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Olivier Messiaen et la Grotte des Sons Perdus

Overwhelming experience

(Henk ten Holt, Ugenda, July 6th, 2017)

"Whoever attends this concert will be left flabbergasted, exalted (in the sense of feeling elevated), moved, and in any case unsettled, and afterward, remaining silent for a long time. The music has an indescribable force which overwhelms the listener. The word "violence" could be appropriate, but without negative connotations; the music is not only heavy but also lovely, consoling, and even touching. One concert attendee said, "Resisting is impossible". Another, while leaving fifteen minutes afterward, "I am still not back on Earth". The musical dialogue between Messiaen and Tanke is a radical mental and spiritual experience which, at the same time, touches you very physically. Descriptive words fail and it may sound very strange, but, while listening, I felt enclosed by a very tight time travel capsule, which forced my body to stretch and become rigid. I cast my eyes higher and higher, from the floor to the pews and the walls and, finally I gazed through the bowed windows of the church directly into, what appeared at that moment to be, uniform, grey eternity."


Sound example: The Blue and the Green Lake


Explication du programme


Traduction: Bernard Jeunet 


Au printemps 2017, je suis allé voir le documentaire « la Grotte des rêves perdus » de Werner Herzog. On y découvre la grotte Chauvet, une grotte datant de la préhistoire découverte en 1994 dans le sud de la France, en Ardèche très précisément. En plus des peintures on y voit une flûte vieille d'environ 30.000 ans, une flûte faite à partir d'un os et accordée selon le système pentatonique qui est la caractéristique d'une modalité utilisée aussi bien à travers les âges que dans le monde entier. Après avoir vu ce documentaire je m’imaginais un flûtiste de cette époque imitant un oiseau et Olivier Messiaen qui en faisait la transcription musicale. A l'instant où le flûtiste s'arrête, Messiaen lui aussi s'arrête et ils se regardent avec un sourire de bonheur et de satisfaction .


Cette représentation imaginaire m’a conduit à établir une relation entre le monde sonore de Messiaen et mon propre langage musical qui est enraciné dans la musique modale d’Europe, d’Afrique du Nord, d’Asie et dans le chant grégorien que je connaissais déjà depuis ma première jeunesse. Pour illustrer mon propos j’ai choisi une citation tirée du roman de Graham Greene: « La Fin d'une liaison », qui date de 1951 .


Saint Augustin se demandait d’où venait le temps. Il disait qu’il provenait du futur, qui n’existe pas encore, passe par le présent, qui n’a pas de durée et entre dans le passé, qui a cessé d’exister. Je ne crois pas qu’on puisse comprendre le temps mieux qu’un enfant”  (Graham Greene, « La Fin d'une liaison »)


Olivier Messiaen composa en 1984 son « Livre du Saint Sacrement », sa dernière et sa plus vaste oeuvre pour orgue, un an après avoir achevé son opéra « Saint François d’Assise ». L’oeuvre est une synthèse de tous les aspects musicaux qui ont préoccupé et qui ont été traités par le compositeur tout au long de sa vie, comme le chant grégorien et le chant des oiseaux. Pour faire mémoire de « Olivier Messiaen et de la Grotte des Sons Perdus » j’ai choisi des mouvements entiers du « Livre du Saint Sacrement » qui seront alternés avec mes propres compositions et improvisations.


Sur le programme vous trouverez en français les titres des pièces du « Livre du Saint Sacrement » et en anglais (suivi d'une traduction en français) les titres de mes propres compositions .


Olivier Messiaen et la Grotte des Sons Perdus


Première partie


1. Invocation (Évocation)


Au début il est demandé à l'auditeur de faire usage de sa capacité d' imagination pour voyager à travers le temps:


-au neuvième siècle après J.-C, le chant grégorien est le point de départ pour le développement de la musique classique de l’occident et l’orgue devient l’instument d'église par excellence.

-au troisième siècle avant J.-C, le premier orgue est inventé par Ctésibios d’Alexandrie: on appelle ce premier orgue l'hydraule. Cet instrument est utilisé entre autres pour imiter le chant des oiseaux et on en trouvera la trace au cours des siècles suivants, particulièrement en Afrique du Nord, en Europe du Sud et au Proche-Orient.

-à l'époque de la préhistorie, il y a environ 30.000 ans; la flûte retrouvée dans la grotte Chauvet était l'ancêtre de l'hydraule .


2. Adoro te


Pour ce mouvement Messiaen s’est inspiré d'un texte de Saint Thomas d’Aquin: “je vous adore, ô Divinité cachée!”


Dès que j'ai commencé à étudier cette pièce (à la fin des années 80), j'ai pensé à une statue d’une vierge noire que j’avais vu quelques années plus tôt dans la Basilique de la Daurade à Toulouse. Cette statue de la Vierge représentait pour moi la sagesse divine et une force primitive.


3. Improvisation on a North-African rhythm (Improvisation sur un rythme nord-africain)


Le point de départ est un cycle rythmique de 11 temps, divisé comme suit: 2+2+3+2+2. Celui-ci est combiné avec une mélodie modale, jouée à la main gauche. La main droite improvise, pendant que le pédalier enrichit la mélodie de notes à valeur longues .


4. La Source de Vie


Messiaen cite Saint Bonaventure: “Que toujours mon coeur ait soif de vous, ô fontaine de vie, source de l’éternelle lumière!”


