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Le récit de mon parcours

La version imprimée/reliée de ce texte est disponible à l'achat auprès de l'auteur (bouzeloc@gmail.com)


Remerciements à :

Annie, Morgan et Martine

Pour leur relecture attentive.

 

à mon père qui s’en est allé depuis sur son chemin d’étoiles.

 

 

 

Il y a longtemps que j’y pense. En fait, depuis l’été 1995 où j’ai découvert les plaisirs de la marche sur les chemins du «Tro Breiz». Cette organisation m’a permis de faire un tour complet de la Bretagne en sept étapes à raison d’une semaine par an. Chaque année je terminais le périple à contrecœur tiraillée par l’envie de continuer. Au bout de cinq à six jours de marche je me sentais très en forme pour aller plus loin. Je pensais à nos anciens qui allaient vers des lieux saints en pérégrinant pendant des jours, des semaines, des mois et même parfois des années.

 Enfant, à l’école primaire j’ai appris une chanson dont il me reste encore le refrain :

« Où vas-tu baladin ton bâton sur l’épaule ?

Où vas-tu pèlerin sur cette route folle ?

Les cheveux dans le vent et les yeux vers le ciel…

Je vais à Santiago de Compostelle, je vais à Santiago… »

Et quand je fredonnais cette mélodie une petite voix me disait « un jour ce sera toi  » ! Je voulais y croire mais cela me semblait impossible : les charges familiales, les contraintes professionnelles, la réticence du mari, etc. Il fallait que je l’admette : cela ne serait jamais pour moi. !

Puis, ma vie étant devenue plus facile et les années passant, cette envie se concrétise : partir plus loin, plus longtemps. Lors de différents rassemblements de randonneurs je surprends des conversations où revient le nom de Saint Jacques de Compostelle, certains pensent y aller, d’autres en reviennent. Cela se fait donc toujours ! Ces pèlerins en parlent avec beaucoup d’émotion, certains disent en être revenus transformés ! A voir…Pour l’instant j’écoute, je lis, je me documente, je note et je collectionne les expériences et comptes-rendus des anciens « peregrinos ».

Les questions m’envahissent : Saint Jacques de Compostelle, c’est où exactement  en Espagne ? Par où faudra-t-il passer ? Cela fait combien de kilomètres ? Combien de temps faut-il prévoir ? Devrai-je le faire en plusieurs étapes ou vais-je attendre d’être à la retraite pour y aller, mais alors serai-je encore capable de marcher si longtemps ? Irai-je seule ou accompagnée, mais de qui ?

En 1999 une compagne du « Tro Breiz » me propose de me joindre à leur groupe qui part de Dijon et fera le voyage en dix jours ! Une version moderne du pèlerinage qui allie marches à pied et déplacements en autocar d’une étape à l’autre. Je suis tentée d’essayer pour avoir un aperçu du Chemin mais cela a un coût et ce n’est pas une priorité tant que les enfants sont encore à l’école. J’ai toujours sa carte postée le sept mai 1999 à Saint Jacques de Compostelle où elle m’écrit "quel bonheur d’être arrivée". Merci Jeannine d’avoir contribué à ma motivation.

Quelques jours après être rentrée du "Tro Breiz" au mois d’Août 1998, je me rends à "la Nuit Folk" de Kerlouan, soirée inévitable pour les amateurs de musique et de danses bretonnes. Je retrouve un marcheur du "Tro Breiz". Entre deux danses nous nous saluons. Comme il fait chaud, nous continuons à bavarder autour d’un verre de cidre, et je ne sais pas pourquoi, je lui dis presque d’emblée que j’aimerais aller à Saint Jacques de Compostelle. Mais qu’est-ce qui me prend de dire cela à un inconnu ? Et devinez sa réponse : il en revient ! Eh oui, cette année, pour ses cinquante ans il s’est "offert" Saint Jacques de Compostelle à vélo !! Mille huit cent kilomètres, seul à pédaler vers Santiago, pourquoi ? Il ne le sait toujours pas mais il est très content de l’avoir fait, même s’il a souffert de la fatigue et du froid. Et oui, même fin mai il peut faire très froid dans la péninsule ibérique.

 

 

De Lourdes à Fisterra

 

 

 

Jeudi 27 avril.

 

Et c’est ce cycliste, devenu mon mari, qui m’a conduite  tôt, ce matin, à la gare de Brest où j’ai pris ma première correspondance pour rejoindre Lourdes .J’enlève enfin mes chaussures et il est 19 heures 45 !

Le voyage en train s’est bien passé. À la gare Montparnasse, j’ai juste eu le temps de prendre un café avec mon neveu David, agent dans la police ferroviaire. Il a fait beau jusqu’aux environs de Bordeaux où s’est  formé un crachin. Arrivée à Lourdes je me suis adressée à l’accueil de la gare où l’on m’a remis un plan de la ville. Cela a facilité ma recherche de la porte St Joseph,  où des bénévoles de l’Entraide St Martin peuvent m’aider à trouver un hébergement (renseignement trouvé dans le guide Le Chemin du Piémont pyrénéen vers St Jacques –de-Compostelle, Jacqueline et Georges Veron, Rando édition). Mais ma question semble poser  problème… Ils ont pour habitude d’aider les SDF à trouver un logement…Effectivement l’homme qui me précède dans ce bureau me semble très marginal, mais moi quelle allure ai-je ici avec mon sac sur le dos ? Ce ne sont pas les chambres qui manquent à Lourdes, faut-il encore que le prix soit abordable ! Les accueillants se démènent au téléphone et finissent par me trouver une place pour deux nuits chez les sœurs de l’Amour de Dieu, une congrégation espagnole qui gère une maison d’accueil de type familial avec possibilités de pension complète ou partielle, en groupe, en famille, seule, etc. J’apprécie cette toute petite chambre avec ses toilettes et sa salle de bains où je peux enfin me poser un peu. À la grotte j’allume des cierges  pour tous ceux et celles qui m’ont demandé de penser à eux et à leur famille. Mon Dieu que de cierges. Je ne me souvenais pas de cette allée où brûlent toutes ces bougies, parfois géantes ! C’est vrai, cela fait trente-sept ans que je suis venue ici avec ma cousine Marie-françoise. Nous avions treize ans. Je me souviens encore de la basilique, de l’esplanade, de la grotte, des magasins de souvenirs, des défilés de brancards et de la foule.

De retour à l’hôtel, je prends mon repas en compagnie de deux femmes belges, Jennie et Simone, qui depuis quatre ans vont chaque année en Espagne. Au retour elles s’arrêtent deux jours à Lourdes. Elles s’intéressent à mon projet. Et à leur question : « Pourquoi partir de Lourdes ?» Je réponds d’abord : « Pour ne pas partir de Saint Jean Pied de Port, comme tout le monde !» Et comme elles semblent disposées à m’écouter, je me mets à parler de moi et surtout de ce qui m’attache à cette ville de miracles ! Si j’ai décidé depuis longtemps de me mettre sur le chemin, il a bien fallu que je choisisse un lieu de départ. J’aurais aimé partir de chez moi comme le veut la tradition et comme le font encore plusieurs. Mais mille huit cent kilomètres à pied seule me paraissait déjà une épreuve et en plus, en France, il faut trouver à se loger ! Bien sûr j’aurais pu faire du camping, mais cela oblige à porter un sac plus lourd ! J’aurais pu frapper aux portes pour quémander un lit, mais quelle incertitude chaque soir ! J’aurais aussi pu opter pour le confort des hôtels, mais ils ne sont pas souvent au bord du chemin donc cela aurait impliqué des kilomètres supplémentaires presque chaque jour !

Ne trouvant pas de solution à me convenir, je décide de partir du sud de la France, là où des hébergements nous attendent. J’ai d’abord pensé à Toulouse où j’ai de la famille. Mais ne connaissant pas mes capacités et craignant de vouloir en faire de trop, je choisis de me rapprocher un peu de l’Espagne. Et là j’ai un flash : «et si je partais de Lourdes, je ferais ce voyage pour mon père ! » Car papa, fidèle catholique pratiquant, a été guéri et sauvé à la grotte bénie ! Oui, oui, même si cela paraît incroyable, je crois, depuis toujours, que mon père est un miraculé !

En 1955, il est agriculteur. Il a trente quatre ans. Nous sommes au mois de juillet, le blé est mûr, il décide de faire la moisson. Les travaux se font encore avec des chevaux. Il attelle des jeunes juments à la faucheuse lieuse. Il s’assoit sur le siège de la machine, un oncle mène les chevaux. Et dès les premiers mouvements, les juments s’emballent effrayées par le bruit du mécanisme. C’est la panique, papa est jeté à terre, la barre de coupe se plante dans son crâne et les roues métalliques lui écrasent une jambe ! Les travailleurs sont nombreux dans le champ, tous s’affairent, le médecin est dépêché. Le blessé est transporté à son domicile, installé sur la table de la cuisine sous laquelle il restera une flaque de sang après son départ ! Le docteur arrive aussi vite qu’il le peut. Il décide de faire transporter la victime au service d’urgences le plus proche. Maman raconte qu’il était toujours conscient et quand elle demandait si sa jambe broyée lui faisait mal il secouait la tête. Et alors, de la plaie sortait …sa cervelle, dont un morceau est resté dans un linge du médecin : véridique ! C’est plus tard, à la clinique ou sur le trajet, qu’il perd conscience d’abord pour quelques heures et ensuite pour plusieurs jours. Il sera opéré immédiatement mais le pronostic est très réservé. Les chirurgiens interviennent d’abord sur la plaie à la tête, la jambe cassée peut attendre ! Par chance sa tête se remet très bien : il a toujours une très bonne mémoire ! Mais une infection à la jambe empêche toute consolidation, au bout de quelques mois les médecins envisagent l’amputation ! L’entourage est consterné, un si jeune papa, le quatrième enfant (en l’occurrence moi) est attendu ! Le prêtre du village propose un pèlerinage à Lourdes, mais le couple n’a plus d’argent, les frais d’hospitalisation coûtent chers ! La cotisation à la sécurité sociale  pour les garanties accidents n’était pas encore obligatoire à la campagne. Le prêtre insiste et il propose aux paroissiens de participer aux frais du voyage d’Yves. La solidarité fonctionne et papa ira à Lourdes sans l’accord des médecins qui ricanent ! À son retour, ces mêmes chirurgiens n’en reviennent pas quand ils découvrent la plaie :"Mais elle est sèche ! "Et après encore beaucoup de souffrances et une rééducation longue et douloureuse à la maison, papa remarche et reprend son activité d’agriculteur pendant presque trente ans !

Jamais il ne se plaint, malgré des douleurs qui se réveillent à chaque changement de temps. « Cette jambe est mon baromètre» se plait-il à dire bien souvent. Jamais il n’a touché aucune pension ni la moindre aide financière quelconque. Il n’a jamais voulu faire de démarche pour reconnaître cette guérison, mais il est bien convaincu que c’est ce voyage à Lourdes qui l’a sauvé ! Et c’est au quotidien que nous vivons avec un miraculé qui remercie discrètement la Vierge. Maintenant, en retraite, il peut participer plus facilement à des pèlerinages vers la cité mariale.

            Et c’est ainsi que tout naturellement je désire marcher pour lui, que j’ai toujours connu allant avec sa «démarche de canard boiteux».

 

 

 

 

Vendredi 28 avril.

 

Je me réveille à …8 heures ! Oh, mon Dieu le petit déjeuner !! Vite, une toilette de chat, je m’habille et, dans la salle à manger, tout le monde comprend que j’ai bien dormi ; je dois avoir les traces de la nuit sur le visage !

En me rendant au sanctuaire, je téléphone à la maison où je laisse un message et j’appelle aussitôt mes parents qui sont émus de me savoir ici. Ils me demandent de prier pour eux et me souhaitent un bon voyage. Impossible de joindre l’accueil de Lestelle-Betharam où je dois faire escale demain, par contre j’ai eu la secrétaire de la mairie de Louvie-Juzon qui m’explique que dimanche je trouverai la clef de la chambre à la boulangerie et que le bar-alimentation sera ouvert pour les courses, donc pas de problème !

Je commence ma journée par retrouver l’église souterraine qui était toute neuve quand j’avais treize ans ! C’est très grand, en béton gris, un peu froid et trop moderne à mon goût. Je suis seule, j’en profite pour faire des photos et je repense à ma présence ici en 1969  dans une foule immense où je me sentais bien petite et bien loin de la maison !

            Au sanctuaire, dans une des églises, commence une messe  avec beaucoup de jeunes, ce sont les vacances de Pâques, je n’y reste pas : une femme cherche une place, elle s’assoie près d’un jeune, aussitôt un des responsables lui demande d’aller ailleurs, ce rang est réservé, elle s’exécute, mais qu’est-ce que cela veut dire ? Toutes les places ne sont-elles pas les mêmes et de surcroît dans une église ? Ecœurée, je m’en vais voir ailleurs. À la fontaine je remplis ma gourde, je repasse par la grotte et près des piscines où je pense beaucoup à Papa. Il est très fier du bain supplémentaire qu’il avait gagné grâce à la complicité de son brancardier ; comme on n’avait pas poinçonné son carton après un passage, ils ont tenté un deuxième tour et cela a marché Il aime aussi à nous raconter comment il a dû fortement insister pou que les aidants acceptent d’y plonger toute sa jambe plâtrée ! C’est certainement cette eau qui l’a sauvé !

Je cherche le Chemin de Croix, mais je le prends dans le mauvais sens. Tant pis, la distance est la même… Que de dévotion : à un moment j’observe une femme qui quitte son fauteuil roulant pour gravir quelques marches à genoux !

Je remarque le balisage du chemin que j’emprunterai demain matin, le grand départ est proche.

Voulant profiter de cette journée pour découvrir la ville de  Lourdes, je vais à l’office de tourisme à la recherche de conseils. Les tendances sont : le funiculaire ou le musée… Et si je faisais les deux ? Cela semble possible dans le temps, je me dirige donc vers la gare de départ pour le Pic du Jer. En six minutes cette petite cabine nous élève à 900 mètres d’altitude, il vaut mieux ne pas regarder dehors si on craint le vertige. Moi cela m’amuse, ce qui n’est pas le cas de ma voisine qui ferme les yeux pendant toute la montée ! Je participe à la visite des grottes et dolines. Une demi-heure de promenade entre les stalactites et stalagmites, découverte de gouffres, d’avens et de cavernes, belle leçon de géologie sous la terre. A la sortie c’est un panorama magnifique qui s’offre à nous, toute la ville est à nos pieds, minuscule. Que la montagne est belle ! Je prends tout mon temps pour profiter de ce décor, cela en vaut la peine. La descente se fait dans les mêmes délais et les sensations sont aussi fortes.

Le château  fort est transformé en musée, il domine la vallée et ses jardins sont agréables. Des maquettes de villages cohabitent avec des plantes- miniatures. Dans les salles on trouve surtout  du matériel rural ancien, je remarque des seaux à traire en bois  sur lesquels l’éleveur pouvait aussi s’asseoir, quel sens du pratique ! Je m’arrête devant de jolis objets en bois  tourné contenant des clochettes, ce sont des subrejougs d’apparat  qui étaient posés sur le joug, entre les deux bœufs, pour les fêtes semble-t-il.

Pour repartir j’emprunte l’escalier, cela me sert d’entraînement pour les jours prochains, mais je ne sais pas encore que je vais passer quarante jours à monter et descendre !

A l’hôtel je partage le repas avec deux femmes qui viennent du Brésil et démarrent demain de Saint Jean Pied de Port leur chemin vers Saint Jacques de Compostelle. Nous nous souhaitons " buen Camino ", je ne les reverrai plus car elles prennent un train de bonne heure demain, sont-elles bien arrivées ?

Je vais à la procession aux flambeaux. Que de monde, c’est le pèlerinage international de l’Ordre de Malte et il doit y avoir aussi un rassemblement de jeunes… Les Ave Maria sont chantés avec beaucoup de ferveur et cette guirlande de lumière n’en finit pas dans la nuit.

Je rentre à vingt deux heures et j’apprécie de me coucher. Mais  plus tard je suis réveillée par des voix dans le couloir, ce sont des espagnols qui rentrent …et bien vite j’apprendrai que cela est normal pour eux !

 

 

Jour 1. Samedi 29 avril. Lourdes – Lestelle Betharram. 16 kms.

 

Je me lève à sept heures trente, je suis en forme. Au petit déjeuner Simone et Jennie  m’encouragent : l’une me donne son dessert d’hier soir et insiste pour que je me nourrisse correctement… Avant mon départ elles me prennent en photo et posent avec moi, je suis émue de tant d’attention de la part de ces femmes que je ne connaissais pas il y a deux jours. Ce sera aussi cela le Chemin.

La route est facile. Le balisage est bien fait, le temps est agréable, j’ai chaud et j’apprécie la fraîcheur des sous-bois. Des lézards s’enfuient à chacun de mes pas, des oiseaux chantent et je découvre beaucoup de fleurs différentes de chez nous. Le lilas parfume et le muguet sauvage est éclos. Le gave de Pau m’accompagne tout du long. Je croise un marcheur et son chien, il prend le temps de bavarder car lui aussi aimerait faire le Chemin. Mais un problème au genou suite à un accident l’empêche de marcher autant. Il me souhaite bonne route et me conseille de porter une coquille. C’est un signe de reconnaissance parfois utile surtout en Espagne. Bon je verrai…

A midi j’achète de quoi faire un pique-nique dans une petite alimentation à Saint-Pé-de-Bigorre .Je demande la permission de manger dans le bar mitoyen. Le patron me demande où je vais. En entendant ma réponse il s’exclame : « mais c’est en Espagne, ça, et toute seule  » ?

- heu, oui…

Oh, là là, qu’est-ce qui va m’arriver ?

Je prends le temps de flâner et d’admirer les arcades autour de la place du village.

J’arrive à quatorze heures à Lestelle- Béthararam. Le chemin passe près de l’hébergement de la chapelle Notre-Dame, ce sont d’imposants bâtiments. Hospice, monastère, école ?

Une coquille accrochée à une porte indique l’accueil. Mais il n’y a personne. Je suis tôt, aussi je vais faire un tour dans ce village calme de mille trois cent âmes tout de même ! Au retour, ne trouvant toujours personne,  la porte est ouverte, j’entre,  et je m’installe dans le couloir pour écrire. Le bâtiment est bien entretenu et semble nouvellement emménagé. J’entends du bruit à l’autre bout du couloir, je me permets d’y aller, deux jeunes déchargent des meubles d’un camion sous le contrôle d’un Père auquel je me présente. Il  va m’envoyer quelqu’un. Effectivement, un jeune homme arrive, me donne une clé et m’indique une chambre : une très belle chambre à deux lits avec douche et wc, téléphone, rangement, etc. Très confortable, rien à voir avec la description du guide. Est-ce que je ne me suis pas trompée ? Mais je n’ai pas vu d’autre hébergement à part les hôtels…

Le jeune me propose de prendre aussi mes repas. Bien volontiers, ce sera un souci de moins, donc le dîner sera servi à dix neuf heures trente dans le réfectoire ! Cela me donne le temps de prendre une douche et de retourner faire un tour le long des berges du gave où stationne une quinzaine de camping-cars, probablement une rencontre, car des hommes et des femmes préparent une grande table. Je profite de la cabine téléphonique pour organiser mes prochaines nuits. Aussi, je laisse un message au presbytère d’Oloron –Ste- Marie où je pense dormir lundi.

J’entre dans l’imposante chapelle de style classique, impressionnant. Je ne sais où regarder, le plafond en caissons où sont peints les ancêtres du Christ, les murs entièrement recouverts de tableaux, les retables ruisselants de dorures ? Je remarque « La vierge à  l’enfant » allaitant et le grand « Christ à la colonne » en bois peint, seule statue restant  de l’ancien calvaire. Cette église se prolonge par un mausolée dédié à Saint Michel Garicoïts, témoignage de l’art religieux des années 1925. Je laisse ma place à un car de touristes profitant sans doute de leur passage à Lourdes pour visiter cette église.

Je partage mon repas simple et rapide avec trois prêtres dans une salle à manger jouxtant celle de la maison de retraite, où  seulement la moitié des résidents sont des laïques. Je vais au bureau régler mon séjour et j’ai la surprise d’apprendre que pour le pèlerin c’est ce qu’il veut, comme il le peut. !

 

Jour 2. Dimanche 30 avril. Lestelle – Louvie Juzon. 24 kms

 

Je passe une bonne nuit, je suis debout à sept heures, je refais mon sac et laisse la chambre comme il est demandé dans le règlement : les draps  pliés sont à laisser à l’extérieur et la clé sur la porte. Le petit déjeuner est servi dans la salle à manger des pensionnaires, j’occupe donc une place où il n’y a pas de traitement, cela me rappelle le travail mais je verrai peu d’hommes, ils ne sont pas encore levés. Les pères- responsables  m’accueillent et l’un d’entre eux emporte mon crédencial pour le tamponner. Je le retrouve sur mon sac  laissé dans un couloir accompagné d’un dépliant sur la maison ! MERCI.

Je quitte cette communauté à huit heures trente et dès le départ je rate le changement de direction…je traverse inutilement tout le village, heureusement une gentille dame me remettra dans le droit chemin. En repassant devant l’église  je salue deux messieurs qui attendent le début de la messe, ils me déconseillent de prendre le chemin de terre mais plutôt la route qui est moins à pic…Plus loin je retrouve le balisage que je perds peu après, j’essaie de suivre et les flèches et le topoguide et je m’embrouille tout au long de la journée. J’interroge des cyclistes,  puis un marcheur, il semble que je vais dans la bonne direction mais pas sur le Chemin.

Un chien m’accompagne toute la matinée, je tente de le chasser mais il insiste pour me tenir compagnie  pendant environ deux heures. Puis il me quitte pour rejoindre un compère ! A midi je fais une pause à Bruges  où le patron du bar me propose un tampon, je n’en ai pas encore l’habitude. Un paysan qui me dit que la pluie est prévue pour mercredi, donc il aimerait pouvoir semer son maïs demain, me conseille de prendre la route, c’est plus rapide et de plus, à sa connaissance, le chemin n’est pas entretenu : il faudra que je repousse les ronces !

Cela me fait beaucoup de bitume. Les pieds chauffent, c’est long, ennuyeux. Il fait chaud, je suis fatiguée et je ne vois toujours pas le village. L’étape prévue de vingt six kilomètres se transforme en une randonnée de neuf heures ! Heureusement que le paysage est magnifique, je me laisse bercer par le chant des grillons.

A Louvie-Juzon la boulangère m’attend, c’est elle qui a la clé du local et de plus, il lui reste juste un morceau de pain, le dernier ! L’alimentation est tenue par une femme âgée, elle s’inquiète de ma santé, me conseille de me reposer et m’invite à prendre le café, le lendemain, chez elle. Elle tient aussi le bar mitoyen. Je trouve la «chambre du pèlerin» : une toute petite pièce avec deux lits superposés (comme très souvent par la suite), une mini table et une chaise branlante. Je dois utiliser les toilettes publiques et il est impossible de s’isoler près du lavabo. La toilette sera vite faite ! Je pose mon sac et  repars téléphoner au camping, à la ferme de Buzy-en-Béarn, où je n’obtiens aucune réponse. Dommage j’aurais voulu prendre mon temps et n’arriver que dans deux jours à Oloron, et là non plus je n’ai pas de contact avec le presbytère !

Je vais au bar prendre quelque chose de chaud, la patronne allait partir. Mais avant, elle tient à me servir. Elle me prépare un grand chocolat et refuse que je le paye. En échange elle me demande de réciter un «  Avé » pour elle, ce soir  lors de ma prière ! Quelle femme, généreuse avec l’inconnue qui passe à sa porte ! On se dit à demain et je retourne à ma chambre monacale pour me coucher rapidement.

 

Jour 3. Lundi 1er Mai. Louvie – Oloron.  26 kms.

 

Au milieu de la nuit, je suis réveillée par un doux bruit contre la porte. Un rat, un crapaud, une souris ? J’allume et ne vois rien. Par moments le bruit se fait entendre à nouveau, ce n’est pas grave, je verrai cela demain. Je me rendors. A huit heures j’ouvre les yeux, puis la porte…et, oh surprise : c’est un ballon de baudruche qui tourne gentiment contre la porte…

Je m’habille, range le local  et fais mon sac. Ce n’est pas bien long ! Je vais à mon « rendez-vous petit déjeuner », la grand-mère me sert largement en café, elle me fournit en beurre et veut bien garder mon sac pendant que je vais sur la place, à la cabine, téléphoner pour les prochains hébergements. J’appelle aussi Michel, quel réconfort d’entendre sa voix, cela m’aide à démarrer en pleine forme ! A neuf heures trente je quitte l’épicière qui m’offre de quoi faire un casse croûte. Elle me demande si je peux mettre des cierges, pour elle, à la Vierge d’Oloron et pour cela elle me confie un billet. Petite dame au grand cœur !

