chapitre14

Demain vint et revint, Charlotte n'avait rien dit au sujet de son père, elle ne savait pas quand et comment le dire. 

Elle continuait d'aller chez Décoiffer. Cela valait mieux que Sonia qui verrait ainsi qu'ils étaient des créatures raisonables, qu'elle travaillait et que si elle n'avait pas eu son baccalauréat, ce n'était pas sa faute. Charlotte travaillait environ deux heures par jour car Henri l'attendait à dix heures et demie pour la ramener déjeuner. Ensuite, ils allaient ensemble au bois de Boulogne; l'air lui était nécessaire, elle était très anémiée, son ami en semblait convaincu. Vêtue de la robe bise et d'un mantelet de dentelles offert par Séraphine, elle était délicieuse et son fiancé était continuellement occupé à le lui dire. Elle levait sur lui ses beaux yeux, disait très tendrement: "Ami, Ami," en serrant sa main. Ce n'était jamais le moment, ni le lieu pour de si horribles confidences. 

Ils ne rentraient que vers six heures, Henri achetait des fleurs pour en remplir toute la maison, au moins les pauvres se fanaient pour son aimée. Il devait aller chercher Sonia à Berlin, et rester quatre jours chez des amis, les Kindermann; maintenant il ne voulait plus rester que deux jours. Les Kindermann étaient très bien, il les aimait beaucoup, il n'avait pas besoin de tant, tant les voir. Il se demandait encore si Sonia n'avait pas réfléchi que le temps des pèlerinages pour mériter le cœur de sa belle n'était plus à la mode. Une carte de l'oncle Pierre leur parvint, souhaitant la bienvenue à cette jolie petite Française qui, quoique faisant de la science, avait des cheveux et ne portait pas de lunettes, et il attendait impatiemment l'arrivée. 

Séraphine s'étonnait qu'Henri, maintenant qu'il avait ce qu'il voulait, ne fut point calme et tranquille, attendant paisiblement d'être autorisé à se marier. Jamais il n'était content, jamais. Il ne lui répondait pas, embrassait Charlotte:
"Ma chérie, vous êtes là, je suis heureux, heureux."

Après le dîner, il faisait de la musique. En remontant rue Flocon seulement ils étaient seuls. Alors Henri aurait voulu qu'elle ne parla pas, il disait qu'elle avait la fièvre, mais il lui causait intarissablement. Elle restait blottie dans ses bras, ainsi qu'un petit oiseau frileux et confiant, s'efforçant d'avoir enfin du courage. 
"Ric, écoutez-moi, vous êtes jeune...."
"Oui, à côté de vous, vous le croyez sérieusement?"
"N'en riez pas, je veux vous dire, je ne vous ai pas tout dit..."

Elle s'arrêta très oppressée.
"Mais je vous écoute. Vraiment, Mademoiselle, vous avez des secrets pour moi,  votre Homme au Gant s'est-il faché quand il a appris?"
"Non."
"Non? ma chère naïve folle, embrassez-moi."

Il était vraiment trop gai pour qu'on puisse lui dire cela tout de suite, sans préparation. Elle hésita, reprit:
"Mes parents sont pauvres, ils ne m'aimaient pas et ils ne me donneront rien, pas même des meubles alors que vous êtes si riche."
"C'est une erreur, ma chérie, je suis pauvre."

Son père et sa mère n'avaient jamais été mariés; Sonia et lui n'existaient donc point pour les héritages. Depuis son premier jour, Henri vivait de la charité. Cela lui était égal; sans la charité, il aurait vécu et trouvé quand même moyen de faire des mathématiques, mais l'oncle Pierre avait ses idées. Quand Sonia avait dû épouser Jacques, qui lui était riche, l'oncle s'était arrangé pour constituer une dot à sa nièce, afin qu'elle ne fût pas dépendante. Sans doute entendait-il en faire autant pour son neveu, car Sonia avait écrit qu'il fallait considérer que la société n'ayant pas donné à Charlotte les moyens de s'assurer la liberté indispensable à toute existence digne, il convenait de prendre sur ce qui reviendrait à Henri pour la doter personnellement. Henri n'en avait pas parlé, ne voulant pas troubler la jeune fille pour une question d'argent.

