le mystérieux Albert Verley

logo d'un parfum Verley

par Nicolas Guillot
Né en 1867, fils d'un propriétaire de sucrerie dans le Pas-de-Calais, docteur ès sciences, Albert Verley se consacre dès 1893 à la chimie des parfums, à la synthèse aromatique, qu'il avait très vite armées de nouvelles méthodes de travail. Il monte à Courbevoie la première usine de vanilline synthétique, puis en Bulgarie la première usine de distillation d'essence de rose, la Distillerie Française de la Vallée des Roses. Fondateur de la Compagnie française du camphre, à Villetaneuse, il créé également une société aux États-Unis, la Société Albert Verley Company en 1920. Il avait innové aussi dans d'autres domaines de la chimie organique, notamment dans le caoutchouc synthétique, qui lui doit son essor aux Etats-Unis, en 1943. Avant de mourir, en 1960, il publia un livre, Nouvel aspect de la théorie des probabilités, en 1958.

Mais derrière le chimiste se cachait un musicien…

(Photo X)

Musicien dans sa jeunesse, un grave accident de laboratoire à la main droite mit fin à ses espoirs de faire carrière, ce qui l'amena à se consacrer à la chimie avant de se tourner vers la composition. 
En fait, il semble que parmi ses collaborateurs à Courbevoie se trouvait Conrad Satie, le frère d'Erik. Industriel bien établi approchant la cinquantaine, il réussit à convaincre le maître d'Arcueil de lui donner des cours (cas unique) qui débutèrent vers janvier 1916. En 1917, Satie conseilla un jeune répétiteur à Albert Verley, c'était Vladimir GolschmannTrès vite, Satie réalisa l'orchestration et la réduction pour 2 pianos de 2 de ses Pastels sonores que Golschmann créa à l'orchestre le 17 janvier 1920 salle des Agriculteurs (dédiant à Maurice Ravel le second duo, l'Aurore aux doigts de fées). Satie fit de même pour un ballet, inspiré par Edgar Poe à Verley, Le Masque de la mort rouge, dédié lui à Paul Dukas. Il semble aussi que Satie contacta Edgar Varese aux Etats-Unis pour qu'il collabore à l"œuvre de Verleu.


Partition dédicacée à Ricardo Viñes (Musopen)


Et, en 1919, il semble que c'est Satie qui lança l'idée d'un nouvel orchestre dont le chef serait Golschmann et le mécène Albert Verley. On peut imaginer que ce dernier voulut rester discret, ce ne furent pas les concerts Verley qui naquirent en décembre 1919, mais les concerts Golschmann.

Toujours discret, il fallut attendre le 8ème concert de cette première saison, le 17 janvier 1920 pour voir créer les premiers de ses Pastels sonores à Paris Salle des Agriculteurs.  Deuxième saison et deuxième Concert Golschmann le 23 décembre 1920, à Paris toujours mais Salle Gaveau cette fois-ci, avec le Pastel sonore numéro 7. Rebelote le 3 février 1921, même salle pour le 5ème Concerts Golschman pour une création, mais nous n'avons pas le titre de l'œuvre.

Pour la saison 20/21, le Comité artistique des concerts Golschmann comprenait Louis Aubert, Albert Bertelin, Blair Fairchild, Maurice Ravel, Albert Roussel, Florent Schmitt, Igor Stravinsky et Albert Verley.

Le 17 février 1921, Paris rue d'Athènes, le 7ème Concerts Golschmann voit la création d'un Prix Verley
décerné entre quatre concurrents et désigné par le public (sûrement à l'entracte) qui vit Honegger et Pastorale d'Été l'emporter devant sa future femme, Andrée Vaurabourg (Prélude), Roger Désormière (Montluçon) et Jean Cras (Ames d'Enfants). Ce prix n'eut semble-t-il qu'une seconde édition (faute de combattants ?), trois semaines plus tard, le 10 mars 1921, Salle Gaveau, et vit le Hora  de Stan Golestan l'emporter sur Le Navire de Durey.

Deux ans plus tard,  le 1er février 1923 au Théâtre des Champs-Elysées, les Concerts Golschmann voient Verley et un de ses Pastels sonores cohabiter avec Koechlin. Cette même année 23, on le retrouve administrateur de  l'Association de l'Opéra russe de Paris.

Les Concerts Golschmann
semblent disparaître après le 29 mai 1928 avec un concert Golschmann/Tiomkin à l'Opéra de Paris.

Mais l'aventure de nos compères ne s'arrêta point là. La première œuvre symphonique de Verley, Cloches dans la Vallée, fut jouée à Saint-Louis (Etats-Unis), le 7 février 1935, à nouveau sous la direction de Vladimir Golschmann. Le même orchestre symphonique joua un de ses Pastels Sonores en novembre 1938. Par la suite, ce furent Chevauchée fantastique, Procession fleurie, Sclava, Reflets d'Espagne puis, le 17 février 1946, Chanson tourangelle, composée aux Etats-Unis. A nouveau Pastels Sonores avec le New York Symphony le 5 juillet 1944.