La route se passe bien, je suis à la lettre le Topo guide. Je pique nique à Buziet  près d’un petit pont. Le chemin est agréable ; presque pas de bitume, du soleil, un cours d’eau. Que du bonheur !

J’arrive à Oloron, vers seize heures trente, et là se déroule la foire annuelle : du haut de la ville je vois la foule qui suit un défilé. Je n’ai pas du tout envie de me jeter dans cette cohue. Mais j’ai un peu de difficultés pour suivre les explications qui devraient me mener à l’hébergement ! Heureusement passe par là une gentille dame qui ne demande qu’à m’aider. Elle m’accompagne sur un bout de chemin et m’évite d’entrer dans la fête. J’apprendrai plus tard que certains s’y sont perdus ! Elle en profite pour m’expliquer son ressenti face aux méthodes religieuses actuelles. Elle n’aime plus aller à la messe à cause du geste de Paix, cela la dérange de toucher une personne étrangère ! Bon c’est son problème, mais pourquoi a-t-elle eu besoin de partager cela avec moi ? Encore un mystère du Camino !

Au gîte, le propriétaire m’attend dans sa très ancienne maison originale et accueillante. Nous nous retrouverons à une dizaine de pèlerins. Pour moi cela sera ma première expérience de partage de chambre et de repas. Cela se passe très bien, on peut manger sur place, ce que je trouve pratique pour l’instant. L’hôte nous propose pizza ou pâtes, il souhaite connaître nos préférences avant. Très bien, au moins nous mangerons du frais !

Après la lessive et la douche je vais à la cathédrale Sainte Marie où je remarque ce magnifique porche roman entièrement sculpté, très beau vestige du XII ème siècle. J’allume des cierges  pour les intentions de cette brave dame, et je m’attable dans un bar d’où j’observe l’ambiance de la place tout en écrivant quelques cartes.

De retour à l’auberge, je fais connaissance avec de nouveaux arrivés : Christophe et Alberto, que je reverrai par la suite à plusieurs reprises. Avec d’autres ils viennent de  la voie d’Arles et sont sur le chemin depuis plusieurs jours.

Ici, deux choix sont possibles pour continuer le chemin : aller jusqu’à Saint -Jean- Pied- de -Port ou descendre vers Jaca, ce que j’ai l’intention de faire.

Nous prenons le repas dans une salle à manger où s’expose tout un bric à brac d’objets anciens. Le propriétaire cuit les pizzas  devant nous tout en nous racontant l’histoire de cette maison familiale vieille de deux cents ans. Il ne tarit pas d’infos sur le chemin, qu’il connaît bien. Parmi les pèlerins se trouve un couple de parisiens retraités. Lui a soixante dix sept ans. Ce sont de vrais sportifs et rien ne lui fait peur : il pense essayer le parapente un jour !Ce n’est pas la première fois qu’ils marchent sur le chemin de Saint-Jacques et ils essayent de le faire de façon un peu plus facile en choisissant  des chambres individuelles aux lits confortables : un peu de respect pour leur vieux os car ils portent chacun leur sac ! Monsieur est très bavard et monopolise tout le repas avec ses expériences de vie, c’est un ancien militaire. Leur fille médecin est mariée à un quimpérois, médecin également, et leur fils fait «hypocagne» à Brest, c’est ce qu’ils connaissent de cette ville !

La nuit, le sommeil est entrecoupé de réveils dûs à toutes sortes de bruits : chasse d’eau, grincements de lits, ronflements,  etc. Et cela n’est que le début !                            

 

Jour 4. Mardi 2 mai. Oloron - Bedous. 30 kms.

 

A six heures trente, alors qu’enfin je dormais, je suis réveillée par la sonnerie d’un réveil. L’horreur, et pourtant il faudra s’y faire. Quel manque de respect pour les autres,  car bien souvent le propriétaire ne l’entend pas et donc cela continue jusqu’à en devenir insupportable! Je m’isole dans la salle de bains pour m’habiller, je ne suis pas encore habituée à cette promiscuité. J’ai perdu mes habitudes de pensionnaire où l’on devait se vêtir et se dévêtir à genoux devant sa petite armoire, en maintenant la porte ouverte en guise de paravent  et la robe de chambre sur les épaules. Tout cela par pudeur chrétienne !

Le petit déjeuner est pris dans une salle au deuxième étage, ce qui me permet de continuer la visite de cette maison-musée. Je retrouve les compagnons de la veille et je remarque que tous ceux qui ont dormi ici  ne se retrouvent pas à table. Je comprendrai bien vite que l’argent sera un frein pour le confort de certains qui dormiront même dehors parfois…

Pas encore organisée, je ne  suis prête à partir qu’à huit heures trente ! Il y a des formalités à remplir : le règlement, l’apposition du tampon sur le «Crédencial», ou carnet du pèlerin, qui m’accompagnera jusqu’au bout. Un beau visa de soixante cinq tampons différents, précieux souvenir rangé au fond d’un tiroir.

Les trois premiers kilomètres me font revenir sur mes pas car je change de «voie». Du chemin du Piémont pyrénéen je passe au chemin d’Arles. Je suis toujours les indications du  livre car je ne veux pas me perdre. Mais aujourd’hui  cela rallonge, il faut croire que l’on veut nous montrer un maximum de beaux coins, c’est vrai que c’est magnifique ! C’est aussi la montagne qui commence à se faire sentir : cela monte dur par endroits … A dix heures et demi je fais une pause «en-cas«, puis une autre vers treize heures trente. Il fait chaud, trop chaud pour marcher !

Je suis rapidement rattrapée par un marcheur en sueur dégoulinant tant et plus, suant, transpirant. Il m’explique, en anglais, qu’il a commencé hier, qu’il est mal en point car il n’a plus d’eau, qu’il a les jambes qui flageolent. Bref il n’en peut plus et il ne croyait pas son médecin qui lui avait dit avant le départ qu’il devrait boire cinq litres d’eau par jour. Heureusement nous sommes près d’une fontaine et il peut se réhydrater. Je lui propose de l’attendre, il me remercie et bien vite il me dépasse. Il marche avec deux bâtons à tout vitesse, quelle santé !  A un moment il file devant dans un chemin étroit bordé de ronces et d ‘épines et je vois son sac de couchage qui s’accroche et qui se déroule pour tomber sur le sol. Je le ramasse et je dois accélérer pour pouvoir lui rendre son bien. Il en est tout confus et ne sait comment me remercier. Mais désormais il le fixera plus solidement ! Le soir il me prend en photo pour immortaliser ce moment, j’apprends qu’il est finlandais et qu’il doit rejoindre sa famille et des amis dans une autre région d’Espagne, après Saint-Jacques. Je pense qu’il est pressé d’en finir car il préfère la route bitumée, pour aller plus vite, à un joli chemin où l’ombrage n’est pas superflu par ce soleil ! J’apprécie ce sentier à flanc de montagne, mais il est difficile et dangereux. Je redouble de prudence et je me demande comment j’aurais fait s’il avait plu ? Encore une grâce de Saint Jacques !

Arrivée à Sarrances je trouve le cloître comme prévu et mon nom est indiqué sur une porte de chambre comme me l’a dit l’homme âgé au téléphone, hier, auquel j’ai confirmé ma réservation. Je pose mon sac qui commence à peser pour la fin de la journée. Et je pars à la recherche d’un commerce. Rien, il y a bien une alimentation, un bar-restaurant et une épicerie fine, mais tout est fermé exceptionnellement aujourd’hui ! Que faire ? J’ai faim et aucune provision ? L’épicière m’ouvre sa porte mais ses produits ne me conviennent pas vraiment : foie gras, confits, vins de qualité…Elle finit par me trouver un petit morceau de pain et m’offre deux fruits. Merci ! Je m’installe pour les manger quand je vois arriver le finlandais encore plus fatigué. Il enlève chaussures, chaussettes, se met à l’aise et m’explique qu’il ne veut pas rester ici, il veut continuer, mais pas à pied ? Je le trouve très pitoyable, je pense qu’il est peut-être prudent qu’il se rapproche d’un centre médical. Nous nous renseignons sur l’horaire des cars pour le prochain village. Le dernier est parti depuis trente minutes ! L’employé communal qui tond la pelouse vient à notre secours et se propose pour le  conduire à Bedous où il y a tous les services. Il doit y aller pour faire le plein de carburant mais avant, il vide l’herbe du pick-up et il laisse son chien à la maison ! En l’attendant nous cassons la croûte au milieu de la place, au bord de la fontaine, avec le bout de pain et les fruits. Et là je décide de partir aussi car je crains de ne pas manger à ma faim ce soir ! Je laisse un mot à l’accueillant mais je serai vite remplacée car arrive un couple d’allemands rencontrés hier au soir, qui n’ont plus envie de continuer. Ils pensent avoir suffisamment de provisions, puis une autre germanique. Bref  les lits seront occupés, j’ai moins de scrupules. Avant de monter dans le véhicule je ne peux m’empêcher de prendre une photo de cet instant. Comme ces sept kilomètres sont vite faits et le jeune homme est très sympathique, il déplore que l’accueil ne soit pas meilleur dans sa commune ! Il explique que les pèlerins n’intéressent pas les élus, lui pense qu’il faudrait  faire quelque chose. Arrivés à Bedous, Timo demande au chauffeur de nous déposer à une petite distance du gîte, il ne veut pas être vu sortant d’un véhicule ! Merci à ce jeune homme de nous avoir gratuitement donné de son temps et partagé sa gentillesse. Le gîte  est assez grand, une trentaine de places dans une ancienne maison. Il y a du va-t-et-vient, je choisis un lit puis je m’en vais dans une autre aile qui me semble plus calme. Des hommes s’y installeront aussi plus tard et je me retrouverai avec eux  plusieurs soirs de suite. Je connaissais déjà Alberto et Christophe, aujourd’hui je fais la connaissance de Jérôme qui vient de Montpellier. Je vais dans le village faire mes courses car j’ai envie de cuisiner un peu, par goût.

Au bar, où je m’installe pour écrire dans le calme, est attablé Timo devant des bières gigantesques ! Il semble en pleine forme après sa douche ! Je surprends une conversation entre clients  habitués au sujet d’un collègue qui va réaliser des toilettes sèches. Certains ne connaissent pas ce procédé, je n’ose pas leur dire que j’en fais l’essai actuellement chez moi ! Après avoir préparé des cartes je pars à la recherche du téléphone pour réserver l’hébergement de demain mais je n’arrive pas à joindre quelqu’un dans ce camping, et n’ai pas envie d’aller à l’hôtel, je garde cette option en cas de force majeure. Je laisse un autre message sur le répondeur et j’aviserai demain ! De retour à l’auberge je partage le thé d’un marocain préparé et servi de façon traditionnelle. C’est un thé vert sucré, très bon ma foi. Il m’explique qu’il vit ici trois jours par semaine,  il est maçon sur le chantier d’un nouveau pont routier commencé il y a un an, effectivement le chemin longeait des travaux  par endroits .Le soir il regarde la télé mais il est content de bavarder, il trouve que ce soir il y a beaucoup de monde dans le gîte, il se demande pourquoi ? Il y a trente huit ans qu’il travaille en France, il prend sa retraite dans deux ans ! En 1972 il était en Bretagne, il ne se rappelle plus pourquoi, il croit se souvenir que c’était pour la centrale nucléaire,  comme il en a beaucoup réalisées dans sa carrière ! Pendant que nous bavardons arrivent trois pèlerins : l’italien Alberto qui a toujours faim, Christophe de Toulouse qui vient de finir ses études d’histoire et qui veut vivre Le Chemin avant de rentrer dans le monde du travail, et Jérôme, 34 ans, qui a réussi à obtenir deux mois de congés consécutifs pour fermer sa porte et prendre Le Chemin qui passe près de sa maison à Montpellier !

Je fais ma popote en solitaire, ne connaissant pas encore les habitudes des albergués, je vois que les autres partagent pâtes et pizza. Mangent aussi un homme et deux enfants d’un peu plus de dix ans, ils sont fiers de nous apprendre qu’ils découvrent la montagne avec leur grand-père. Ils rayonnent dans le secteur et logent chaque soir ici, plus pratique ! Pendant ce temps à l’étage inférieur c’est la cohue de pèlerins, il y  a un va-et-vient incessant : nous sommes très bien, un peu isolés dans notre aile.

 

 

 

 

 

 

 

Jour 5. Mercredi 3 mai. Bedou s- Urdos. 19 kms.

 

 

Nuit calme, même pas de ronfleurs. Et à sept heures …Oh, surprise ! La table pour le petit déjeuner est mise, le thé et le café sont prêts. Merci messieurs ! A huit heures, je suis prête, le gîte est rangé, bravo les gars ! Je retente de contacter le propriétaire du camping pour ce soir, toujours personne, ce n’est pas grave, je verrai en arrivant au village. Il fait beau, les oiseaux chantent, les grillons aussi, une autochtone me dit qu’il est prévu un orage pour ce soir. Oh là là, moi qui n’aime pas cela, et ici dans la montagne ça doit être terrible !

Le chemin est sympa, tout va bien, le balisage est juste, les paysages sont magnifiques : prairies, torrents, cascades…Je rencontre une belle vipère, morte, heureusement pour moi ! Un panneau conseille de faire attention à l’ours car il est acariâtre et irascible, on doit le laisser tranquille ! Puis c’est un arbre qui est couché en travers du sentier, impossible de le franchir…Par dessus ? Par dessous ? Avec ou sans le sac ? Je ne sais comment m’y prendre, je finis par remonter au niveau des racines et là je me laisse glisser dans la broussaille ! Je me retrouve en bonne posture sur le chemin : miracle ! J’emprunte une jolie passerelle de bois au dessus du Gave que l’on appelle le Pont des chèvres.


Je traverse des petits villages, Borce est très accueillant, j’y serai bien restée, mais après la pause de midi où je retrouve Alberto , Jérôme et Timo, je me sens en pleine forme pour continuer après avoir admiré dans l’église le bénitier médiéval de marbre noir, sculpté d’un bourdon et d’un personnage. Par endroits le chemin emprunte la route nationale, je dois être très prudente surtout quand des camions se croisent dans le passage étroit des défilés rocheux ! Je passe  près du Fort du Portalet où je suis impressionnée de voir comment ce bâtiment tient accroché au flanc de la montagne à cent cinquante mètres au dessus du Gave, avec deux cent cinquante-huit marches reliant des batteries et de longues galeries creusées dans la roche. Construit de 1838 à 1848 pour loger quatre cents hommes, il a eu des hôtes notoires, tels M. Blum, Pétain.

J’arrive à quinze heures au camping, déjà ! Mes pieds continueraient bien mais le sac se fait sentir sur les épaules. Je passe près du camping, je m’arrête donc à l’accueil, il n’y a personne mais un message est affiché à l’attention de la pèlerine ; je peux m’installer dans la caravane immatriculée dans le 40, le gérant sera là à dix neuf heures trente. Quelle confiance, j’en suis émue, je gribouille un merci et je m’exécute. Je partage tout cet espace avec deux autres campeurs, c’est peu mais ce n’est pas encore " la saison "ce sera donc plus calme et c’est très bien ! La caravane est spacieuse et confortable, j’utilise les sanitaires pour la douche et la lessive et je vais faire connaissance avec le village.

 

 Je trouve trois hôtels, une pension, un restaurant et une mini alimentation-boulangerie fermée tout le reste de la journée. Mais normalement il devrait y avoir du pain demain à neuf heures ! Je rencontre peu de gens. L’église est ouverte, j’en profite pour y passer un moment. Au bar, je réserve mon repas pour ce soir et aussi pour le petit déjeuner car je ne suis pas sûre de pouvoir cuisiner dans la caravane. De retour au camping j’ai la surprise de voir arriver Christophe qui prend tout son temps, mais comme le responsable est absent, il va au village chercher un hébergement. Je farniente en écrivant mon courrier au soleil, bercée par la musique du Gave. A l’heure prévue arrive  le gérant, jeune homme sympathique qui me semble très occupé. Il s’inquiète de mon confort et est prêt à m’installer l’électricité. Je décline son offre, je règle ma nuitée et retourne au village, d’où je téléphone à Muriel. Elle m’annonce une mauvaise nouvelle : deux pêcheurs se sont noyés à Plouguerneau dont l’un est Jean-Marie, le comparse de son père. Elle s’inquiète un peu pour lui…Ah, ces enfants, toujours attentionnées pour leur père, en est-il  seulement conscient ?

Au restaurant se trouvent d’autres pèlerins : quatre italiens, sportifs bien équipés (avec parapluie)  qui seront toujours ensemble. Nos chemins se croiseront à plusieurs reprises mais nous en resterons là. Je goûte au plat local, la« garbure», une soupe de légumes de saison très épaisse à base de chou, de haricots et de confit d’oie ou de canard. Puis vient la truite, pêchée ici, et je finis par une petite glace. Quel festin ! A vingt et une heures trente je suis au lit !

 

 

Jour 6. Jeudi 4 mai.  Urdos - Canfranc Estacion. 18 kms.

 

Je me réveille à six heures, j’attends qu’il fasse plus jour pour ranger mes affaires. A à sept heures vingt, je suis prête, je pars prendre mon petit-déjeuner à un kilomètre. Il fait beau et je suis en forme.

Au restaurant je retrouve les quatre italiens, Christophe qui a partagé leur gîte et Timo qui a déjà fait plus de cinq kilomètres depuis son réveil. Le petit déjeuner est copieux mais les patrons ne causent pas plus qu’hier soir. Bon, je démarre à huit heures, cela commence par de la route bitumée. Heureusement, bien vite je traverse  des  forêts, des prairies, des paysages magnifiques, un vrai régal. Je découvre des fleurs nouvelles  pour moi ! Je dois franchir un petit cours d’eau, ça passe. Je suis bientôt rejointe par Christophe qui me tiendra compagnie jusqu’au soir. Vers onze heures nous faisons une pause  au bord du chemin et admirons ces sommets enneigés.


A treize heures nous sommes au col du Somport après avoir beaucoup grimpé. Je suis bien contente de pouvoir me poser un peu dans le restau, où je craque pour des frites-œufs-jambon, un peu gras tout cela mais ce sera vite éliminé ! Christophe m’offre un trèfle à quatre feuilles qu’il a cueilli sur son chemin, je trouve son geste sympa et l’en remercie.

Puis   arrivent trois autres pèlerins : l’un vient des Côtes d’Armor mais il est très pressé et il repart dès sa bière avalée ! Les deux autres, Francis et Laurent, prennent leur temps et Christophe bavarde avec eux, il souhaite prolonger sa pause tandis que je repars et continue de photographier des fleurs. Des pèlerins me dépassent, moi je contemple… Christophe me rejoint, il me prend en photo devant une belle cabane faite entièrement de pierres, même le toit en voûte : impressionnant, je montrerai cette construction à Michel, il en sera étonné ! Puis arrive le breton, énervé, il s’est trompé de chemin, il en veut à la signalisation. Moi je crois que cela est dû plutôt à sa vitesse, il ne voit rien, même pas les panneaux, bon à chacun son truc ! Aujourd’hui mon sac ne me pèse plus et je ne sens plus les deux petites ampoules sous un orteil. Est- ce cela l’arrivée en Espagne ?

Nous sommes à seize heures à Canfranc, mais tout est fermé : l’office du tourisme, la mairie, l’auberge…Ah oui nous ne  sommes plus en France et ici la coupure de la demi-journée est plus longue. Effectivement, vers dix-sept heures arrive le personnel de la mairie qui nous renseigne gentiment et tamponne les crédencials, puis les portes des commerces s’ouvrent et enfin arrive l’aubergiste ! Pour patienter je téléphone à Lucie, je parle à Sullivan qui me quitte pour aller  promener Slim. L’auberge de jeunesse ne reçoit plus que des groupes, donc tous, on se retrouve chez Pepito Grill, sauf le briochin qui n’a pas eu la patience d’attendre l’ouverture et qui râle parce que les espagnols font la sieste. Cela commence bien pour lui ! Quel intérêt de faire quarante kilomètres par jours  et parfois plus ? Je ne le reverrai plus mais j’apprendrai qu’il a du rentrer pour enterrer sa belle-mère et qu’il est revenu aussitôt pour reprendre de là où il avait été interrompu !

En 1928, on bâtit à Canfranc-Estacion la plus grande gare d’Europe après celle de Leipzig, pour l’ouverture de la ligne ferroviaire Pau-Canfranc-Saragosse, aujourd’hui interrompue ! Ce monument de cent vingt cinq mètres de long à mille quarante mètres d’altitude, inspiré de la gare de Prague,  surprend toujours. Autour est née une ville de travailleurs  et de commerçants où les touristes font leurs emplettes. Mais aujourd’hui cette gare internationale semble posée là comme un paquebot échoué…

La soirée se passe calmement, je fais un tour dans le village pour acheter des provisions mais je n’ai pas encore de repères en épicerie espagnole, il paraît que ceci, puis cela c’est très bon, mais je n’ose pas encore essayer et ce soir c’est repas froid car on ne peut pas cuisiner à  l’albergué. Je me couche à vingt et une heures, seul Christophe partage ma chambre, il semble pourtant y avoir pas mal de pèlerins…Je fais un mauvais rêve dans lequel je pleure : ma vie est finie car j’ai atteint mon objectif en franchissant le col du Somport ! C’était une étape personnelle très importante  sans doute.

 

Jour 7. Vendredi 5 mai. Canfranc – Jaca. 23 kms.

 

 Dès sept heures, toute la maison s’anime et pourtant le petit déjeuner n’est servi qu’à huit heures trente !

Nous ne sommes pas nombreux à manger. Le pèlerin préfère souvent marcher le matin et pour cela il peut faire plusieurs kilomètres avant de prendre son petit-déjeuner. C’est ce que je ferai aussi  dans quelques jours. À neuf heures je pars seule, tranquille, en forme, ne sentant même plus le poids du sac sur mes épaules. Les deux premières heures sont très agréables, la végétation a changé, le rio Aragon chante  le long du chemin, un magnifique pont roman en pierres l’enjambe : le pont des pèlerins.


  Mais des difficultés apparaissent, notre route passe et repasse sous la nationale ; le terrain est très rocailleux jusqu’ à Jaca.


Et à Jaca, c’est la fête, le 1er vendredi de mai, donc aujourd’hui. Je suis un peu tendue car j’appréhende les grandes villes dans lesquelles j’ai peur de me perdre, mais tout est très bien fléché, il n’y a qu’a suivre. Pas loin du gîte, près de la cathédrale se monte une scène, des musiciens s’entraînent, cela promet pour ce soir. Mais actuellement il y a peu de monde dans les rues, quelques jeunes désœuvrés et parfois alcoolisés, des enfants qui font claquer des pétards et beaucoup de saletés : des restes de la fête commencée sans doute hier. Jaca est une jolie ville, avec sa citadelle et son imposante cathédrale San Pedro du XI ème siècle. Elle frappe par sa hauteur et son ampleur : portail sculpté, trois nefs, douze chapelles, et par la richesse de sculptures, chapiteaux fouillés, coupole à nervure de la croisée du transept.

Quelques pèlerins attendent l’ouverture  de l’auberge installée dans un ancien hôpital au cœur de la ville, je prends mon tour. L’hospitalière arrive avec le sourire et nous distribue un numéro de lit (j’ai le cent huit) ! Mais il ne faut pas être trop grand car ce sont des box  cloisonnés sur trois côtés ! ; C’est grand et très propre, je découvre les douches à demi collectives : un simple rideau, je m’y habituerai ! Après ma lessive je sors  à la recherche d’une épicerie, mais c’est un jour férié ici, il n’y a que les bars et restaurants d’ouverts …Je finis par trouver une toute petite alimentation où j’achète de la soupe en sachet et de la crème- dessert. De retour  au gîte  je croise Christophe qui arrive accompagné d’un jeune allemand, Christian. Ce dernier a quitté chez lui depuis un moment et il semble avoir pas mal galéré. En France il a fait du stop, mais ici il marche, or, il n’a pas de crédencial, indispensable pour pouvoir dormir dans ce genre d’endroit.

Je prends une collation, je fais un peu d’écriture et je repars en visite .La nuit arrivant, il y a de plus en plus de monde dehors ! Difficile de trouver un endroit calme pour téléphoner, c’est la fête, beaucoup de musique, des pétards sans arrêt, tout le monde s’amuse sauf moi peut-être…

 

 

Jour 8. Samedi 6 mai. Jaca – Arres – Artieda.  25 kms + 18 en taxi.

