Le Mystère de Gornac Chapitre 1

Chapitre 1

Février 1924


La maison du docteur Lasserre se trouvait à la lisière du bourg de Gornac, dans le lieu-dit Lamothe, tout près du petit village de Gonin. C’était une grande bâtisse imposante du dix-huitième siècle, pas du tout conforme au style des vieilles maisons de Gonin. La maison donnait sur la route qui menait à Cadillac, ancien siège des ducs d’Épernon, vers le sud et qui menait au bourg dans la direction opposée.

Le rez-de-chaussée comportait deux portes-fenêtres des deux côtés d'une entrée de cave haute et arrondie dans le style d'une porte-cochère que le docteur utilisait comme garage pour sa nouvelle voiture. Voiture qui fit sensation dès son apparition dans le village pour la première fois ce mois froid de février 1924. Au premier étage une porte-fenêtre, qui ouvrait sur un joli balcon en fer forgé au centre de la façade, encadrée de deux fenêtres de chaque côté, donnait un aspect prestigieux au bâtiment.

L’accès à la maison était par un escalier à double volée qui menait à la porte d’entrée sur le côté latéral du bâtiment. En fin d’après-midi une jeune femme frappa timidement sur la porte. Pas de réponse. Elle frappa de nouveau, mais plus fort cette fois. Toujours pas de réponse. Gagnée par une panique croissante elle cogna de toutes ses forces sur le pan de la porte, mais elle comprit que le docteur était parti. Peut-être était-il chez un patient dans le bourg ou même dans un autre village plus loin de la commune.

Elle ressentit une peur viscérale. Elle n'osait pas rentrer chez sa maîtresse sans pouvoir lui dire qu'elle avait averti le docteur que sa présence était demandée immédiatement par cette dame colérique et hypocondriaque.

Elle descendit l'escalier, regardant plusieurs fois derrière elle, espérant que le docteur apparaîtrait comme par miracle sur le seuil de la porte. Mais, jetant un dernier regard d'en bas de l’escalier vers la porte, toujours en vain, elle retrouva le chemin qui menait au bourg. Si elle avait de la chance, il serait là. Peut-être au Café ou dans le 'Grand Hôtel' sur la place du marché. Mais elle ne savait pas si elle oserait y entrer pour demander s'il était dedans.

Il commençait à faire noir et sans la faible chaleur du soleil hivernal de février pour la réchauffer, Marie frissonna. Elle ne pouvait pas s'offrir un vrai manteau, tellement ses gages étaient minimes, et elle ne portait que son uniforme de bonne, fait d'un tissu mince et bon marché, et une 'p'tite laine' usée. C’était son seul luxe.

'Je n'ai qu'à marcher vite pour me réchauffer', se dit-elle. Au loin elle voyait les lampes électriques qui éclairaient le bourg. Au centre de Gonin il y avait aussi une lampe électrique – installée voilà deux ans à peine. À l’époque elle s’était émerveillée devant ce miracle de lumière qui faisait même disparaître les étoiles, tellement la lampe brillait.

'Ce doit être comme ça dans les grandes villes. Il y a sûrement beaucoup de lampes électriques à Bordeaux. Un de ces jours j'irai voir', se promit-elle.

Elle se dirigea vers les points de lumière dans le bourg. En longeant la route mal éclairée elle trébucha maintes fois sur les 'nids de poules' dont la chaussée était pleine. Dans les prés à côté elle entendait les vaches, maintenant invisibles, qui continuaient à brouter ou à mâcher l'herbe qu'elles avaient avalée avant. Elle frissonnait de peur en entendant des bruits de souris, ou peut-être de rats, qui se faufilaient le long des fossés des deux côtés du chemin et dont elle avait horreur.

Elle passa devant le nouveau lavoir construit seulement un an avant et un peu plus loin devant la scierie des frères Blancheton. Enfin elle arriva à la première maison du bourg à droite du chemin. C’était la maison et l'atelier d'Alban Blancheton, forgeron, charron et carrossier, et de sa belle-sœur qui tenait une épicerie et une mercerie dans l'autre moitié du bâtiment.

Un peu plus loin elle passa devant ce qui restait de l'ancien Hôtel et Café du Commerce.

