Présentation


 

Qui suis-je ?


Vaste question. Mais l'usage veut que l'on se présente.


Je ne vais pas entrer dans le récit d'une vie qui n'intéresse pas grand monde, mais simplement montrer qu'être formateur de philosophie nécessite d'avoir été soi-même formé.

Pourquoi ce rappel ? Est-ce par orgueil, une façon de dire que la philosophie est une matière d'élite et que je suis un élu ? Non, bien au contraire. Déjà, je ne suis pas un virtuose de la philosophie et je lis sans cesse des auteurs qui me remettent à ma place, qui est fort modeste, je vous l'assure. De plus, je suis convaincu que la philosophie peut être populaire. N'importe qui peut prendre du plaisir à en faire, immédiatement. Il suffit de s'y mettre, et nous avons tous fait l'expérience de ce plaisir de la pensée.

Seulement,  transmettre ce plaisir de philosopher à d'autres ne se fait pas sans mal.

Je vais donc faire un petit préambule que voici ...


Préambule, que voici.


L'essor de la philosophie que l'on nomme affectueusement philo en est la preuve. Aujourd'hui la philosophie a droit de cité dans les programmes officiels en élémentaire, chaque maison d'édition a sa collection philo, on fait des apéros, du théâtre, de l'art et de contes philosophiques. Bientôt, nous aurons une alimentation philo et une gamme de vêtements associée. J'ai même vu des sacs I Love Hannah Arendt et des formations d'entreprise "Comment utiliser la pensée de Socrate pour gérer les conflits", ou un intitulé de ce genre.


Mais cet intérêt n'est pas récent ? C'est la considération de la philosophie comme inutile qui est la parenthèse historique et imbécile. Nous retournons à la normale, probablement parce que les hommes modernes ont parfaitement vu où les conduisait le règne de l'utile. A une absurdité. Car on serait bien en peine de comprendre l'utilité de l'utilité. Une chose est utile si elle sert à autre chose qu'à elle même, ainsi chaque homme devient l'utile (l'outil !) pour autre chose . Il n'y a pas d'existence utile et heureusement. Car le règne de l'utile laisse croire que les individus sont superflus, sauf à jouer un rôle dans l'économie de l'histoire, de la nature ou du règne de Dieu. Ils sont prêts à sacrifier l'humanité comme on brise un outil, pour produire une fin qui n'est plus humaine.

La philosophie permet d'entrer en lice contre le culte de l'utilité qui est probablement le plus fort déterminisme de notre époque. Et je crois que la popularité de cette très vieille discipline exprime une lassitude générale face à cet utilitarisme à outrance dans lequelle l'homme n'est que le pion, l'unité comme on dit dans le commerce et l'armée, d'une fin qui le dépasse de très loin.


Que l'on fasse de la philosophie dans ce cadre, c'est parfait. Tous les cadres socio-historiques doivent être interrogés.


La bonne volonté est-elle suffisante ?

Seulement, cet appétit ne suffit pas à devenir formateur. Personne n'irait donner des cours de musique après une année de solfège. Personne ne prétendrait enseigner l'art de la peinture après avoir tenu un pinceau vingt ou trente fois dans sa vie. Mais il semble que la philosophie ait un traitement de faveur puisque l'on voit des personnes se lancer dans ces "carrières" au titre de leur bonne volonté. Avoir des idées, avoir lu un ou deux philosophes, être en quête de spiritualité ou d'échanges, veiller à l'émancipation de l'être humain restent des motifs dont il faut saluer la noblesse, seulement, cela reste insuffisant.

Ou alors il faut dire que la seule possession de mains suffit à jouer d'un instrument et que la philosophie est le seul domaine où l'on progresse pour cette unique raison d'avoir un cerveau sous sous la calotte crânienne.


La philosophie peut devenir la dépouille d'elle-même, si l'engouement débouche sur l'émergence de personnes de bonne volonté, notamment auprès des enfants. Ces derniers vivront ces fameux goûters philo, comme des échanges fades et longs, où s'échangent bonne humeur, certes, mais banalité. Ils pourront se dire assez tôt que la philosophie n'est pas grand chose, une variante de luxe du bavardage, que le premier venu peut proposer.


Pour autant, être formateur ne demande pas grand chose, seulement de l'engagement. Comme pour tout art, il faut développer pour soi-même les techniques propres à la philosophie avant de les proposer ensuite à d'autres adultes, ou enfants. Cela ne se fait pas en quatre week-end, ni même en six mois. Nous ne sommes pas dans le registre de la marotte. Ces techniques s'enseignent, s'apprennent, font l'objet d'un exercice régulier, d'une progression, puis d'une contestation, d'une réforme comme dans tout apprentissage.