"Me doter, moi?"
"Vous, ma chérie, afin qu'au cas où je voudrais vous battre, vous puissiez quitter notre maison."
"Je ne veux pas."
"Vous direz cela à Sonia. Pourquoi la contrarier? S'il peut avoir envie de vous battre le moi que je crois être, qui que vous soyez, il vous battra; mais j'ai envie de vous embrasser, Charlotte, ma douce, ma jolie, ma mignonne abeille brune."
"Ric!"
"Ma chérie, je vous ai donné un baiser, vous l'avez pris, vous êtes en dette, situation dépendante dans laquelle vous ne sauriez subsister."
"Oui, je vous aime."

C'était un tel bonheur que toujours Henri se demandait s'il vivait encore:
"Ma fée, quand je vous tiens, j'ai besoin de vous appeller: Charlotte, Charlotte et tout à l'heure,quand vous m'aurez quitté je croirai encore que vous êtes là, j'ouvrirai les bras et ce sera faux."

Elle dit vite:
"Je voudrais ne pas vous quitter."
"Cela viendra, ma chérie."
"Ecoutez-moi, Ric: les gens avec lesquels j'ai vécu étaient bien plus méchants, et pires que vous ne le croyez... mon père buvait..."
"Oui, je comprends, ma petite âme, il nous faudra son consentement et il dira qu'on doit le secourir. Vous voyez que Sonia a raison, vous l'aiderez vous-même votre famille, dans la mesure où cela sera nécessaire et convenable. Laissez ces choses, de grâce, ne vous en occupez plus, ne soyez pas fébrile. Pensez à moi, Charlotte, je suis si heureux, nous serons si heureux."

C'etait très simple. Lorsqu'ils reviendraient de Russie, au commencement de l'hiver, on installerait dans la chambre d'Henri tout ce que possédait Charlotte y compris l'Homme au Gant, l'abat-jour rose et le cher Pascal. Elle préparerait son baccalauréat très sérieusement cette fois, et lui, ses certificats. Quand ils auraient fini, ils feraient de la Science. Il ne fallait pas croire qu'ils seraient follement riches tant qu'Henri ne saurait rien gagner par son effort, mais évidemment on le serait assez pour louer de temps en temps une baignoire à l'Arlésienne, afin de revivre ensemble ce beau soir ou elle s'était montrée si adorable:
"Vous souvenez vous de la farandole?"
"Oui, mais je ne savais pas que je vous aimais. Je l'ai su après, quand vous n'êtes pas venu..."
"Vrai?"

Elle était une exquise petite chérie; lui Henri, avait toujours eu un penchant naturel à la méchanceté, il devait le lui avouer. Vers ce temps, il avait commencé de nourrir contre elle bien des idées mauvaises. Charlotte était si timide, ne demandant jamais rien, qu'on pouvait croire que ce qui vous touchait ne l'intéressait pas. Charlotte aussi avait des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre, et lui Henri avait des pieds... pour marcher, ainsi que devait bien le dire mademoiselle Marthe qui le regardait de façon à lui donner envie de répondre qu'il n'était pas vraiment un animal de l'Apocalypse. Aujourd'hui, Henri savait que Charlotte avait vu tant de mal, qu'elle ne pouvait plus croire et qu'elle doutait de lui, il ne lui en voulait pas...

"Et j'ai pleuré, écoutez-moi, Ric, parce que je comprenais, parce que je comprends, que ce que vous faites est une folie et si Sonia... écoutez-moi, je veux que vous lui disiez à Sonia, tout de suite, et que je ne voulais pas que vous m'aimiez, pour qu'elle voie que je n'étais pas une... pas une..."

Il frappa du pied avec impatience et dit un peu durement:
"Charlotte, vous me fachez. Sonia saura la vérité, cela c'est entendu. Je vous en conjure, ne la craignez point; elle est idéaliste et brumeuse, mais l'indulgence même: elle nous pardonnera tous les deux. Je désire maintenant que vous ne reveniez plus sur ce sujet, je ne vous permets pas, vous m'entendez, je ne vous permets pas de blasphémer ainsi contre vous-même, ma femme que je vénère comme ma sœur..."
"Ric."
"Comme la mémoire de ma mère dont Séraphine et Sonia m'ont si souvent parlé et qui était comme vous une très droite, très généreuse créature. Voilà que vous pleurez, pardon, ma chérie, ma douce chérie. Comment pouvez-vous vous troubler pour ces choses, croire.... mais je ne puis imaginer ce que vous croyez. Mon cœur se briserait avant que je puisse douter de vous. Charlotte, ma mère était belle, riche, heureuse, fêtée; et elle a suivi mon père qui, lui,  savait tout ce qu'elle quittait et en échange n'avait rien à lui offrir que sa vie, et il l'a emmenée comme je vous emmenerais si nous étions à leur place. Ils étaient devenus pareils, pauvres tous les deux, ne dépendant que de leurs cœurs. Et nous, parce que d'autres se réjouiront avec nous au lieu de nous maudire, parce que nous ne devons pas souffrir de la pauvreté, ne travaillerons-nous pas, nous aimerons-nous moins? Soyez donc un peu stoïcienne puisque cette philosophie vous agrée. C'est d'un lieu élevé qu'il faut voir les choses de la terre. Quand nous sommes ainsi, ne sommes nous pas loin de tout, hors du monde, et dans le monde, ce qui reste n'est-il pas indifférent? Tu penses ainsi, si tu m'aimes. Regarde-moi, je les adore tes yeux, c'est vrai qu'ils sont arc-en-ciel, infinis, couleur de tous les temps. "