Et nous avons découvert l'existence d'un enregistrement datant du 8 décembre 1937 pour La Voix de son maître/Gramophone, un 78tours 30cm N° L-1035, de deux Pastels sonores de Verley par Maurice Martenot aux ondes et Boris Golschmann (mal orthographié Goldschmann…) au piano, le N°1 - Cloches dans la Vallée - a) Au lever du Soleil - b) Au Crépuscule - c) En Fête (N° de matrice 2 LA 2267)
et le N°10 - Un Adieu (N° de matrice 2 LA 2268). 
Philippe Morin compulsant les archives de l"usine de Chatou a retrouvé trace de ce disque qui fut produit à 106 exemplaires.



Grâce à Friedrich Paravicini nous vous présentons ce disque.

Albert Verley : 2 Pastels sonores par Maurice Martenot et Boris Golschmann.mp4




Enfin, le mécène Albert Verley, pour favoriser le développement de la musique française contemporaine, aurait aussi organisé des festivals de musique, où de |eunes compositeurs purent se faire connaître.



Œuvres  

Différents Pastels sonores
Pastels sonores n°1 "Cloches dans la vallée"
a) Au lever du Soleil - b) Au Crépuscule - c) En Fête
Il existe au moins 3 versions  de cette œuvre, l'orchestration Satie pour 2 piano et l'autre pour orchestre, peut-être une autre version orchestre de 1935 et la version ondes Martenot/piano enregistrée en 1937.


Pastels sonores.  n°2, "L'aurore aux doigts de rose"
orchestré pour deux pianos (dédié à Maurice Ravel) et version pour orchestre par Erik Satie tout début 1916)

Pastels sonores n°10 "Un adieu"
Il doit exister plusieurs versions de cette œuvre, dont celle pour ondes Martenot/piano enregistrée en 1937.



Le Masque de la mort rouge, d'après Edgar Poe
un extrait orchestré pour deux pianos par Erik Satie (dédié à Paul Dukas)

Cloches dans la Vallée  jouée(créé?) à Saint-Louis (Etats-Unis), le 7 février 1935, sous la direction de Vladimir Golschmann, peut-être différente du Pastels sonores n°1 "Cloches dans la vallée".

Chevauchée fantastique

Procession fleurie

Sclava

Reflets d'Espagne

Chanson tourangelle, composée aux Etats-Unis et créée ???  le 17 février 1946


Références : Satie the Composer par Robert Orledge (1988), La Revue musicale, Éditions Richard-Masse (1920)…






Albert Verley

Biographie scientifique plus précise
basée essentiellement sur la nécrologie par R. Colson
dans Parfumerie, cosmétiques, savons, 1960
  • Né le 8 janvier 1867 à Quiestède, Pas-de-Calais
  • Décédé le 27 novembre 1959 à Neuilly-sur-Seine, Hauts-de-Seine, à l’âge de 92 ans


Albert Verley est né le 13 janvier 1867, à Quiestède, dans le Pas-de-Calais, où son père possédait une sucrerie et une importante exploitation agricole. Dès son enfance, il se passionnait pour les techniques qu'il côtoyait : fabrication du sucre, du papier, du carton, de l'amidon, du glucose. Après des études secondaires à Saint-Omer, il était bachelier en 1883. Un accident de laboratoire devait l'empêcher de se présenter, par la suite, à l'Ecole Polytechnique.

En 1886. il était reçu à la licence ès Sciences mathématiques et à la licence ès Sciences physiques. A 19 ans, à Dunkerque. il installait, pour son père, une fabrique de glucose, par un procédé qu'il avait mis au point. En 1888, il entrait au laboratoire du professeur Charles Friedel, à la Faculté des Sciences de Paris, pour y préparer sa thèse de doctorat. Peu après, il découvrait une méthode nouvelle de préparation des nitriles cétoniques.


vers 1890 première usine de vanilline

A cette époque, enthousiasmé par la découverte de l'ionone synthétique, réalisée par Tiemann, le jeune docteur ès Sciences décide de consacrer son activité à la chimie des parfums de synthèse, encore à ses balbutiements. A 22 ans, Verley montait à Courbevoie la première usine de vanilline synthétique. Le procédé était révolutionnaire : oxydation de l'iso-eugénol par l'air ozonisé. Dans ce but, la fabrication industrielle de l'ozone était réalisée, pour la première fois également, par Verley. La capacité de production (3 tonnes par mois) de vanilline dépassait la consommation mondiale pour l' époque.