Premiers contacts avec les philosophes


Mes premiers maîtres furent Epictète, Horace, Platon, Erasme, Camus, Sénèque, Eckhart, Schopenhauer, rencontrés dès l'entrée au lycée, un peu par hasard. Je sais maintenant que je n'avais rien compris, mais d'avoir découvert des textes qui ne racontent plus des histoires mais qui tentent de décrypter le réel fut source d'un grand émerveillement. C'était obscur mais j'adorais cette promesse faite d'un monde compréhensible.

Ce goût pour les textes philosophiques est le point de départ. Je pense que des philosophes en chair et en os, plutôt qu'en encre et papier, peuvent tout aussi bien faire l'affaire, mais je ne les ai pour ma part jamais rencontrés, même si en tant qu'élève j'ai admiré nombre de mes enseignants, et en tant qu'enfant nombre d'adultes de mon entourage.


Un passage par l'université et l'éducation nationale

Je me suis donc destiné à l'étude plus rigoureuse et encadrée de la philosophie jusqu'à l'obtention d'un doctorat. En parallèle, j'ai pu goûter au métier d'enseignant en terminal. Expérience vraiment stimulante, mais finalement assez brève, environ cinq années, car pour poursuivre il me fallait quitter ma ville natale, ce qui est, je l'avoue, une faiblesse. Mais qui a vécu à Brest y reste certainement attaché comme un Socrate à son Athènes. Et j'avais également le désir de changer un peu de public. J'ai donc posé ma candidature dans des Centre de Formation pour Apprentis.

La philosophie dans le cadre de la formation professionnelle

J'ai certainement été un épouvantable formateur de français et d'histoire-géographie, car je ramenais tout à la philosophie et je remercie mes jeunes couvreurs, maçons, serveurs, cuisiniers et autres d'avoir permis l'entretien de cette passion. Eux-mêmes étaient satisfaits de pratiquer cette discipline bannie du monde professionnel ? J'ai alors senti, presque viscéralement que c'était là que ça se jouait. Je veux dire, la philosophie. Avec ceux qui ne sont pas destinés à en faire pour tout un tas de raison, la première étant la discrimination sociale. J'étais plus à ma place en tout cas, devant CAP et Bac Pro que face à des cohortes de lycéens angoissés par le bac et déchargés par vagues successives de 35 toutes les deux heures dans une pièce minuscule. Parce que nous étions libres de faire de la philosophie ou de ne pas en faire.





 

La rencontre avec les enfants

A ce moment, j'écrivais des romans. Le désir m'est alors venu de proposer des textes philosophiques pour le grand public, des textes que pourraient lire mes jeunes sans se retrouver giflés par la technicité du langage philosophique.

Je suis entré en contact avec la maison d'édition les petits Platons. Un livre en est ressorti Diogène, l'Homme chien. Et six autres ont suivi.


Comme ces livres s'adressent à des enfants il fallait bien aller à leur rencontre. Car la compétence philosophique ne suffit pas. Il faut entrer, presque anthropologiquement, dans le monde de l'enfance.

Tout commence en 2011, lors du salon du livre de Boulogne, à Paris. En qualité d'auteur jeunesse les organisateurs me demandent de philosopher avec un groupe de 26 enfants de 8-12 ans. Initialement, je n'ai donc rien choisi. J'avais même un peu la trouille. Je ne savais pas ce qu'était un enfant. Car en avoir ce n'est pas les connaître et aimer les siens n'implique pas de trouver intérêt à rencontrer ceux des autres. Mais j'ai tout de suite été interpellé par la qualité de notre dialogue, par sa sincérité, par l'écoute. S'en est suivi d'autres invitations lors de salons . Je venais de découvrir un nouveau continent, celui de l'enfance bien entendu, mais aussi celui d'une pratique philosophique plus complexe que celle à laquelle j'étais habituée. Alors, quand il m'est venu aux oreilles que la ville de Brest cherchait à développer la philosophie auprès des scolaires comme des adultes, il n'a suffit que d'une rencontre pour se lancer dans l'aventure.


Brest, mon Athènes !

J'ai commencé bénévolement dans le quartier de Saint Marc, pour juger de la faisabilité (c'était plus à moi de me convaincre, car la municipalité me faisait confiance) , et lorsque les choses furent mieux établies, nous avons contractualisé l'affaire. Les écoles de la ville de Brest et de la périphérie ont voulu découvrir cette proposition et ouvrent leurs portes depuis plus de sept années aux entretiens philosophiques dans leurs classes.


