une collection de poèmes et d'autres textes à lire à haute voix


pâquisard

Ce lampion entêtant, c'est l'ampoule de sa chambre, qui verse sous le store ses rayons vers la rue. Cette lumière au balcon, c'est une promesse trahie chaque soir, et je la sirote d'en face, au bar, mêlée à mon jus d'orange. A la table étroite j'ai bouffé trois cents pages. Trois cents suivront et du même appétit : la stratégie de la fuite assise exige qu'on lise au moins jusqu'à la nuit, à la nuit tardive.

Rue des tapins, en face, le quartier se prélasse en aiguilles, en jeunes filles, en néons. Des soudanais comme des bateaux ivres, ivres en tous cas, traînent leur cul dodelinant. Ils échoueront un peu plus bas, place de la Navigation, pour un naufrage, ça ne s'invente pas. Et moi qui suis accroché là, je les regarde dériver en escadrons.

La lumière s'est éteinte et sur mon belvédère me voilà seul, nu et furieux. Par amour futile tendu vers la lumière, j'attendais son baiser mais rien, la rue, le ciel, les verres de bières. Je vais rentrer.


histoire du corsaire 

 Où est-elle ? Où est-elle ? courant de pièce en pièce en pièce je la cherche partout. L'as-tu vue, Jacques verdoyant, Jacques ondoyant sous la brise ?
- Non pas.
J'ai regardé dans l'armoire, dans le reflet du miroir et dans le panier à pain. J'ai fouillé le vaisselier et le panier à linge. J'ai fouillé la cave et le panier à bois. J'ai sondé le plancher et le panier de fruits. J'ai appelé dans la nuit. J'ai battu la campagne, j'ai sonné la Toscane, rien. J'ai fouillé les rideaux, les doubles rideaux, les triples rideaux, les quadruples rideaux, les quintuples rideaux et les suivants et ceux d'après. Dis-moi, je suis tellement inquiète, peut-être a-t-elle laissé un mot ? Peut-être qu'elle t'a dit quelque chose, Jacques d'été battu par la faux ?
- Nenni
Peut-être qu'elle joue vers l'étang ? Peut-être a-t-elle pris son cerceau ? Peut-être qu'elle a dans un moment d'ennui pris le bateau ? J'entends siffler le vent par la fenêtre ouverte, c'est le souffle qui emporte vers l'aventure les petites filles de sept ans. J'entends battre les flots, glisser le tobogan, tambouriner l'escalier qu'on dévale. J'entends ronfler l'auto, ferailler le chemin de fer, claquer le fer du sabot. J'entends planer l'aéroplane et se rengorger la montgolfière. J'entends ma petite fille s'enfuir de chez sa mère. Où s'en va-t-elle ? Est-elle loin ? Le sais-tu, Jacques brouté jusqu'à la terre ?
- Point.
Ma petite fille rêvait de la grande ville, des plaisirs faciles, des tripots. Elle a dû fuir pour Macao. Elle a dû suivre un corsaire prometteur qui vendra son petit pain au lait pour un franc, qui lui jouera rentre-dedans, qui lui offrira des fleurs fanées, qui lui hissera le voile. M'aideras-tu à la trouver, Jacques par la pluie arrosé ?
- Que dalle.
Je vais me tuer, je vais me pendre, je vais me réduire à cendres et me jeter au cendrier. Où donc est-elle ma petite fille chérie, où donc est-elle ma petite Barbara qui donnait de l'herbe aux lapins et des lapins aux cobras ? L'as-tu vue, Jacques Prévert ?
- Non pas.


i'll go to wyoming 

Je m'ennuyais, je me suis assis, j'ai guetté la poussière en bas des plinthes. J'ai feint l'indifférence feinte, je me suis tu. J'avais soufflé le feu, dehors c'était l'hiver. La pierre donnait encore la chaleur de la chose éteinte. La tièdeur expirait comme une étreinte et moi je m'ennuyais, assis.

Je m'ennuyais en soupirant, posant mon menton dans ma main. J'avais vingt six ans et dix mois ce matin. A la pendule un balancier poussait le temps côté jardin, moi je pensais qu'il faudrait bien se tirer. La chambre s'endormait, j'ai tressé une corde. Pas un mot depuis le lever. La brise dehors cherchait un voilier, mais rien. 

 

la chambre 

Ce matin là, il se réveillera un peu tard. Par la fenêtre ouverte on entendra les trains, et le rideau rouge de soleil lui dira celui qui sommeille est désiré avec ardeur. Moi je serai à la cuisine, je ferai son café, vite mais sans me brûler, et fort, comme pour moi. De la nuit tiède de buée, encore une odeur de corps continuera de flotter, et j'aurai plaisir à la mélanger aux effluves du liquide noir. Un instant solitaire, pieds nus sur le carreau, je penserai à son sommeil, gisant, beau, nu, à nul autre pareil et je me brûlerai finalement.