L'incendie qui avait éclaté une dizaine d’années avant avait été dramatique. Elle n'avait que sept ans à l’époque et pour elle ce fut un événement extraordinaire. Depuis leur maison à Gonin, tout près des moulins, sa famille avait entendu les craquements des poutres enflammées de la toiture et avait vu la fumée qui montait sous forme d'une énorme colonne grisâtre dans le ciel. La lumière de l'embrasement éclairait tout le bourg. Les gens du village accoururent de tous les coins pour regarder, hébétés, le désastre. Marie et sa famille se dépêchèrent d'y aller aussi et arrivèrent juste à temps pour voir la destruction de l’hôtel avec l'effondrement de la toiture.

Les voitures des pompiers qui arrivèrent sur les chapeaux de roues avaient impressionné la petite fille qu'elle était. Elle les avait regardés s'installer et lancer des jets d'eau étincelants sur le bâtiment. Mais ce fut en vain. Les pompiers réussirent à sauver le rez-de-chaussée, mais l’étage fut complètement détruit. Le bâtiment n'avait toujours pas été restauré et ce soir-là en passant devant les ruines elle pensa détecter encore un léger arôme de bois et de briques brûlés.

Mais elle ne s’arrêta pas devant ce bâtiment qui lui avait fourni un des plus mémorables et dramatiques événements de sa jeunesse. Elle était pressée. Elle passa devant le nouveau bureau de poste et arriva enfin à la place du marché devant la mairie. Elle hésita. Le Grand Hôtel se dressait derrière un beau grillage sur sa gauche. La place était éclairée, voire illuminée, par trois lampes électriques que le maire avait fait installer. 'C’est comme s'il faisait encore jour', pensa-t-elle.

Depuis la place elle regarda les fenêtres du rez-de-chaussée de l’hôtel qui diffusaient une lumière jaunâtre sur le grillage devant. Elle vit des gens qui bougeaient à l’intérieur. Des gens qui se parlaient, qui buvaient, qui riaient, qui dînaient à des tables aux nappes blanches.

C’était un monde d'un luxe inimaginable pour la jeune femme. Un monde où elle rêvait d'entrer un jour, mais qui restait, vu sa situation présente, définitivement hors de portée. Elle se promit dans l'instant même qu'un de ces jours …

Un homme sortit de l’hôtel et la regarda figée au milieu de la place.

« Qu'est-ce que tu fais là, Marie ? » cria-t-il. « Qu'est-ce que tu attends ? Il fait froid. Tu n'as pas de manteau. Viens ! Entre ! »

Hésitante, Marie avança de quelques pas vers la voix de l'homme qui restait sur le pas de la porte de l’hôtel. Enfin, elle le reconnut.

« Monsieur le docteur ! C'est vous que je suis venue chercher. Ma maîtresse ... »

« Ta maîtresse peut attendre. Entre vite. Tu grelottes, ma petite. »

« Mais Monsieur le docteur, Madame souffre d'une crise de foie et c'est urgent, » objecta Marie, en partie pour la forme, mais surtout par peur.

« Ne t’inquiète pas, Marie. Je lui dirai que j’étais à Castelande et que tu as dû y aller me chercher à pied. Comme ça nous avons une bonne heure avant de devoir aller la voir. Entre, je te dis. Tu vas te réchauffer devant le feu. »

« Mais … »

« Allons, ma fille. Arrête ! Tu sais aussi bien que moi, Marie Bourdet, que c'est une crise de rien, mais si ta maîtresse veut toujours me payer pour lui faire des visites et pour lui donner des ordonnances, soit, mais je le ferai à l'heure qui me conviendra. »

Les franches paroles du docteur, qu'elle savait vraies d'ailleurs, aidèrent Marie à triompher de sa réticence et elle entra dans l’hôtel en suivant le docteur qui se dirigea vers le salon. Il lui ordonna de s'asseoir devant l’âtre où brûlait un bon feu de bois et il alla chercher un vin chaud pour elle et un petit cognac pour lui.

Une fois revenu, il tendit un verre à Marie et s'assit dans un fauteuil confortable en face d'elle. Marie se sentait toujours mal à l'aise dans cet environnement si inhabituel pour elle, et elle se tenait raide au bord de sa chaise.

« Détends-toi ! Madame Coustaut ne peut pas te voir ici ! Raconte-moi un peu ta vie chez les Coustaut, Marie. Tu es devenue une jolie jeune femme. Tu as des rêves, des ambitions, des projets pour l'avenir, un petit ami ? Fais-moi confiance. Je pourrai t'aider. »

Marie regarda son interlocuteur avec un mélange de gêne et d'excitation. C'était la première fois qu'elle se trouvait devant un adulte qui la traitait comme tel. 'Est-ce que je suis vraiment adulte', se demanda-t-elle ?