Nous menons, à ma connaissance une expérience rare, si ce n'est unique. J'ai proposé une formation consistante de philosophie - suivi régulier sur l'année entre cinq et dix ateliers - à plus de deux milles enfants, et ceci sur plusieurs années, certains depuis six ans. Les grandes sections vont au collège maintenant. Et ce n'est pas fini pour eux, puisque je vais les revoir l'année prochaine. Mais ils arrivent au collège avec au moins 32 ateliers dans leurs bagages et autant d'expériences philosophiques.

Bien entendu, ma méthode, si méthode il y a, a connu bien des modifications depuis toutes ces années. Je m'inspire essentiellement des expériences antiques. Mes compagnons sont morts dira-t-on, mais comme le disait si bien Faulkner : "Le passé n'est pas mort, il n'est même pas passé".


Dans la vie des écoles

J'ai pu croiser entre deux portes des spécialistes de la philosophie tout public, afin de comprendre leur méthode, lors de salons du livre notamment. Ce sont souvent d'excellents rédacteurs de livres et d'articles. J'apprécie grandement leurs théories, et leur lecture est stimulante.

Pour la pratique auprès des enfants, je trouve davantage de pertinence pédagogique et de finesse auprès des professeurs des écoles et des enseignants du collège. Bien entendu, rien ne remplace le contact quotidien et l'entrée dans l'ordinaire d'une vie de classe et d'une équipe éducative. Car, ce n'est un scoop pour personne, toutes les initiatives pédagogiques fonctionnent toujours assez bien dans un cadre expérimental. Faire quelques ateliers dans son année, avec deux ou trois classes, encore mieux, par petits groupes, qui sentent les attentes de l'enseignant, et avec un intervenant extérieur, n'est révélateur de rien. Si ce n'est que les enfants répondent globalement aux attentes des adultes, qu'elles soient philosophiques ou autres. Et l'on y voit exactement ce que l'on veut y trouver.


Grâce aux enseignants et à leur pertinence pédagogique, leur connaissance fine de l'enfance, nous avons pu construire ensemble une méthode adaptée aux âges. Cette proposition a été pensée de concert avec des conseillers pédagogiques, mais aussi dans le cadre de la formation des enseignants. Autant d'occasions de proposer une méthode, de la discuter, de l'adapter, de la revoir. Les réseaux Canopé sont également des lieux qui m'ont offert d'exprimer et d'expérimenter librement.

Naissance des entretiens philosophiques

Dernière étape : les parents, ayant eu vent de l'expérience philosophique de leurs enfants, avaient le désir de les accompagner lors des ateliers, juste pour voir. Puis ces ateliers ont connu une mutation étonnante. Il y avait de plus en plus d'adultes et de moins en moins d'enfants. Alors nous avons proposé de séparer les publics.

Et c'est ainsi que les entretiens philosophiques sont apparus ainsi que des conférences de vulgarisation sur l'histoire des idées ou des concepts. Ainsi, se sont institués des rendez-vous réguliers à Brest, ainsi que dans le Finistère et plus occasionnellement en Bretagne (je mets Nantes dedans ?) ou en région parisienne.


Mettons fin à cette longue digression. Il faut une conclusion, que voici ....


Conclusion que voici


Aimer le théâtre ne fait pas de vous un dramaturge ni encore moins un professeur de conservatoire. Pourquoi la philosophie ferait-elle exception ? Et surtout la philosophie auprès des enfants. Car enseigner en école ce n'est pas vraiment sérieux ? C'est bon pour les formateurs au rabais qui n'ont pas décroché leur sésame à la Sorbonne ?

Après avoir souffert d'une réputation d’inaccessibilité, la philo jouit de celle de faisabilité, au talent, comme disent nos jeunes. Faisabilité, oui, au talent, certainement pas.

Si on veut donc former des adultes ou des enfants, surtout des enfants, il faut se former avec un minimum de rigueur, puis, avant de se lancer, de se sonder avec un maximum de sincérité. On peut former le palais à aimer les nourritures grossières, ainsi que l'oeil et l'oreille au mauvais goût. Tout s'apprend. De même, on peut habituer l'esprit à confondre philosophie et polémique, déballage d'opinions, verbiage, débat, bavardage verni.


Antisthène disait à ses disciples, qu'il y a deux chemins qui mènent à l'Acropole. Le premier est très long mais plus facile. Le second est court mais plus rude. Il n'y a pas de troisième voie. Courte et facile.