Mensonge: une définition non-mensongère

Définir les mensonges comme il nous convient, c'est déjà mentir. Essayons de faire mieux.








Définition et premiers commentaires


Un mensonge, c'est un acte de communication qui produit une image mentale erronée de la réalité 

Ce qui compte dans un mensonge, c'est l'effet.  Un mensonge distort la réalité. Un mensonge aliène ceux qui l'écoutent. 

Ce qui ne compte pas: comment on ment, si on ment de façon délibérée ou non, quelle est l'intention - bonne ou mauvaise. 

Il y a beaucoup de techniques de mensonge, les recenser toutes serait illusoire, et  inventer de nouvelles façons de mentir est relativement facile. 

Il n'est pas nécessaire qu'un mensonge soit 100% délibéré et conscient. Certain(e)s sont habiles à s'auto-intoxiquer, jusqu'à croire leurs propres mensonges, ou les mensonges d'autrui qui leur conviennent.

Quant aux intentions, bonnes ou mauvaises, déclarées ou non, peu importe. Les bonnes intentions sont parfois aussi toxiques que les mauvaises. Et certain(e)s ont le talent de transformer leurs mauvaises intentions en actes de justice.


Ce qui compte, c'est que si on fait l'effort, il est possible de ne pas mentir.

Ce qui compte, c'est qu'un mensonge non détecté est toxique, et un mensonge détecté est destructeur

Faire un mensonge 'blanc' à un enfant  et vous perdez sa confiance. Et vous lui permettez de justifier tous ses mensonges.

Définitions qui ne fonctionnent pas


On ne peut pas définir le mensonge par la technique employée.

Ce serait de la pensée légale, et tout comme comme chaque loi engendre de nouvelles façons de la contourner, toute définition technique du mensonge engendrera de nouvelles techniques de mensonge.

Il est tout aussi illusoire de détecter l'acte de mentir, que ce soit par intuition, par des techniques psychologiques ou neuroscientifiques.

À date, toutes les méthodes "infaillibles" (détecteur de mensonge, déviation du regard vers la droite...) ont été invalidées en laboratoire  par des contre-exemples et/ou par des démonstrations statistiques.

Toutes ces techniques de détection supposent que toutes les personnes réagissent de la même façon à leurs propres mensonges, et ce dans tous les cas.

On ne peut pas définir un mensonge sur le fait qu'il soit délibéré ou conscient.

Une grande partie des mensonges résultent de la capacité à s'auto-intoxiquer jusqu'à croire aux mensonges qui vous conviennent. 

Techniquement, les mensonges rendus inconscients ne sont pas délibérés. Quant à dire que ces mensonges sont faits de bonne foi, jamais.


On ne peut pas baser la définition du mensonge sur l'intention de nuire.

Les bonnes intentions sont souvent aussi toxiques que les mauvaises. Parlez-en aux amérindiens à qui on a apporté l'évangile et la variole. En même temps.

Et (redite) faites un mensonge blanc à un enfant et vous justifierez tous ses futurs mensonges.



Définitions complémentaires


La réalité, ce sont des choses, des situations, des événements (un ensemble de phénomènes observables). Elle existe en dehors de nous, de nos perceptions déformées et limitées ...et de nos mensonges.

Philosophie en conserve. Vous êtes libre de croire que la réalité c'est le verbe, ou ce qui se passe dans votre tête. Ça s'appelle le solipsisme.  

Commentaire personnel. Le solipsisme est une forme extrême de négationisme, c'est à dire tourner le dos à la réalité. Mais comme la réalité vous rattrape toujours, il vaudrait peut être mieux la regarder en face?


Une image mentale, c'est une représentation de la réalité qu'on construit à partir de ce qu'on vit et qu'on perçoit, mais en grande partie à partir de ce que les autres nous communiquent.

Analogie. Une image mentale c'est comme un documentaire fiction tourné en partie en direct (quand on a la chance d'avoir été témoin), et en partie en studio, à partir de ce que les autres nous racontent.

 Fait de société. Aujourd'hui, on a de plus en plus d'informations, mais de moins en moins de contact direct avec la réalité. Il est difficile de séparer la réalité de la fiction, et les mensonges passent bien.

Fait de société. Les techniques de mensonges évoluent avec les moyens de communication. Les animaux mentent avec leur apparence (comme le faux serpent corail), les humains ont appris à utiliser la technologie: fausses vidéos, faux enregistrements...


Une image mentale erronée,  c'est une image mentale distordue,qui ne permet plus de reconstituer la réalité.

Analogie. Une image mentale erronée est un documentaire fiction tellement loin des faits qu'il ne peut pas avoir été enregistré en direct. 

Fait de société. On dépend de plus en plus de la communication pour se construire une image de la réalité. Et ceci nous rend dépendants de la vérité.


Construire une image mentale erronée, c'est créer une image mentale totalement fictive, distordre une image mentale existante, détruire une image mentale existante, ou  faire tout ça à la fois.

Une fois que l'image mentale erronée est intégrée, c'est un poison. Elle va altérer la capacité d'action, distordre les images mentales existantes, et rendre incapable de détecter les mensonges à venir.