Il l'embrassait. Si ainsi on pouvait mourir! Cette idée venait à Charlotte avec la prescience qu'elle ne parlerait pas, qu'elle ne pourrait jamais parler; en même temps s'élevait en elle un besoin de lutter encore, mais puisqu'elle n'avait rien dit tout de suite, pourquoi maintenant ne pas attendre jusqu'à son depart?

"Chérie, on va nous ennuyer avec des paperasses. Soyons cependant des créatures raisonables; beaucoup n'ont d'autres moyens de vivre que de faire des paperasses, on ne peut pas les leur retirer tout d'un coup. Je t'aime, ma chérie, ce n'est pas toi, ni moi, c'est la belle vie qui l'a voulu. N'écoute qu'elle, elle est la vérité, elle ne veut jamais que notre bonheur; aussi lui donnerons-nous ce qu'elle demande: des petits enfants."                        

Sonia les adorait, l'oncle Pierre également. Ils ressembleraient tous à leur mère. Henri en parlait comme s'il les voyait déjà courir autour de lui. Charlotte leur apprendrait, parce qu'elle était douce, patiente et que lui était toujours irrité. Elle préférait par-dessus tout une petite fille blonde comme sur le portrait de Sonia, qu'on appellera Sonia elle-aussi. Elle parlait avec grande passion de cette fille de son rêve et Henri protestait:
"Non, je ne veux pas: tu l'aimes trop. S'il vient une petite Sonia, nous la donnerons à Séraphine."

Depuis, chaque soir, elle le laissait bâtir ainsi leur avenir; vraiment, elle le vivait. Gaie et caressante, elle riait, approuvait, discutait. Elle se surprenait à s'écouter parler comme si les mots fussent sortis d'une autre bouche que la sienne. 

Henri, depuis longtemps, lui avait fait faire une petite bague. Il ne pouvait la lui donner. Sonia devait le faire, mais il la portait toujours sur lui et il aimait à la lui essayer. C'étaient deux petits serpents d'or enlacés, leurs têtes plates aux yeux de diamant croisées l'une sur l'autre. Elle était étrange, jolie, presque vivante. Charlotte l'admirait, l'embrassait:
"Petite fille."

Rentrée et couchée, elle ne parvenait plus à s'endormir. Elle s'efforçait de ne penser qu'au dernier baiser qu'il lui avait donné et dont la saveur lui restait aux lèvres. Elle regardait ses mains; en lui causant, il jouait avec elles, les serrait, les caressait, les embrassait, tant et tant encore avant de se résigner à la laisser monter, qu'il semblait à Charlotte qu'elles étaient bien plus à lui, qu'à elle, et sanctifiées. Malgré tout, des idées obsédantes lui revenaient, l'histoire du père Décoiffer; puis elle songeait à aller trouver Marthe pour tout lui dire et lui demander ce qu'elle pouvait faire. Alors elle se levait, se mettait à lire la lettre de Sonia, puis Pascal jusqu'à l'aube, elle pouvait enfin s'endormir pendant deux ou trois heures. Elle devait à ses insomnies d'être sans cesse dans un état de fébrilité extrême, les yeux brilliants, les pommettes roses. Henri disait ne l'avoir jamais vue si belle mais il s'inquiétait de sentir ses mains toujours brûlantes. Il avait l'intention de décider Sonia à partir tout de suite à Clary; on trouverait bien une maison à louer. Séraphine qui avait les déplacements en horreur s'indignait. 

Henri s'occupait encore de règler la vie de Charlotte pendant son absence. Il était entendu qu'elle viendrait comme actuellement, mais qu'elle retournerait chez elle après le dîner, dès neuf heures, en voiture. Ces retours le tourmentaient énormément. Plus il allait, plus partir était pénible; en même temps son impatience de voir arriver Sonia augmentait; il lui en voulait de s'arrêter en route. Charlotte n'était pas bien, de cela il était sûr, elle était vraiment trop nerveuse, susceptible et sensible. 