Normalement ses conversations avec Madame Coustaut – si c’était la bonne description de leurs échanges verbaux – consistaient uniquement en consignes de la part de son employeur et d'assentiments de sa part. Elle n'osait jamais dire non. Ce n’était pas sa place.

Mais le docteur lui avait posé une question sérieuse pour laquelle il fallait trouver une réponse. Même avec son père une telle situation était rare.

Elle se dressa plus droit sur sa chaise, avala trop vite une gorgée de vin chaud, toussota et recommença d'une voix hésitante.

« Je travaille chez Madame Coustaut depuis trois ans. Vous le savez, je crois. C’était une année avant votre arrivée dans le village que j'ai commencé. Mon père a conclu un arrangement avec Madame. Je dois arriver le matin à six heures et préparer le petit déjeuner pour Monsieur avant qu'il ne parte travailler au moulin de Monsieur Serizier. »

« Il est correct envers toi, Marie ? » demanda Lasserre qui avait remarqué, quand il faisait ses visites à la maison, comment l'ancien combattant regardait la jeune femme.

Elle hésita avant de répondre.

« Au début, oui. Mais récemment il me regarde différemment. Il me touche souvent – sur le bras, sur l’épaule sur le dos. C'est tout. »

« Ah bon ! C'est vraiment tout ? » demanda-t-il doucement.

« Il me rend nerveuse en sa présence et c'est désagréable, mais je crois qu'il a trop peur de Madame pour ne rien tenter de plus. » Et très vite elle ajouta : « Il ne faut absolument pas raconter ça à mon père, Monsieur le docteur. Je vous en supplie. »

« Calme-toi. Je ne dirai rien. C'est promis. Et après qu'il est parti travailler, qu'est-ce que tu fais ? »

« Je débarrasse la table et je nettoie la maison. Il y a toujours des restes du dîner de la veille et je dois tout laver et ranger.

« Madame Coustaut descend vers huit heures et je lui prépare son petit déjeuner. Elle critique systématiquement tout ce que j'ai fait depuis mon arrivée le matin et normalement je dois tout refaire. J'avoue qu'il y a des fois que je ne fais pas grand-chose avant qu'elle ne descende parce que je sais que je devrai tout refaire ! »

« Bravo ! C'est une femme très difficile. Mais fais attention à toi quand même, Marie »

« Ensuite, elle me donne une liste des achats qu'elle veut dans le bourg ou au Caïffa et normalement je dois aller faire les courses et préparer le déjeuner à midi. Elle me donne l'argent exact pour les courses et exige un reçu pour tout. »

« À midi, Monsieur Coustaut rentre à la maison ? »

« Normalement, oui. »

« Tu manges avec eux ?

« Oh non ! Je mange après s'ils me laissent des restes. Sinon, je passe rapidement chez moi trouver quelque chose à manger si je peux. Mais souvent Madame ne me permet pas de m'absenter. »

« Donc, tu n'aurais rien mangé depuis que tu aurais quitté ta maison vers six heures du matin ? »

« Non. »

Elle haussa les épaules.

« J'y suis habituée. »

Paul Lasserre se tut et réfléchit.

'Comment cette situation peut-elle exister en 1924 ?' se dit-il. 'Après tout ce que les femmes ont fait pendant la Grande Guerre en assumant les rôles des hommes absents, comment se fait-il qu'elle soient traitées encore comme des inférieures ? Et surtout par des femmes elles-mêmes !

'Quant à Arnaud Coustaut, c’est un ancien de la guerre. Il a subi des conditions abominables dans les tranchées et a été gravement blessé. Il a toujours des éclats d'obus dans son corps et j'entends toujours les effets du gaz sur ses poumons et sur sa respiration quand je l'examine. Ce n'est pas une excuse, mais un fait.'

Il se tourna enfin vers Marie qui buvait son vin chaud avec précaution cette fois à petites gorgées et attendait anxieusement. Parler aussi longtemps, comme elle venait de faire, lui était exceptionnel et elle avait peur d'en avoir trop dit.

« Parle-moi du reste de ta journée chez les Coustaut. As-tu des heures de repos. Peux-tu sortir ? Que fais-tu le dimanche ? »

Marie haussa les épaules et le regarda sans comprendre.