 

Quelle journée !

 

A huit heures, tandis que le thé infuse pour le petit déjeuner, je pars à la recherche de pain, de beurre et de confiture…Le boulanger que je croise dans la rue me conduit à son fournil et me laisse choisir entre différents pains. L’épicier ouvre sa porte au moment où j’arrive. Les derniers fêtards viennent de se coucher, seuls les travailleurs sont debout. Les employés municipaux  auront d’ailleurs beaucoup de difficultés à rendre les rues propres. Quelle saleté ! A l’auberge, les jeunes se réveillent  et nous sommes un groupe cosmopolite (allemand, suisse, français et …tchèque) à partager le repas, la vaisselle et le ménage avant de partir chacun à son rythme. Le monsieur le plus âgé prévoit de faire une étape courte aujourd’hui, il a besoin de repos.

Je démarre en forme mais j’ai des difficultés à sortir de la ville malgré le balisage et les explications dans le guide. Le document est récent mais les itinéraires changent, partout il y a de nouvelles constructions de routes mais aussi de logements, d’entrepôts. J’ai l’impression d’entrer dans un pays en pleine expansion.

            Je retrouve le pèlerin mal voyant qui a, comme moi, ce matin, des problèmes d’orientation. Nous essayons d’échanger nos informations  mais il ne parle pas du tout français et nous repartons chacun dans notre direction pour finalement nous retrouver à la pause de treize heures. Plus tard, alors qu’il marche à environ cinq cent mètres devant, je le vois tomber, se relever, regarder autour de lui et repartir. Je quitte enfin le bitume pour arpenter un chemin rocailleux où sont empilés plein de cailloux qui forment des cairns, parfois des bouts de papiers ou autres objets sont glissés entre deux pierres : messages, offrandes, prières ? Il paraît que ce sont les pèlerins qui laissent ces marques ! Et là je retrouve le blessé qui nettoie ses plaies comme il peut, je lui propose mon aide et je le quitte en lui laissant une dosette de désinfectant. Plusieurs jours après je le retrouverai et il n’aura de cesse de me remercier mais ses mains porteront encore les traces de sa chute. Belle leçon de courage, je n’ai pas le droit de me plaindre !

Sur un tronçon de route nationale je bavarde avec deux couples de cyclistes hollandais qui vont aussi à Santiago. Au moment de se quitter ils me font remarquer les vautours qui planent au dessus de nous. Je ne suis pas très rassurée, est-ce que ces grands oiseaux oseraient s’attaquer à une pèlerine solitaire ?

A Santa-Cilia-de-Jaca, des bergers font tondre leurs moutons puis ils conduisent le troupeau  à la bergerie car la pluie est prévue pour ce soir ! Une sculpture métallique de Saint Jacques garde la fontaine  et je lui confie mon bâton le temps de prendre une  photo !

 

Un couple de jeunes pèlerins suisses fait la sieste sous un pommier, belle image de sérénité.

Le sentier descend sous les arbres et traverse un passage de galets où, à nouveau, de nombreux cairns sont élevés : étonnant spectacle !


Je décide de m’arrêter à Puente la Reina de Jaca  mais je suis refoulée de l’unique hôtel car il est complet et il fallait réserver. Ou peut-être  n’aiment-ils pas les pèlerins, car l’accueil est très froid. Je reprends mon courage et je grimpe, sur trois kilomètres, par  un chemin étroit accroché au flanc du mont Samitier, recouvert d’un parterre de buis et de petits chênes, magnifique mais difficile. J’arrive par le haut du hameau, belle vue sur cette tour carrée d’un château perché du XVI e siècle entouré de cheminées aragonaises. L’hospitalier est accueillant mais désolé que son gîte soit complet. Il me propose de me joindre au couple d’espagnols qui ont appelé un taxi pour se rendre à la prochaine auberge. J’apprendrai plus tard que d’autres encore se sont arrêtés  pour la nuit et ils ont essayés de dormir sur les bancs et parterre. C’était archi-complet, ils n’ont pas pu dormir ! Le bourg  d’Arres est à l’abandon, des ouvriers travaillent à la rénovation d’une maison et seule une femme semble vivre ici.

La conductrice du taxi parle très bien français et s’inquiète de me trouver un lit, car à Artiéda, il ne reste plus que deux places  que les deux autres pèlerins ont décidé de s’approprier, car c’est eux qui ont  subi les frais de l’appel téléphonique et ils étaient les premiers ! Charmante ambiance ! Le hasard fait que la propriétaire du taxi possède aussi une "casa rural" de sept couchages qu’elle a louée pour cette nuit à un groupe de six français ! Elle se propose de demander aux pèlerins une place pour moi. Ouf, ils acceptent  j’occupe donc un tout petit espace-grenier mais la maison est très confortable et le lendemain je testerai la douche aux multiples jets. Après avoir posé mon sac je vais faire le tour de ce village perché. Je rentre dans l’unique bar qui appartient aussi à la propriétaire de l’auberge, qui est aussi la propriétaire du gîte, du taxi et du restaurant où officie la grand-mère ! Bref je crois comprendre que tout le village appartient à la même famille dont  la mamma a aussi été le maire récemment, et c’est le tonton qui détient la clef de l’église ! Dans ce café enfumé où trône un poêle  à bois se retrouvent les jeunes du village et les pèlerins. L’accueil  est chaleureux et je remarque que l’on écrase les mégots sur le sol. J’apprendrai bien vite que c’est partout comme cela en Espagne, tous les déchets : piques, peaux de saucissons, noyaux d’olives, papiers, cure-dents, emballage de sucre, se retrouvent au pied des tabourets de bar, même dans les endroits les plus chics. Après avoir écrit et consommé je décide de retourner à la casa rural. En passant auprès  de l’église j’entends des chants. Ma curiosité me pousse à l’intérieur et je retrouve mes colocataires d’un soir animant une petite célébration, inutile que j’aille jusque là haut, la porte doit être fermée. J’erre dans le village, j’observe des vieux assis sur un banc qui discutent tout en contemplant la vallée occupée par la retenue de l’embalse de Yesa, qui a rendu le rio Aragon obèse, noyant beaucoup de champs et quelques villages.


Je remarque les façades des maisons agréablement rénovées et recouvertes de toits de tuiles canal. Très beau travail .Toute la population de la bourgade doit vivre ici car dans la campagne on ne retrouve plus d’habitations ! Je déambule dans les ruelles à attendre vingt heures trente, l’heure du repas ! Pour les espagnols c’est tôt, ils devancent l’heure pour les pèlerins qui sont pressés de se coucher ! Je retrouve Albert et Odette, ce couple de septuagénaires rencontré à  Oloron. Beau parleur, Monsieur a réponse à tout. Je fais également la connaissance de Jérôme, Didier et Jean-Marie, ce trio dont m’a parlé Christophe. Ils semblent faire la route avec beaucoup d’humour. Tout le monde s’installe autour des tables, à vingt et une heure le service commence puis tout va très vite et nous passons à la caisse à la queue leu leu avant de rejoindre nos chambres ! Je remonte la rue avec les six français, peu causants avec moi ; une petite douche et vite au lit !

 

Jour 9. Dimanche 07 mai. Artieda - Undüès de Lerda. 23kms.

 

Très beaux paysages !

 

J’ai très bien dormi, j’attends que les autres s’en aillent pour me lever .Je traîne sous la douche à jets, je n’avais jamais essayé cela ! J’apprécie mon petit déjeuner dans le calme, je suis prête à neuf heures. Je ne rencontre personne dans le village ni sur le chemin. Le paysage est étrange, presque lunaire. Je longe des collines érodées de marnes bleues, c’est le dénuement total.


Je suis rassurée de quitter cet endroit pour grimper dans la garrigue et atteindre la crête par une piste qui traverse une forêt de chênes et de buis. Un chemin plus large bordé d’oliviers me conduit à la chapelle romane San Juan Batista, belle ruine protégée par un hangar. Bonne idée mais le résultat n’est pas très esthétique, dommage dans un si beau cadre de verdure ! Dans la nef, des cairns sont posés ça et là, je suis troublée en pensant à ceux qui m’ont précédée dans ce lieu émouvant. Il est presque midi et je me sens un peu seule perdue dans ce paysage de désolation. Je me demande pourquoi je suis ici. Je préfère ne pas chercher la réponse, je retiens mes larmes et je repars, j’ai prévu de m’arrêter pour la nuit dans la prochaine auberge qui n’est plus très loin. Effectivement, bientôt, je découvre  le village perché de Ruesta avec son clocher, son château dont il reste les deux tours carrées crénelées, percées d’archères et reliées par une brève courtine.


Je ne trouve que des maisons en ruine, abandonnées, éventrées. Seul un bâtiment  nouvellement rénové me surprend, est-ce le gîte ? Je le pense, mais alors que je n’ai rencontré personne depuis ce matin, ici errent des biquettes et des jeunes gens aux regards étranges, fumant, dansant et jouant de la musique très particulière. Je ne me sens pas rassurée mais j’aimerais bien me trouver quelque chose à manger. Dans le guide on parle de «bar-restaurant-alimentation».Je cherche un peu et voilà que l’on m’interpelle. Quelqu’un me connaît, ici ? Quelle surprise, je suis rejointe par le trio Jean-Marie, Didier et Jérôme ! Ils me conseillent de ne pas rester dans ce lieu où il n’y a rien à acheter, et de plus l’ambiance y est très insécurisante. Des jeunes semblent vivre dans le gîte, je n’ai pas envie de cohabiter avec eux. J’espère que je me trompe car d’autres pèlerins passeront par là plus tard et auront certainement besoin de dormir  ce soir!

Nous continuons donc à quatre et nous attaquons le massif forestier de Fénérol par des pistes de terre ou de cailloux : une longue montée en pente douce de dix kilomètres. A quatorze heures, nous faisons une pause-restauration avec ce que nous trouvons au fond de nos sacs : lard, quignon de pain, reste de fromage. Jean-Marie en  profite pour faire sécher ses chaussettes.


Les difficultés sont vite oubliées quand nous arrivons au sommet et découvrons la vue  magnifique sur le village d’Undüès de Lerda, perdu au milieu de la garrigue !

Après la descente sur une sente caillouteuse à travers une maigre végétation, nous arrivons, à seize heures, au village, par l’ancien chemin romain pavé. Le tour du bourg est vite fait. Ici aussi, beaucoup de maisons sont en ruine, d’autres subissent des travaux de rénovation. Il n’y a pas d’alimentation mais un bar-restaurant où nous pourrons manger à vingt heures. L’hébergement se fait  dans le grenier de la mairie : une chambre de cinquante six lits, des douches et w c  sous une charpente magnifique  au troisième étage d’une grande bâtisse ancienne au toit plat !

Pendant que j’écris dans mon petit carnet en buvant un chocolat, installée au bar, un orage éclate et il tombe des trombes d’eau, qui transforment la rue en un ruisseau ! Je pense à ceux qui sont dehors et j’espère qu’ils ont trouvé un  abri.

J’aimerais téléphoner à la maison mais la cabine n’est plus en fonctionnement ! Après l’averse j’erre à travers les ruelles,  je ne rencontre personne

Á table, nous sommes une vingtaine, un peu les mêmes qu’hier. Le repas est vite servi et tout se règle ici : la nourriture, l’hébergement !

 

 

Jour 10. Lundi 08 mai.  Undüès de Lerda – Izco. 32 kms.

 

Dès six heures trente, des lumières s’allument dans le dortoir, tout le monde s’agite, certains partent déjà ! Je traîne un peu au lit, j’attends que l’ambiance se calme et tranquillement je me prépare pour repartir. Les gars me proposent de déjeuner avec eux sur la place de la mairie, ils ont un petit réchaud et j’apprécie ce café chaud car le bar n’ouvre pas si tôt. Huit heures, c’est le départ en groupe. Nous traversons le bourg désert et nous nous engageons dans un sentier en creux  entre les broussailles. La piste s’élargit et Jean-Marie me tient compagnie en me racontant des tranches de son parcours  de vie. Il me semble tourmenté par des questions existentielles

Nous quittons l’Aragon pour entrer en Navarre. Les onze kilomètres qui nous conduisent à Sangŭesa me semblent plus courts. En entrant  dans la ville,  je suis surprise par tous ces nids de cigognes perchés sur les tours, les clochers. Je découvre de hautes façades décorées dominées par de magnifiques encorbellements. Ici nous pouvons retirer de l’argent et faire des courses. Nous passons par l’office de tourisme pour se renseigner sur les hébergements possibles, car l’Albergue est en travaux. Nous apprenons que des tentes sont prévues au camping pour accueillir les pèlerins. Puis nous trouvons que c’est un peu tôt pour nous arrêter, alors nous repartons en sachant que la prochaine auberge se trouve à vingt et un kilomètres et qu’elle ne contient que huit places !

A la sortie de Sangŭesa nous longeons une usine à papier, où l’odeur n’est pas toujours agréable. Nous montons à Rocaforte, petite butte où s’agglutinent des maisons colorées. L’après-midi s’échelonne entre chemins herbeux, vignes, jeunes pins, bosquets, garrigues, buis, éoliennes. A dix sept heures, Jérôme sort son réchaud et prépare le thé que nous partageons sous le regard attentif des vaches. A dix huit heures trente nous atteignons Izco, petit village qui revit grâce à sa modeste auberge. Nous devons attendre plus d’une heure que la responsable revienne pour nous autoriser à dormir ici car tous les lits sont occupés sauf un ! Les quatre italiens vus à Urdos sont installés ici aussi .L’hospitalière nous donne des matelas et nous ouvre son placard-alimentation. Ceux qui le souhaitent font leurs courses puis nous faisons la cuisine ensemble, la lessive, et nous installons nos couchages. Le gîte est propre, agréable, mais ici aussi le téléphone ne fonctionne pas ! Nous essayons de nous endormir, quand arrivent quatre espagnols qui font leur lessive, cuisinent et s’installent pour la nuit  tout en rigolant bien et en nous ignorant complètement ! Lors d’un de mes réveils nocturnes je les entends encore s’amuser.

 

 

Jour 11. Mardi 09 Mai. Izco – Tiébas. 23,5 kms.

 

Comme nos voisins dorment encore, nous nous levons discrètement et dans le noir nous préparons nos bagages et notre petit déjeuner. Il est sept heures, les italiens sont déjà partis !

A huit heures trente nous quittons ce discret petit village pour cheminer tranquillement à travers de beaux paysages jusqu’à Monreal. Dans la ville, nous faisons quelques courses et nous nous arrêtons dans un bar, d’où  j’en profite pour téléphoner à Michel, qui m’apprend que Lucie est hospitalisée pour des boutons ! J’aimerais bien l’appeler mais il y a bien trop de bruit dans ce café. J’espère trouver un téléphone ce soir, plus au calme, cela reste à voir !

Après avoir monté, descendu des escaliers, emprunté des passerelles et des ponts, nous faisons une pause casse-croûte à trois car Jean-Marie continue seul devant. C’est le moment d’étendre le linge sur les buissons .Nous faisons une petite sieste et discutons sur les valeurs de nos vies ! Mais il faut repartir sans rien oublier derrière nous et le chemin reprend à travers des carrières parfois abandonnées, des bosquets de chênes mais aussi de la végétation basse et des nouvelles espèces de fleurs (pour moi) !


Je continue un peu seule. Le groupe me  pèserait-il ?

L’arrivée à Tiebas se fait après la traversée d’une carrière en activité, quel bruit et que de poussière ! L’auberge est dans la rue principale, il n’y a plus de lits disponibles, nous dormirons donc encore par terre ! Ici l’entrée est libre  et c’est donativo : chacun donne ce qu’il peut  ou ce qu’il veut ! Je prépare mon couchage, prends une douche  et étale ma lessive avant d’aller visiter l’église  gothique Santa Eufémia .Le guide  nous cite la Vierge à l’Enfant assise du XVe et un escalier en pierre du XVIe, mais je ne les verrai pas car elle est fermée, c’est donc comme chez nous : sécurité avant tout ! ! Je prends le temps de flâner sous le cloître magnifique.

Au bar, je demande s’ils ont une cabine téléphonique, le seul appareil public se trouve là sur le comptoir et il y a une ambiance du tonnerre. Pour une fois ce n’est pas la télé mais de la musique à fond ! J’arrive à joindre Lucie et je demande au patron de baisser un peu le son, le temps que je téléphone. Il le fait, c’est sympa.La malade est à nouveau chez elle, elle a huit jours d’arrêt de travail et a sans doute contracté la varicelle, à son âge ! J’en profite pour appeler ma sœur Marie-Louise qui s’est inquiétée de sa filleule. Quelle bonne marraine qui joue son rôle en l’absence de la mère !

Je m’installe à une table pour écrire et me désaltérer. Un groupe de femmes jouent aux cartes et des enfants s’amusent. Ambiance familiale ! Jérôme et Didier arrivent, ils ont déposé leur sac au gîte et ont rencontré Jean-Marie qui les a contrariés avec une leçon de morale.Ils s’inquiètent pour sa santé psychique, je tente de  les rassurer en disant qu’il est adulte et que je ne le sens pas en danger, bien qu’il soit très fragile. Nous retournons préparer notre repas. Jean-Marie ne participe pas sous prétexte  qu’il jeûne, or la nuit je l’entends se lever et faire du bruit dans la cuisine …Les trois discutent  assez tard et semblent régler leur différend. Les autres pèlerins, des polonais je crois, entament la nuit en ronflant et quand tout le monde est couché arrivent les quatre espagnols d’hier soir ! Ils ont du être plus discrets car j’ai bien dormi.

 

 

 

 

Jour 12. Mercredi 10 Mai. Tiebas – Puente la Reina. 18 kms.

 

Les polonais démarrent à six heures trente. Nous déjeunons et faisons un peu de nettoyage avant de partir. Après avoir longé l’autoroute et un ancien camp militaire, le cheminement devient agréable à travers une mosaïque de champs et de vignes.

Au bout de sept ou huit kilomètres nous longeons une vigne où un tractopelle creuse d’énormes tranchées  pour réaliser un drainage. Impossible de passer ailleurs, tout le chemin est labouré ! Jérôme arrive à contourner l’engin, puis je passe difficilement en m’y accrochant, sur les conseils des ouvriers. Quand arrive le tour de Didier, sa vue lui joue un vilain tour et le voilà enlisé dans la gadoue. Le chauffeur saute de son engin et arrive à lui retirer son sac. Quel triste spectacle, il essaie de s’en sortir comme il le peut. Jean-Marie, qui l’a rejoint, réussit à l’extraire. Nous participons au nettoyage rudimentaire.


Didier prend l’incident avec humour, quelle philosophie ! Son courage est exemplaire quand on sait qu’il fait le chemin dans l’intention de perdre quelques  kilos pour pouvoir subir une intervention chirurgicale ! Á quarante ans il souffre d’un diabète grave dû à un vaccin dans son enfance. Le médecin lui a injecté une double dose de produit ! En plus des contraintes journalières : dosages réguliers de sucre et triple injection d’insuline ; il subit une baisse importante de la vue et il est en attente d’une greffe d’une partie du pancréas (l’îlot de langheran).Ce handicap a fait basculer toute sa vie, il ne peut plus exercer son métier de viticulteur. Il lui devenait par exemple, impossible de tailler ses vignes. En plus sa vie de  couple s’est soldée par un divorce ruineux. Malgré tout, il dit avoir bon moral et a confiance en l’avenir ! Jean-Marie bougonne et il reproche à Jérôme de ne pas avoir aidé Didier davantage. La tension monte un peu entre eux, l’ambiance est tendue et cet après-midi Jérôme marchera seul.

A la pause-repas, à la terrasse d’un café, je goûte au sandwich espagnol ;« un bocadillo con tortillas frances » accompagné d’une bière puis d’un café. Tout ce qu’il faut pour continuer en forme ! La route est agréable à travers les champs de blé bien verts ondulant comme la mer ;  et nous bavardons tant et plus que nous nous égarons ! Nous devons revenir sur nos pas, cela n’arrange pas l’humeur de Jean-Marie. La chapelle d’Eunate nous accueille dans toute sa splendeur, très beau bijou architectural dans un écrin de verdure ! Ce monument du XIIe siècle de forme octogonale est entouré d’arcades qui forment un cloître à ciel ouvert. La découverte d’ossements et  de coquilles permet de penser que ce fut une chapelle funéraire pour les morts du pèlerinage. À l’intérieur, un escalier monte au toit. C’est probablement qu’il y eut à Eunate une «lanterne des morts», qui devait rester allumer toute la nuit. Nous prenons le temps de respirer l’ambiance de sérénité que diffuse cet endroit .


Je profite des toilettes du petit gîte attenant avant de repartir pour Obanos, où nous faisons une pause désaltérante. Je remarque la vaste place entourée de maisons seigneuriales. Bel ensemble architectural bien restauré, et c’est la dernière ligne droite avant Puente la Reina !


Puenta la Reina.. Point de rencontre avec les autres chemins. Donc beaucoup de pèlerins, et tout est organisé pour cela. Nous avons le choix entre deux grands gîtes de cent places, ou l’auberge municipale de quarante lits ! J’opte pour l’auberge des« Pères réparateurs» car Michel m’a dit être passé par là huit ans auparavant. Je retrouve  Francis et Laurent, contents de leur performance du jour : quarante kilomètres depuis Izco ! Après l’installation, la toilette et la lessive, je découvre la ville où j’achète des cartes postales et une ceinture pour mon pantalon  chez un cordonnier antiquaire.


Je flâne sous le magnifique pont aux cinq arches que fit construire, au XI ème siècle, une reine compatissant aux difficultés des pèlerins pour passer le rio Arga. Je l’en remercie, cela facilitera effectivement la route demain ! Sur la carte du restaurant je choisis le «menu du pèlerin». Comme les commerçants pensent bien à nous ici. Nous devons être une bonne manne…

De retour au gîte, je profite du téléphone pour prendre des nouvelles des miens. Michel n’est pas très en forme, il fait une gastro. Il aurait pris froid à la «fête du cheval» à Tréouergat, dimanche. Il doit aussi subir des séances de kiné et d’acupuncture pour  soulager ses douleurs au bras. Il est passé chez Muriel où tout va bien. Lucie se trouvait là et elle lui a montré ses nombreux boutons dans le dos, stigmates de sa varicelle !

Á vingt et une heures, je suis couchée avec des «boules Quies». Ce sera une bonne nuit.

 

 

Jour 13. Jeudi 11 mai.  Puente la Reina – Cirauqui.  7.6 kms.

 

Dès six heures, des lumières s’allument, nous sommes vingt quatre dans la chambre !

Je prends mon temps pour déjeuner car je souhaite poster un colis pour la maison. Je ramène des affaires qui pèsent pour rien : un short, un caleçon, un chemisier, des gants et des notes. Le bureau de poste n’ouvre qu’à neuf heures. La responsable de l’auberge arrive et s’attaque au ménage, les derniers s’en vont. Le service postal ne vend pas de boîte pour l’expédition. Il faut aller en  chercher une  dans un commerce ! Je vais à la boulangerie, j’arrive à me faire comprendre (je pense qu’ils ont l’habitude), je trouve le carton un peu grand mais je ne veux pas faire la difficile ! Il m’en coûtera 26.10 € pour expédier cela !

Le démarrage est un peu pénible j’ai des difficultés à trouver le balisage. Il y a encore des travaux et alors que je me crois perdue j’aperçois une autre pèlerine un peu plus loin, cela ne me rassure  qu’un moment car elle semble aller dans une autre direction ! Bon, je reprends les explications du guide que j’essaie de suivre. Tous ces chantiers en périphéries des villes me découragent. Heureusement  que j’arrive à la campagne. Entre vignes et oliviers je me sens mieux, même si cela grimpe beaucoup ce matin. Je décide de m’arrêter  au premier hébergement ! Il n’est que onze heures trente quand j’entre dans Cirauqui par une ancienne chaussée romaine, après être passée sous une porte fortifiée. La rue typiquement médiévale est bordée de blasons et de murs en corniche, le long desquels courent de petits escaliers est toute en montée. Tout en haut, l’église San Roman du XIIIème siècle présente une superbe porte polylobée d’influence orientale, telle celle que j’ai pu voir à Puente la Reina .