Sonia pensait-elle leur faire croire que voir les Kindermann était tellement utile? N'aurait-elle pas mieux fait d'arriver ici tout de suite pour s'occuper de leur affaires? Sonia était pourtant un être qui raisonnait, quel est ce besoin d'aller faire le tour du monde? Toutes les femmes étaient ainsi, toutes, ayant toujours envie de faire les choses juste quand ce n'était pas le moment.

"Vraiment, vous êtes peu aimable pour votre fiancée", disait Séraphine, se tournant vers la jeune fille, mais Charlotte très pâle, restait absorbée par sa préoccupation constante, se retenant à grand'peine de crier qu'Henri avait raison, qu'elle ne voulait plus attendre. Il la regardait, inquiet, venait à elle:
"Pardon, ma petite chérie, la seule bonne au monde."

Alors, elle lui souriait, se laissait embrasser, et emmener au piano; elle aurait voulu qu'il jouât toujours pour oublier, Henri jouait bien deux ou trois morceaux, mais il préferait causer: il possédait des quantités de photographies et d'albums rapportés d'un peu partout. Ils les regardaient ensemble assis dans le rocking-chair où elle lui faisait une petite place. Elle le questionnait passionément, croyait vivre ces jours enchantés qu'il avait vécu. Lui disait n'avoir tout vu qu'avec hâte, et, retrouvant ces choses dans son souvenir, les comprendre pour la première fois, comme si Charlotte pour les regarder lui prêtait ses beaux yeux. De même pour les siens auxquels il devait les belles heures de son heureuse jeunesse. Il ne pensait n'avoir pas su aimer encore comme aujourd'hui que Charlotte lui donna son doux cœur aimant. S'il était en colère contre Sonia, c'est que vraiment Charlotte était trop fatiguée, avec un pauvre visage tourmenté, et une petite taille qui diminuait tous les jours. Henri ne voulait pas de cela, si Charlotte était raisonable, le matin elle dormirait au lieu d'aller à son atelier, enfin ce n'était plus pour durer longtemps, Sonia serait là dans quelques jours, eux deux soigneraient Charlotte, l'aimeraient, de cela elle pouvait être certaine. C'est si bon de l'aimer, elle était si sensible, touchée de la moindre attention. 

Ils s'embrassaient. Il semblait à Charlotte que tout ce qui était d'Henri était de la lumière, et qu'il en serait ainsi d'elle-même si seulement elle voulait trouver le courage de se délivrer. Peut-être dirait-il que cela n'existait point. Lui la berçait dans ses bras, inquiet sans en rien dire qu'elle fut ainsi soudain silencieuse ; il se promettait de la ramener de bonne heure le soir. Ils se quittaient toujours aussi tard; ce n'était point seulement parce que cela leur était également difficile, mais de la laisser seule dans cette chambre, où elle avait vécu de si mauvaises heures, peinait le jeune homme, instinctivement, presque malgré lui, il la retenait le plus qu'il pouvait. Quand Sonia serait là, en attendant qu'on en finit avec ce mariage, elle devrait s'arranger pour garder Charlotte. 

La veille de son départ, il fut convenu qu'elle ne travaillerait pas. Il vint la chercher vers six heures. Pour la seconde fois, il monta chez elle. Lui-même arrangea les boucles récalcitrantes et plaça sur la tête de sa fiancée ce chef-d'œuvre qu'était son chapeau. Il voulut voir la lucarne d'où un inconnu se permettait d'envoyer des baisers à sa petite amie. L'inconnu ne parut pas. Henri voulut fermer lui-même et porter Charlotte pour descendre. Il aimait le faire pour lui montrer qu'il était très fort. Elle ne voulait pas, craignant de tomber, lui échappait, mais il la rattrapait vite trichant, sautant six marches à la fois. Il l'embrassait à travers son voile, n'importe où puisqu'il ne voyait pas. 

"Oh Ric, vous le déchirerez"
Il obtint sa suppression et continua, leurs rires firent sortir la concierge. Henri bravement la salua: "Bonjour Madame", entrainant Charlotte qu'il venait de poser à terre plus rouge qu'un coqueliquot. 

ils déjeunèrent très loin, vers Saint-Cloud, dans un grand jardin. Charlotte était gaie, à chaque instant elle demandait quelque chose. Il adorait la servir et se faire payer:
"S'il vous plait, embrassez-moi."

