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CONTES DU PETIT PARISIEN

LA PEUR

Au début de juillet, M. Traquet décida de louer une maison de campagne pour sa femme et sa fille Suze, qui atteignait ses quatorze ans. La mère et la fillette étaient de santé délicate et depuis longtemps le médecin disait que l'air de la campagne leur était indispensable. M. Traquet, qui aimait la nature, ne voulut pas louer une bicoque quelconque.

Il choisit, à Rethondes, une jolie maison, un peu retirée, à la lisière de la forêt de Compiègne. Le jardin était grand comme un mouchoir de poche, mais il était protégé par une belle grille; deux marronniers énormes s'y disputaient  le sol et le ciel. A l'intérieur, les lits étaient de fer, les meubles peu confortables. La maison sentait un peu le moisi, mais les pièces étaient bien distribuées et la cuisine était superbe. Les premiers huit jours de ce séjour furent heureux. M. Traquet les passa avec ces dames. Il aurait aimé canoter sur la rivière, l'Aisne, scintillante et verdoyante entre ses rives apprêtées, mais il ne savait ni ramer ni nager, et ces dames s'opposèrent à toute expérience. M. Traquet se contentait donc, le matin, de tourner dans son jardin, l'après-midi de promener sa femme et sa fille, de blanc vêtues, le long du chemin de halage.

Il faisait plus chaud qu'à Paris, et personne n'osait le dire. Il y avait aussi des moustiques, les routes n'étaient pas praticables, tant les automobiles les emplissaient de ronflements et de cyclones poussiéreux. Personne ne consentait à se plaindre puisqu'on villégiaturait, le mieux était de prendre son mal en patience. Seulement. la bonne, Marie-Anne, se permit de déclarer que son maitre avait été mal inspiré en choisissant ce village.

Cependant, quand M. Traquet eut, un dimanche, régalé quelques camarades et conduit tout son monde au château de Pierrefonds, il jugea avoir rempli tous ses devoirs et il insinua que son bureau le réclamait dans l'infernal Paris. D'abord, il revint à Rethondes deux fois par semaine, le mercredi et le samedi soir, afin de passer les journées du jeudi et du dimanche. Il parcourait à bicyclette les six kilomètres qui séparaient la gare de leur maison, seul, par la nuit noire. Et parfois il descendait de sa machine pour voir si l'on n'avait pas tendu une corde en travers de sa route mais chez lui il ne s'en vantait pas et ces dames, émerveillées, n'osaient avouer qu'elles vivaient dans les transes heureusement peut-être, car la peur, leur procurant des émotions, les empêchait de périr d'ennui.

Suze, le dimanche, n'en racontait pas moins, devant son père et les amis, toutes les belles promenades qu'elle avait faite avec maman. Marie-Anne, la bonne, se permettait de la contredire:

«Vous êtes allées au Francport peut- être ? Allons donc, vous n'êtes pas restées dix minutes dehors.»

«Une heure,» répliquait Suze, «nous sommes restées une heure.»

«Mais,» remarquait M. Traquet,«c'est deux heures qu'il faut pour aller au Francport du train dont vous marchez.»

«Voyons,» intervenait Mme Traquet, «Suze le sait mieux que nous. Pourquoi la contrarier ?»

«Au moins,» demandait M. Traquet, «êtes-vous allées dans les sapins ?"

Les sapins. C'était pour eux surtout qu'on avait loué. Il étaient là, à deux pas, mais ces dames, quand elles sortaient, se gardaient bien d'entrer sous bois.

M. Traquet repartait le lundi matin, la conscience tranquille. Sa femme lui trouvait un air inquiétant à la fois rêveur et satisfait de bon toutou détaché de sa chaîne.  Elle parla de rentrer à Paris, M. Traquet se fâcha il avait loué pour trois mois, il entendait bien n'avoir point fait une dépense inutile et il voulait que sa femme et Suze en profitassent jusqu'au bout.

Suze voulut un chien c'était plus prudent, disait-elle. Elle eut son chien ou plutôt une petite chienne, noire, avec un museau feu et de longues oreilles tombant de chaque côté d'une face grimaçante, adorablement laide. On la nomma Stella et elle sut de suite aboyer après les gens mal mis.

Quand M. Traquet eut concédé le chien, il en profita pour ne plus venir que le samedi soir mais au 15 août il passa quatre jours à Rethondes et Mme Traquet calcula qu'elle en était seulement la moitié de son exil elle se permi alors de signaler à son époux que toutes trois vivaient bien isolées. M. Traquet haussa les épaules. Que pouvaient-elle craindre toutes les trois ? On ne tue par trois femmes à propos de rien. Marie- Anne aussi avait la poigne solide et maintenant, elles avaient un chien.