L’auberge donne sur la place et ouvre à treize heures. J’en profite pour faire un peu de courses et passer dans un bar avec servicios.  Ça y est, il faut que je me mette à l’espagnol car maintenant j’y suis vraiment. De plus ici ils parlent  et écrivent aussi en basque .Je casse la croûte sur un banc, dos à l’église, face à l’auberge, et voilà que je suis interpellée par la propriétaire des lieux qui me propose de venir m’installer à l’intérieur. En anglais, elle s’inquiète de ma fatigue, de mon étape et me présente toute sa maison, un gîte nouvellement aménagé avec des chambres d’hôtes, des petits dortoirs et un restaurant : quel choix pour les pèlerins ! Un couple dort profondément car il n’a pas réussi à se reposer la nuit dernière ! Je peux choisir mon lit, je vais le plus loin possible de la porte, au plus calme, je l’espère ! Une bonne sieste m’est nécessaire après la douche et la lessive. Puis je ne me lasse pas de me promener dans ce joli village d’où l’on domine une vallée verdoyante. Je bavarde avec une cycliste toulousaine qui est assez pressée, encore en activité, elle essaie de rattraper ses amies qui le font à pied. Elle ne veut rater aucune étape mais à ces conditions ! Comme elle a  quitté chez elle un peu vite, elle n’a pas pris le temps d’installer des sacoches à son vélo et porte donc son sac sur le dos ! Elle voudrait être à Logroño ce soir, à soixante cinq kilomètres ! Jusqu’où pourra-telle aller à ce rythme ? Je ne l’envie pas et je suis bien contente d’être dégagée de mes obligations professionnelles et familiales.

Une française de la Motte (elle ne m’a pas précisé où se trouve cette commune, à entendre son accent chantant, je pense que c’est près de Draguignan) fait aussi le voyage par étapes sur plusieurs années. Elle regrette de ne pas mieux maîtriser son anglais car elle fait équipe avec des non-francophones. Mais autour de la table, ce soir, tout le monde semble se comprendre !

Je téléphone à Lucie, qui mange avec Papi et Mamie aujourd’hui. Elle n’est pas admise à l’école d’aides-soignants de Brest pour la rentée prochaine, je la sens très déçue. Maintenant elle attend les résultats des écoles de Morlaix et de Rennes.

Une pèlerine épuisée arrive au gîte, c’est la marcheuse que j’ai aperçue ce matin à la sortie de Puente la Reina. Elle semble très fatiguée. Elle m’explique qu’elle a démarré avec une amie, mais cette dernière marche plus vite, alors elle est partie devant. Mais elles ne peuvent plus communiquer car l’autre n’a pas de portable (comme moi) ! Elle ne sait pas quand elles vont se revoir. Elles viennent du Danemark, c’est donc en anglais que j’essaie de communiquer.

Vers dix neuf heures je me rends à l’église où une messe est célébrée. C’est très rapide, je crois comprendre qu’un cantique est chanté en basque, il y a peu de monde : une trentaine d’autochtones et une dizaine de pèlerins. Les décors sont très riches, comme dans tous les sanctuaires religieux d’Espagne en général, beaucoup d’or, de statues, de peintures…Á l’issue de la cérémonie nous sommes vite mis dehors par la responsable de la fermeture des portes. Pas possible de faire de photo ni d’avoir des explications !

Nous sommes une vingtaine autour des tables de la cave aménagée en salle de restaurant. Très beau décor. C’est le propriétaire qui fait  la cuisine chaque soir, après sa journée de travail ! Son épouse s’occupe du service en salle, de la réception, du ménage des chambres, etc. Je pense que cela marche bien pour eux et je souhaite longue vie à ce nouvel accueil.

 

 

 

Jour 14. Vendredi 12 Mai.  Cirauqui – Villamajor de Monjardin.  25.6 kms.

 

Je suis réveillée de bonne heure mais j’attends six heures pour me lever. Á sept heures je suis prête, la danoise aussi, je lui propose de faire route ensemble aujourd’hui, elle accepte tout de suite.

L’étape commence par une descente sur la voie romaine, puis c’est une succession de vieux ponts, de chemins de terre ou très caillouteux, et sur un kilomètre nous devons emprunter la nationale 111.Ces tronçons sont parfois très dangereux, il est très désagréable d’être frôlés par d’énormes camions !

Á Villatuerta nous prenons un petit déjeuner copieux : grande brioche alsacienne, chocolat chaud, qui s’appellera désormais colacao si je veux me faire comprendre !

Après l’Ermitage Saint Michel, jolie petite chapelle perdue dans la verdure, nous restons songeuses devant une stèle commémorant le souvenir de« Mary Catherine Kimpton, pèlerine canadienne qui périt tragiquement ici le 2 juin 2002 à quatre heures de l’après-midi.».Inger s’interroge : « et si cela m’arrivait, qui ferait cela pour moi ?» Et moi de lui répondre spontanément : «Eh bien moi, tiens !»

            Et notre marche reprend à travers les champs de coquelicots qui me rappellent mon enfance. Car chez nous on n’en voit plus tant. Une inscription sur une fontaine attire notre attention

«Buen pan, exellente agua y vino, carne y pescado, llena de toda felicidad.»

 «Estella où le pain est bon, le vin excellent, la viande et le poisson abondant, et qui regorge de tous délices»

Cela serait les paroles prononcées par Aymeri Picaud (auteur du premier guide du pèlerin) lorsqu’il passa à Estella en 1140.

La ville est traversée par le río Ega, que franchissent plusieurs ponts, et comprend plusieurs églises et des maisons anciennes. Inger en profite pour faire des courses, elle a besoin de piles pour son appareil photo, d’une ampoule pour sa lampe, et souhaite retirer de l’argent. Il faut en profiter lorsque l’on traverse une ville de cette importance ! Pour manger notre casse-croûte, nous nous installons à une terrasse face à une école. Á treize heures quinze les enfants sortent  rejoindre les adultes, qui les attendent à la grille. Á quelle heure reprendront-ils les cours ? D’ailleurs, en ce moment, tous ferment : le bar où nous nous trouvons, la mairie, les banques et la bibliothèque où Inger pensait aller sur internet ! Nous repartons, Inger se sent assez reposée pour faire encore huit kilomètres.

Á peine la ville quittée, le balisage propose deux possibilités : tout droit par Azqueta, ou à gauche par Irache.  Inger choisit le tracé  plus direct tandis que je tiens à voir la fontaine à vin ! Nous nous donnons rendez-vous au carrefour, où les chemins se rejoignent, ou à la prochaine auberge…

            Je ne regrette pas ce détour ; cette fontaine est amusante. Suivant le choix du robinet il coule soit de l’eau, soit du vin à volonté !

«Pèlerin, si tu veux arriver à Santiago, avec force et vitalité, de ce grand vin avale un coup et trinque à la félicité.»

C’est le texte écrit à l’entrée du site : beau programme ! Après la jolie place ombragée, je longe les hauts murs de pierre du monastère avant de découvrir le grand complexe sportif et touristique d’Irache. Je traverse une chênaie, et emprunte un chemin de terre qui monte et qui descend ! Je ne vois pas ma compagne, je continue donc pendant deux heures en espérant que tout va bien pour elle. Alors que je marche sur de la terre boueuse au bord d’une vigne mon regard se pose sur un dessin au sol. Avec la pointe d’un bâton quelqu’un a fraîchement dessiné un cœur et y a mit deux lettres : M et A…Quelqu’un pense à moi !

Cela me réconforte et c’est avec légèreté que j’arrive à la superbe fontaine-citerne gothique de Monjardin, dans laquelle on peut descendre par une dizaine de marches raides. L’eau y est fraîche même en été, et une truite y nage, garantie de propreté ! Encore trois cent mètres et c’est le village de Villamayor de Monjardin. Je rentre dans l’auberge parroquial(le guide n’en mentionne qu’une) ! C’est très rudimentaire : l’eau chaude ne fonctionne pas, on ne peut pas cuisiner, et les matelas sont alignés sur une estrade…L’hospitalier m’explique que c’est donativo et que le plombier est attendu pour remettre l’eau chaude dans les douches ! Seulement deux personnes sont installées ici, je me demande où sont les autres que j’ai quittées ce matin : se-sont-elles arrêté avant ou ont-elles continué ?

Mon sac posé, je retourne sur le chemin, à la recherche d’Inger. Je questionne les pèlerins que je croise : personne ne l’a vue ! Cela m’inquiète. Je m’occupe de ma lessive, que je vais étendre près de l’église. C’est très petit ici et les maisons semblent abandonnées ! Je m’aventure en haut du bourg, ça grimpe dur Là se trouve le bar-restaurant, et …une autre auberge toute nouvellement aménagée par des hollandais. J’entre dans l’intention de trouver ma compañera. Le décor est agréable et il y a plus de confort ici, mais je n’ai pas le courage de déménager ! Les pèlerins sont nombreux mais personne n’a vu Inger ! Je vais m’asseoir pour  écrire  à l’intérieur du café. J’en profite pour réserver mon repas de ce soir. De retour à l’hébergement on me dit qu’une femme très épuisée vient d’arriver et s’est installée chez les hollandais ! Je remonte  prendre de ses nouvelles, effectivement elle n’en peut plus, elle essayera de me rejoindre au restaurant après sa douche ! Á dix neuf heures je passe à table avec mes trois colocataires. Le repas est simple, rapide et un peu gras. Les autres pèlerins doivent avoir la possibilité de manger dans leur hôtel car ici il n’y a que ceux de l’alberge parroquial. Inger passe rapidement, elle ne mange pas mais en profite pour discuter avec un autre pèlerin  Danois.

            Sur la place sont garés des camping-cars : autre moyen de faire le chemin !

Á vingt heures trente je suis couchée, et je dors jusqu’à six heures en sécurité entre ces trois hommes !

 

 

Jour 15. Samedi 13 mai. Villamayor – Viana. 30,2 kms.

 

Avant sept heures je quitte l’auberge. Deux des pèlerins sont déjà partis. J’ai pris le temps de chauffer de l’eau pour me faire un café, que je prends avec une biscotte, une banane et une barre de céréales. Inger me rejoint sur la place. Finalement elle n’a pas très bien dormi, j’ai donc fait le bon choix, quel hasard ! Je fais une photo du clocher, tour baroque du XVIIème, et nous démarrons d’un bon pas. Au bout d’une heure trente nous faisons une pause et à peine reparties, elle me demande de la laisser car je vais un peu trop vite pour elle, elle ne veut pas me ralentir. C’est vrai que j’irai plus vite seule, mais je crains de la gêner si j’insiste pour l’accompagner. Alors nous échangeons nos adresses et nous nous souhaitons «bonne route» entre une vigne et un champ de blé ! C’est un moment particulier, je n’ose pas me retourner, mais c’est cela aussi Le Chemin.

Après avoir cheminé seule dans la campagne déserte-même les bergeries sont abandonnées- j’arrive à  Los Arcos. C’est le jour du marché,  j’achète des provisions. Je pense aux miens, puis je remets à plus tard la recherche d’une cabine téléphonique. Je m’attarde dans le cloître gothique de l’église de l’Assomption avant de  filer à travers vignobles et oliveraies jusqu’à Sensol, par des chemins rectilignes, que de la plaine.

Devant un gîte, je retrouve Christophe, un peu excité, qui semble s’accoquiner avec de jeunes pèlerins un peu trop joyeux à mon goût ! Cela faisait sept jours que l’on ne s ‘était pas vus, je prends le temps de manger un casse-croûte pain-thon à l’huile en sa compagnie.  Je crois qu’il s ‘éclate avec ces jeunes et cela semble lui convenir. Ils finissent de consommer le vin qu’ils ont récupéré à la fontaine du monastère d’Irache hier. Oh les petits malins ! Alors que je repars, je reste en admiration devant l’équipement d’un groupe de cyclistes, du matériel hyper sophistiqué. Je me permets de leur dire que leurs vélos sont magnifiques. « Ah, bon, seulement les vélos» me répond d’un air coquin… un italien !

Je marche un moment avec Nathan, jeune américain natif de Chicago, mais je crois qu’il arrive d’Australie, sa guitare en bandoulière. Et quand l’envie lui prend il s’assied et joue un morceau. Nous conversons en anglais et je regrette encore de ne pas mieux le parler  car ce garçon a beaucoup de choses à dire. Il s’étonne surtout que je fasse ce trajet toute seule alors que je suis mariée !«Que pense votre mari ?» Comme il se pose et sort sa guitare de sa housse, je le laisse sur cette butte au milieu des champs. Bel endroit pour un concert !

Quatre femmes : deux jeunes, la vingtaine, et probablement leur maman marchent d’un pas léger avec simplement un petit bagage. Elles sont en forme, maquillées et très alertes, le chemin semble facile pour elle. Je comprends bien vite pourquoi, un monsieur les attend en voiture à un carrefour  et c’est ainsi qu’elles font leur pèlerinage : un peu à pied, et beaucoup en voiture ! Le soir elles descendent dans les hôtels, « c’est plus confortable» me dit l’une d’entre elles !

Je regrette de ne pas avoir essayé de  téléphoner ce matin car dans ces petits bourgs il n’y a pas de téléphone public. J’espère que j’en trouverai  un à Viana, où j’arrive vers seize heures. Nous sommes samedi après-midi, tout est fermé : les commerces, banques, etc. Pourvu que j’aie un lit à l’auberge que je viens de trouver près des ruines imposantes de l’église San Pedro ! Les quarante places sont toutes occupées, mais il y a la possibilité d’étaler des matelas  sur le sol de la salle commune, ouf ! Je m’installe, apprécie la douche, fais ma lessive et m’en vais à la recherche d’un téléphone (quelle obsession) ! Je suis contente de bavarder un peu avec Michel qui se prépare une soupe de légumes, la communication n’est pas très bonne mais ce moment m’est important et agréable.

 Sur la place centrale se rassemble un mariage, que des belles toilettes ! Je retrouve Didier et Jean-Marie qui continuent toujours le chemin ensemble. Je croyais que Jean-Marie, qui a déjà fait le Camino Frances, nous quittait à Puente la Reina pour rejoindre le Portugal d’où il marcherait jusqu’à Saint Jacques. Il m’explique qu’il a du mal à quitter Didier, il se sent son protecteur. Didier, lui, aimerait faire un tronçon seul, il a besoin de tester ses capacités mais il ne sait pas comment le faire comprendre à Jean-Marie sans le blesser, lui qui est très fragile en ce moment…Quel dilemme ! Je saurai ensuite que tout s’est bien passé pour eux. Jean-Marie est allé au Portugal, puis à Compostelle, et Didier est rentré chez lui. Ce voyage aura été une réussite  en demi  teinte dans son processus d’amélioration médicale, car il n’a pas perdu suffisamment de kilos : il devra donc accepter une greffe totale qui à ce jour (31 janvier 2008) n’est pas encore réalisée !

Nous visitons ensemble l’église où se déroule la cérémonie de mariage. Les décors sont grandioses et  l’on retrouve toujours beaucoup d’or, de multiples chapelles, dont une avec un retable de Saint Jacques du début du XVIIème, des orgues du XVIIIème : une vraie cathédrale ! Nous assistons à la sortie des nouveaux mariés. Musique en fanfare, lancers de pétales de fleurs et de grains de riz, embrassades ! Jean-Marie voudrait aussi embrasser la mariée, Didier le retient ! Nous partons à la recherche d’un endroit où manger. Didier tient à ce que nous passions cette dernière soirée ensemble car il pense quitter Le Chemin demain. Nous trouvons un bar où il faut attendre las ocho (vingt  heures !) pour dîner. Nous devons patienter une demie heure, c’est trop pour Jean-Marie qui retourne à l’auberge, prétextant la foule au bar ! Nous profitons qu’une table se libère pour nous installer et bavarder avec une dame fort gentille. Elle nous raconte qu’elle fait partie du mariage, ceci explique sa belle toilette dont je la félicite. Elle profite pour nous dire qu’elle est l’ancienne propriétaire de l’endroit ! Elle va sur ses soixante treize ans et a eu six enfants, cinq filles et un garçon qui gère maintenant ce bar-restaurant et dont elle est très fière ! Le repas est très complet : spaghettis en entrée, suivis d’un plat de poisson accompagné de riz et de frites, et pour le dessert, un laitage. Le tout est  arrosé d’une bouteille de vin pour trois. Une marcheuse autrichienne s’est jointe à nous. Ce soir encore il n’y a que des pèlerins étrangers qui mangent à cette heure !

De retour au gîte, je tente de téléphoner chez Muriel, mais il n’y a personne c’est samedi soir. Michel m’a parlé de la santé d’Isabelle, la mère de Mathieu et Sébastien, j’aurais aimé en savoir plus ! 

Je me couche sur le sol, entre d’autres randonneurs. Je dors très peu car dans la pièce se trouvent  des machines électriques qui distribuent des canettes de boisson et leurs moteurs fonctionnent toute la nuit. C’est très désagréable mais je n’ose pas me lever et allumer pour essayer de trouver un bouton marche/arrêt, de plus ces néons nous éclairent plus qu’une pleine lune !

 

 

 

Jour 16.  Dimanche 14 Mai.  Viana- Navarette.  23,2 kms. 

 

Cinq heures et demie, j’entends ma voisine de lit qui se prépare. Des bruissements se font entendre, puis ce sont des lumières : le dortoir se réveille doucement. Á sept heures je suis prête, j’ai pris un petit déjeuner et je démarre avec le lever du soleil. Après une heure de marche je retrouve Christophe, son ami allemand, la jeune infirmière italienne et un autre« loustic» qui émergent de leur sac de couchage. Ils ont dormi à la belle étoile  dans le parc de l’Ermita de Santa Maria de Cuevas. Ils n’ont pas eu chaud mais ils font des choix car ils n’ont pas beaucoup d’argent, je ne les envie pas.

Je traverse un paysage marécageux : la laguna de las Cañas (des roseaux). Une retenue de cent hectares servant à l’irrigation et abritant une belle flore aquatique et  de nombreux oiseaux migrateurs. Belle promenade écologique !

            Et alors que depuis longtemps je vois au loin la  ville de Logroño, je lis sur un tableau posé près d’une maison comme un mot d’accueil. Je pose mon sac près d’autres  et j’entre. Dans cette pièce unique où brûle un feu dans la cheminée, une jeune femme m’invite à m’asseoir et me propose un café tandis que sa mère, la señora Felisa, prépare des sandwichs pour un couple de pèlerins déjà attablés. C’est un  moment de détente  agréable dans cette maison qui délimite l’entrée dans la province de la Rioja. Quand je repars c’est un autre groupe qui entre. Les passages des pèlerins doivent rythmer les journées, ici. Une dizaine de chiens vivent autour de la maison,  mais d’aucun n’a manifesté d’intérêt à mon passage !

Je continue mon entrée dans la ville de Logroño en franchissant le pont de pierre sur l’Ebre. La rue pavée  Vieja me conduit à  l’église de Santiago el Real, où est dite en ce moment une messe à laquelle j’assiste un court instant. La place est pavée  d’une mosaïque géante figurant  un jeu de l’oie carré. Il se peut que les obstacles dessinés  soient  inspirés par des étapes du chemin.

Je profite de passer devant une cabine pour appeler chez Muriel. J’ai Jessica au téléphone, comme d’habitude elle est charmante, et me dit que son plâtre a été changé car sa cassure n’est pas complètement consolidée, et que Maman est allée conduire Sullivan chez un copain.

Je quitte ces rues pittoresques pour traverser un parc immense : quatre-vingt-sept hectares de plantations autour d’un lac de trente-deux hectares, aménagé il y a un siècle. Nous sommes dimanche matin et de nombreux citadins profitent du temps clément pour musarder en famille ou faire du sport  dans ce lieu idyllique !

Je marche un moment auprès de Pascal, pèlerin solitaire aussi, qui me raconte qu’il est parti de chez lui, de Nantes. Il voulait réaliser ce pèlerinage avant d’avoir cinquante ans et surtout pour prouver à tous qu’il n’est pas un travailleur handicapé même s’il en a le statut. Je crois comprendre qu’il a travaillé en C.A.T (centre d’aide par le travail) mais il est actuellement travailleur indépendant. Il fait les jardins chez les particuliers et est rémunéré par les «chèques-emploi-services», il touche aussi encore un peu de droits au chômage. Son épouse est aide-soignante à domicile dans l’association ADMR locale  et ils ont deux filles, Claire et Marie, qui ont treize et dix-sept ans. Il ne sait pas encore comment il rentrera de Saint Jacques, peut-être en stop. Il  veut faire un voyage économique pour ne pas pénaliser sa famille, il regarde donc le coût des hébergements et il préfère dormir dehors si c’est trop cher ! Il reconnaît que ce n’est pas la bonne période pour prendre des congés dans sa profession, mais il devait le faire ! Comme il marche d’un bon pas je le laisse aller devant en lui souhaitant «bonne route».

Je continue seule,  et à treize heures je décide de rester à Navarette, ville des potiers, mais aujourd’hui, dimanche, tout est fermé, tant pis pour moi ! Le gîte ouvre à quinze heures et il y a déjà quelques personnes à la porte. Je casse la croûte dans un bar pour patienter, je choisis une salade du pèlerin et une glace, c’est suffisant  et frais ! L’accueil au gîte est très sympa, c’est propre et fonctionnel, on peut cuisiner et faire sa lessive. Jean-Marie arrive, il a laissé Didier à la gare de Logroño, ce matin. Pour lui, le périple s’arrête là cette année ! Je fais une visite du bourg, qui me semble abandonné dans sa partie ancienne où des routes passent sous des tunnels habités. Architecture particulière ! Je m’installe sur un banc dans un parc pour écrire un peu et rêver près d’une fontaine.

De retour à l’auberge je téléphone aux enfants. Lucie doit confirmer son inscription sur la liste d’attente pour l’école d’aide-soignante de Rennes .Je me prépare une soupe et je me couche de bonne heure.

 

 

Jour 17. Lundi 15 mai.  Navarette - Azorfa.  23.4 kms.  

 

J’ai passé une très bonne nuit et dès cinq heures trente les premiers se lèvent. Je traîne dans mon lit jusqu’à six heures. Je prépare mon petit déjeuner que j’avale en prenant mon temps. À sept heures je démarre. Je commence par photographier ces routes-ponts, quelques portes, des maisons, la rue, des enseignes, un chantier et la fabrique de poteries près de laquelle je passe, mais il est un peu tôt pour la visiter ! Je remarque également, à la sortie de la ville, le portail roman du cimetière. Il provient des ruines de l’ancien hôpital de Saint-Jean-d’Acre. Il a été transporté et reconstruit par les mains expertes  et pieuses d’un simple maçon. Un homme qui fait sa promenade matinale me souhaite bonne route et s’étonne que je sois seule !

J’emprunte l’itinéraire qui évite la nationale, plus tranquille bien que goudronné sur plusieurs tronçons. Il sinue entre vignes, champs et amandiers. Avant d’arriver à Najera, je remarque une femme qui va au devant. Elle marche péniblement, n’a pas de sac et  porte des chaussettes vertes ! Est-ce Rosane, la brésilienne dont m’a parlé Jean-Marie ? Arrivée à sa hauteur je l’interpelle, elle est toute étonnée que je connaisse son prénom car c’est la première fois qu’elle me voit ! De plus j’ai quelque chose pour elle…c’est cela aussi le chemin ! Nous nous tenons compagnie environ deux heures, jusqu’à l’auberge où elle doit trouver son sac, qu’une personne s’est proposée d’amener là pour la soulager. Nous croisons cet homme dans la rue et il nous invite à partager un café con léché dans un bar près du centre d’accueil. Rosane m’a beaucoup parlé d’elle, de ses deux enfants. Son fils est biologiste et travaille dans la jungle à quatre milles kilomètres de chez elle. Sa fille est actrice de théâtre et fait des chocolats de Pâques pour gagner sa vie ! Son mari a été tué dans un accident de la circulation alors que ses enfants étaient jeunes. Elle a vécu une année à Toulouse, une autre en Suisse dans une caravane avec une troupe de cirque ambulant ! Elle parle plusieurs langues  et vit en écrivant des contes et des livres pour enfants : elle est conteuse professionnelle. Elle est venue en Europe pour trois mois, en Espagne, sur le chemin jacquaire, puis en Italie chez une amie qui tient un restaurant et enfin en France où elle a une amie à Toulouse. Elle avait aussi une amie à Rennes où elle s’est rendue plusieurs fois, mais celle-ci ne vit plus en Bretagne. A part cela elle vit au Brésil près de Londrina, dans la ferme familiale avec sa mère, son frère et sa famille. Elle avait formulé trois vœux pour cette année : aller au défilé à Rio, réparer une petite maison pour elle, et faire le Camino ! Tous ses vœux se sont réalisés ! Mais elle ne pensait pas se trouver seule sur le chemin, elle s’était préparée avec sa sœur et au dernier moment celle-ci lui a avoué que son mari ne voulait pas la laisser partir ! Alors elle a  décidé de partir seule. Elle me parle beaucoup de sa solitude qui devient pesante avec les années, elle se sent différente des autres et elle aimerait appartenir à un groupe. Elle peine beaucoup sur le chemin parce qu’elle ne s’est pas assez entraînée et qu’elle a acheté ses chaussures au dernier moment, quand elle est allé prendre l’avion à Sao Polo, à six cent kilomètres de chez elle ! Elle a des ampoules aux pieds et parfois elle se sent découragée. Aujourd’hui elle reste à Najera pour se reposer et soigner ses pieds.