Elle lui offrait ses lèvres, sa petite figure prenait une expression ardente et grave, vraiment saisissante et il l'embrassait, pâle, troublé, le cœur bondissant. 

Elle voulut ensuite faire une promenade à pied. Tout le temps, elle parlait de Clary. Lui craignait que Sonia ne fit des difficultés, ne voulut point quitter sa Séraphine qu'elle aimait trop. Ils étaient seuls dans une allée du parc, furtivement il embrassa sa joue et se mit à parler de leur voyage. Ce voyage serait ce que voudrait Charlotte, on s'arrêterait ou elle voulait, le temps qu'elle voudrait. Puisqu'elle ne connaissait pas les montagnes, on pourrait passer par les Vosges. Ce qu'il voulait, c'était que personne n'eut plus aucun droit sur elle, qu'elle fut libre de toutes craintes, paisible.

"Mais je le suis."
"Non ma chérie, mais nous prierons Sonia ensemble. Elle ira chercher le consentement de vos parents, croyez qu'ils ne résisteront pas, d'ailleurs pourquoi?"

Deux hommes arrivaient, ils passèrent, se retournèrent sur la petite, si brune dans sa robe claire et ses dentelles et semblant si amoureuse. Elle ne les vit point, toute à lui, qui serrait son bras plus fort, ébloui par le cher visage levé sur lui et les beaux yeux tendres, il se détournait un peu pour résister au désir de l'embrasser encore:
"Ma petite déesse, avant ce jour, je ne savais pas exister. Je voudrais sauter, courir, danser, inventer des extravagances. Tes yeux sont sur moi comme deux étoiles qui me veillent. T'aimerai-je jamais assez pour toute cette douceur qu'ils me versent? Parle-moi."
"Oui, Ric, autrefois, quand j'étais malheureuse, très malheureuse, je croyais à quelque chose de grand qui était juste; après j'ai cru qu'il n'y avait rien. Maintenant je sais: c'était vous, tout ce qu'il y a de bon, de beau pour moi au monde, c'est vous. Cela il faudra le croire toujours, et je voudrais, moi aussi, je voudrais, je n'ai rien... ma vie, ami, Ric. Je t'aime" dit-elle plus bas le tutoyant pour la première fois. 
"Mon amour."

Elle s'abandonnait tellement qu'il en perdait un peu la tête. Elle ouvrit les yeux, le regarda longuement, ses lèvres frémirent. C'était stupide et irrévocable, elle était comme cette Henriette Pageol autrefois, qui voulait cacher ses ulcères, dût-elle en mourir. Elle avait le sien, c'était une monstrueuse, effroyable injustice dont rien ne pouvait la délivrer. 

Ils s'embrassèrent encore, longtemps, doucement et ils entendaient leurs cœurs battre de grand coups comme s'ils eussent voulu s'échapper. Ils ne rentrèrent qu'à sept heures. Un télégramme de Sonia l'attendait. Elle annonçait son arrivée à Berlin, embrassait sa petite sœur, réclamait son frère en s'en excusant. 

Charlotte était très lasse, elle s'étendit dans le rocking-chair; les fenêtres étaient grandes ouvertes, et il faisait délicieusement bon. Henri ce soir, voulait seulement la regarder. Pendant quatre, cinq jours, il ne la verrait pas. Assis devant elle, il s'amusait à la balancer, ou bien arrêtait le fauteuil, la prenait, l'embrassait. Sans qu'elle s'en défendit, il s'était mis à dégrafer ses poignets, remontant ses manches jusqu'à ses coudes. Pourquoi Séraphine ne lui avait-elle pas fait des manches ainsi? Il en voulait pour sa nouvelle robe, il se déclarait très amoureux, riant comme un enfant de ses bras ronds, mat, polis, lustres dont il venait de faire la découverte. 

Il s'arrêta, un peu surpris de comprendre, qu'elle pensait à autre chose, puisqu'elle ne manifestait aucune émotion, et douloureusement ému de la voir excessivement pâle et les yeux fixes.
"Ma Charlotte."

Elle était loin, très loin en arrière, au fond d'un puits. Qui pouvait l'en tirer, sinon son ami?
"Ma Charlotte?"

Elle lui arracha ses mains, se jeta sur ses genoux et le saisissant par le cou, se mit à l'embrasser avec frénésie, appelant, criant: Ric, Ric. Bouleversé, il lui rendait ses caresses, essayant doucement de se dégager. Soudain, elle s'affaissa sur son épaule, évanouie.

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