voyait qu'au travers d'un brouillard, sans quoi sa pâleur à lui l'eut épouvantée. 

Henri expliqua qu'il allait télégraphier à Sonia, et prier Eulalie de préparer une tasse de lait, mais qu'en attendant, elle devait rentrer dans sa chambre et se recoucher. 
"Mais je veux vous reconduire, être encore avec vous."
"Bien, ma petite âme, nous pourrons déjeuner ensemble, et je previendrai Eulalie qu'elle doit vous accompagner."
"Eulalie, elle viendra avec nous, nous ne serons pas seuls?"
"Et revenir dans l'état ou vous êtes, toute seule vous voulez que je meure d'inquiétude, ma chérie?"

Cette idée d'Eulalie entre eux deux était pour Charlotte un horrible crève-cœur. Elle n'aurait donc pas Henri à elle au moment de le quitter pour toujours peut-être. Le train n'était qu'à une heure passée, mais elle n'y réfléchissait pas. Elle s'était dit aussi qu'en revenant, elle monterait chez elle, elle écrirait à Sonia, mettrait la lettre avec sa bague dans une petite boîte et la porterait chez la concierge pour mademoiselle Lethoré, avec la mention 'personnelle' afin qu'avant Sonia nul ne l'ouvrit. Après que ferait-elle? Mourir. L'eau lui faisait toujours peur; le souvenir de Mathilde Porcher et des tours Notre-Dame la hantait. On était mort avant d'arriver en bas, on ne sentait rien, maman et M. Porcher en avaient souvent discuté ensemble. 

Mourir c'était atroce, elle s'enfermerait chez elle, elle attendrait, Henri viendrait la rechercher peut-être. 

Charlotte n'avait plus ni raison, ni forces, une seule idee fixe: en finir, restait comme une petite flamme vacillante dans son cerveau. Elle voyait maintenant que pas une minute jusqu'au retour d'Henri elle ne serait seule, tout s'éteignit. 

"Comme vous êtes pâle, ma chérie, vous êtes très mal."

Elle se leva, se jeta à son cou et se mit à l'embrasser comme la veille en sanglotant. Il l'embrassa, se dégagea et remit ses mains à ses épaules: 
"Charlotte, je vous demande pardon, depuis hier, l'un et l'autre nous ne sommes pas très dignes. Cela vient de ce que vous souffrez d'une chose que vous me cachez, et vous me faites souffrir, oh abominablement! Asseyez-vous, ma petite âme, expliquons-nous."
"Non, oui, oui, Ric, je vous ai menti, je ne vaux pas qu'on m'aime, je... j'ai..."
"Vous êtes folle, Charlotte, dites moi que vous êtes folle."

Elle se recula, il la retint par les poignets. Tombée sur ses genoux, elle se débattait, le tirant, renversée en arriere, bégayant des mots sans suite: mon père, maman, et d'autres qu'il ne parvenait pas à entendre. Lui-même ne savait plus ce qu'il faisait, il comprenait qu'elle voulait s'enfuir pour ne pas s'expliquer, il s'efforçait de la relever, de la rassurer encore, de parler, de l'appeller, sa voix sortait rauque, étranglée:
"Ma chérie, ma chérie"

Son pied se prit dans la chaise. Il fut projeté en avant le front contre le battant de la fenêtre. La douleur inattendue, fut si vive qu'il la lacha. En se relevant aussitot, il la vit sur la rampe du balcon, et poussa un cri effrayant: Charlotte! auquel d'autres cris répondirent dans la rue. 