Bulgarie : Distillerie Française de la Vallée des Roses 

Parallèlement, l'isosafrol oxydé par l'ozone conduisait à l'hélioitropine : l'anéthole fournissait l'aldéhyde. Avant Harries, A. Verley découvrait les ozonides et hydrates d'ozonides. Autre application de l'ozone : un procédé de raffinage du sucre, mis au point par Verley en 1890, et qui, sans le conservatisme des grandes raffineries, pouvait révolutionner cette industrie.
En 1895, à Paris, Verley se liait d' amitié avec D. Bafzouroff, fils d' un négociant bulgare d'essence de rose. De cette amitié — appelée à durer toute la vie — devait naître une nouvelle réalisation. Les deux jeunes gens montaient, en Bulgarie, à Karnaré, la première usine de distillation d'essence de rose, par entraînement à la vapeur, sous vide — procédé entièrement nouveau imaginé par Albert Verley. L'essence obtenue offrait toute la puissance du parfum contenu dans la fleur. C'était le départ de la célèbre « Distillerie Française de la Vallée des Roses », capable de traiter 100 tonnes de fleurs par jour. L'usine, qui a été nationalisée par !a République Populaire de Bulgarie, fonctionne toujours, semble-t-il.


1900 La Compagnie Française du Camphre

Vers 1900, le développement du celluloïd incitait A. Verley à s'intéresser à la synthèse du camphre. On sait comment il réussit brillamment cette synthèse. La Compagnie Française du Camphre était fondée. Son usine, à Villetaneuse, pouvait produire plusieurs tonnes de camphre par jour, à partir de l'essence de térébenthine. Celle-ci était tout d' abord traitée par le gel de silice, pour obtenir le camphène. Le monopole de fait du Japon, pour le camphre naturel, s'effondra.

Pendant ce temps, l'affaire d'aromatiques de synthèse, à Courbevoie, poursuivait sa marche. En 1902, cependant, la mort accidentelle de son Président, le baron Bush, amenait Verley à s'installer à son compte, et il se spécialisait dans la préparation de nouveaux corps odorants, destinés, soit à la parfumerie, soit à l' alimentation.

Ce fut alors la découverte de ce produit à l'intense odeur de pêche qu'est l'undécalactone, puis la préparation de certains esters, par réaction d' échange en présence d'éthylate de sodium. 


la société Albert Verley Company aux Etats-Unis

Ces spécialités permettaient à leur auteur de fonder aux Etats-Unis la société Albert Verley Company.

Suivaient : les aldéhydes aliphatiques en C8 , C9 , C1 0 , C11, C1 2 et C1 4 , la synthèse du nérol à partir du géraniol , celle de l'irone à partir du rhodinal, celle de dérivés alpha substitués de l'indol. Entre temps, A. Verley perfectionnait, généralisait sa méthode d'échange de groupements fonctionnels entre deux molécules. Cette méthode, qui devait se révéler si féconde, fut publiée au Bulletin de la Société Chimique de France, en 1925.

Partout dans le monde elle porte le nom de « réaction de Verley » (sauf en France, réaction de Meerwein–Ponndorf–Verley). Elle offre une grande importance pour la fabrication des alcools, des aldéhydes, des cétones, des esters terpéniques.
 
Par ailleurs, Verley développa l'emploi catalytique de la silice en phase liquide, dans un grand nombre de réactions : isomérisations, condensations, estérifications, acétalisalions, etc.

En particulier, cette élégante méthode simplifie notablement la préparation des alcools primaires et secondaires.  


1940 les Etats-Unis et le caoutchouc synthétique

Le 6 mai 1940, Verley était envoyé en mission, par le président Paul Raynaud, auprès du président Roosevelt, comme ambassadeur scientifique de la France. A son arrivée aux Etats-Unis, le territoire français était envahi. Verley, engagé par les services américains de recherches, installait un laboratoire au 302 de la 42e rue, à New-York. Son ami Kornareski, l'un des élèves d'Ipatieff et professeur à l'Institut Armour de Chicago, le mettait au courant du problème du caoutchouc synthétique. Verley s'attaquait à ce problème, d' importance vitale pour la cause des Alliés. En février-mars 1943, il proposait au State Department un procédé d' obtention du butadiène. à partir du butane (matière première abondante aux Etats-Unis), avec un rendement dix fois supérieur à celui connu jusqu'alors, tout en opérant à la pression atmosphérique. Le procédé était aussitôt industrialisé. En 1955, il permettait de produire 1 200 000 tonnes par an de caoutchouc synthétique.

Quelques mois avant sa mort, il se consacrait encore à un problème qui lui était cher, l'obtention industrielle du glucose à partir de la cellulose, ainsi qu'à la mise ou point d'un échangeur thermique perfectionné. Ainsi, tant dans l'industrie des parfums synthétiques — dont il a été le pionnier en France, à la suite de Georges de Laire — que dans celle des parfums industriels, et dans d'autres branches de la chimie. Albert Verley s'est montré un créateur, avec tout ce que ce terme implique de qualités d'observation, de « flair », d'imagination, de volonté.

Etait-ce tout de l'activité multiple d'Albert Verley ? Non point ! Il y avait la musique. Et resté fervent mathématicien, A. Verley se passionnait à déchiffrer les mystérieuses lois du hasard. Il avait rédigé et publié un essai sur un Nouvel aspect de la théorie des probabilités, en 1958, à 91 ans, avant sa mort le 13 novembre 1959 à Neuilly.
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