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Quelques considérations sur les jeux en Chine et leur développement synchronique avec l'empire chinois

Quelques considérations sur les jeux en Chine et leur développement synchronique avec celui de l'Empire chinois


par Georges Edward Mauger (1915)



Le Ts'eungK'i qui signifie en chinois le jeu du général est le prototype de nos échecs actuels. L'invention de ce jeu est attribuée par les Chinois à Wu Wang 1169-1116 avant J.-C, fondateur de la dynastie de Tch'eou.

Sous cette dynastie l'Empire avait pris une extension beaucoup plus considérable. Les simples tactiques que l'on réalise au moyen de combattants d'un seul genre dans le Wai K'i furent remplacées par d'autres combinaisons où se montre toute une hiérarchie féodale.

Un grand perfectionnement dans les arts et les lettres fut le résultat de la protection que de puissants seigneurs accordaient aux individus. La tradition, en nous racontant qu'un frère de l'Empereur s'occupa des affaires internes et organisa le gouvernement, obéit à cette tendance de l'esprit de féodalité qui veut toujours attribuer le travail du nombre au seul génie d'un chef connu.

Le conseil de l'Empereur se composa de six ministres.

Le premier ministre ou chancelier de l'Empire, chef des ministres et président du Conseil; un ministre de l'intérieur ; un ministre de l'instruction publique et des cérémonies ; un ministre de la guerre; un ministre de la justice et enfin un ministre des travaux publics, commerce, industrie et agriculture.

« Pendant cette période » dit un écrivain chinois « il n'y avait pas de ministre des affaires étrangères. Aucune des puissances voisines n'était assez forte pour qu'on puisse la considérer comme un État. Elle n'était qu'une protégée inférieure, une vassale, ou bien une colonie sous la direction immédiate de l'Empire ».

C'est le langage de la suprême fierté féodale qu'on retrouve plusieurs siècles plus tard chez les écrivains normands. Néanmoins il y avait la dynastie gênante des Ying et les échecs représentent selon la tradition, la tactique employée pour la subjuguer.

Nous nous trouvons en présence de deux grands chefs féodaux avec leur cour et leur armée et séparés par un fleuve ou frontière.

La présence de ce fleuve ou frontière nous semble un point capital dans la distinction entre les échecs chinois proprement dits, traditionnels, féodaux et historiques, et le Chaturanga ou échecs indiens et même ceux de Corée où le fleuve n'est pas marqué et ou les cinq directions divinatrices sont plus ou moins en évidence, et les échecs du Japon vraisemblablement copiés sur ceux de Corée.

Une autre différence importante consiste dans la façon de disposer les pièces : dans le jeu chinois et dans celui de Corée on les dispose sur l'intersection des lignes et non dans les carrés formés par ces lignes comme cela se fait dans le jeu indien.

M. Wilkinson dit aussi dans son Manuel des échecs chinois (W.H.Wilkinson, A manuel of Chinese Chess, Shanghai, 1893) que les relations du jeu chinois au jeu indien sont obscures, et il suppose qu'il a du être introduit très tôt de l'Inde, mais il ne cite aucune preuve décisive à l'appui de son allégation.

L'auteur allemand Himly est d'avis qu'il y a eu des jeux précurseurs des échecs mais que le vrai jeu a eu son origine dans les Indes comme symbole de guerre et que de là il s'étendit du IIIe au VIIe siècle vers l'ouest en Perse, vers l'est en Cambodge (K.Himly, The Chinese game of Chess as compared with that practised by Western Nations, Jour. N.C.Branch R.A.S. for 1869 et 1870, n°6). Il ajoute que le nom « chaturanga » dérive évidemment du sanscrit chaturanga, c'est-à-dire les quatre divisions de l'armée.

Mais, comme l'a remarqué M. Wilkinson dans le jeu chinois, ni le nom du tableau, ni la méthode du jeu, ni les hommes ne rappellent une origine étrangère, non plus que la tradition qui ne donne aucun renseignement pour faire croire à celle-ci.