On la releva les jambes brisées. Le médecin avait prié qu'on les laissa tranquilles, ajoutant qu'il n'y avait pour pas longtemps. Etendue dans le lit de Sonia, elle venait d'ouvrir les yeux et regardait Henri. Assis à côté d'elle, il était extraordinairement pâle et calme. Que croyait-il? Qu'avait-il compris? Il lui parlait, lui promettait que Sonia allait venir, la guérirait et qu'il l'aimerait toujours quelle que puisse être cette vérité qu'elle lui dirait et qui s'évanouirait devant leur tendresse comme un fantôme de la nuit. Quand quelqu'un entrait, il demandait: C'est Sonia? et voyant que ce n'était pas elle, de nouveau ne regardait plus que Charlotte "Ma chérie, elle va venir". Des gens étaient venus pour l'interroger et n'avaient pu obtenir aucune reponse. Séraphine et Eulalie en larmes les suppliaient d'attendre. Lui se dérangeait seulement pour lui donner à boire. Elle avait une soif horrible. Il lui baisait les mains en l'appellant:
"Ma chérie, ne t'en vas pas, n'aie pas peur, je t'aime, tu es ma vie." 

Alors elle semblait heureuse et s'efforcait de lui sourire bien qu'elle souffrit atrocement. Un bourdonnement continuel emplissait ses oreilles; on eut cru des cloches sonnant à toute volée, mais c'était seulement la chanson de Mémaine, et Henri qui parlait d'aller a Clary pour y vivre des jours sans fin. 

Elle mourut ainsi vers cinq heures du soir, et il resta à lui parler la soirée et la nuit entière, jusqu'à l'arrivée de Sonia: 
"Sonia, je veux savoir, je veux comprendre pourquoi elle est morte."
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Sonia a cherché sans savoir où cela la mènerait et uniquement pour occuper l'esprit de son pauvre enfant. Grâce à l'obligeance d'Armandine, elle a pu rencontrer Marthe chez elle, et Marthe a répondu:
"Non, Madame, Charlotte n'a jamais eu d'autre amant que votre frère, il en sait quelque chose, je suppose. Elle n'a pas eu beaucoup de chance de le rencontrer la pauvre petiote. Si vous êtes venue pour me faire parler autrement, vous vous êtes joliment fourré le doigt dans l'œil."
"Non, Mademoiselle, nous cherchons la vérité, parce que nous ne la savons pas, et nous la voulons, parce que nous ne croyons pas au mal pour le mal. Si nous devions apprendre que le malheur de celle que j'appellai déjà ma sœur était plus grand que nous l'avions supposé, sa mémoire ne nous en resterait pas moins chère, mais notre douleur en serait augmentée. Je vous remercie de cette assurance que vous me donnez si franchement. Mon frère est en bas. Je vais le chercher. Vous êtes bonne, voulez-vous lui répéter ce que vous m'avez dit? Il est très mal encore, qui que vous aimiez, c'est au nom de cette affection que je vous prie de nous être pitoyable. "

Sonia ne s'est pas trompée. Marthe est bonne et elle a été très douce, mais elle ne sait rien, ne comprend rien. Armandine le déclare également: Charlotte n'a jamais eu d'autre ami que le M. Henri qui était bien gentil:
"Oui Madame, vous pouvez compter sur ce que je dis, Charlotte n'était pas une petite fille menteuse, mais elle avait son petit orgueil. Votre frère était trop bien, trop savant, je le voyais bien, quand il expliquait à mon garçon. De ne pas le valoir, elle s'est pas consolée. Allez, y a beaucoup de choses dans ce monde qu'on y comprend rien. Pourquoi ma Lili était cardiaque comme ils disaient, quand chez nous personne ne l'était? Cherchez pas: vous ne trouverez pas. Vous êtes ensemble avec votre frère, restez ensemble."