Après lui avoir remis le message de Jean-Marie, je continue seule dans les pinèdes et les vignes. Très beaux paysages. Le gîte d’Azorfa est neuf, propre et très fonctionnel. Les chambres sont des box de deux lits, on peut cuisiner. C’est une construction municipale, ont-ils des subventions pour ce genre d’établissements ? Après mon installation, je décide d’aller faire un tour du village. Une pancarte indique un jardin botanique. Voilà  un endroit où je devrais passer un agréable moment. Sur le chemin je rencontre un pèlerin autrichien qui  a aussi envie de découvrir ce lieu. Mais nous nous cognons à la porte, le site sera visitable de dix-sept à dix-neuf heures ! Il n’est que quinze heures, il faut donc je me trouve une autre occupation. Je retourne au village où je remarque une femme «genre pèlerine» qui se repose sur un banc au soleil. J’engage la conversation et nous passons un moment à nous raconter nos parcours, pas si différents que cela ! Elle est infirmière de nuit dans un hôpital psychiatrique, en Suisse, et sera à la retraite dans un an ! Elle vit seule et a dû travailler pour subvenir à ses besoins alors que son ex-mari  entretenait depuis longtemps une autre femme ! Elle pratique le vélo et a déjà fait plusieurs étapes du Camino dont des portions de la voie du Nord. Elle voudrait boucler la boucle dès qu’elle aura cessé son activité professionnelle. Elle aime venir dans ce village se ressourcer dès qu’elle le peut. Elle s’est acheté une voiture dans laquelle elle peut mettre facilement son vélo. Nous bavardons  pendant deux heures puis je la quitte pour visiter l’église à tour carrée où est perché un nid de cigognes. Deux fillettes qui font du découpage sous le porche me font comprendre que je ne pourrai pas y entrer. C’est fermé ! Elles sont contentes d’échanger quelques mots en français. De retour à l’auberge je prépare mon repas. Les pèlerins sont nombreux : le gîte affiche complet. Il y a une ambiance très festive, beaucoup de gens semblent se connaître. Dès mon repas terminé je monte dans ma petite chambre, où une autre pèlerine est installée. Je fais un peu de rangement dans mon sac et j’essaie de dormir, mais ma voisine souhaite garder la fenêtre ouverte. Or il y a un de ces brouhahas dans la cour ! Des allemands discutent très tard de l’autre côté de la cloison. Je ne sais pas à quelle heure je réussis à m’endormir, mais quand  cinq heures sonnent au clocher, je suis réveillée.

 

 

Jour 18. Mardi 16 mai. Azorfa – Redecilla Del Camino. 26 kms.

 

J’attends six heures pour me lever, ma voisine fait du rangement dans ses affaires. Nous nous présentons brièvement, en anglais, je crois comprendre qu’elle vit en Centre- Afrique!

Je me prépare un bon petit-déjeuner : chocolat, pain-confiture et je démarre peu avant sept heures. La météo est idéale pour la marche, malgré la brume qui diminue un peu la visibilité. Un kilomètre après Azorfa, se dresse, parmi les vignes, un fût  de colonne. C’est le Rollo de Azorfa (rouleau), qui serait un symbole de justice. Rappel dissuasif, ou de l’existence des piloris, ou d’une épée fichée en terre. Je photographie cette colonne qui me rappelle les calvaires bretons plantés  le long des routes .Le pèlerin suivant avec lequel j’ai un peu discuté avant, sait d’où je viens et il m’affirme que l’on ne rencontre pas ce genre de monument en Bretagne. Je lui précise tout de même que près de chez moi  se trouvent des colonnes de justice exposées  sur leur domaine d’origine ! Il n’en n’avait jamais entendu parler et il reconnaît qu’il aimerait faire le «Tro Breiz» car il ne connaît pas beaucoup son pays natal, même s’il possède une maison à Audierne, où il passe une partie de sa vie quand il n’est pas sur les plateaux de tournage ! Cet acteur a joué dans un film dont une partie a été tournée à l’île Vierge, il avait le rôle d’un vieux gardien de phare. Il a aussi joué dans «des croix sur la mer», un film tiré du livre de Jean-François Coatmeur et dont l’histoire se passe près de chez lui. Tout en marchant  il me parle un peu de lui, de sa solitude, de la perte de ses parents, de son dernier échec sentimental et de son manque d’enfant ! Encore un autre qui pense qu’on n’est pas fait pour vivre seul,  mais que ce n’est pas si simple de trouver le compagnon ou la compagne idéale !

Le chemin quitte les vignes pour entrer dans un océan de verdure. Des champs de blé encore verts à perte de vue ! Et quand je vois des montagnes au loin, il me semble que les sommets sont enneigés. La route est rectiligne et parfois elle croise la nationale !

A Santo Domingo de la  Calzada, où j’arrive à dix heures, je retrouve Rosane qui a du aller chez un médecin car ses ampoules aux pieds étaient sanguinolentes ! Il lui a prescrit dix jours sans marcher ! Elle rage mais reconnaît qu’elle ne s’est pas assez entraînée et qu’elle a fait l’erreur de mettre des chaussures neuves ! Comme elle souffre aussi du genou, elle l’a enveloppé dans une bande de contention qui lui a été donnée par une pèlerine ! Elle ne sait plus que faire. Arrêter ici son Camino et rejoindre son amie en Italie où elle doit aider dans le restaurant ? Pour le moment nous cherchons dans la cathédrale, la cage où sont enfermés deux volatiles : un coq et une poule ! Suite à une légende qui raconte qu’un pèlerin a été pendu injustement, les habitants perpétuent une tradition qui consiste à exposer en permanence dans la cathédrale  un couple vivant de volaille!

Je laisse Rosane derrière moi et je reprends la route en commençant par franchir le pont aux multiples arches sur le rio Oja. Je fais une pause glace-limonade à Grañon, où je trouve l’hospitaliero rencontré à Arres, quand il n’y avait plus de place pour la nuit. La porte de l’église est ouverte. J’entre, des femmes sont occupées à fleurir une gisante habillée.

J’arrive sous le soleil à Redecilla del Camino, premier village de la province de Burgos en Castille. Je m’installe dans l’auberge au cœur du village, elle fait partie du bar, il n’y a pas de cuisine mais on peut nous faire à manger ! Une seule des douches fonctionne, il faudra faire avec ! Je fais une courte sieste et je demande à manger. Je choisis une salade et des pâtes, mais je n’ai jamais eu l’assiette de nouilles ? Je n’ai pas su me faire comprendre ! C’est cela le barrage de la langue !

Pour occuper mon temps je vais à l’église. On y célèbre justement une messe, à dix sept heures, cela ressemble aux messes de chez nous, je ne suis donc pas trop perdue ! Après la cérémonie, les habitants sont fiers de nous montrer leur trésor : un magnifique bénitier  en pierre du XIIème siècle où est  sculptée l’image de la Jérusalem céleste.

On dit que la vierge posée sur le portail de l’église regarde passer les pèlerins ! Ce soir je suis seule française du groupe .Je grignote un morceau avant de me coucher à vingt heures. Je dors très bien, avec les boules-Quiès…

 

 

Jour 19. Mercredi 17 Mai. Redecilla – Villafranca Montes de Oca.  24.5 kms.

 

Drôle de réveil. Alors que certains sont déjà debout, un allemand se permet d’allumer la lumière, un espagnol furieux se lève, éteint et se recouche en râlant ! A six heures je me lève, je me prépare un petit déjeuner froid, bien que le couple qui me tient compagnie m’ait propose d’utiliser leur «bite chauffante» nom plus connu du thermoplongeur. Cela consiste en une résistance électrique soit cylindrique, soit en forme de serpentin, qui se branche sur le secteur et que l’on trempe dans une tasse de liquide. Ustensile connu chez les bidasses ! Nous en avons une à la maison  mais je ne pensais pas avoir besoin de cet engin, pourtant il n’aurait pas pris beaucoup de place, ni fait de poids. Lors du « Tro Breiz d’hiver», en avril 1998, j’avais pensé à glisser dans mon sac une petite bouilloire électrique qui nous avait bien rendu service. Pour ce périple j’ai choisi le dépouillement alors il faut que je m’assume !

Il est sept heures quand je démarre. Le jour se lève, la lune est toujours bien visible, je la prends en photo. Il fait très bon pour marcher, des pistes sont emménagées le long de la nationale et des champs de blé. Je remarque que les constructions anciennes sont en pisé. Lors de la traversée d’un village j’entends des cochons, à l’intérieur d’un bâtiment dont l’étage semble pourtant être la maison d’habitation ! Beaucoup d’édifices sont en ruine, le pays ne me semble pas très habité.

En entrant dans Belorado, je tamponne mon « crédancial»,  au refuge installé dans l’ancien théâtre paroissial qui jouxte l’Ermita de Santa Maria de Belen avec son clocher-mur à trois pointes. Au cœur du bourg j’admire la plaza Mayor à arcades, ombragée et fleurie, et je prends le temps de déguster un cola-cao avec une brioche. Le bar spacieux  est décoré par toutes sortes de pendules. Il y en a partout, impressionnant ! Je fais quelques courses et je repars. Le chemin traverse le parc d’une maison de retraite où se promènent des personnes âgées chaussées de pantoufles. Certains répondent à mon bonjour par un buen camino. Une pèlerine ne les surprend pas dans ce décor. Un peu plus loin je salue un vieil homme qui veut faire un brin de causette. Il me demande d’où je viens, jusqu’où je vais aujourd’hui et si j’aime son pays. Il m’encourage d’une tape dans le dos en me souhaitant  une bonne route. Ce geste me touche et me redonne de l’élan.

Il est treize heures quand je passe au lieu dit San Felices. Au milieu des champs de blé se trouvent les ruines de l’ancien monastère San Félix de Orca. Il n’en reste que les vestiges de l’abside et un arc mozarabe outrepassé.

Peu après, j’arrive au gîte  nouvellement aménagé dans une ancienne école. Il y a tout ce qu’il faut, même un tabouret et un tapis de sol dans la douche, le luxe ! Je peux cuisiner à mon aise, je me prépare une assiette de pâtes avec du thon et du gruyère, un régal ! Après une sieste d’une heure  je pars à la découverte de ce village divisé par la nationale où circulent d’énormes camions. Il faut être très prudent. Au bar je demande où se trouve l’alimentation, et surprise, la maîtresse de maison me désigne un placard qu’elle ouvre à la demande. C’est là que chacun s’approvisionne selon ses besoins. De retour à l’hébergement je me prépare un thé que je bois en compagnie d’une flamande qui fait le chemin en vélo depuis chez elle. En France elle campait, mais ici elle préfère s’arrêter dans les auberges. Elle trouve la route difficile à cause du trafic très dense, et elle est déçue de trouver les églises fermées. Elle voulait allier épreuve sportive et temps de réflexion ! Elle parcourt environ quatre-vingt kilomètres par jour. Aujourd’hui elle a rencontré des cyclistes  français qui font jusqu’à deux cent kilomètres dans la journée !

Ce soir je pense être à nouveau la seule francophone, à part une canadienne qui a des origines irlandaises, mais elle n’est allée qu’une seule fois en Irlande, et c’est très loin.

 Pour la fin de la journée, le gîte est complet. Il faut même ouvrir une pièce supplémentaire où des matelas seront posés à même le sol. Je me couche à vingt heures, après avoir avalé le reste des pâtes préparées à midi.

 

 

Jour 20. Jeudi 18 Mai.  Villafranca Montes de Orca  -  Atapuerca.  19 kms.

 

J’ai bien dormi. Mais je suis un peu nostalgique : cela fait trois semaines que j’ai quitté ma maison et tous les miens.

J’aurais souhaité faire une étape à San Juan De Ortega. J’ai beaucoup entendu parler de cet accueil au monastère, où les moines chantent très bien et offrent la soupe à l’ail après la messe du soir. Mais il est dix heures trente, l’albergué n’ouvre qu’à treize heures, on ne peut pas y cuisiner et je n’arrive pas à savoir si le bar sert des repas. En plus il y a des travaux, une bétonnière tourne près du point-phone, j’ai des difficultés à communiquer avec mon correspondant. Je continue donc jusqu’à Atapuerca où j’ai le choix ente deux auberges : l’une se compose de mini chalets, style petits mobil homes et l’autre est plus rustique. Je choisis l’ancienne grange aménagée en dortoir où je fais une sieste après avoir pique-niqué et pris une douche. Je découvre le village par une météo fort agréable, un petit vent frais évite au soleil de trop me chauffer. J’apprécie le calme de cette bourgade  riche d’un passé préhistorique avant de retourner à l’auberge  pour le repas du soir. Je prends le temps d’appeler Marie Jo à Plouvien, dont c’est l’anniversaire aujourd’hui. Mais je suis accueillie par le répondeur, dommage j’aurais aimé entendre son rire si caractéristique, ce sera pour une autre fois ! Le décor de la salle à manger est  remarquable : une vieille porte de bois  se dresse au milieu de la pièce et fait office de séparation entre le bar et le restaurant. Une clef énorme, à sa place dans la serrure,  agrémente le décor rustique. Nous sommes une quinzaine de convives, le repas est bon et vite servi comme d’habitude. Est-ce une façon de faire avec les pèlerins ?

Avant de me coucher je profite de la présence d’un téléphone et du calme pour parler avec Michel qui vient de partager le repas avec mes parents. Tout va bien, ils semblent plus rassurés à mon sujet. Aujourd’hui il s’est chargé des formalités administratives  en remplissant la déclaration de revenus ! Son bras le fait moins souffrir, il doit reprendre le travail mardi. Ses trois semaines à la maison lui ont donné un avant-goût de la retraite qu’il attend mais ce ne sera sans doute pas encore pour cette année ! Ma sœur Marie Louise est passé lui rendre visite, c’est très gentil à elle de s’inquiéter d’un homme que l’épouse laisse seul six semaines. Allez, il ne nous reste plus que quelques nuits (et jours) a passer loin de l’autre…Bonne nuit Michel, moi je dors dans la grange.

 

 

Jour 21. Vendredi 19 Mai. Atapuerca – Burgos.   22.6 kms.

 

Je me lève la seconde, discrètement je me chauffe un café et à sept heures je quitte « la  hutte ». Je traverse le village pour emprunter un chemin de pierres qui monte jusqu’à une grande croix sur le sommet large et arrondi de Matagrande. A cette  altitude de mille cinquante mètres, la vue est imprenable sur toute la région. Puis le chemin descend en continuant de longer les barbelés de la zone militaire. Un parterre d’asphodèles agrémente le décor aride .Le soleil commence à pointer, je m’aperçois que j’ai oublié mes lunettes de protection près de mon lit, que faire ? Je n’ai pas le courage de revenir sur mes pas et pourtant c’était une bonne paire de lunettes, choisie  et testée chez mon opticienne préférée à Lambé ! Je vais les regretter, mais bon, comme je dors ce soir dans une grande ville, je devrais pouvoir trouver une autre paire. J’aurais pu téléphoner à la propriétaire du gîte pour savoir si elle pouvait me les expédier, mais les retrouvera-t-elle ? Elles ont dû faire le bonheur de quelqu’un d’autre, je l’espère au moins.

 Je traverse  trois villages avant d’entamer l’entrée dans la ville de Burgos. Je trouve difficile de marcher dans les faubourgs et les zones industrielles, cela n’a rien d’agréable et toute cette circulation me pèse. Après le pont en pierre sur un canal, gardé par quatre lions, puis la porte San Juan, j’entre dans la vieille ville par  le chemin des pèlerins constamment pavé. Beau travail qui nous aide à nous retrouver dans le dédale des rues. Et à midi, quand j’aperçois les nombreuses flèches de cette magnifique cathédrale, le courage me revient. Je flâne sur le parvis et ne sais où donner de la tête au milieu de cette floraison de pierres, de tours, de portails, de sculptures.

Je visiterais bien l’intérieur, c’est un musée mais l’entrée est payante, ça me surprend de devoir payer pour entrer dans un lieu public ! Je fais donc les boutiques de l’esplanade et des places alentours à la recherche de cartes postales. On peut acheter toutes sortes de souvenirs gadgets mais le choix de cartes est restreint, je m’en contenterai. Je remarque une particularité architecturale : certaines maisons ont un salon de bois et de verre accroché en appendice à la façade, sans doute pour mieux voir la foule en la surplombant.

Maintenant il faut rejoindre le refuge. Je passe sous un porche, descends des escaliers, franchis des ponts pour arriver dans le grand parc du Parral au milieu duquel se trouvent les logements en bois des pèlerins. L’accueil est chaleureux, l’hospitalier parle français et  il me propose d’aller manger au restaurant universitaire tout proche. Je partage ma table avec une jeune brésilienne qui étudie  ici, le service est rapide et la clientèle variée : étudiants, pèlerins, ouvriers, enseignants…De retour au logement je finis mon installation et je bavarde avec un cycliste de Grenoble. Il espère atteindre Saint Jacques dans trois jours. Aujourd’hui, il préfère se reposer car il souffre de tendinite.  J’utilise la douche, la porte ne se verrouille pas, l’eau est froide et l’évacuation est ralentie. Mais peu importe j’en sors propre et prête pour retourner en ville chercher des lunettes. Une sieste  m’est profitable, il y a déjà beaucoup de pèlerins. J’occupe un lit du haut ce que je trouve moins pratique. Heureusement que je suis encore souple ! L’espace est restreint ; il m’est difficile de caser mon sac et pourtant il faut que je le prépare tout au mieux ce soir pour ne pas faire de bruit demain matin. Je commence à m’organiser en « pèlerine», c’est à dire éviter les bruits inutiles comme la manipulation de sacs en plastique. L’idéal est de sortir discrètement du dortoir et d’aller s’habiller et ranger ses affaires ailleurs, où personne ne dort, car tout le monde n’a pas forcément eu son compte de sommeil.

En ville je suis surprise de voir autant de nids de cigognes. J’en compte cinq sur un même clocher ! Je n’ai pas de choix pour les lunettes, j’ai fait  des magasins et deux pharmacies et on ne m ‘a pas présenté plus de cinq paires. Dans le parc, les pèlerins sont de plus en plus nombreux, l’accueillant donne priorité aux marcheurs, comme il est stipulé dans le code de bonne conduite. Certains ne sont pas vraiment d’accord, des exceptions sont faites. Ceux qui ont leur matériel peuvent camper et profiter des services. Christian, un des hospitaliers, me donne des nouvelles des jeunes. Christophe va lentement, il est à environ une journée derrière. Il n’est plus accompagné de Toni et de Francesca  qui souffre énormément du pied. Je me couche à vingt heures après une collation frugale mais suffisante.

 

 

Jour 22. Samedi 20 Mai. Burgos – Hontanas. 29.9 kms.

 

Après une bonne nuit, je me lève à six heures  et je prends un café au distributeur automatique. J’en offre un au cycliste  grenoblois qui n’a pas de monnaie pour la machine ! Il aimerait pouvoir faire le Camino à pied avec son épouse l’année prochaine, mais elle soigne son père malade depuis quatre ans.

Je prends des photos du site et je démarre doucement à cause d’une douleur à la jambe droite. Je m’interroge et c’est vrai : hier j’ai buté dans une bordure de trottoir et c’est la nuit que j’ai commencé à sentir le mal. Je pense qu’une fois que tout sera chauffé, cela ira mieux !

La sortie de Burgos ne me pose pas de problème, je suis le balisage jaune sur des chemins de labour dans la plaine de l’Arlanzon. Je traverse des villages endormis  et je reste donc avec mon envie de « cola cao – brioche ». À Rabe de las Calzadas, je mange une pomme. Il y a du vent : j’enfile mes deux vestes et je me protège avec une écharpe. C’est l’entrée de la meseta sèche et rocailleuse, une des portions reconnue comme une des plus marquantes du chemin. À Hornillos, je fais une pause  « figues-limonade » et je continue sur ce chemin du silence, droit et sans fioriture, monotone mais jamais ennuyeux.

San Bol se niche dans un vallon au milieu de peupliers. J’ai lu que l’on peut y être hébergé  très sommairement. Voici la description  du refuge  dans un guide de 1998 : «  petit refuge rustique dans un vallon perdu. À l’orée d’une peupleraie il dispose de deux pièces : l’une ronde "pièce-cheminée ", l’autre rectangulaire et garnie de paille. Peut contenir vingt personnes environ. Eau à la fontaine dehors. » J’ai entendu que la paille a été remplacée par des hamacs, que la cuisine se fait dans la cheminée et que l’accueil est très sympa. Je suis très tentée d’essayer, même s’il faut se laver à l’eau froide et qu’il n’y a pas d’électricité. Mais je n’ai aucune provision et j’ai envie de pouvoir téléphoner à la maison ce soir.

 Je ferais bien un détour pour aller voir cet endroit remarquable et certainement très calme mais j’ai trop hâte de me poser, ma jambe me fait souffrir. Le prochain village n’est plus qu’à trois kilomètres. Et alors que je galère dans une descente bien caillouteuse voilà que j’aperçois comme une oasis nichée dans un vallon : la bourgade de Hontanas. J’ai le choix entre trois types d’hébergement, je choisis le plus simple, le refuge municipal aménagé dans un très vieux bâtiment, dont  une dalle vitrée au sol du salon laisse voir un vieux puits. Je suis installée dans un lit très en hauteur, j’espère ne pas tomber. Après la douche et la lessive je vais à la recherche d’un repas, comme j’ai très hâte de manger et qu’il est quatorze heures, j’opte pour la formule « toute prête »  du restaurant. Bizarrement il n’y a que moi à table. Suis-je avant ou après les autres ? Décidément je ne comprends pas grand chose aux horaires des ouvriers, ici ! Le menu est simple et copieux. Une salade, des macaronis, un verre de vin et une glace. Arrivée au dessert je ne me sens pas bien du tout, j’ai peur de m’effondrer, je vais patienter un peu dans les toilettes .Quand cela va un peu mieux je reviens finir la glace fondue et régler ma note. Au regard de la serveuse je crois que celle-ci a pensé que j’avais quitté discrètement le restaurant ! Est-ce le verre de vin, la fatigue, la faim ? Je ne sais pas mais je décide d’aller faire une sieste. Et qui je rencontre en sortant ? Rosane ! Nous passons le reste de la journée à bavarder.

 Rosane va doucement, elle a fait une étape en car et aujourd’hui elle arrive de Rabe, où le gîte n’était pas top ! Elle m’apprend que Jean-Marie a pris le train pour Lisbonne et qu’il fera le chemin en passant par Fatima, rendez-vous donc à Santiago ! Elle a l’intention de revenir l’année prochaine, et à Burgos  elle s’est  inscrite comme hospitalière pour le mois d’avril 2007 ! Elle adore parler dans différentes langues et rencontrer des gens, ce rôle lui ira très bien, mais avant il faut qu’elle finisse son parcours cette année, c’est une des conditions pour faire partie des" hospitalieros". L’accueillant français à Burgos était médecin, il lui a soigné ses ampoules aux pieds, mais ce n’est pas guéri pour autant ! Dans la soirée, après une promenade dans le village et l’achat de denrées, nous partagerons un petit repas dans la cuisine de l’auberge où un autre groupe se prépare aussi à manger. Puis Rosane rejoint son hôtel, je téléphone à Michel et chez Muriel : tout va bien. Je me hisse sur ma couche mais la nuit n’est pas bonne : le lit n’est pas confortable, les moindres déplacements des uns et des autres s’entendent et les cloches sonnent toutes les demi-heures !

 

 

Jour 23. Dimanche 21 mai.   Hontanas- Boadilla del Camino.  29kms.

 

Comme d’habitude je démarre vers sept heures, seule. Je ne vois pas Rosane sur la place, comme convenu. Le vent est toujours présent mais moins froid qu’hier, les chemins sont beaux .J’observe une biche qui gambade par dessus le  blé vert, elle traverse la route et continue de s’éloigner dans sa course élégante, c’est merveilleux dans ce calme matinal, j’en suis émue jusqu’aux larmes.