Selon l'auteur allemand la première trace certaine des échecs en Chine se trouve dans le Yew Kwae lùh, un livre de contes de fées écrit vers la fin du VIIIe siècle; mais la tradition qui m'a été fournie par un ami chinois tirée d'un livre classique scolaire le fait remonter à onze siècles avant J.-C.

Pour nous il nous semble que l'idée du jeu aurait pu aussi bien être introduite et adaptée en se simplifiant dans l'Inde venant de Chine, que le contraire si l'un et l'autre n'a pas eu une origine indépendante.

Dans le jeu indien le charriot est remplacé par un bateau qui avance toujours diagonalement deux carrés à la fois et peut sauter ce qui est sur son chemin : ce mouvement, comme nous le verrons plus loin, rappelle un peu celui du canon dans le jeu chinois, canon qui ici n'est pas représenté ; le cheval a le même mouvement que le chevalier de nos échecs actuels, tandis que dans les échecs chinois il ne peut pas sauter « il casse une jambe » (Z. Volpicelli, Chinese Chess Jour. N.C. Branch R.A.S. XXIII, n° 3) ; l'éléphant qui tient la place de la reine ou de l'évêque du jeu actuel ou des deux ensembles, et dans les échecs chinois celle du chambellan ou chancelier et du ministre, a les mouvements des tours actuelles.

Les deux Rajahs qui représentent le roi ou le général ont le même mouvement que le roi des échecs actuels, mais ils peuvent être capturés comme toute autre pièce même par les hommes de leur partenaire, et, alors celui des deux qui reste prend le commandement des deux armées.

Mais l'idée essentielle du jeu manque : on ne fait ni échecs, ni mat.

Le nom n'a pas davantage de rapport avec le mot échecs.

Le jeu se jouait sur un tableau à soixante quatre carrés et par quatre joueurs dont chacun dispose de huit pièces, à savoir : quatre soldats, un Rajah, un éléphant, un cheval et un bateau. Les pièces de chaque joueur étaient de couleur différente, rouge, vert, jaune et noir.

On les disposait à partir de l'angle extérieur dans l'ordre suivant : le bateau, le cheval, l'éléphant et le Rajah.

Les partenaires occupaient les angles opposés, les soldats étaient placés en avant des quatre autres pièces comme nos pions actuels.

Les joueurs jouaient à tour de rôle en suivant le mouvement du soleil. Le mouvement était déterminé par le jet d'un dé en prisme carré marqué 2, 3, 4 et 5.

Si le dé donnait le cinq on faisait mouvoir le Rajah ou un pion ; si c'était le quatre, l'éléphant, le mouvement le plus puissant ; puis trois le cheval et deux le bateau.

Ce jeu aujourd'hui simple souvenir du passé est décrit en détail dans le Bhavishya Purana.

La ressemblance de ce jeu avec les échecs chinois repose principalement sur ce que c'est un jeu de lactique militaire.

Pour nous l'origine des deux jeux a été une nécessité commune d'étudier pratiquement les mouvements des armées et ensuite le jeu a évolué différemment dans chaque pays.

Dans l'Inde, pays d'éléphants c'est à celui-ci qu'on regarde comme la plus grande force qu'a été donné le grand mouvement ; le cheval et le bateau ne sont que des accessoires. En Chine, pays féodal, nous n'avons qu'un seul chef, (par côté) le roi dans son palais, assisté de quatre ministres dont deux sont attachés à sa personne et, comme lui ils ne peuvent pas quitter le palais, un cheval et un canon et c'est le chariot qui peut franchir n'importe quelle distance parce qu'il n'y a pas d'obstacle plus fort en bataille (Cheu King de Kien Loung, Texte chinois avec double traduction en français et en latin, S.Couvreur S.J. Ho Kien Fou, 1896).

