Philosophie pour enfants

 

La philosophie pour les enfants



Une attente éducative


La philosophie est une pratique, comme les arts visuels ou le cirque. Mais quelle est sa particularité ? Pourquoi invite-t-on des philosophes dans les écoles ?

Il y a des attentes légitimes. On se dit que l'enfant prendra plus facilement la parole en public, saura argumenter pour défendre ses idées, deviendra bon citoyen, entraînera son sens logico-mathématique, gagnera en concentration, en écoute et pourra développer des formes beaucoup plus fine d'empathie. Il sera aussi meilleur élève et gagnera son bac haut la main. Il ira dans une école de renom, puis, dégourdi intellectuellement, il saura se faire une place dans le monde du travail. La philosophie l'aidera à gravir des échelons personnels, moraux, professionnels.

Si cela était vrai, nul doute que la philosophie serait déjà la discipline reine de toutes les sociétés. C'est loin d'être le cas.

Pourtant, la philosophie offre de progresser dans de nombreux domaines logiques, éthiques et peut-être même économiques. Mais son but n'est pas forcément dans ce gain de performance.

Derrière le mot philosophie, il y a souvent une attente éducative. Pour l'instant, disons que cette discipline ne sert pas à former un individu socialement intégré mais à traiter des problèmes. Cela n'est pas un outil de régulation d'un groupe classe ou d'un enfant.

Une quête de sagesse


Mais la philosophie rend plus sage ? Certes. C'est un exercice qui proposent de nouvelles habitudes. Des habitudes que l'on va qualifier de meilleures. Mais l'histoire de la philosophie fourmille d’acariâtres (Schopenhauer), de malheureux ( Hegel ou Cioran), de prétentieux (Platon), ou d'idéologues contestables (Alain ou Heidegger). Je ne saurais dire s'il y a un bénéfice personnel. Bonheur, liberté, compétences ? Qui sait ? Tout cela, si on veut. Mais l'on peut chercher toutes ces vertus ailleurs que dans la philosophie.

Le philosophe est-il plus sage ? Si par sagesse on entend le sens antique de plus savant en divers domaines, de plus conscient de sa condition humaine, et des limites du langage, alors la philosophie rend plus sage.

On est loin du nirvana ou de l'accomplissement de soi.


Une relation au savoir


Un étudiant en Master II, me demandait la chose suivante :

Pensez-vous que la pratique des débats apporte aux élèves des compétences dans les domaines suivants: (classez les de 1 à 5)


  • s’approprier le langage

  • découverte du monde

  • devenir élève

  • découvrir l'écrit

  • percevoir, sentir, imaginer, créer


J'étais bien embêté pour répondre. Je ne peux pas hiérarchiser, car la pratique de la philosophie est une activité totale qui aborde l'élève dans sa globalité. La philosophie s'adresse à ce qui rend possible toutes les compétences particulières.

En fait, la philosophie ne propose pas un savoir mais une relation au savoir.

Si je me demande ce qu'il se passe après la mort, il faudra mobiliser des connaissances en biologie, en histoire des religions, en littérature, en raisonnement de type syllogistique, des compétences psychologiques, des émotions, une façon de sentir son corps.

C'est peut-être cela que l'on nomme la transversalité des compétences.

L'apprentissage devient stimulant puisque l'on n'est plus dans une sorte d'émiettement obscur des connaissances, mais en plongée dans ce que le savoir a de plus dynamique. Autrement dit, la philosophie n'offre pas spécialement des connaissances, mais rend disponible au savoir et à tous les savoirs.

Elle fait dire : ai-je raison de penser ce que je pense ? Ne pourrais-je pas penser autrement ? La philosophie forme à voir ce qui est nouveau et signifiant dans ce que l'on trouvait trivial, routinier, habituel.


En guise d'exemple :

Quel enseignant entame une conversation sur la nature des nombres ?

C'est le moment de faire de la philosophie.