Quinze jours, trois semaines s'écoulèrent encore ces dames sortaient un tout petit peu, car il fallait promener le chien. Cette petite Stella avait un sens indépendant très développé elle ne voulait pas rester dans le jardin, sans doute voyait-elle la grille, et il lui fallait la grande route, les gazons, l'horizon libre elle se payait des courses folles et Suze en oubliait de craindre pour elle-même tant elle craignait pour son chien.

Bientôt les jours diminuèrent sensiblement ces dames prirent l'habitude de s'enfermer dans la salle à manger dès le crépuscule, quand l'ouest est couleur d'orange, que l'eau semble dormir, que tout est presque douloureusement paisible. C'était trop impressionnant pour ces citadines. Aussi, à partir de cinq heures fermait-on les volets et l'on n'ouvrait plus à aucun fournisseur. Marie-Anne montait seulement à sa mansarde pour regarder qui c'était, et, quand elle avait reconnu, elle criait « Repassez demain. » Suze fut longtemps d'avis qu'il valait mieux avoir de la lumière, une maison habitée tente moins les voleurs. Mais, objecta Marie-Anne, rien n'empêchait les chemineaux de savoir qu'elles étaient trois femmes seules avec une toute petite chienne.

Madame Traquet décida qu'il valait mieux éteindre aussitôt après le dîner et l'on dînait de bonne heure. Ensuite, dans l'obscurité, Marie-Anne, qui était Bretonne, racontait des histoires de revenants et de gnomes. Madame Traquet en riait elle ne croyait qu'aux esprits qui font tourner les tables. Essaye, maman, suppliait Suze.

Marie-Anne dut descendre un matelas dans la salle à manger, car Suze ne pouvait consentir à la laisser remonter alors qu'il y avait peut-être des esprits dans tous les coins noirs de l'escalier. Enfin, pour aller coucher dans leur chambre, Madame Traquet et sa fille devaient traverser le couloir bientôt, elles eurent peur, et Marie-Anne transporta leur lit dans la salle à manger. Le samedi matin on remettait tout en ordre, le père devait ignorer ce qu'il eût appelé la folie de ses femmes.

Ainsi on atteignit la fin de septembre. Toutes étaient si réjouies de revoir bientôt Paris que M. Traquet, l'avant-dernier dimanche, les trouva très enthousiastes de la forêt, des grandes fougères au ton d'ocre, que Suze avait vues en courant avec Marie-Anne après Stella, de la rivière si délicieuse et fraîche. Tout cela, ces dames l'avouaient, elles le regretteraient, le mieux qu'on puisse faire, oe n'est pas d'en jouir, c'est de le regretter.

Le déménagement fut fixé à la fin de la semaine suivante et M. Traquet promit d'arriver le vendredi pour aider à faire les paquets on avait emporté beaucoup de linge et de vaisselle. Naturellement on emmenait Stella. Or, le mercredi, M. Traquet fut pris d'une grande envie de passer ces derniers beaux jours à la campagne, et il débarqua vers sept heures du soir à la gare de Rethondes. La forêt était déjà enveloppée de ses voiles, mais la route blanche se déroulait devant lui, lumineuse.

Ce soir-là, Mme Traquet, sa fille et sa bonne, assises sur leurs lits, dans la salle à manger, sans lumière, devisaient d'histoires terrifiantes, après s'être assurées que portes et volets étaient bien clos. C'était si émouvant que Stella, couchée sur un coussin que Suze avait cousu pour elle, se dressait sur ses petites pattes et grognait.

Soudain, on sonna. Les trois femmes se turent. La chienne poussa un aboiement, un seul, car Marie-Anne l'avait saisie, la main sur sa gueulette. Deux coups de sonnette, de nouveau, retentirent. Suze expliquait en tremblant, qu'avec les cambrioleurs, il vaut mieux faire semblant de dormir. Puis...

«Mais, on entre» s'écria Suze. Marie-Anne entortilla Stella dans son tablier, tandis que Mme Traquet étouffait sa fille dans ses bras. On frappait maintenant de grands coups dans les volets peut-être appelait-on, et Stella aboyait de toutes ses forces.

«Pour Dieu faites la taire, mais faites la taire!» Mme Traquet supplia, haletante.

La porte d'entrée s'ouvrit violemment et la vague barre de fer dont les femmes la consolidaient le soir tomba sur les dalles avec un abominable fracas. Stella poussa quelques grognements, puis de petits cris rauques.

«Bon Dieu, où êtes-vous ?» hurla M. Traquet, poussant la porte de la salle à manger et trébuchant sur le matelas de Marie-Anne.

Ni Mme Traquet, ni Marie-Anne ne répondirent, mais Suze reconnut la voix de son père. Il la vit se lever toute blanche dans la baie de lumière projetée par la porte ouverte elle portait Stella inanimée, et elle avait retrouvé son petit orgueil elle bégayait en sanglotant:

«Papa, je n'avais pas peur, mais Marie-Anne a étranglé mon chien.»

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