A bas Bourdieu

 Scheiro n'aime pas les sociologues et encore moins les historiens. 

Critique

Ce Bourdieu-là ne nous manque pas
Article paru dans l'édition du Monde du 22.02.08

Dans Le Monde des livres du 8 février 2008, l'auteur d'un livre récent sur Bourdieu et le monde intellectuel, Geoffroy de Lagasnerie, nous offre son opinion sur le sujet de son propre ouvrage, en nous expliquant "Pourquoi Bourdieu nous manque". Faute d'indication précise sur le référent de ce "nous" (est-ce lui-même, en pluriel de majesté, ou bien vise-t-il un peu plus large ?), je fais l'hypothèse que sa déploration est censée "nous" (lecteurs) concerner, et je me permets d'objecter : qu'il parle pour lui. Car il ne manque pas, parmi nous, de gens à qui ce Bourdieu-là ne manque pas : le Bourdieu qu'invoquent ceux, si nombreux aujourd'hui, qui se réclament de sa pensée pour surenchérir dans la radicalité, tentant de cumuler la posture du chien de garde avec celle du mouton.

Or il existe encore des gens qui n'ont pas besoin de maître pour penser. Des gens qui, par exemple, ne prennent pas pour l'avant-garde du savoir les lieux communs "postmodernes" à la Judith Butler (la différence des sexes est une vilaine chose dont il faut se débarrasser, car "socialement construite" et pas "naturelle", etc.) que nous renvoient comme des caricatures les gourous des campus américains après les avoir empruntés, avec vingt ans de retard, aux philosophes français des années 1960. Des gens qui n'ont pas le sentiment que la pensée se soit arrêtée à Derrida, Deleuze et Foucault (sans oublier Bourdieu, qui risquerait de nous manquer !), et qui ne la réduisent pas à la seule production philosophique, et à sa frange la plus grand public, car ils savent, eux, que les sciences humaines et sociales ont produit dans la dernière génération des travaux considérables, même s'ils n'offrent que du savoir et pas des arguments pour prophètes au petit pied. Des gens qui ne confondent pas le "vide" de la production intellectuelle avec les lacunes de leur propre inculture et ne mettent pas dans le même panier des penseurs aussi diamétralement opposés que Gauchet et Badiou. Des gens qui ont connu "l'esprit des années 1960 et 1970" et n'ont aucune envie d'y revenir, non parce qu'ils seraient devenus d'horribles réactionnaires anti-soixante-huitards, mais parce qu'ils ont appris qu'être progressiste, ce n'est pas se raccrocher à un passé mythifié. Des gens qui n'ont pas peur de se faire traiter de "néoréactionnaires" parce qu'ils savent et disent que l'humain ne peut pas vivre sans vivre dans un monde commun, et que ce monde commun est aussi difficile à construire, et à maintenir, qu'il est facile à démolir. Des gens qui se demandent comment on peut bien affirmer sans rire que la gauche radicale en France serait foncièrement "hostile à Bourdieu", alors qu'elle est totalement imprégnée de sa pensée, réduite à des slogans qu'on brandit comme naguère les écrits du président Mao. Des gens qui craignent non pas la "résurgence des fausses radicalités d'autrefois", mais l'émergence actuelle d'un authentique radicalisme - cette forme sophistiquée de la bêtise. Des gens qui persistent à défendre l' "autonomie de la recherche", et l'idée que le savoir est une valeur en soi, parce que c'est en prétendant le soumettre à des impératifs politiques ou religieux que, de tout temps, on a massacré l'intelligence, depuis l'Eglise de l'Inquisition jusqu'au stalinisme. Des gens qui n'ont pas la mémoire courte - ou l'inculture profonde - au point d'avoir oublié que "la pensée au service de l'espace public", ça a donné, entre autres, l'aveuglement stupide de Sartre et de Beauvoir - parangons de l'"intellectuel engagé" - envers l'horreur des camps, nazis ou soviétiques. Des gens qui estiment qu'un chercheur ne trahit pas sa mission en faisant ce pour quoi il est payé par la collectivité : produire du savoir ; et que ceux qui utilisent le prestige de la chaire pour assener leurs opinions personnelles à des étudiants fascinés ou à des militants fanatisés ne sont peut-être pas les mieux placés pour donner à leurs pairs des leçons de probité intellectuelle (sans même parler de productivité scientifique).

Voilà pourquoi, si la pensée de Bourdieu se réduit à cet héritage-là, elle ne nous manque pas : c'est que ce discours est partout. Il est dans l'omniprésence de cette "pensée critique" qui a envahi les universités et étouffe les esprits qui se veulent libres. Il est dans l'idée que la liberté serait aujourd'hui dans les mains de ceux qui s'empressent de penser comme tout le monde autour d'eux, en croyant en plus être marginaux, et qui se comportent en victimes de la "domination" mandarinale alors qu'ils siègent dans tant de commissions. Il est dans la pensée paranoïaque qui voit des ennemis partout, y compris dans ses propres alliés, comme notre pauvre bourdieusien orphelin, décidé à défendre tout seul la pensée de son maître contre "la complicité objective de ses disciples", devenus traîtres à leur tour pour de mystérieuses raisons. Il est dans le double discours - si familier à la rhétorique de notre Grand Timonier national - qui dénonce avec fougue ce dont lui-même est la voyante incarnation : en l'occurrence, un radicalisme de matamore, dont la seule préoccupation est de se prétendre plus "radical" encore que son voisin de bureau.

De cet esprit-là, auquel le grand sociologue que fut, un temps, Pierre Bourdieu, a malheureusement ouvert un boulevard, nous sommes aujourd'hui saturés.


Nathalie Heinich