Une gorgée fumante le cueille à l'oreiller, mais couchons, puisque nous sommes couchés. Il sera toujours temps qu'on se lève. Et comme je sais que c'est peut-être un rêve, je vais rester les yeux fermés.

 

serment d'allégeance du riverain en exil 

On naît près d'un lac et c'est pour ça qu'on sait : la mer ne remplace pas par son tumulte pathétique le calme mélancolique des eaux douces. Douces les rives et doux le courant. Douce la lumière grise ou verte. Doux les reflets comme des portes entrouvertes sur ciel. Douce la froideur et doux le givre, douce la nuit qui court sur les rives et doux le soleil levant. Au bout d'un lac la ville nous attend. La ville où dans les rues ballade notre histoire. Nos ivresses vomissent dans ses bars et nos souvenirs y dorment sur un banc.
Alors la mer.
Bien sûr les embruns, les trois mâts, les corsaires. Bien sûr les voyages et les caps, les goélands. Bien sûr l'écume, les gallions. Bien sûr les Bermudes, les abîsses. Bien sûr l'horizon. Mais nos amis qui traversent le pont, le col relevé, l'écharpe entre les dents. Nos amants dans la ville d'hier, les yeux plissés de froid et de sourire. La bruine si fine qu'à la sentir on croirait la brume nous embrassant. On est né près d'un lac et pour cela on n'est pas daltonien de l'hiver. On entend les poèmes dits par les nuances de gris. On s'assiera bientôt dans un café désert, pour relire Le chien couchant. Dans la buée de la vitrine on écrira "Françoise Sagan". Demain il fera blanc si jamais le jour se lève. On marchera le long du lac. Genève.
 


la femme spectaculaire

Vous diriez, Ce qu'il y a d'étrange, dans la peine, c'est l'impression de retrouver quelques chose. Sur votre tête, un chapeau orné d'une corne d'élan. Vous auriez la beauté des femmes adultères, l'air des passants. Vous auriez la tête d'affiche, le pied de grue, la main courante, vous auriez l'épaule aguichante, comme la cuisse et le tanin. Vous auriez encore la diction étrangère et ce mystère vous irait bien.
Vous diriez Triste, on est à l'authentique, et pleureriez coquette une larme en diamant, faux, peut-être. Vous laisseriez paraître, ou vous feriez semblant.
Vous auriez sept amants. Un pour l'argent, un pour le fer, un pour le défaire et un pour sa voiture. Deux pour l'aventure ou bien pour le paraître et un pour les dimanches et la Toussaint.
On vous prêterait fortune, vous ne rendriez pas, sussurant alentour C'est triste d'être triste. On saurait qu'autrefois vous dansiez en piste, mais qui sait d'où l'on tiendrait ça.
Vous écririez des vers un couteau à la main. Vous porteriez vos robes comme on porte un flambeau et buvant aux fontaines vous laisseriez dans l'eau de la poudre de riz et du carmin. Quelqu'un dirait de vous La belle empoisonneuse. Vous ririez à ce mot, flatteur finalement. On rirait avec vous, mais on penserait quand même que ça peut être vrai, et d'ailleurs sûrement.


dardagny

Il est tombé couché dans les roses trémières, la bouche abandonnée. Quelque chose agitait les arbres en leur faîte. L’effroi de le voir tomber peut-être, un geste pour le saluer, ou le vent seulement. Le ciel blanc allumait par écho des goûtes d’eau à la nervure des feuilles, le jour se tassait comme un écueil, et lui gisait. De la terre montaient les souhaits décomposés, odeur humide et pleine de patience, un train qui passait passerait dans l’autre sens quand lui n’aurait pas bougé. Roses trémières, bruyères, colza fané, un bouquet le cernait de pauvre bienveillance, une abeille en retard tournait dans le silence de la fin de journée.

Il serait resté là cent ans peut-être mais tout est appelé à disparaître, et le vent s’est levé.

 

vide-poche

J'ai gardé pour toi le lit des rivières. J'ai conservé les lieux, les mots. J'ai gardé les photos, les plantes ménagères et le chapeau.
J'ai gardé la raison, j'ai gardé la colère, et les mâts, et les flots, et le sable, et les airs.

J'ai conservé les Pyrénées.

J'ai toujours l'envie, toujours la jalousie et la misère. J'ai les saisons, et le devoir, et la vertu.
J'ai la faute et la retenue.
J'ai gardé le drapeau, j'ai gardé la bannière, j'ai gardé le pays, la science, le lieu. J'ai conservé le voeu, j'ai fermenté la bière. J'ai seulement perdu ta trace depuis hier, on fait ce qu'on peut.

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