Je passe sous le magnifique Arc de Saint Antoine : vestige jacobite du Convento San Anton. Jadis, le chemin passait sous le porche d’où les moines distribuaient des repas aux pèlerins .Le couvent est en ruine, mais une arche impressionnante aux sculptures martelées enjambe toute la route. Il me  semble que des pèlerins ont passé la nuit  dans un coin aménagé en refuge. Avant huit heures trente, au bout de la route rectiligne et sans détour, j’aperçois au loin, dressé sur la butte, le château fort de Castrojeriz. Entrée dans la ville, je remarque plusieurs églises, mais toutes sont fermées. Impossible  donc de visiter ! Je déguste un chocolat chaud avec une part de gâteau et j’effectue quelques menus achats. Je reprends le camino en franchissant un pont sur le río Odrilla. Je photographie les anciennes arches qui  soutiennent la chaussée sur la rive : ce sont les arcs du pont romain primitif, largement ensablés. La rivière a depuis changé de lit. Puis j’attaque, pendant au moins trente minutes, une montée remarquable qui décourage même des cyclistes, mais le spectacle, de là haut, est sans pareil.


Le plateau sauvage de Mostelares s’étend à perte de vue et là je m’aperçois que la mer me manque. J’ai beau la chercher à l’horizon, rien, elle est bien trop loin ! J’entame la longue descente par un chemin rocailleux, difficile et toujours aussi droit.


Je décide de pique-niquer  à la «fontaine du pou», ou Fuente del Piojo en espagnol, l’aire de repos semble m’attendre !

Pour redémarrer je dois passer un pont roman si étroit que l’on a installé un feu tricolore à chaque extrémité. Une éolienne et un panneau photovoltaïque fournissent l’énergie pour actionner ce signal. Peu avant je remarque un superbe petit refuge qui a été installé dans les restes de l’hôpital de Saint Nicolas. L’association italienne des Amis de Saint Jacques a œuvré à la reconstruction de cet accueil.

Le pont d’Itero marque la limite entre les provinces de Burgos et de Palencia.

A Itero de la Vega, je trouve Rosane à la terrasse d’un bar ! Elle m’explique pourquoi elle est arrivée avant moi. Ce matin ne m’ayant pas trouvée (nous nous sommes manquées de peu), elle a démarré seule, sur les parties bitumées elle a marché avec des sandales et dans les chemins de pierres elle a enfilé ses chaussures qui la font énormément souffrir car elle a de nouvelles ampoules ! Pour les trois derniers kilomètres  elle a accepté l’aide d’un chauffeur de taxi, qui après lui avoir fait des avances sans ambigüité, l’a déposée ici. Nous en rions et heureusement qu’elle a de la répartie dans plusieurs langues ! Je l’aide à refaire ses pansements et nous repartons pour une heure trente de marche face à un vent terrible qui gêne la discussion ! A Bodailla, alors que je pensais trouver un gîte rustique, nous sommes accueillies dans une auberge récemment aménagée dans un ancien entrepôt. C’est très chic avec restaurant, piscine, jardin fleuri, etc. Bien plus qu’il n’en faut pour notre confort, mais ce soir j’apprécie .Le repas est très convivial, la présence de Rosane se remarque dans le groupe, elle a une telle facilité à relier les gens entre eux : c’est une pro de la communication interhumaine ! Après l’écriture des cartes, je fais quelques prises de vue du village. Devant l’église gothique à tour carrée, au milieu de la place, se dresse une colonne très ornée, sur socle à gradins étroits, et surmontée d’un lanterneau : le «rollo gotico»,ou pilori du XV ème siècle. J’appréhende un peu la nuit car je me trouve un peu près de la porte, mais je dormirai bien.

 

 

 

 

 

Jour 24. Lundi 22 Mai.  Boadilla – Villalcazar de Sirga.  22.6 kms.

 

Nous prenons le petit déjeuner proposé au gîte et démarrons ensemble dès sept heures trente.  Après avoir croisé un grand aqueduc, nous longeons le canal de Castille, construit de 1753 à 1849, et qui permet à la fois d’irriguer  les terres, et de donner une force motrice aux fabriques et aux moulins. Cet aménagement a transformé le paysage et l’économie de la région.

À l’entrée de la ville, nous quittons le chemin de halage par une passerelle au-dessus d’un groupe spectaculaire d’écluses ovales, formant une série de cascades. Nous flânons dans cette jolie ville et participons au début d’une célébration, par des pèlerins allemands, dans l’église San Martin, véritable joyau roman ! Nous faisons quelques achats alimentaires et je réussis à joindre Olivier au téléphone.

Nous repartons difficilement, Rosane a très mal aux pieds mais elle pense qu’il faut souffrir un peu pour mériter son Paradis ! Nous pique-niquons à Villovievo. Le chemin file tout droit en longeant une petite route. Il y a beaucoup de vent, il fait presque froid. Nous décidons de rester à Villarcazar de Sirga, car il paraît que le gîte des religieuses de Carrion affiche complet ! Dommage, il est réputé pour être confortable et très accueillant ! Ici nous bénéficions d’un peu de calme. L’hébergement comprend onze lits et ils ne seront pas tous occupés. La cuisine avec son équipement spartiate nous suffit. La douche est à l’eau froide : brr, brr, cela stimule ! Nous faisons la connaissance de Gilles. Gilles est un pèlerin qui se remarque d’abord par son accoutrement. Il porte une robe de toile grossière à rayures avec une capuche, sur laquelle il enfile une cape marron. Son équipement se compose d’un petit sac à dos, d’un grand bâton, d’une paire  de godillots, d’une écharpe et  de quelques bijoux : une croix et une médaille suspendues à son cou, et une sorte de chapelet fixé au poignet. Il nous explique qu’il vit à Paris, dans le premier arrondissement, où il est hébergé. Il est parti de Vézelay depuis le 1er avril, il n’est pas pressé car il est sans emploi actuellement. Il s’est mis sur le chemin pour réfléchir  à son avenir. Il doit décider s’il entre dans une communauté de vie à caractère religieux. Il a trente quatre ans. Professionnellement il a déjà accompagné des personnes en sevrage de leur toxicomanie, et il souhaiterait continuer dans cette voie. Qu’est-il devenu ?

Nous visitons la très belle église des Templiers de San Maria la Blanca .Nous sommes accueillies par un guide qui nous fait remarquer sa grande rosace lumineuse, ses tombeaux, ses statues, ses peintures…Que des trésors !

Nous nous prenons en photo près d’un pèlerin, attablé pour l’éternité devant son bol, une tasse et un pichet. Aussi vrai que nature.

Je téléphone à Lucie qui m’apprend qu’elle a changé d’appartement. Elle s’installe à Brest, rue de Saint-Malo, avec Julien. Quelle surprise ! Bon, elle doit savoir ce qu’elle fait, et les conseils d’une mère à certains moments sont inutiles. Je suis donc mise devant le fait accompli.

Pour notre repas, nous préparons des spaghettis-gruyère-thon. Nous hésitons sur la quantité à cuire, Gilles dit ne pas avoir très faim. Nous faisons cuire tout le paquet de pâtes, il n’en restera rien. Gilles a très bien mangé, en -a-t-il  eu suffisamment ? Le repas terminé il se couche dans la même tenue et commence aussitôt à ronfler !

La nuit sera bonne pour tout le monde.

 

 

 

Jour 25. Mardi 23 Mai.  Villalcazar – Ledigos.  30 kms.

 

Je me réveille à six heures trente : quelle bonne nuit ! Rosane et Gilles dorment  toujours.  Les autres pèlerins sont déjà partis.

Je me prépare et bientôt les deux autres sont debout.

Avant de quitter le village je ressaye de téléphoner à la maison. Personne. Hier soir non plus : bizarre, Michel serait-il allé chez sa sœur passer quelques jours ?

Comme Gilles part en même temps que nous j’en  profite pour l’immortaliser dans ma « boîte noire ».

Pendant six kilomètres nous longeons la nationale, et c’est toujours tout droit.

A Carrion De Los Condes, nous souhaitons visiter le Couvent de Santa Clara où vivent des religieuses cloîtrées. Elles ouvrent un musée et une boutique où se vendent des confiseries de leur fabrication. Leur refuge est réputé pour son accueil, les petites baignoires et les draps de lin brodés. Mais nous ne verrons rien de cela car l’ouverture n’est qu’à onze heures ! Il est neuf heures, nous visitons la chapelle du monastère et repartons, déçues, à la recherche d’un café. Rosane trouve le point de départ du car pour León. Avant de se quitter, nous prenons notre cola-cao  et faisons une photo avec un cycliste  brésilien au pied  d’une statue de pèlerin.

J’entreprends les seize kilomètres de ligne droite à travers des cultures de céréales et quelques rares granges. Je ne vois pas une seule maison d’habitation.

Quel calme ! A midi je mange mon pain-banane.J’apprécie la présence des nuages, qui rend le soleil plus supportable. A Calzadilla, je fais une pause boisson dans un bar. Cela me permet aussi de soulager ma vessie. Ici la couleur dominante est une variété d’ocres : les maisons sont faites en adobe, briques de terre séchées au soleil, recouvertes d’un crépi de torchis fait de boue et de paille mêlées. Le chemin aussi est une piste de terre rouge.

Je marche seule,  silencieusement, repos, réflexions, je suis bien avec mes pensées. Je ne sens pas les sept kilomètres qui me conduisent à l’auberge  de Ledigos. Mais là il y a beaucoup de monde, je me demande d’où viennent tous ces pèlerins car j’ai vu très peu de monde depuis ce matin. Mystère ?

Cette auberge est aussi le seul commerce du village avec son bar et un peu de ravitaillement. Je trouve une place dans une des chambres, sur un lit en hauteur. Je fais mon petit train-train habituel : douche, lessive, sieste, promenade dans le petit bourg aux maisons rouges, et je me prépare un repas. Un four à pain, en terre rouge du pays occupe une partie de la cuisine.

Une équipe de télé réalise un reportage mais je n’ai pas compris le thème,  en plus du pèlerinage à Saint Jacques.

Un pèlerin traîne un énorme barda sur un chariot pour une cause humanitaire. Mon Dieu jusqu’où ira-t-il avec tout ça ?

Un couple charmant fait tremper ses quatre petits pieds dans une cuvette gonflable, qui est en fait une baignoire pour bébé qu’ils transportent avec eux ! Ce même monsieur portera demain matin le café au lit à son épouse comme il le fait tous les jours, même sur Le Camino ! Incroyable !

Du bar je téléphone à Michel : j’apprécie de pouvoir partager ainsi le vécu de ma journée.

Ma nuit n’est pas très bonne, je suis réveillée plusieurs fois.

 

 

Jour 26. Mercredi 24 Mai.  Ledigos – Bercianos del Real Camino.  27.7 kms

 

Ce matin je démarre à sept heures, il fait froid, je mets la cagoule et je protège mes mains pendant environ une heure. Heureusement,  le soleil commence à nous réchauffer et c’est une agréable promenade à travers de jolis villages très accueillants. A Moratinos, des infusions, du café soluble, du thé sont disposés sur une table protégée par un parasol, et un écriteau nous invite à nous servir. Je fais une pause à leur table mais je n’ose abuser de leur hospitalité. Je préfère sortir l’orange que j’ai dans mon sac.

Je remarque des maisons troglodytes équipées de  tout le confort : télé, électricité…

Des pigeonniers apparaissent çà et là dans la campagne.

Je fais une halte dans un bourg pour poster trois cartes  et boire un cola-cao .

J’arrive à onze heures à Sahagun après avoir passé par le parc de l’ermitage de la Virgen del Puente. Devant l’auberge, une file de pèlerins attend l’ouverture de la porte. Je continue, mais avant je dois faire des courses car demain est un jour férié !  Je ne trouve pas de crayon à bille à acheter, ni de timbres, et j’aimerai mettre les photos sur un CD, mais pour tout cela il faudra attendre d’être dans une ville plus importante. Je quitte Sahagun en franchissant un pont sur le Rio Cea après être passée près des ruines du couvent San Facundo. Mon sac est plus lourd, la nourriture pèse. Je crains sans doute d’avoir faim!

La piste longe la route sur quelques kilomètres, puis  je me retrouve au milieu d’un chantier routier où je pers mes repères. Je continue sur une chaussée indépendante bordée d’arbres, très régulièrement. Avant quatorze heures j’arrive dans un village où je pense faire étape, mais, à ma grande surprise, cet endroit ne porte pas le nom indiqué sur mon guide. J’ai du bifurquer à un carrefour sans m’en rendre compte. Cela n’est pas important, le chemin va obligatoirement à Saint Jacques ! Ici, à Bercianos del Real Camino, je suis chaleureusement accueillie par de toutes jeunes religieuses en tenue traditionnelle : une longue robe de toile grise, et sur la tête, un voile blanc. Elles tentent de m’expliquer en espagnol (il semblerait qu’aucune ne parle français) que je peux participer  à  la Cena, le repas du soir préparé et pris en commun, moyennant une participation en nature : des fruits, des pâtes, de la boisson, etc. Comme je viens d’acheter du pain, je le leur donne, un peu à regret car je l’ai à peine commencé, et il était bon ! Une quarantaine de lits sont rangés dans le grenier qui sert donc de dortoir. De l’unique douche pour les femmes ne coule que de l’eau froide, brrr… J’essaie de faire une sieste mais je n’arrive pas à me réchauffer, et mes voisins de lit commentent à voix hautes la maison et l’accueil. Ils n’ont pas l’intention de participer au repas des nones, ils vont chercher une possibilité de manger ailleurs dans le village .

Je sors dans le village et je cherche un endroit au soleil pour me réchauffer et manger un peu. J’ai deux yaourts dans mon sac, qui ne peuvent pas attendre. Et je ne sais pas ce que me réserve  la « Cena»…Avant de sortir j’ai lu le programme affiché :

-         18 heures : préparation du repas,

-         19 heures : prières,

-         20 heures : repas,

-         21 heures : bénédiction des pèlerins,

-         22 heures : adoration du coucher du soleil !

C’est la première fois que je trouve une telle organisation. J’ai hâte de voir ce qui m’attend.

Pour patienter je rentre dans le bar où des hommes qui me semblent âgés jouent aux dominos. Je m’installe pour écrire tout en mangeant une glace avec comme bruit de fond, la télé ! A une table voisine se trouvent deux pèlerins. À un moment  je remarque qu’un d’entre eux pâlit, il semble ailleurs, puis sa tête tombe sur sa poitrine. J’informe son  compère qui, assis du même côté que lui, n’a rien vu mais le trouvait bien silencieux. Nous le stimulons et le secouons, il revient à lui et se demande ce qui lui arrive. Il reconnaît être fatigué et je propose de le raccompagner à l’auberge, il se trouve que c’est mon voisin de lit ! Tout en marchant il m’avoue qu’il est très fatigué, car ne voulant pas faire le chemin seul il accompagne deux copains rencontrés sur la route. Mais ils ont un rythme plus soutenu, cela l’épuise car il ne veut pas les freiner. Il m’envie de pouvoir marcher seule !  Je lui conseille de prendre un peu de repos, mais dès le lendemain je ne le reverrai plus.

L’heure de la préparation du repas approchant, je vais à la recherche de l’alimentation, qui ouvre à dix sept heures. Le village est construit d’une façon circulaire  avec un dédale de ruelles dans lesquelles je me perds.  Des bâtiments de fermes  forment la couronne extérieure. Une église en ruine, fréquentée uniquement par des pigeons  est perchée sur une petite colline près de la maison des sœurs. L’épicière est très accoutumée à cette file de pèlerins qui vient chaque jour lui acheter quasiment la même chose ! Sa petite boutique est très bien achalandée, on y trouve un peu de tout pour dépanner le pèlerin, même du shampoing conditionné en litre ! J’ai l’impression que tous les pèlerins et les villageois se sont donné rendez-vous ici, il faut attendre son tour à la caisse. Surprenant pour un si petit village mais si isolé !

            Dans la cuisine de l’auberge c’est l’effervescence, on nous distribue des rôles, je suis chargée de la mise de la table. Je trouve difficilement quarante neuf assiettes, autant de fourchettes, et les couteaux seront à partager ! Le menu prévu est changé car les bouteilles de gaz sont vides ! Effectivement j’ai vu trois bouteilles à l’extérieur, qui semblent attendre depuis longtemps. Nous mangerons donc une salade froide. Celui qui a acheté les pâtes retourne échanger son achat. Le mélange des ingrédients se fait dans une cuvette en plastique et j’espère que tous ceux qui pèlent, coupent et malaxent, se sont lavé les mains ! Je crains que pèlerin ne rime pas toujours avec propreté. Pour ce soir j’essayerai de ne pas y penser.

Les religieuses sont modernes. J’essaie leur connexion internet, aidée d ‘André, un québécois fort sympa que j’aurai l’occasion de revoir. Je n’arrive pas à atteindre mes mails par Google, mais par la Poste cela fonctionne, en français. Je retrouve mon courrier des années 2003, 2004, oh la la, j’en ai vraiment pas besoin ici ! Je tente d’envoyer deux messages, sont-ils arrivés ?

Dehors, les petites sœurs laissent partir leur supérieure et sa mère très âgée dans une vieille Renault douze qu’il faudra pousser pour qu’elle démarre ! Elles ont passé une partie de l’après-midi à rire et chanter ensemble.

Pour l’office,  les religieuses et les pèlerins intéressés se retrouvent dans une petite pièce très sobre. Les sœurs sont assises à même le sol, elles chantent, lisent des textes et jouent de la guitare ou de la flûte. A un moment nous faisons passer une bougie allumée à toute l’assemblée. Puis nous nous donnons la main pour chanter le dernier cantique ! Cette célébration est très simple, fraternelle et émouvante. L’homme près de moi, discrètement, sèche une larme

C’est le moment du repas, nous nous serrons autour des tables et utilisons tout ce qui peut servir comme siège. Les assiettes sont remplies directement du récipient  et distribuées à chaque convive. Le mélange est bon, et bizarrement elles proposent aussi du « calamar con su tinta » réchauffé. C’est un plat typique ici, que l’on trouve aussi en conserve et qui se mange froid ou chaud. Les boissons sont variées et pour le dessert nous avons des  fruits. L’ambiance est chaleureuse et conviviale, les échanges sont nombreux ; on peut croire à un groupe d’amis qui se retrouve. Le mot partage prend à ce moment pour moi toute sa dimension et je pense que ceux qui ont préféré le restaurant ratent quelque chose d’important ! La jeune none près de moi vient du Pérou .Elle suit des cours de soins infirmiers. Ces religieuses font partie de l’ordre des Augustines, elles sont dix huit à être  basées au monastère de Palencia, pas très loin d’ici. Pendant leurs congés, elles se relaient à Bercianos, dans cette maison au confort vétuste, pour accueillir les pèlerins. La vaisselle est vite faite dans la foulée.

Puis nous sommes invités à retourner dans la petite chapelle pour recevoir la bénédiction du pèlerin .Après avoir récité une prière, nous sortons en file indienne tandis qu’une none nous bénit individuellement et nous remet une étoile de papier avec des encouragements, c’est un moment fort et unique. La soirée se continue par la contemplation du coucher du soleil ! Tout le monde se regroupe à l’extérieur, des voisins nous rejoignent et nous chantons dans toutes les langues. Certains tentent des pas de danse : c’est la récréation dans la joie et la bonne humeur !

La nuit est un peu difficile. Il y a beaucoup de bruit, les lits sont bruyants, les planchers craquent au moindre pas. J’ai les intestins dérangés et je ressens des frissons !

 

 

Jour 27. Jeudi 25 mai.   Bercianos -  Reliegos.  20kms.

 

Dès six heures, les lumières s’allument dans la chambre ! La toilette est vite faite car l’installation est vétuste : une douche froide et un lavabo dans le cabinet d’aisance.

Pour le petit déjeuner, un litre de café nous attend  ainsi que des tartines et de la confiture. Certains râlent car la quantité de café est insuffisante. Les religieuses sont invisibles, c’est trop tôt pour elles aussi !

C’est la première fois que je pars avant sept heures, mais la forme n’y est pas, je manque de sommeil et mes intestins gargouillent. Après avoir marché huit kilomètres environ je traverse un petit village mais je ne trouve pas de bar. Mon envie devenant pressante je recherche un petit coin isolé, et ce sera accroupie derrière le mur de l’église que je soulage enfin mes intestins !«Oh, pardon mon Dieu, mais quelle grâce ! ». J’essaie de cacher le tout sous un gros caillou et je repars plus à l’aise.

Dans la rue, j’assiste à une scène tragi-comique : un jeune pèlerin tchèque essaie de décrocher un oiseau suspendu par un fil à la gouttière d’une maison. Malgré l’aide de mon bâton et les encouragements de la propriétaire, le pauvre oiseau reste prisonnier. Le jeune homme tente d’expliquer à la femme qu’il lui faudrait une échelle, mais elle semble ne pas comprendre ! Je les quitte en leur souhaitant que la ficelle se casse d’elle-même assez rapidement.

Cette route est longue, elle n’en finit pas ! Le chemin royal français : le« Real Camino Francès» ! Des jeunes platanes ont été nouvellement installés le long de la piste et des employés sont en train de les arroser. Je suis lassée de cette route rectiligne et sans intérêt. J’ai hâte de m’arrêter. J’avais prévu de faire vingt cinq kilomètres aujourd’hui, mais toute cette monotonie me pèse. Je croise une famille de cigognes, j’aimerais les prendre en photo mais je n’ai pas le courage de sortir l’appareil, tant pis !

À Reliegos, je suis contente de trouver un gîte, aussi je décide de rester ici, même s’il n’est qu’onze heures trente ! Je suis la première et l’accueil ne se fait qu’à partir de douze heures trente. Je laisse mon sac et je prends le temps de casser la croûte à la terrasse du bar. Beaucoup de pèlerins y sont déjà attablés et certains repartent déjà avec l’objectif de dormir plus loin, à Mansilla de las Mullas. Mon frugal repas avalé (pain-vache qui rit avec une limonade), je retourne à l’hébergement, et au moment de régler ma nuitée je m’aperçois que j’ai oublié ma pochette ! Moment de panique vite passé car dès que je retourne sur la place, à la table où j’étais installée, des marcheurs me font comprendre qu’ils savent pourquoi je reviens. Eh oui, ma«banane» est toujours là où je l’ai accrochée, pour être plus à l’aise pour manger ! Ceci me sert d’avertissement pour comprendre que je dois peut-être me reposer aujourd’hui ! Je vais d’ailleurs commencer par faire une bonne sieste quand tout est encore calme.

L’auberge est confortable et spacieuse avec une grande cuisine très fonctionnelle, bref, le luxe, ce soir !

Arrive ma voisine de table  de hier soir qui me raconte qu’elle a croisé trois religieuses ce matin, qui faisaient leur jogging en robe longue !

Je téléphone ce soir chez ma sœur Yvonne car c’est l’anniversaire de son mari. J’ai des nouvelles de toute la famille, cela me réconforte.

Dans le paysage je remarque des constructions ressemblant à des maisons troglodytes d’où s’élèvent des cheminées. Il paraîtrait que se sont des caves alimentaires et non pas des chais, car il n’y a pas de vignes ici.

Pour le repas, ce soir, je me retrouve avec deux allemands qui cuisinent aussi, donc nous décidons de partager les spaghettis. J’ai remarqué depuis quelques jours que cette femme  se prépare un repas copieux et en garde une partie dans une boîte pour le lendemain ! Très bonne initiative.  Michel m’avait conseillé cette astuce et je regrette de ne pas l’avoir retenue. Cela m’aurait permis d’avoir un repas plus correct en milieu de journée sans être dépendante des éventuels commerces ou restaurants.

Je suis la première à me coucher à vingt et une heure, j’en avais besoin car je dors bien et toute la nuit.

 

 

Jour 28. Vendredi 26 mai.  Reliegos – León. 25 kms.

 

Très en forme ce matin, je pars à six heures quarante cinq sous un ciel magnifique. J’ai pris un petit déjeuner. Je fais part à mon compagnon du moment, Santiago, de la beauté de ce lever du soleil. Ce dernier m’explique que les petites lumières au loin sont l’éclairage de la prison de Mansilla, une des plus grandes d’Espagne où logent deux mille personnes !

À Mansilla de las Mulas je fais un retrait au distributeur bancaire, j’aurais pu y faire un autre petit déjeuner mais c’est trop tôt pour moi. Je me contente de photographier la sculpture moderne représentant un couple de jeunes pèlerins se reposant au pied d’un Christ en croix.


 Je continue jusqu’à Puente de Villarente  où, après environ quinze kilomètres, j’estime avoir mérité mon casse-croûte du matin ! Dès que je repars je suis rejointe  par Santiago, qui me tient compagnie jusqu’à León où se termine son chemin cette année. J’apprécie ses conseils pour entrer dans cette grande ville. Vers midi, il me laisse sur le chemin de l’auberge pour aller prendre un car. La matinée a passé très vite, je n’ai pas vu les kilomètres défiler. La route m’a semblée plus légère tandis que je bavardais avec ce pèlerin jovial et accueillant : merci Santiago pour ce moment.