« Je fais ce que Madame me demande, » répondit-elle. « Je lave la vaisselle, je vais au lavoir pour laver les vêtements. Il y a toujours les bleus de travail de Monsieur à laver, tout imbibés de farine. Je fais encore des courses et de temps en temps je fais la cuisine le soir. »

« Tu travailles jusqu’à quelle heure ? »

« Jusqu’à ce que Monsieur et Madame aillent au lit. Vers huit heures l'hiver, plus tard l’été. »

« Et puis tu rentres chez toi ? »

« Bien sur ! Où aller à cette heure autrement ? Oh ! Excusez-moi, Monsieur le docteur, je ne voulais pas être impolie ! » balbutia-t-elle, soudain prise de peur.

« Ne t'en fais pas, Marie. Pas de problème. Il faut que tu sois toujours honnête avec moi. Comme ça je pourrai t'aider. Ce que tu vis maintenant est intenable et probablement illégal. »

Il hésita et la regarda pensivement pendant quelques moments, ce qui la gênait et elle baissa la tête.

« Peux-tu me dire combien tu reçois comme gages ? »

« Non. C'est mon père qui reçoit directement mes gages. C'est un arrangement fait entre lui et Madame. Mon père me donne de l'argent de poche de temps en temps quand il peut, mais nous sommes pauvres, monsieur. Mon père trouve difficile de travailler et la meunerie, c'est dur. Il a terriblement souffert pendant la guerre. Pour lui maintenant, tout est un effort. La nuit il a encore des cauchemars. Je l'entends crier souvent. Il est épuisé. Il n'est plus le père que j'aimais quand j’étais petite. Cette maudite guerre ! Et en plus nous sommes seuls depuis la mort de ma mère il y a quatre ans quand j'avais quinze ans. C’était la grippe espagnole, comme pour beaucoup de gens. »

Elle fondit en larmes et s'affala sur sa chaise.

Lasserre ne réagit pas. Il savait que ce qu'elle décrivait n’était pas rare dans le village. Le Monument aux Morts ne fut érigé que trois ans après la fin de la guerre. Treize noms figurent sur le stèle, treize hommes de Gornac. Treize familles cassées. Mais aux Monuments aux Morts on ne sculpte pas les noms des hommes qui furent revenus avec leurs blessures du corps et leurs blessures de l'esprit. Pour ceux-la, il était souvent difficile de trouver un travail. Personne ne voulait embaucher ces anciens combattants qui rentrèrent blessés.

Par contre pour les jeunes gens, après une guerre, il y a toujours du travail. Les grands domaines sont toujours en manque de main-d’œuvre surtout pendant les vendanges, mais aussi durant toute l’année. Pour les vendanges, des journaliers jeunes et forts arrivent de partout et on installe de vrais campements pour les héberger.

Mais pour les jeunes filles, il n'y a que le travail de bonne ou de jeune mariée – ce qui revient souvent au même, pensa-t-il.

Marie s’était remise de sa crise de larmes et Lasserre lui prit la main.

« Bon. Il est temps d'aller voir ta maîtresse. Ne t’inquiète pas. Tout ce que tu m'as dit, reste avec moi. En voiture ! »

Il sortit de l’hôtel suivie par Marie. La voiture du docteur stationnait sur la place du marché près de la pompe communale. Lasserre en était très fier et les villageois tout à fait émerveillés. C’était une 5CV de 1922. Il se l'était offerte à l'occasion de la fin de ses études de médecine à Bordeaux.

Marie hésita, interloquée. Elle n'osait pas monter, tellement la belle bête l'effrayait. Sous les reflets des lampes de la place la carapace noire de la voiture luisait comme la peau d'un énorme animal mystérieux et puissant. Le bruit du moteur qui démarra soudain se répercuta contre les murs des bâtiments autour. Le monstre beugla comme un taureau avant de ronronner comme un chat quelques secondes plus tard.

« Mais qu'est-ce que tu attends? Monte ici à côté de moi. Elle ne mord pas.”

La jeune femme contourna le véhicule pour monter côté droit. Elle dut faire un gros effort pour se hisser sur la banquette faite en cuir vert, tellement elle était élevée.