Selon le Cheu King de Kien Loung 1776 à 1122 avant J. -G. les chars de guerre faisaient la principale force des armées. Chacun d'eux était attelé de quatre chevaux de front munis de cuirasses et portait trois hommes également munis de cuirasses, le tout escorté par quatre-vingt-dix-sept fantassins (I, XL 3 et II. III. 49).

On ne connaissait pas encore la cavalerie dont l'usage ne remonte qu'au IIIe siècle de notre ère.

La date de ces odes 1166-1122 avant J.-C. concorde avec notre date de Wu Wang 1169-1116 avant J.-C , et constitue une forte présomption en faveur de l'origine chinoise de ces échecs.

Le Shogi ou échecs Japonais né peut-être aussi de cette même nécessité a évolué de son côté selon les conceptions nationales en matière de tactique militaire.

Ici le tableau prend la forme d'une petite table sur quatre pieds, ou d'une feuille de papier subdivisée en neuf fois neuf cases de forme rectangulaire.

Les pièces sont placées dans ces cases et non sur l'intersection des lignes.

Elles ont la forme de petits bateaux de grandeurs différentes couchées sur le tableau, la pointe en avant, ce qui donne la direction de la pièce.

Ici les pièces sont d'une seule couleur et peuvent ainsi servir aux deux adversaires. Le joueur qui capture une pièce peut la placer sur une des cases vides du tableau au lieu de faire mouvoir une de ses propres pièces, et la traiter ensuite comme une des siennes.

Il y a deux joueurs qui ont chacun un général au centre flanqué par deux généraux « dorés », eux aussi flanqués par deux généraux « argentés », deux wagons volants, et deux chariots parfumés, en outre à chacune de ces pièces correspond un pion comme dans nos échecs actuels.

Le général et ses deux généraux dorés conservent leur rang mais les autres pièces gagnent leur promotion aussitôt qu'elles entrent dans le camp opposé.

On les retourne et leur nouveau rang est inscrit sur l'envers.

Le wagon volant par promotion devient le dragon royal, sa puissance s'accroît et il peut se mouvoir un carré diagonalement en plus. La même chose arrive pour les autres pièces qui peuvent toutes devenir des généraux même les pions comme pour les pions de nos échecs actuels : cela arrive lorsqu'ils parviennent à la 16me ligne.

Tout ceci est assez différent des échecs chinois.

Le Tjyang Keiu, les échecs de Corée, sont reconnus comme une variante des échecs chinois.

Le tableau est le même sauf pour le fleuve qui a été supprimé.

Les pièces sont octogonales et non circulaires comme en Chine et varient en grandeur selon leur valeur.

Ceci nous rapproche de nos pièces actuelles qui varient selon leur valeur.

Mais la forme octogonale au lieu de circulaire rappelle le diagramme divinatoire et nous fait pressentir l'influence indienne.

Ceci s'accentue dans le palais où nous avons les quatre directions N.S. E. et 0. et les diagonales conduisant au centre qui est la position du roi. Celui-ci peut se mouvoir de sa position originelle à chacun des neufs points de son palais mais il ne peut jamais le quitter et de plus, comme dans les échecs chinois, il peut mettre le général opposé en échec à travers le tableau s'il n'y a d'autre pièce entre eux.

Ses chambellans peuvent seulement occuper les cinq points des diagonales. Le jeu a été décrit par M. Wilkinson dans le Pall Mall Budget (Wilkinson, Chess in Korea, Pall Mall Budget, Déc. 27, 1894, Smithsonian Institution U.S. National Museum ; Stewart Culin, Chess and playing cards, Washington, 1896).

Le Ts'eung K'i ou échecs chinois se jouent sur un tableau qui se distingue nettement de tous les autres par la présence du fleuve ou frontière entre les deux camps. Toute l'histoire primitive des Chinois se concentre autour de leurs fleuves; le serment féodal l'introduisait dans sa formule.