L’auberge des religieuses est grande et très organisée. Un dortoir pour les filles, un pour les garçons et un pour les couples ! Il y a beaucoup de monde, c’est assez bruyant. L’accueillante m’indique mon lit .Comme chaque jour je prends une douche, je fais ma lessive et je dors un peu. Sur le chemin de la cathédrale, je cherche un resto. Difficile de faire un choix, les restaurants sont nombreux, et comment évaluer la qualité, par la carte ? Par le nombre de clients déjà installés ? Bref, un peu perdue, je pousse une porte au hasard. Je suis bien accueillie, le cadre est agréable. Il me faut attendre un peu mais c’est bon. J’ai choisi du calamar «con su tinta» (texto : avec son encre) accompagné de riz et une glace pour dessert. Le prix va avec le décor : treize euros ! Je fais un extra à León !

À la cathédrale, personnellement, je suis déçue de la luminosité  à l’intérieur. Avec ses cent vingt cinq fenêtres, ses cinquante-sept occuli et ses mille huit cents mètres carrés de vitraux, je m’attendais à plus de lumière! Mais cela ne lui enlève en rien son qualificatif de«merveille d’art gothique».

Je profite d’être en ville pour faire mettre mes photos sur un disque car je ne voudrais pas tout perdre en faisant une mauvaise manipulation. J’effectue aussi quelques petits achats .Je recherche un torchon  car cela manque souvent dans les cuisines des gîtes. Des timbres, des cartes, un crayon : tout cela ne se trouve pas dans les villages. Je me promène dans la ville mais je n’ai aucun plan. Avant de me perdre je préfère retourner au gîte des Bénédictines.

Sur mon chemin, je suis surprise d’entendre un homme parler en breton ! Je l’étonne en lui répondant dans cette même langue : la langue maternelle de mes parents. Il cherche le chemin pour rejoindre l’auberge. Comme moi il se perd dans toutes ces rues et placettes. Ensemble nous retrouvons le monastère. Il m’explique qu’il est tombé dans un piège : une dégustation de vins ! Ce qui justifie son état de fatigue de ce soir. Il vient du département des Côtes d’Armor et parcourt le chemin seul, en vélo.

Dans la cour, je retrouve Pascal de Nantes avec qui j’ai marché il y a douze jours à Logroño. Il marchait d’un bon pas, mais aujourd’hui, une tendinite  le ralentit. Il est déçu et espère pouvoir terminer après s’être suffisamment reposé. Est-il allé jusqu’au bout ? Je l’espère car il en voulait, quel courage !

Je participe à la messe du couvent. L’assemblée est composée de quelques pèlerins, quelques religieuses dont certaines très âgées et des bénédictines cloîtrées que nous ne verrons pas. Au moment de la communion, le prêtre quitte la chapelle pour continuer la distribution du pain bénit, ailleurs, sans doute à ces religieuses coupées de notre monde !

Décidant de téléphoner à Michel, à vingt heures, je dois retourner vers la cathédrale où j’ai remarqué des cabines. Alors que les rues étaient calmes cet après-midi, une certaine agitation commence à se ressentir. Tout le monde est dehors, des familles entières occupent les terrasses des restaurants, des bandes de jeunes s’amusent. La fête se prépare ! J’appréhende l’ambiance de la nuit. Effectivement, dans mon lit, les cris, les chants, la musique m’arrivent aux oreilles. De plus notre chambre est un vrai couloir dans lequel il y  a toujours du passage. Le sommeil  ne vient que très tard et est entrecoupé de nombreux  réveils. Morale : en Espagne, les nuits en ville sont réservées aux fêtards !

 

 

 

 

Jour 29.  Samedi 27 mai.  León – San Martin del Camino.  25 kms.

 

Un petit déjeuner nous est gracieusement offert par les hospitaliers .Ils sont très organisés ce matin. L’un sert le café tandis que l’autre veille sur la boîte pour l’obole, car ici aussi c’est« donativo» !

Il est sept heures et, dans la rue, je rencontre les derniers fêtards ! Le service de nettoyage a fort à faire et c’est à coups de grands jets d’eau qu’ils essayent d’effacer les traces de la nuit festive. C’est vraiment très sale ! La ville est déserte, quel contraste avec hier au soir.

Le balisage démarre de la cathédrale mais je perds aussitôt mes repères. Décidément, la traversée des villes reste pour moi un problème ! Puis cela n’en finit pas, je crois que je ne sortirai jamais de cette banlieue. Au milieu des usines, des entrepôts, des hangars, j’aperçois l’énorme logo de notre cher petit breton de la distribution  alimentaire « E. Leclerc» ! C’est vrai que par lui, la ville de Landerneau (où j’ai fait mes années de collège) est connue dans le monde entier.

Puis, c’est d’une étable que me vient le ronronnement de la trayeuse électrique.

Je retrouve Christian, le jeune allemand, faisant la sieste sur un trottoir. Il a fait la fête jusqu’à cinq heures du matin et il n’arrive pas à avancer aujourd’hui.

À la Virgen del Camino, après huit kilomètres, j’entre dans le bar pour mon traditionnel «cola-cao-croissant» et un passage aux toilettes, nécessaire mais pas toujours possible.

Jusqu’à  Villadangos del Párano, je suis accompagnée d’une pèlerine qui vient de Briançon, elle s’arrête ici pour aujourd’hui.

D’une station-service, à midi vingt, je téléphone à ma fille Muriel : tout va bien.

 Il fait très chaud, j’achète une boisson. À neuf heures trente ce matin un panneau affichait 31˚ !

Le cadre n’est pas très intéressant, aucun repère naturel, que des terrains vagues, les champs cultivés se font rares. Nous longeons la nationale et par moment vient s’ajouter une autoroute.

Les clochers sont tous habités par des cigognes qui semblent nous observer de leur perchoir ! Je  retrouve les « bodegas», il y en a même une qui est aménagée en restaurant. Je regrette de ne pas y être entrée car j’apprendrai dans l’après-midi que c’était très bon, et en plus dans un décor de brocante !

Pour San Martin del Camino, une seule auberge est mentionnée dans le guide, je m’arrête donc à la « Nova Alberge», à l’entrée du village. Cet ancien bâtiment a été réaménagé en gîte, c’est propre et neuf. La maîtresse de maison me propose une chambre seule pour six euros. J’accepte, cela me permettra peut-être de me reposer davantage. En fait c’est une toute petite pièce sans ouverture sur l’extérieur, un placard en somme, quelle drôle de conception ! Mais cet espace est pour moi, j’en profite pour étaler mes affaires, il est temps de mettre de l’ordre dans mon sac. Pour se sustenter, nous avons le choix entre un coin cuisine mis à notre disposition, ou chez les patrons, qui proposent un repas .Je choisis de cuisiner après avoir vérifié qu’il y a une alimentation dans le bourg.

Au cœur du village  se trouve un deuxième hébergement : la salle des fêtes transformée en auberge ! Je retrouve le couple de québécois, André et Mariel, avec leurs trois amis d’Alsace déjà rencontrés à Bercianos. Ils sont très bien installés. Ils m’invitent à aller rechercher mon sac pour m’installer avec eux, c’est vrai qu’ils sont sympas mais je ne veux pas gêner l’autre aubergiste.

À l’auberge je fais la connaissance de Jean-Pierre, de Bordeaux, la soixantaine, qui marche seul et préfère s’arrêter là où on peut manger car il n’aime pas trop cuisiner ! Je le verrai très souvent entouré  de jeunes. Ce soir arrivent les deux jeunes suisses, le frère et la sœur, Valérie et Denis, de Neuchâtel qui, aussitôt, le  recherchent.

Ici l’ambiance est calme, quelle différence avec hier à León ! Nous ne sommes pas très nombreux. Le guide propose deux itinéraires pour aller de León à Hospital, cela explique peut-être ce nombre restreint. Ils seront seulement quatre a profiter de la table des hôtes.

Après un endormissement difficile, la nuit est bonne jusqu’à six heures.

 

 

Jour 30. Dimanche 28 mai. San Martin – Murias de Rechivaldo. 28,4 kms.

 

Je pars à sept heures. Comme les autres je crains un peu la chaleur pour aujourd’hui.

À Hospital de Orbigo, il est huit heures trente. Je téléphone chez mes parents pour souhaiter une bonne fête à Maman. Je  suis la première, mais cela durera toute la journée pour elle ! Papa, pour la première fois, me dit qu’il est fatigué. À ma question : «es-tu malade ?» Il me répond qu’il se fait vieux…Cette réponse me laisse morose car jamais auparavant il n’exprimait cette idée. À quatre vingt quatre ans  et demi, il fait toujours son jardin. Il participe à la vie de son village et à tous les évènements familiaux ! Sa vie n’a pas toujours été facile mais il a un courage et une sagesse exemplaires. Je les quitte en leur souhaitant une bonne journée,  car je sais qu’aujourd’hui c’est avec des sourires et des gâteaux qu’ils vont accueillir toute la famille. Nous sommes une soixantaine au total : leurs neuf enfants leur ayant donné vingt cinq petits-enfants, et déjà six arrières- petits-enfants, bientôt sept…

Ayant un téléphone à ma disposition, j’en profite pour prendre des nouvelles de Michel qui souffre toujours d’une tendinite aux bras. Cela ne va pas mieux pour lui. Il m’annonce que Sullivan, le petit-fils de cinq ans, a fait une mauvaise chute de vélo et s’est cassé le poignet. Il a un plâtre pour trois semaines ! Cela ne l’empêchera pas de remonter sur un vélo.

J’admire le très joli pont roman, formé de vingt arches et mesurant deux cent quatre mètres, avec un carrefour en son milieu. Actuellement, il est orné d’une trentaine de fanions de couleur rouge et noir qui flottent au vent.

Le chemin, ce dimanche, me convient mieux, la nature est plus verte. La piste qui longe la nationale  est fleurie. Je photographie des fleurs dont je ne connais pas le nom, avec l’intention de combler mes lacunes au retour.

Vers midi, j’entre dans Astorga par la Porte du Soleil, dont ne reste que le nom ! Aussitôt après, j’arrive aux fouilles romaines de la place de l’église du Perpetuo Socorro. Je trouve très fonctionnelle la structure qui les protège.

La place de l’Espagne est pittoresque avec ses portiques et ses balcons, son hôtel de ville baroque aux deux tours carrées, célèbre pour son horloge animée dont les  poupées sont vêtues du traditionnel costume des  Magarates, ancien peuple minoritaire de la région.

Les rues sont animées. De nombreuses petites filles sont habillées de longues robes blanches. Des familles entières, en tenue de fête, se pressent aux  porches des églises. Cela me rappelle ma profession de foi à l’âge de douze ans.

Auprès de la cathédrale se dresse le palais épiscopal, conçu en 1889 par Gaudi, architecte catalan original. On y trouve le Museo de los Caminos, mais à cette heure-ci, c’est fermé ! Je retrouve la pèlerine allemande qui hésite aussi à attendre l’ouverture. Je m’installe sur un banc pour écrire quelques cartes et observer cette animation touristique dominicale.

Je redémarre et passe devant une auberge, en ville. Je n’y entre pas car je préfère en chercher une un peu plus au calme. Je suis en forme pour marcher encore quelques kilomètres. La météo est agréable. Peu après  la jolie chapelle du XIIIème siècle,  «l’ermita del Ecce Homo», je suis dépassée par deux hommes qui me font un brin de causette. Le père, âgé d’une soixantaine d’années, et son fils, la trentaine,  cheminent ensemble. Je sens une très grande complicité entre eux et j’en suis profondément émue. Je repense aux paroles de Papa ce matin. Je reconnais que si je suis ici aujourd’hui, c’est beaucoup pour lui, même si je ne comprends pas clairement pourquoi. Cette image de ce duo père-fils  cheminant côte à côte me renvoie également à mon échec de couple. J’aurais tant aimé que mon fils vive une histoire  plus facile avec son père.

J’arrive à Murias de Rechivaldo par un agréable chemin de terre. Je termine la traversée du village quand je vois sur une porte un écriteau « auberge ». J’hésite car je sais qu’à environ cinq kilomètres je devrais trouver un autre hébergement. Curieuse, je me permets d’entrer. Selon comment cela se présentera, je prendrai une décision. Je suis accueillie par Elvira, citoyenne germanique d’environ mon âge, hospitalière bénévole ici pour deux semaines. Elle  m’offre un verre d’eau et m’invite à m’asseoir tandis qu’elle m’explique toutes les commodités de l’endroit. Je suis si surprise par tant d’attentions que je décide de m’installer ici pour la nuit. Seul un autre pèlerin se repose dans le dortoir. Je profite de la machine pour faire une lessive. Mais avant, je dois sortir les vêtements qui y sont, et comme c’est mon jour de bonté, j’étale cette lessive qui me semble appartenir à un homme. Tandis que la machine tourne, je fais une sieste. Il fait très beau pour sécher le linge  et prendre le thé dans cette petite cour.

Le gîte est un ensemble de vieux bâtiments agréablement restaurés. Je crois comprendre qu’il appartient à une communauté allemande. Le pèlerin qui se reposait est confus et me remercie d’avoir étendu sa lessive.  Elvira vient discuter avec moi et à sa question : « est-ce que tout va bien ?», je craque en lui faisant part de ma découverte de ce matin ; qu’un jour mon père ne sera plus là ! Elle trouve des paroles réconfortantes et pendant une heure nous échangeons sur les bons et les mauvais moments de notre histoire. Elle même est veuve depuis quinze mois. Avec son mari elle était déjà venue sur le Chemin, mais en voiture ! Et aujourd’hui c’est en pensant très fort à lui qu’elle fait, à pied, quelques étapes, et  de l’accueil, comme ici, aujourd’hui. Elle est encore en activité mais elle aimerait  tant aller jusqu’au bout dès qu’elle sera libérée de ses occupations professionnelles.

Mano nous rejoint, il est aussi pèlerin-accueillant. Il est allemand et vit à Dublin de ses écrits. Et voilà qu’arrive la marcheuse hollandaise  sans son chien. Elle a un problème, elle souffre du pied et il faut aller récupérer le chien quelque part. Pour le soir, tout rentre dans l’ordre et nous allons tous les quatre au restaurant. Elvira voulait nous faire connaître la spécialité locale le « cocido maragato». Malheureusement cette maison est fermée aujourd’hui ! Devant sa déception je comprends que je rate vraiment quelque chose .Ce n’est donc pas ce soir que je dégusterai ce ragoût de viandes et de légumes mijoté longtemps dans des casseroles de cuivre et dont les ingrédients sont servis séparément selon la tradition ! Nous nous installons dans un autre établissement. Il n’y a que nous et le menu est très léger : un bouillon avec du vermicelle, deux œufs frits avec un quart de tomate et de la laitue. Pour le dessert, de la crème anglaise ! Je suis très touchée par l’attention de mes camarades qui, toute la soirée, font l’effort de parler en anglais pour que je puisse suivre la conversation ! Nous rentrons à l’hébergement en admirant le magnifique coucher de soleil. Merci beaucoup à vous trois pour cette agréable soirée.  

La nuit n’est pas très bonne, je me réveille car j’ai faim et je n’arrive pas à me rendormir. Un chien gueule sans cesse.

 

 

Jour 31. Lundi 29 mai. Murias – Rabanal del Camino. 17 kms.

 

Et à six heures, un réveil sonne ! Je traîne un peu encore dans mon lit car je gagne en rapidité dans la préparation, ces minutes supplémentaires sont précieuses. Le petit déjeuner est comme tout le reste : merveilleux ! Une table est préparée, des couverts, un choix de céréales, des boissons et plein d’autres choses. Je me contente d’une pomme, de deux tartines à la confiture, du cola-cao et d’un jus d’orange !

Le lever du soleil est de toute beauté. Le paysage ressemble à celui des Monts d’Arrée : des chênes, de la lavande, du genêt.

Un chemin entre des murets de pierre me conduit à El Ganso (l’oie), joli petit village de quarante âmes. Je fais la pause «cola-cao», à neuf heures trente, dans le «cow-boy bar». Quel décor ! Des vieux objets sont exposés partout : des ustensiles de cuisine, des vieux outils, des ballons de foot, des trophées de chasse… Une très longue table bordée de bancs occupe la moitié de la pièce. Une collection de chapeaux décore la hotte de la cheminée. Je suis rejointe par Heinz, l’allemand dont j’ai étendu la lessive hier, à Murias. Il commande une omelette, bel appétit ! La serveuse me propose des tartines, pourquoi pas ?

Et la piste rocailleuse continue entre des bosquets de landes, tantôt en descente, tantôt  en montée. Juste avant d’entrer dans Rabanal, peu avant onze heures, je prends en photo la chapelle du Christ béni de la vraie Croix (la Ermita del Bendito Cristo de la Vera Cruz). Puis le chemin grimpe franchement. J’hésite à m’installer ici. Il est tôt, mais il y a ce qu’il me faut : une cuisine et une alimentation. Je me laisse influencer par des pèlerins qui me disent qu’au village suivant il n’y a absolument rien !

Rabanal est avant tout un village de pèlerins. Il semble que la seule ressource soit le Chemin de Saint Jacques. L’auberge où je suis installée est récente. Un ensemble de bâtiments anciens réaménagés en dortoirs, salles de restauration, cuisine, bar, espaces sanitaires, terrasse. En me promenant dans le village je remarque un hôtel récent et assez chic, «la Poseda», le refuge municipal, l’accueil des Anglais de la Confraternity of St James (Fraternité de Saint Jacques), un bar et une alimentation bien garnie !  Beaucoup de maisons sont en reconstruction, comme si la vie renaissait, ici, aujourd’hui !

Une fois mon lit choisi, je commence par me préparer un solide repas de riz et de lentilles, comme à la maison. Je suis seule à cuisiner, il y a peu de monde dans le gîte. J’en profite pour faire une sieste. Puis toute l’après-midi, c’est un va et vient incessant de pèlerins, souvent par groupes. Des cyclistes, des touristes en car. Il y a beaucoup de passages et pour le soir, tous les lits sont occupés et une trentaine de vélo occupent une partie de la cour !

Sur la porte de l’église est affiché l’horaire des activités des moines anglais : les laudes, la messe, les vêpres, les confessions et les bénédictions. C’est dans le refuge des anglais, le«Gaulcemo» que Michel s’est arrêté il y a huit ans !

Je téléphone à Lucie, qui pensait que Saint Jacques de Compostelle se trouvait au Portugal ! Elle doit libérer son appartement de Saint Renan, mais quand ? Puis je voudrais souhaiter un bon anniversaire à Annie, une bonne amie. Mais en ce moment elle est absente, m’informe sa fille, qui m’apprend aussi le décès de sa grand- mère, il y a deux semaines. Décidément, les « Mamies» ne sont pas éternelles.

Dans la soirée, après avoir attendu mon tour, je surfe sur ma messagerie Internet .J’envoie quatre messages : à ma sœur, Marie-Louise, à Michel, à Olivier et à Rosane.

Je voudrais participer à une célébration à l’église, car il se dit que les moines chantent magnifiquement bien des cantiques anciens. Je trouve un peu long d’attendre vingt et une heure trente pour la bénédiction des pèlerins, aussi je vais aux vêpres de dix neuf heures ! L’église est pleine de pèlerins. Il est facile de suivre sur une feuille les prières traduites en trois langues : français, anglais et allemand ! Et effectivement, l’acoustique du lieu met en évidence le chant remarquable  des religieux. Difficile d’y rester insensible !

Après un repas léger, je me couche alors qu’il y a encore beaucoup d’ambiance dans l’auberge.

 

 

Jour 32. Mardi 30 mai. Rabanal del Camino – Molinaseca. 26 kms.

 

La nuit a été très bonne, je me lève peu avant six heures !  Je peux préparer tranquillement mon petit déjeuner .À six heures trente, je pars très en forme, prête à grimper, car aujourd’hui je dois passer le point culminant du Camino Francés 1 510 mètres d’altitude !

Que la nature est belle ! Plus de chênes mais de la lande : du genêt, de la bruyère, de la lavande -papillon… Des sommets enneigés culminent à l’horizon. Seuls des chants d’oiseaux, tel le coucou, brisent le silence.

Foncebadón, village-rue avec le chemin pour axe, est en ruine. La seule maison habitable fait fonction de refuge et me semble très accueillante. Je regrette de ne pas être venue jusque là hier. Mais le guide décrit un village abandonné, sans possibilité d ‘hébergement ! Or, comme dans d’autres petits bourgs, j’observe que des rénovations sont en cours. En 1993 il n’y avait que deux habitants : une mère et son fils. Aujourd’hui je croise quelques pèlerins et des ouvriers du bâtiment.

À la croix de fer ou "la Cruz de Ferro ", à 1 490 mètres d’altitude, je dépose mon petit caillou apporté de la maison. Sur ce cairn, entre les pierres, sont aussi insérés des bout de papiers : messages, intentions, vœux ? Un pèlerin m’a dit y avoir vu un billet de cinquante euros ! Cette perche de bois de cinq mètres de haut, au bout de laquelle est fichée une petite croix de métal, serait peut être le dernier des quatre cent pieux que le conseil municipal d’Acebo s’engageait à maintenir en place pour guider les pèlerins depuis Foncebadón, quand les chutes de neige effaçaient le chemin. La tradition de déposer un caillou sur un cairn est un geste que s’imposent les montagnards. Je profite qu’André, le québécois, soit présent pour me faire prendre en photo.

Je m’arrête un moment chez Thomas à Manjarín, village abandonné où il ne reste que deux granges et ce refuge. L’hospitalier est un personnage étrange, habillé d’une tenue de camouflage sur laquelle il porte une chasuble ornée d’une grande croix de Malte. Il tamponne mon crédencial et me propose des boissons et des biscuits. Des pèlerins semblent avoir dormi là, l’hébergement me paraît très sommaire mais certainement utile en cas de mauvais temps ! Thomas vit-il là toute l’année avec comme seuls compagnons ses chats ?

La vue sur les monts est imprenable. Quelques troupeaux paissent, un couple passe à cheval, pas un nuage. Quelle sérénité !

 Mais il faut descendre, et là, les tendons et les muscles souffrent. À el Acebo je voudrais m’arrêter, je n’en peux plus. Au bar je commande un jus d’orange frais, je refais le plein d’énergie. J’ai prévu d’aller jusqu’à Molinesca, c’est à moins de dix kilomètres ! Courage ! Un autochtone veut me vendre un des bâtons de sa fabrication. C’est vrai qu’ils sont beaux. Il en fabrique même avec un sifflet incorporé. Cela peu servir, on ne sait jamais ! Mais je veux garder mon bâton, qui a déjà fait le tour de la Bretagne. C’est avec plaisir qu’il pose pour une photo.


Ce vieux village est construit le long de sa rue qui se confond avec le Chemin. Son architecture est  remarquable : toits en ardoises, maisons avec escaliers extérieurs, passages couverts et de très belles pierres.

Riegos de Ambros est aussi un vieux village pittoresque de vingt-cinq habitants (en 1993) où beaucoup de maisons sont flanquées, en façade, d’une avancée-loggia à l’étage.

Il fait beau, j’ai envie de flâner dans la nature. Assise sous un arbre je me repose en mangeant une pomme et une barre de céréales.

À Quatorze heures tente j’entre dans Molinesca par le superbe pont des pèlerins sur le río Meruelo, prolongé par la  calle Real aux nombreuses maisons nobles à écussons. Le refuge se fait loin, à l’autre bout de la ville. C’est l’ancienne Ermita de San Roque, transformée en accueil de pèlerin. C’est la seule fois où je verrai comme ici des lits à l’extérieur, qui ne devraient servir que pour la sieste. Mais ce soir nous sommes si nombreux que certains dormiront dehors ! L’hospitalière parle  français. Elle s’étonne de recevoir autant de monde aujourd’hui. Un groupe d’une vingtaine d’allemands logent sous tente. Il y a bien un coin cuisine mais on peut juste y faire chauffer de l’eau ! À quinze heures, je mange du pain avec du thon à la tomate. Pour ce soir je chercherai un restaurant. Après la sieste je pars à la découverte de la ville. Les jardins se font plus nombreux et plus entretenus, les potagers sont fleuris, des touristes flânent. Je sirote une bière à la terrasse d’un café, au bord du fleuve, tout en écrivant des cartes. J’en écrirai une cinquantaine tout au long du voyage. Une dame à l’allure de pèlerine vient vers moi et me demande si je ne suis pas « la française du refuge» ? Elle m’a remarquée à mon arrivée à l’auberge et elle est à ma recherche car ce soir elle aimerait tant pouvoir bavarder en français ! Comme je la comprends ! Colette vit en région parisienne. Elle a commencé le Chemin l’année dernière par l’étape Vézelay – Saint- Jean-Pied-de- Port. Elle souhaite marcher seule pour réfléchir et essayer de se retrouver dans ses nombreux soucis personnels. Elle n’a pas accusé le coup de se retrouver au chômage en fin de carrière. Cette situation semble toujours lui peser beaucoup. De la Bretagne, elle connaît un peu le sud-Finistère car c’est là que vit l’autre grand-mère  de sa petite  fille. Nous prenons notre repas ensemble. Au menu je choisis  du thon sur une salade verte, des frites avec une truite et une crème dessert. Le prix est correct : sept euros cinquante. Sur le chemin du retour à l’hébergement, je téléphone à Michel dont la tendinite n’est toujours pas guérie ! Il m’apprend que Maman a le bras tenu en écharpe car son épaule la fait souffrir ! C’est vrai qu’elle a les articulations très usées d’avoir été trop sollicitées au cours de sa longue vie de labeur. Courageuse Maman !