« C'est la première fois tu montes en voiture?” demanda-t-il avec un sourire. « Tu vas voir. Ça va paraître très rapide mais ici dans le village je fais attention parce qu'il y a une limitation de vitesse de douze kilomètres à l'heure. C'est le maire qui a imposé cette limite. Mais dès qu'il aura sa propre voiture à lui, il va l'augmenter, j'en suis sûr ! »

Le petit trajet entre le bourg et le village de Gonin ne dura que quelques minutes, mais pour Marie ce fut comme un voyage des Mille et Une Nuits. Sa tête tournait non pas seulement grâce au vin chaud mais parce qu'elle avait l'impression d’être sur un tapis magique qui survolait le village à une vitesse vertigineuse et promettait tout ce dont elle rêvait la nuit quand elle était seule dans son lit.

La voiture entra dans Gonin et passa entre les trois moulins avec leurs énormes ailes qui se levaient en haut comme des bras suppliants et qui se dessinaient noirs et menaçants dans la faible lueur émanant de la demi-lune. Tout de suite après, la voiture arriva devant la maison de Marie et s’arrêta net.

« Descends et rentre chez toi, Marie. »

« Mais, monsieur ... »

« Ne t'affole pas, Marie. Je dirai que tu as été très courageuse de venir me trouver à pied si loin et dans le noir à Castelande et que sans tes efforts je ne serais pas venu ce soir. Et que je t'ai déposée chez toi en passant parce que tu étais épuisée. »

Il sauta de la Citroën et aida Marie à en descendre. Il la regarda entrer dans la maison et regagna sa voiture pour faire les cent mètres jusqu'à la maison des Coustaut. Saisissant sa trousse médicale, il s'approcha de la grande porte d’entrée. Il frappa et attendit.

Ce fut Arnaud Coustaut qui ouvrit.

« Monsieur le docteur. Merci d’être venu. Ma femme est très malade. Entrez, entrez, je vous prie. »

L'ancien poilu de la Grande Guerre invita Lasserre à le suivre dans le salon. Il marcha lentement et traîna un pied en boitant, souvenir de la bataille de la Somme. Lasserre l’arrêta un instant et essaya de lui demander comment il allait, mais il ne voulait pas parler et ouvrit la porte du salon.

Élise Coustaut était assise dans un fauteuil près de la cheminée. Il faisait très chaud dans la pièce et Lasserre se dévêtit immédiatement de son manteau.

« Bonsoir, docteur. Que je suis contente de vous voir. Je ne vais pas bien, vous savez, » dit-elle en minaudant.

Soudain se redressant, sans attendre sa réponse, elle se fâcha en disant :

« Mais où est cette fainéante de fille ? Elle n'est pas avec vous, docteur ? »

« Bonsoir, Madame Coustaut, » dit-il calmement. « J'ai déposé Marie chez elle juste avant de venir vous voir ... »

«  ...mais … »

« … parce qu'elle était épuisée après être venue me trouver à pied à Castelande. En plus elle n'a pas mangé de la journée, donc j'ai pensé qu'elle avait le droit de rentrer chez elle. »

« Mais bien sûr, docteur. Vous avez bien fait. La pauvre. Elle a dû avoir faim. C'est une vraie perle, vous savez. Je le lui dis tous les jours. Je ne sais pas ce que je ferais sans elle. Et avec mon mari qui n'a pas toute sa santé. »

Elle se rassit dans son fauteuil, oubliant d'inviter le docteur à en faire de même.

« C'est scandaleux, docteur. C'est un héro de la Somme et qu'est-ce que la nation fait pour lui ? Rien ! C'est une honte. Il a dû chercher du travail au moulin. Mon mari, employé de meunier ! Monsieur Serizier est très gentil, mais c'est une honte, je vous le répète. »

« Calmez-vous, Madame Coustaut. Vous avez raison, mais souvent la vie n'est pas juste. La guerre est finie et il faut s'adapter. Vous avez de la chance d'habiter cette jolie maison et au moins vous avez toujours votre mari. Dans le village il y a beaucoup de veuves, je vous le rappelle. »

« Mais comme vous avez raison, docteur ! J'ai toujours mon cher Arnaud. » Se tournant vers lui, elle enchaîna : « Mais justement Arnaud ! Ne reste pas là comme ça, vas chercher un verre de vin pour le docteur, à quoi tu rêves ? »

« Merci. Ce n'est pas nécessaire. »

Il fit signe à Coustaut de rester.

« Alors, madame, qu'est-ce qui ne va pas ? »

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