Comment mentir et ne pas mentir



Le contraire du mensonge, c'est l'objectivité et la clarté.

Un acte de communication qui décrit objectivement, clairement et complètement ce qui s'est passé contiendra peu de mensonges.

Comment mentir. Il y a mille et une façon de mentir: par invention, exagération, dramatisation, collage, mise hors contexte, omission, faire-croire ou laisser-croire...

La meilleure façon dépend de la personne que vous voulez tromper, de la façon de communiquer, etc. 

Par exemple, les mensonges passent mieux s'ils correspondent aux attentes de la personne à tromper. 

Et mentir en toute bonne conscience permet de mieux tromper les personnes qui se croient capable de détecter les mensonges.

Tip. voici un truc facile pour mentir en toute bonne conscience: répétez le mensonge à plusieurs, souvent et longtemps. À la fin, vous vous convaincrez mutuellement que c'était vrai.

Constatation. Les enfants sont des menteurs. A peine savent ils parler qu'ils apprennent à mentir. Pourquoi ne le feraient ils pas ? Ça amène des bénéfices. 

En fait, pour devenir adultes, les enfants doivent apprendre à ne pas mentir.

Comment ne pas mentir (ou mentir le moins possible)?  Ne pas mentir n'est ni facile, ni inné. Mais si on veut, on peut essayer de mentir le moins possible. Voici comment

En doutant de soi, tout d'abord, et en n'affirmant que ce dont on est absolument sûr.

En essayant d'être le plus objectif et le plus clair possible dans la forme, ensuite. Peu importe qu'on soit lourd ou peu élégant.

En reconnaissant ses propres limites et en sachant dire "je ne sais pas".

En reconnaissant ses propres mensonges, enfin.

Mentir ou non, c'est un choix. Nous sommes libres de choisir entre mentir et ne pas mentir, ou du moins d'essayer de mentir le moins possible.

Nous avons notre libre arbitre.


Façons d'identifier les mensonges



Le mieux, c'est d'identifier les mensonges par leur effet,
c'est à dire par l'image mentale erronée qu'ils créée.

Un mensonge, ça se détecte en comparant la réalité et ce qu'il incite à croire, l'image mentale.

Bien sûr, ça demande d'avoir accès à la réalité, ou d'en savoir suffisamment. C'est la connaissance qui permet de détecter les mensonges



Comment détecter une image mentale erronée?

On peut poser des questions, demander à la personne qui s'est fait mentir de raconter entièrement ce qu'elle a compris, lui montrer des photos et lui demander ce qu'elle y voit. Ensuite, on compare avec ce qui s'est réellement passé.

On peut alors compter les différences (le jeu des 7 erreurs), quantifier ou mesurer un degré de différence, qualifier les différences (graves-pas graves)... En pratique, tant qu'on travaille soigneusement, les résultats seront probablement équivalents.

En pratique, on n'a  pas besoin d'avoir la personne cible sous la main

Dans des cas concrets, il n'y a pas photo: on sait sans équivoque que quelque chose va crééer une image fausse.

Par exemple, trois évaluateurs objectifs travaillent chacun de leur côté puis se mettent d'accord: ça donne généralement des résultats fiables.

Bien sûr, ça demande d'avoir la connaissance de qui s'est réellement passé

...ou du moins d'avoir assez d'éléments: documents, enregistrements, etc.

Si on ignore ce qui s'est passé, il y a quand même des preuves indirectes que l'image mentale sera erronée: les incohérences, les manques...

Mais moins on en sait, plus on risque de se baser sur des fausses croyances et des préjugés pour détecter de supposés mensonges.

Cette façon de détecter les mensonges diffère profondément des méthodes (ou bricolages) conventionnels

Les méthodes conventionnelles essaient de détecter l'acte du mensonge en soi.  Et c'est très difficile, car on peut mentir sans agir (en taisant), on peut se confondre dans la détection (faux positifs) ou laisser passer les mensonges bien pratiqués (faux négatifs).

Notre méthode compare ce qui précède l'acte de mensonge (la connaissance de la réalité) et ce qui suit: son effet potentiel sur les personnes cibles.

Si par manque de connaissance, on ne peut pas appliquer cette méthode, mieux vaut laisser le bénéfice du doute. Les conséquence de détecter des mensonges inexistants sont trop graves: de la petite injustice à la grosse erreur judiciaire.






Mauvaises façons d'identifier les mensonges


Si vous ne savez pas ce qui s'est vraiment passé, rien ne marche à 100%.

vous risquez de vous tromper, avec toutes les conséquences que ça implique.

Il est dangereux d'y aller au feeling, et de croire que vous pouvez détecter les mensonges par expérience, ou parce que vous connaissez la personne ou que vous savez de quoi elle parle.

"Regarde maman, la lune" (un enfant, dans une file d'attente, en plein jour). Il a pris une baffe. La lune était vraiment visible (raconté par un ami).

"Je sais quand mon fils/ma fille ment". Attendez qu'il/elle soit ado et ait appris à vous mentir. Les parents sont les derniers à réaliser.


Il n'est pas suffisant d'essayer d'identifier les mensonges à partir de la technique employée.