"Ric, tu sais cette jeune femme, Lucie, qui l'avait connue toute petite: je l'ai trouvée grâce à Armandine. C'est dans la famille de ta pauvre Charlotte qui faut chercher, j'ai vu cela aux manières de sa mère."
"Qui t'a chassée, insultée, Sonia, qui voulait nous faire arrêter malgré tes lettres, les miennes, pourtant des preuves. Oh ces gens qui savent rien aimer, pour rien souffrir, et qui haïssent."
"La pauvre femme, elle voudrait pouvoir nous prendre pour des assassins, mais j'ai vu qu'elle était troublée quand je lui ai dit que Charlotte ne voulait pas que que tu l'épouses. Elle est devenue pâle et elle m'a défendu d'aller raconter cela au père."
"Oui, Charlotte craignait son père: il buvait. Méfie toi de lui, ma pauvre chère Sonia. Tu lui demanderas pourquoi ils l'ont laissée partir, toute seule, seule, une si petite âme. Peut-être avait-elle un amoureux? Sa mère ne t'as pas dit cela?"
"Non mon petit, tu sais bien que cela il ne faut pas le croire, que ce n'est pas possible. Charlotte n'a jamais habité que rue Flocon: la concierge t'a bien reconnu et n'a jamais vu que toi."
"J'ai cru à cela la nuit ou elle était malade, mais quand je l'ai vue comme elle était, avec ses yeux qui ne me quittaient plus comme si j'eusse été leur derniere lumière, alors j'ai compris qu'elle m'aimait, mais qu'avant moi, elle en avait suivi un autre, un misérable, alors elle avait peur de recommencer. Et quand je l'ai aimée, elle n'a plus osé me le dire. Tu crois cela?"
"Calme-toi mon petit, quelque chose comme cela serait possible mais..."
"Si tu m'avais moins aimé, si j'avais été comme les autres, elle serait encore en vie, et je souffrirait moins de penser qu'un autre..."
"Calme-toi. Elle serait comme Marthe et toi comme.... cet inconscient qui l'a perdue sans se rendre compte. Tu ne le voudrais pas."
"Je suis très calme."
"Ecoute-moi, mon petit: si je n'avais pas aimé, j'aurais moins souffert, mais saurais-je te comprendre aujourd'hui et pleurer avec toi? Je ne regrette rien. Voici la vérité et je suis sûre que tu verras qu'elle est morte pour rien.  Il y a le mensonge, l'hyprocrisie, la fausse pudeur, nos conventions, nos préjugés. Ils sont sourds, aveugles, imbéciles et dangeureux, ce n'est pas en un jour que nous les démolirons. 
"Sonia, tu sais!"
"Oui, calme toi, je ne voulais pas te dire trop vite, calme toi j'ai vu son père.... Ecoute moi, tu te souviendras de ce beau visage que ta douce Charlotte avait encore dans son agonies et quand tu l'embrassais et que tu voyais qu'elle était heureuse. Elle t'aimait, elle t'aimait, n'en doute pas mon petit, et elle était heureuse. C'était pour que tu sache que de la vérité seule nous viennent les joies qui ne coûtent jamais trop cher; qu'importe le temps, l'éternité tient dans les minutes qu'elle accorde. Tu le croyais, tu allais à elle d'un cœur léger, tu t'étonnais que tant de malheureux s'en détournent. Tu était jeune, mon petit, tu ne te détourneras pas, toi, tu ne perdras rien de toi. Crois-moi, comme la vérité, ta Charlotte était simple, naïve et pure. Elle s'est affolée car elle ne voulait pas que tu doutes d'elle, et elle est partie avec ta pensée. Tu as été le seul, le grand bonheur de sa pauvre vie. Tu travailleras, Ric, tu seras toujours bon. Tu lui dois de n'apprendre de la peine que tu ressens, que le désir de rendre les chemins meilleurs."


Vérité, une et infinie, insaisissable et changeante, Vérité de la Science faillible des hommes. Toi qui existes que pour qui te cherche et te dérobe à qui te tient; toi, qui n'es pas et qui es la vie, digne de tous les noms, susceptible de toutes les formes; pour toi, j'ai cueilli ces fleurs que le hasard a mises sur ma route. Toutes, celles qui te chérissaient, celles qui te méconnaissaient, étaient nées pour ta grandeur; toutes pour toi ont souffert et dorment ou dormiront avec ta paix. Je n'ai pas su très bien les réunir, ni juger de chacune selon ta seule justice, mais je tiens de toi la joie de l'avoir tenté avec piété et dans ton espérance.
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