La personne principale est le chef, le grand seigneur, le général, le roi celui à qui on doit obéissance ; il est flanqué à droite et à gauche par les personnages de son armée et de sa cour; il est dans son palais avec ses deux chambellans ou chanceliers, personnages moitié valets, moitié conseillers, entouré également par ses deux ministres, les chevaux et les chariots, en avant les canons ou à cette époque plutôt des lance pierres ou catapultes : p'au, et encore plus en avant ses soldats.

Dans les échecs actuels la reine a remplacé les deux chambellans, le palais a disparu ; les deux ministres se sont transformés en évêques, les chevaux se sont combinés avec les canons pour former des chevaliers qui peuvent sauter, alors que le canon seul ne pouvait avancer que s'il y avait un obstacle à franchir, et que le cheval ne pouvait pas sauter du tout puisqu'il cassait une jambe; les chariots ont donné naissance aux tours aussi puissantes qu'eux et au lieu de cinq pions (un pour chaque cheval, un pour chaque ministre et un pour le roi), il y en a huit, un pour chaque pièce ; les neuf lignes sont devenues huit carrés, et toutes les pièces au lieu d'être distribuées et espacées sur quatre lignes n'en occupent plus aujourd'hui que deux.

Le tableau (Fig. 3) généralement en papier est divisé en soixante quatre carrés, trente-deux de chaque côté du fleuve.

Les pièces sont posées sur l'intersection des lignes et non dans les espaces formés par elles.

Au centre de la ligne qui forme le cadre du tableau se trouve le roi ayant à droite et à gauche les deux chambellans ainsi limitant deux carrés qui, avec les deux carrés au-dessus forment le camp ou palais, lequel est traversé par deux diagonales partant des chambellans aux angles opposés.

En jouant le roi ou les chambellans peuvent occuper chacun des cinq points.

Les pièces sont des disques circulaires revêtus d'une inscription en caractères chinois qui indique leur nom. Ces caractères sont de deux couleurs généralement rouge et bleu ; une couleur pour chaque côté et non plus deux comme dans le chaturanga.

Elles se nomment :

Ts'eung, ou général.

Sz', chambellan ou chancelier.

Ts'eung, ministre.

Ma', cheval.

Ch'e, chariot.

P'au, canon ou catapulte.

Ping ou tsut, soldat d'infanterie.


La planche montre les positions des pièces et on joue à peu près comme dans les échecs actuels sauf les différences déjà signalées.



Fig. 3


Le roi ou le général ne peut avancer qu'un pas à la fois sur une ligne perpendiculaire ou horizontale sans quitter le palais.

Les chambellans marchent, sur les lignes diagonales toujours à l'intérieur du palais.

Les autres pièces peuvent aussi le traverser.

Les ministres quelquefois appelés éléphants d'un côté pour distinguer entre les deux côtés avancent deux carrés diagonalement, mais ne peuvent pas traverser la frontière.

Le cheval se meut comme le chevalier sauf qu'il ne peut pas sauter au-dessus d'une pièce qui se trouverait dans le coude de son mouvement.

Le chariot peut franchir en ligne directe n'importe quelle distance.

Le canon au contraire doit aider quelque chose, il faut pour qu'il puisse bouger qu'il y ait un obstacle en avant.

Le soldat marche comme notre pion et il peut traverser le fleuve. Cette traversée compte pour un mouvement.


A Canton et dans quelques autres parties de la Chine on trouve aussi un échec à quatre directions comme dans le Chaturanga ; et on trouve la même idée dans les cartes qui en dérivent et qui sont en quatre couleurs. Il y a deux types d'échecs comme il y a deux types de cartes qui en dérivent.



Source : Georges Edward Mauger, Quelques considérations sur les jeux en Chine et leur développement synchronique avec celui de l'Empire Chinois, In Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, VIe série, tome 6 fascicule 5, 1915, pp. 238-281


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