Il y en a trop, et il y en aura toujours de nouvelles. Reconnaitre la technique après coup, OK, Identifier les mensonges par la technique, non.


Il ne faut pas essayer de détecter les mensonges volontaires à partir de réactions physiologiques

Par exemple le 'détecteur de mensonges' n'est pas utilisé en Europe: ça détecte en fait quand les gens deviennent nerveux, et commencent à transpirer. Et passer dans un détecteur, ça rend nerveux. Et il y a des gens qui à l'inverse, mentent naturellement et sans stress.

En plus, comme vu plus haut, il est facile de mentir en toute bonne conscience: il suffit de s'intoxiquer mutuellement. Et il est tout aussi facile d'implanter de faux souvenirs, plus crédibles que les vrais. Ça se fait en laboratoire, ça s'appelle des fausses mémoires.


Il ne faut pas identifier les mensonges à partir de contradictions. Les contradictions indiquent tout au plus qu'il y a un mensonge (ou une inexactitude) dans une des versions.

Mais une menteuse bien entraînée ne se contredira pas: elle ou il a eu tout le temps de préparer son mensonge. Détecter les contradictions après coup, OK, identifier les mensonges par les contradictions, non.


Il ne faut pas essayer d'identifier les mensonges à partir du comportement, la façon de parler, les hésitations, etc. Une hésitation, ça peut être parce qu'on essaie de dire la vérité. Un scientifique ou une personne intellectuellement honnête hésitera souvent.

Encore une fois, une menteuse bien entraînée n'aura pas d'hésitations.


Il ne faut pas essayer de détecter les mensonges par le manque de clarté. Un discours simple est trop souvent faux, et la vérité est parfois difficile à comprendre.

Ça revient à confondre ce qui est vrai avec ce que vous êtes capable de comprendre...



Capsules philosophiques


Notre définition du mensonge est ontique et cognitive, et non pas, comme c'est le cas classiquement, épistémique ou logique. Surtout, notre définition n'est pas un concept vide (genre tout est mensonge ou rien n'est mensonge)


Ontique (du grec Ontos, ce qui est)

On est dans le domaine du tangible, des choses et des événements. Pour détecter un mensonge, il faut et il suffit de revenir au monde réel.

Le meilleur moyen est d'avoir été témoin direct, ou d'avoir des enregistrements fidèles. Une définition ontique nous permet de repérer les mensonges en comparant la réalité et ce qui est communiqué.

Analogie. C'est comme une variante du jeu des 7 erreurs, mais en comparant une photo et sa description (et non plus deux dessins).


Cognitive.

On se réfère à une image mentale. Ce qui compte, ce n'est pas ce qui est dit: c'est l'effet que ça a sur les gens qui écoutent.

Ça évite des discussions sans fin sur les mensonges "borderline", j'ai-dit-ça-j'ai-pas-dit-ça-ou-je-voulais-dire-ça. Une définition cognitive nous permet de repérer qu'il y a eu mensonge en interrogeant les gens qui les ont écouté.

Analogie. Vous avec une photo et vous la décrivez à plusieurs personnes. Je ne sais pas ce que vous avez dit. Mais je saurai si vous avez menti en interrogeant ces personnes. Si aucune n'est capable de me décrire la photo, vous avez menti.


Pas épistémique (ce qui se réfère à la connaissance ou la croyance).

Si on adaptait une définition épistémique du mensonge, on se limiterait à ce qui est un mensonge compte tenu de ce que vous savez et vous croyez. Un mensonge fait "par ignorance" ne serait plus un mensonge.

Conséquences d'une définition épistemique. Au Canada, ça permet de faire de fausses dénonciations pour sévices sexuels sans se faire poursuivre en justice (car on ne peut pas vous poursuivre si vous avez accusé quelqu'un par ignorance).

Avec notre définition. Si vous êtes honnêtes, vous devez reconnaître votre propre ignorance et vos préjugés, et dire "je ne sais pas". Sinon, vous mentez, et peu importe les "je ne savais pas" et les "je croyais que".


Pas logique (ce qui se réfère aux systèmes de raisonnement).

Si on adoptait une définition logique, le mensonge serait ce qui est faux par opposition à ce qui est vrai. 

Mais la vérité n'est pas un absolu, elle dépend de l'interprétation (comment on associe les mots et les phrases - propositions et formules - avec la réalité - le domaine). Un mensonge fait "de bonne foi" ne serait plus un mensonge. 

Conséquences d'une définition logique.  Au Canada, ça permet de porter de faux témoignages sans se faire poursuivre (car on ne peut pas vous poursuivre si vous avez menti "de bonne foi").

Avec notre définition. Si vous êtes honnêtes,  vous devez reconnaître que votre interprétation est peut être biaisée avant d'affirmer des choses. Sinon, vous mentez, et peu importe que ce soit "de bonne foi"


Pas un concept vide (tout serait mensonge ou rien ne serait mensonge).

En effet, comme vu plus haut, en étant auto-critique, objectif, et clair, il est possible de ne pas mentir ou de mentir moins.

Notre définition mène donc à un concept graduable, on peut mentir plus ou moins.