5. Duo d'un flûtiste préhistorien et un Ange aux parfums


Dans la pièce «L’Ange aux parfums», tiré du cycle «Les Corps glorieux», l'écriture musicale m'a toujours intrigué et j'ai du beaucoup travailler, pratiquement 1000 heures, pour en maîtriser les difficultés. Écrite en 1939, la partition de «Les Corps Glorieux» demeure toujours unique dans la littérature pour orgue. Pour ma propre pièce, je me suis imaginé que le flûtiste de la grotte Chauvet et Olivier Messiaen jouaient de la musique ensemble; le flûtiste en improvisant une mélodie modale (jouée à la main droite) et Messiaen jouant une partie du premier duo de «L’Ange aux parfums» (joué à la main gauche).


6. Acte de Foi


Ce mouvement exprime la foi en la Présence réelle du Christ dans le Saint Sacrement. La tension accumulée dans les pièces qui précèdent trouve un exutoire dans cette tourbillonnante toccata.


7. Listening to the fairies (Écoutant les fées)


Pour faire écho aux blocs sonores et puissants de Messiaen je me sers de cette composition naive et transparente, qui fait référence à l’innocence infantile comme source de vitalité et de bien-ȇtre. Cette vitalité des enfants de Dieu est un don de l’Esprit Saint.


8. Passage final de « Les ténèbres »


Pendant que les fées disparaient lentement de la scène, une créature maligne se fait entendre de façon macabre et sinistre; un accord lourd, sombre avec trémolo manifeste l'emprise des ténèbres sur la lumière. La mort du Christ est proche.


9. La Résurrection du Christ


C’est une des pièces les plus imposantes de Messiaen. Le Christ se dresse subitement, dans toute la force de sa gloire, avec le fortissimo de l’orgue, et des accords lumineux où brillent toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.


Entr’acte d’environ 90 secondes, dans lequel le public reste assis.


Deuxième partie


10. Stillness (Silence)


Cette pièce écrite en 1996 est dédiée à mon père. En 2017 j’ai eu une vision concernant Silence que j’identifie à mes ancêtres, qui pendant bien des siècles étaient des fermiers avec un petit terrain en Twente, une région dans l’est des Pays-Bas à la frontière de l’Allemagne.


Au Printemps. À la fin d’une dure journée de travail un paysan se répose avant de rentrer à la maison. Il s’appuie contre un arbre, le visage baignant dans le soleil généreux de l’après-midi. Tout à coup et très brèvement il voit l’Éternité. Quelques années plus tard la même chose se produit. Ce paysan aurait bien aimé que cette vision se renouvelle encore, mais hélas.... Néanmoins son désir lui aura donné du courage pour le reste de sa vie et de la force pour affronter l’heure de sa mort.


Silence est une musique tellement simple qu'elle n' a aucune ressemblance avec la musique classique, y compris avec celle d'Arvo Pärt. Ce sont pour ainsi dire des sonorités oubliées que j’ai retrouvé quelque part.


11. The Loop Man # Ardha Jai Taal (mȇme titre en français)


“The Loop Man” est un sobriquet que Mike Garson m’a donné à cause de la multitude de motifs rythmiques-mélodiques que j’ai écrit particulièrement pour la main gauche. Par de multiples répétitions ces motifs fonctionnent comme „groove” ou „loop”, termes connus dans la musique pop et jazzique. Ils sont très adaptés pour combiner les différentes traditions musicales. Ici il s’agit d’une phrase de 13 temps, après un cycle rythmique de musique indienne qui s’appèlle „Ardha Jai Taal”.


12. Les deux murailles d’eau


La représentation que Messiaen fait des deux murailles d’eau permettant au peuple juif de s’enfuir d'Égypte, est très originale et laisse l’auditeur perplexe. Au centre de la pièce, on entend des arpèges contraires, arrachés, symbolisants les vagues dressées.


13. In Memoriam Claire Delbos


Ce mouvement tendre et consolateur est dédié à la première femme d’Olivier Messiaen, qui a vécu de 1906 à 1959 et qui a passé les quatorze dernières années de sa vie en établissement psychiatrique.


14. Passage final de « La Transsubstantiation »


L’improvisation du mouvement précédent conduit naturellement à un sentiment de tristesse, teinté d'un certain mystère.


15. Along ley lines (À travers de lignes de ley)


Comme on le suppose, la terre est tissée d’un réseau de lignes qui sont des manifestations physiques de flux énergétiques, sur lesquelles beaucoup de lieux sacrés (mégalithes, monuments, ouvrages de terre, lieux de cérémonie) ont été construits. On suppose aussi qu’ils permettent la communication télépathique entre des êtres humains morts et vivants. Les grands sages du passé auraient communiqué l’un avec l’autre à travers ces lignes de ley, sans avoir recours à la technologie. En songeant à ça, je m’imaginais un dialogue musical entre le flûtiste de la grotte Chauvet et Olivier Messiaen, recréant le chant des oiseaux.


16. Offrande et Alleluia final suivi d'une improvisation


Au début, le cornet rappelle la ligne caractéristique de la pièce Évocation. La toccata triomphante qui suit est comme une louange à la vie et la création. J'introduis cette louange par une improvisation qui symbolise des éléphants chassés et paniqués qui dénoncent de leurs cris, ce que l'homme fait subir à la création. En final, un accord dissonant, comme sculpté dans du granit, est répété sept fois, et sept fois entrecoupé par un silence. La dernière mesure de « Offrande et Alléluia final » de Messiaen est traitée comme un ostinato ou „loop” en diminuendo, ce qui donne à l’auditeur la possibilité de revenir lentement au présent.