Je me souviens de ce groupe de CM1. Un élève demande si les nombres sont vraiment infinis. Les nombres sont infinis, donc ils doivent supposer un contenant infini pour qu'il y ait une suite (l'enfant pense que le nombre est accompagné de son symbole matériel), il faut donc un espace infini. Mais si l'espace est infini, il n'y a rien d'autre que cet espace. Pas de frontière hors espace. Donc l'espace remplit l’intégralité de ce qui est depuis tout le temps. Donc ce qui contient tout ce qui est n'a pas été crée. Il n'est pas sorti de rien. Donc, si l'univers a toujours été, l'infini existe et les nombres peuvent s'étendre infiniment dans une suite. Si l'univers est sorti de rien, alors le monde est fini et la suite des nombres n'est pas réellement infinie car une suite est impossible.

Est-ce vrai ou faux ? Peut importe. C'est un raisonnement. Je vous rappelle que cette conversation est menée par des enfants de neuf à dix ans.

Mais pourquoi fait-on cela ?

A vrai dire, je n'en sais rien. C'est la question qui nous invite à répondre. Des enfants d'ULIS demandaient lors d'un entretien : "Pourquoi on répond quand quelqu'un pose une question ? " Ce n'est pas par politesse, c'est comme si la question nous forçait à donner une réponse. Sentir qu'une question nous rend responsable de sa réponse, c'est peut-être cela, la philosophie.

Ici on interroge la propriété des nombres, mais surtout on se demande si l'infini existe. Vous ne seriez pas tenté par une réponse ? En philosophie on cède à la tentation.


Philosophie pour enfants ou philosophie tout court ?

Je ne sais pas si les enfants peuvent philosopher, mais je peux, en tant que philosophe, philosopher avec des enfants. Pour de vrai. Ce n'est pas une initiation ou quelque entame, mais de la philosophie pour de bon. Nous travaillons des concepts, ils nous étonnent, nous font sentir que nous pensions des choses qui n'étaient pas vraiment acceptables, nous prenons du plaisir, nous nous ennuyons, nous échouons parfois, nous voyons le réel à portée de mot, nous dégageons des hypothèses surprenantes, qui laisse encore songeur des mois après.

Qui pourrait dire si cela rend plus heureux, plus libre, plus actif, plus intensément soi ou que sais-je ? Est-ce que cela m'augmente,  dans le sens où je jouirais d'une existence plus authentique, moins moutonnière, moins divertie, moins superficielle ?

Oui, parfois, après un entretien philosophique les choses semblent plus claires, plus motivantes, plus neuves, planche d'appui de tous les départs. Comme si nous avions résidé dans un monde de possibilités. Que d'air alors, poumons ouverts, je me sens vivre, humainement vivre.

Bien entendu, il y a un gain. Sinon, il n'y aurait pas de philosophie. Mais quel est ce gain, ce gain différent que celui apporté par la pratique du sport ou des arts ? Pour l'estimer, il suffit de s'y mettre.

Car si le but était clair, on ferait des philosophes comme on fait des voitures. Méthodiquement et à la chaîne.




 




Constats après 8 années de pratique dans les écoles :


- Des élèves en grandes difficultés sont en réussite lors des séances de philosophie. C'est pour eux un moment de pur plaisir de type intellectuel.

- Les élèves prennent l'habitude d'interroger les contenus d'apprentissage au lieu de recevoir une information. Essentiellement en cycle III. Notamment en histoire (exemple, les enfants souhaitent dans une classe de CM2 connaître la raison pour laquelle les hommes entrent en guerre et non dans telle ou telle guerre.)

- Les groupes se construisent comme classe. L'écoute entre les élèves est meilleure en dehors de séances de philosophie. La méthode philosophique sert à résoudre des problématiques de classe ( pourquoi je n'arrête pas de rapporter dans la cour ? A partir de quand une chose est grave ? Est-je le droit de montrer ma préférence pour quelqu'un dans une classe ?)

- La concentration se renforce. L'enseignant s'appuie sur l'expérience philosophique pour inviter ses élèves à mobiliser ce type de concentration afin de mener ses apprentissages.

- Les parents n'ayant pas eu la possibilité de faire de la philosophie lors de leur scolarité encouragent leurs enfants dans cet exercice et sont davantage attentifs à leurs pensées. Cela renforce le dialogue familial et contribue à améliorer le bain de langage de l'enfant.

- Réduction des inégalités scolaires que génèrent les inégalités sociales. Prise de conscience chez les bons élèves que la performance scolaire - mémoire, procédure logico-mathématique - n'est pas le tout de l'apprentissage. Ils prennent conscience que le concept d'intelligence excède ce qui les met en réussite.



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