Je me couche à vingt et une heures trente alors que des pèlerins espagnols s’habillent pour sortir ! Je dors toute la nuit grâce aux «boules Quiès » !

 

Jour 33. Mercredi 31 mai. Molinesca – Cacabelos. 23,7 kms.

 

Avant six heures, des réveils sonnent. Personne ne les éteint ! Le petit déjeuner est vite fait. Je pars à six heures quinze, il fait à peine jour. Je commence par emprunter un trottoir qui longe la route sur plusieurs kilomètres. Puis ce sont des sentiers entre vignes et vergers jusqu’au faubourg  de Ponferrada animé par une centrale thermique en activité, une décharge, un chenil : zone sans charme. Après être passée sous la voix ferrée, je grimpe dur entre des potagers et des ruelles, qui me conduisent au château des templiers. Classé monument national, il est fort imposant et est actuellement en réhabilitation. Construit au XIIIème siècle, il accumule enceintes de pierre, créneaux, tours et tourelles à mâchicoulis. Je l’observe tout en prenant un second petit déjeuner, pain au chocolat et cola-cao, peu avant huit heures. Je continue de monter le long de ses murailles pour atteindre une place et passer sous la tour-porte de l’Horloge (XVI ème). Après la place de la mairie, il faut descendre des escaliers et traverser encore des quartiers le long des avenues bordées de platanes. Un curieux parcours nous est proposé à travers une propriété privée appartenant à la société Endesa (principal producteur et distributeur d'électricité en Espagne). Cité-jardin paternaliste, impeccablement ordonnée et arborée à la manière anglo-saxonne, visiblement hiérarchisée avec ses quartiers cossus pour dirigeants, ses demeures moyennes pour cadres moyens et ses collectifs ouvriers. Cette aisance nous rappelle en tout cas la richesse économique, minière et industrielle, de Ponferrada.

Dans Fuentes Nuevas, je retrouve les jolies maisons traditionnelles du Bierzo avec leurs balcons en bois souvent très fleuris.

Dans la campagne un couple travaille : madame mène la vache tandis que monsieur dirige le buttoir  entre les rangs de jeunes plants de pomme de terre, après y avoir mis un peu d’engrais.  Je reste un moment les observer. Des souvenirs de ma toute petite enfance ressurgissent : l’image de mon père labourant avec les chevaux avant l’arrivée de notre premier tracteur en 1962, quelle évolution !


Par endroits, des perchoirs pour cigognes sont installés sur des mâts. Elles les quittent pour picorer dans les champs nouvellement travaillés. Les foins sont faits et la moisson est presque mûre.

Je traverse encore et encore des vergers regorgeant de cerises tentantes. Sont-elles récemment traitées, comme l’indique un panonceau ? Ou bien est-ce une astuce pour décourager les gourmandes comme moi ? N’y tenant plus j’en achète un peu en traversant le village-rue de Componarya. C’est avec beaucoup de plaisir que je prends le temps de les déguster !

À Cacabelos, un nouveau refuge est installé autour de l’église, à la place de l’ancien cimetière ! C’est une série de petites chambres à deux lits comme à Azorfa, s’ouvrant sur la cour où se dispersent quelques bancs abrités du soleil par un auvent. Les sanitaires sont fonctionnels .Des étendoirs et des lavoirs permettent de faire sa lessive. Il est possible  de se connecter à Internet et des distributeurs nous proposent différentes boissons. Mais pas de cuisine, donc, comme hier, j’irai en ville.

Un pique-nique, une douche, une sieste, une tentative de connexion à Internet, et me voilà prête à découvrir cette petite ville au nom amusant de Cacabelos. Je flâne dans les rues. Je me pose un moment dans un parc. J’entre dans un bar où je peux écrire dans mon carnet tout en mangeant une glace. Vers dix neuf heures, j’ose entrer dans une pizzeria. Je sais, c’est tôt pour eux, mais j’aimerais bien manger ! J’attends une demi-heure la pizza que j’ai commandée. Je l’avale avec un petit vin rouge du pays. Ici est produit le «berciano» ! Pas mauvais du tout !

Et alors que j’arrive au refuge, un homme sur le pas de sa porte me salue et semble visiblement chercher de la conversation. Il s’exprime bien en français car il a vécu deux ans en suisse. Il est bavard et il veut absolument me faire goûter le vin de sa vigne ! Comme il insiste, j’accepte d’entrer dans sa maison. En arrivant, cet après midi, c’est à cet endroit qu’une dame m’a saluée et m’a indiqué le gîte. J’imagine que ce couple s’intéresse aux pèlerins ! Quand je lui demande où est sa femme, il me dit qu’il est célibataire !!Aie, aie, aie, la situation se complique car il m’a déjà demandé si je faisais le chemin seule, et évidemment, malgré les recommandations avant le départ, je suis tombée dans le piège. J’ai répondu par l’affirmative. Et là il m’invite à m’installer ici pour la nuit, gratuitement. Il se sent seul. Il trouve les femmes françaises formidables, beaucoup mieux que les espagnoles, etc. J’insiste dans mon refus. Je lui redis que je suis mariée. « Mais ton mari ne saura rien…». Je finis par goûter un peu de son vin et c’est vrai qu’il est bon. Il essaye de m’amadouer avec des cerises ! Supplice ! Il veut un baiser. Et quoi encore ? Je propose de lui tirer le portrait dans son jardin, qui est si beau ! Il sort, je manipule vite fait mon appareil et je m’en vais rapidement, abandonnant un désespéré  qui m’invite à passer chez lui si je reviens par-là ! Je pense qu’il joue ce petit scénario  régulièrement.  Réussit-il à capturer des proies ? Bonne chance Don Juan !

Du refuge, je téléphone chez Muriel, qui s’amuse bien de mon aventure. Puis  je réussis à envoyer des e-mails à ma famille. J’imagine qu’ils attendent de mes nouvelles, cela fait trente cinq jours que je suis partie.

Je suis seule dans mon box pour la nuit. Je dors bien.

 

 

Jour 34. Jeudi 1er Juin. Cacabelos – Ruitelan.  26,4 kms.

 

 

Je ne pars qu’à sept heures quarante cinq!

Le chemin commence entre châtaigniers et vignes et traverse de magnifiques petits villages aux très belles maisons anciennes.

À Villafranca del Bierzo, je prends mon petit-déjeuner, non sans avoir photographié une très jolie porte  d’église.

À Trabadelo, je fais des courses et je craque pour des cerises, qui sont si bonnes ici !

La journée se passe beaucoup dans le trafic : un couloir est emménagé pour les piétons le long de la nationale, qui joue parfois à cache-cache avec une autoroute !

Dans un jardin paît tranquillement une seule vache flanquée d’un âne ! Je pense à Santig, ma petite vache de race froment du Léon. Est-ce que je lui manque ?

À Ruitelán, un troupeau de sept vaches rumine paisiblement devant une maison. J’essaie de bavarder avec leur propriétaire et je crois comprendre qu’elles seront traites ce soir à dix neuf heures trente. Elle pratique la traite manuelle et le lait est utilisé pour leur consommation personnelle et celle des voisins ! J’aimerais participer à cette activité, alors je décide de rester dans l’auberge  toute proche. L’accueil est agréable, dans une maison au confort rudimentaire. Une quinzaine de lits occupent le grenier. Je choisis un coin que je partage avec des araignées !!Difficile de se reposer ici cet après-midi, car un marteau-piqueur casse la roche devant le refuge, où une maison se construit. Dans le village les jardins sont magnifiques. Les roses, les lys sont en pleine éclosion. Le cimetière jouxte la petite église. Les tombes empilées s’appuient contre l’église, d’autres forment un mur. L’unique lieu de rencontre est un petit bar –alimentation où se croisent les pèlerins et les gens du pays.

À l’auberge le repas est préparé par le propriétaire des lieux et il est servi à dix neuf heures trente ! Je ne peux donc pas assister à la traite. Nous sommes quatorze autour de la table. Nous sommes invités à nous présenter. Je suis la seule française. L’autre francophone est un belge mais il est assis à l’autre extrémité de la grande table. Une agréable musique est diffusée pendant le temps du repas. Cet endroit procure vraiment le repos, dont nous aurions besoin chaque jour.

Je retourne près de la ferme, les vaches sont dans l’étable et je n’ose pas y pénétrer. La traite me semble terminée. Tout est calme. Je  ne vois personne, bien que la maison d’habitation soit au dessus.

Avant de me coucher je vais lire mes messages sur Internet car je n’arrive pas à téléphoner d’ici.

 

 

Jour 35. Vendredi 2 juin.  Ruitelan – Tricastela. 30,7 kms.

 

Incroyable, même le réveil se fait en musique ! Alors que j’ouvre un œil après cette très bonne nuit, je crois rêver. J’entends la voix de Luciano Pavarotti interprétant l’Ave Maria ! Décidément, cet aubergiste est aussi mélomane. Un petit déjeuner copieux nous est proposé.

            Je prends mon élan car, dès le départ, ça monte raide ! Les paysans sont déjà dans les champs. À six heures quarante, je photographie un faucheur ! Le panorama est superbe. Quinze minutes avant d’atteindre O Cebreiro je passe devant la borne marquant l’entrée en Galice . Ici, on quitte définitivement les « nobles terres à blé porteuses de pain», comme les qualifient les Castillans, pour entrer en verte terre celte. Le village d’O Cebreiro compte neuf foyers (en 1993), c’est un haut lieu dans tous les sens du terme : passage à 1 300 mètres d’altitude entre deux royaumes, mais aussi de spiritualité, riche d’histoire et de préhistoire. Je rencontre les premières «pallozas», caractéristiques de l’ancien habitat de Galice. Le toit de ces huttes héritées de la préhistoire est fait de paille de seigle cousue avec des liens de genêt. Ce chaume isole très bien du froid et de la neige. Il couvre amplement des murs faits de pierres plates, avec de lourds encadrements d’ouvertures en pierre taillée et des fenêtres très réduites.

O Cebreiro est aussi le départ du compte à rebours : la borne Os Santos 152,5 est la première de celles qui marqueront mon chemin tous les cinq cent mètres jusqu’à Santiago !

Ce petit village est devenu une curiosité touristique, on y trouve un musée ethnographique, un hôtel-restaurant, des boutiques de souvenirs, des bars, un refuge et des cars de touristes. À la table du bar où je bois mon chocolat vient s’asseoir un couple de belges. Ils vont à Saint Jacques en voiture car leur santé les empêche de le faire à pied. Monsieur se remet d’un cancer à la face. La séquelle visible est son appendice nasal en partie amputé. Nous bavardons un moment et ils me souhaitent un « buen camino». Cet échange me laisse pensive, je me demande si je réalise vraiment à quel point j’ai la chance de pouvoir faire ce chemin !

J’entame la descente quand je suis rejointe par Heinz, que je vois régulièrement depuis dimanche. Hier il m’a proposé de me prendre en photo dans la rue d’un petit village. Aujourd’hui c’est encore lui qui m’immortalise sur la pellicule, près de la statue moderne d’un pèlerin en habit médiéval, luttant de toutes ses forces contre un vent visiblement déchaîné. Mais en ce moment la météo est clémente sur l’Alto de San Roque. Heinz a déjà fait cette portion  du chemin il y a deux ans,  et il ne voit pas d’intérêt à suivre exactement l’itinéraire qui nous fait éviter la grande route. C’est donc par le bitume que nous arrivons à Alto de Poyo, 1 337 mètres d’altitude, point culminant de la traversée du massif. Heinz décide de s’arrêter  là et il insiste pour que je j’y reste aussi. Mais je me sens en forme pour continuer. Nous nous quittons ici et j’espère qu’il est arrivé au terme de ce qu’il avait prévu !

Je téléphone à Michel. Je ne le trouve pas très en forme. Je lui demande s’il veut que je rentre."Non, cela ne soulagera pas mes douleurs !" Je l’encourage à patienter en attendant des jours meilleurs …Et je voudrais tellement atteindre mon but, arrivée si près ! Je ne pense pas que son moral soit lié à mon absence, mais davantage à cette tendinite aux deux bras qui le fatigue.

La campagne est divisée en lopins de terre bordés de murets .À Fonfría, je traverse le village, et laisse de côté l’hébergement. J’ai plaisir à sillonner cette campagne qui ressemble tellement à la Bretagne. Alors que j’hésite encore devant le refuge arrive Jean-Marie (de Belgique). Il me propose de l’accompagner jusqu’à Tricastela. Ce n’est plus qu’à deux heures de marche et ça descend ! Jean-Marie a perdu ses trois collègues de marche, il pense les trouver à l’étape de ce soir. À la sortie d’un village, près d’une ferme, une femme vient au devant de nous avec un plat. Et, oh, surprise, elle nous propose une crêpe de sa fabrication, faite avec ses produits-maisons : lait, œufs ! Quelle gentillesse, on peut même y ajouter du sucre. Elle nous incite à en prendre une deuxième. Mais elle nous fait comprendre que ce n’est pas gratuit ! Jean-Marie n’apprécie pas sa remarque.  Je cherche une pièce  et nous la laissons là attendre d’éventuels futurs clients plus généreux.  Nous continuons de traverser ces hameaux pittoresques avec leurs petites églises en partie abandonnées. Dans la campagne les cultures sont plus variées, d’où la présence de ces greniers à grain posés sur quatre piliers, appelés « lés horreos».

Tricastela nous accueille avec son nouveau refuge construit en 1993 par la «Xuanta de Galice», le parlement régional. Mais il est seize heures et il ne reste qu’un seul lit ! Jean-Marie, galant, me le laisse, mais comme c’est dans une chambrée d’hommes je la lui rends et je m’en vais voir plus loin.  La ville abrite de nombreux hébergements. Et c’est dans une auberge toute neuve que je pose mon sac. L’hôtesse insiste pour que je visite les installations avant de prendre ma décision. Comme je peux cuisiner, je reste ici. Je partage ma chambre avec cinq allemands.

            Pour mon repas du soir, je cuisine des pommes de terre avec des oignons. J’en ai fait un peu trop. Je laisse mon reste en évidence dans l’intention que quelqu’un en profite !

J’ai pris des coups de soleil sur les bras. Il faudra que je sois plus vigilante demain…

J’écris quelques cartes avant de me coucher .Je suis la première au lit mais je n’entendrai pas mes voisins rentrer !

 

Jour 36. Samedi 3 juin.  Tricastela – Ferreiros . 31,7 kms.

 

La nuit a été bonne. Je ne sais pas quelle heure il se fait. Mais dans la chambre, tout le monde semble dormir. Je ne veux pas déranger. Aussi, c’est sur la pointe des pieds que je sors de la pièce avec mon baluchon. Il est six heures trente. J’utilise une salle de bains et je retourne tout doucement chercher mon sac.  Ça dort toujours ! Dans la cuisine aussi c’est calme. Seulement trois pèlerins démarrent leur journée. Je déjeune en solitaire et à sept heures je quitte cette silencieuse maison.

À la sortie du village, deux chemins sont possibles : le premier, un peu plus long, passe par le monastère de Samos, réputé pour son accueil remarquable. Le second est plus champêtre ! J’opte pour la verdure.

Et aujourd’hui, pour la première fois, un chien gueule quand je passe ! Habituellement la gent canine  ibérique nous ignore remarquablement, ce qui me convient très bien.

            Un éleveur pousse son troupeau. La campagne aussi est très calme. Seul le chant des oiseaux perce le silence. Le paysage me rappelle celui de chez nous : du genêt, des châtaigniers, des chênes, des talus, des murets de pierre…Beaucoup de pierres plates, certaines sont dressées en guise de clôture. Des barrières de bois rustiques ferment les enclos. Toute la journée je flâne entre les fermes, les cultures et les bois. Je me sens bien dans ce milieu. Je retrouve mes racines et c’est avec nostalgie que je regarde des hommes utiliser leurs faux. Un geste qui n’est plus d’actualité chez nous !

À Sarria je m’arrête au point-info pour pèlerins. Je n’apprends rien de particulier, sauf qu’à Ferreiros il n’y a pas de commerce. Je fais donc quelques courses et je repars pour trois heures de promenade. Je continue à me régaler de cette animation rurale. Je passe la borne K100. Plus que cent kilomètres avant St Jacques ! Mes sentiments sont partagés entre le désir d’en finir pour retrouver la maison avec ma« petite vie tranquille et confortable», et la fin de ce périple d’errance libre, disponible pour des rencontres éphémères ou un peu plus, mais toujours sincères et désintéressées. Je vis au jour le jour, je n’ai à penser qu’à moi, à mes petits besoins quotidiens ! Ce Chemin sera vraiment une coupure dans mon rythme habituel, une parenthèse dans ma vie, un temps uniquement pour moi et avec moi-même !

 Que va-t-il m’en rester ?  L’avenir me le dira.  Mais voilà que perdue dans mes pensées et croyant avoir  passé le village de Ferreiros, je ne vois plus d’indications, ni pour le chemin, ni pour un refuge. J’ai dû me perdre ! Je m’adresse à un couple de marcheurs espagnols, ils pensent qu’il doit y avoir un gîte mais ils ne sont pas plus sûrs que cela. Dans ce cas il me faut faire dix kilomètres de plus ! Le calcul est vite fait : trente plus dix égal quarante ! Y arriverai-je ? Je suis un peu découragée mais je n’ai pas d’autre choix, je ne m’imagine pas dormant à la belle étoile ou au pied d’un «horreos». Je sonne à une porte pour demander conseil, personne ne me répond pourtant j’entends des enfants rirent, à l’intérieur.

Décidée, je repars en allongeant le pas, et bientôt, que vois- je ? Le refuge ! Il y reste même des places ! Quel bonheur !  Soulagée, je m’installe.  Je fais mon petit train-train habituel. Je constate qu’il y a bien une cuisine (comme mentionné dans le guide) mais aucune casserole !  Je rencontrerai cette situation plusieurs fois et j’apprendrai que c’est une astuce du restaurateur local pour récupérer des clients ! Pourquoi pas ? Chacun profite du Chemin comme il peut ! Il faut bien faire fonctionner les commerces du coin ! C’est trop triste un village sans commerce. On en trouve de plus en plus par chez nous. Et ce soir c’est un couple de canadiens, Diane et Van, qui me proposent de les accompagner au restaurant du coin.  J’apprécie de pouvoir bavarder en français. Le repas me convient : soupe de lentilles avec des morceaux de viande, saumon et frites, gâteau à l’ananas en dessert ! Ici il n’y a pas de téléphone, impossible donc d’envoyer de mes nouvelles.

 

Jour 37. Dimanche 4 juin.  Ferrieros – Ligonde. 25,5 kms.

 

Je ne dors pas très bien. Pourquoi ? Je ne sais pas.

Debout à six heures, je démarre à six heures quarante cinq.

Je fais de nombreuses photos : la nature, les horreos, les maisons… Et alors que j’hésite à un embranchement, je suis interpellée par un pèlerin qui corrige mon erreur. Nous continuons un moment ensemble et il suppose que je me prénomme Marie-Agnès ? Que je viens de Bretagne et tout et tout. Et là, je comprends que c’est un des compagnons de Jean-Marie. Il s’appelle Alain et marche  à une allure sportive. Il me conseille d’essayer la technique de marche nordique avec deux bâtons, c’est beaucoup moins éprouvant pour le physique. Ce matin, il part devant, en éclaireur, car un problème va se poser prochainement pour l’un d’entre eux qui est sujet au vertige. À l’approche du grand pont de Portomarin  ils vont devoir gérer !

Effectivement ce pont est très long et date de 1962. Portomarin est un village neuf entièrement reconstruit après l’immersion de l’ancien village suite la création d’un barrage, la retenue de Belesar. Les monuments importants ont été sauvés des eaux et reconstruits pierre à pierre sur la colline, au milieu des nouvelles maisons blanches.

L’entrée dans la ville se fait par une volée de marches monumentale pour passer sous une porte ! Je recherche un bar pour pouvoir déjeuner, et sur quelques mètres j’accompagne un éleveur qui conduit, au pré ses deux vaches tenues par une corde nouée autour de leurs cornes : spectacle surprenant en ville ! Sur la place principale est érigée une statue de pèlerin tendant un bras en signe d’accueil.

Dans l’épicerie je croise Jean-Marie et ses compères. La traversée du pont s’est bien passée pour tous !

Une fois les petits achats réalisés, je reprends le chemin, mais sans trop de motivation. En ce moment j’aimerais être au but. Marcher sur ces grandes routes m’ennuie. Il fait chaud. Je pique-nique à l’ombre d’un chêne. Diane et Van passent et m’annoncent qu’ils espèrent pouvoir s’arrêter bientôt.

En traversant un village j’admire une fontaine pour pèlerins faite d’une auge en pierre dressée et ornée de trois sculptures de  coquilles. Beau travail, et quelle attention pour les marcheurs assoiffés !

À quinze heures je passe devant une ancienne maison  récemment aménagée en refuge. Ce dernier n’est pas encore mentionné dans les guides. L’hospitalière arrive d’une maison voisine et me fait visiter. La cuisine est très jolie mais la seule casserole n’a pas de queue. Je fais part de mon étonnement à l’accueillante. Aussitôt elle me montre le restaurant, à cinq cent mètres d’ici à vol d’oiseau !  Je suis la première à m’être arrêtée ici. Je prends toutes mes aises pour m’installer et surtout, je photographie les pierres. Principalement la pierre ronde et creuse qui traverse le mur du pignon, au niveau de la cuisine. Je suppose qu’elle a dû servir à l’évacuation des eaux usées. Comme bien souvent, un lavoir est mis à notre disposition et un coin-jardin permet de se détendre. Deux femmes arrivent, probablement la mère et la fille. La plus âgée est épuisée, elle s’endort rapidement.

Je rejoins l’entrée du village  par un passage étroit à travers champs et là, je m’installe au premier bar, dans la cour. Les doigts de pieds en éventail, à l’ombre d’un pommier, je me nourris de la campagne. Cinq poules picorent près de ma chaise, une biquette bêle dans son enclos, les clochettes des vaches tintent dans un pré, un chat dort au soleil… Que du bonheur ! Dans un écrin de verdure, à quelques dizaines de mètres d’ici, je vois de l’animation  autour du refuge. Je ne serai donc pas seule dans la maison. Un couple de Perpignan me tient compagnie un moment. Ils font l’étape O Cébreiro- Saint-Jacques, doucement et confortablement : nuits à l’hôtel et repas au restaurant. À table, je commande une salade œufs-jambon-patates. Pendant le service, la serveuse sort déplacer les  deux biquettes, qui bêlent toujours ! Pour le téléphone il faut aller au centre du village. Je trouve la cabine mais la technique ne fonctionne pas !

 

Jour 38. Lundi 5 juin.  Ligonde – Arzua. 39 kms.

 

Départ à sept heures. Dans le village je photographie l’église, protégée par un mur formé des tombes superposées.

La campagne est fleurie.  Près de chaque maison s’élève un «horreos», grenier à grain, très souvent à maïs, perché sur quatre piliers pour protéger la récolte de l’humidité du sol et des prédateurs. Ils sont depuis toujours faits de pierre et de bois, pierre généralement utilisée pour les piliers, avec quatre dalles débordantes, souvent arrondies, afin d’empêcher les rongeurs d’y grimper. Dans un village je remarque une espèce de hutte en osier, posée sur un socle en pierre surélevé. Est-ce un« horreos» d’architecture moins connue ?

Aniece, petite italienne de deux ans, et son frère d’environ cinq ans marchent auprès de leurs parents. Ils sont accompagnés de poussettes et de tout un bagage. Aujourd’hui ils s’arrêtent à Melide. Ils veulent faire environ cent kilomètres cette année. Quelle belle aventure familiale !

Avant  Melide, à San Juan de Furelos, un prêtre en soutane nous invite à entrer dans sa petite église, et passionné, il nous explique avec moult détails les trésors de son sanctuaire. Je découvre une Sainte Lucie exposant ses yeux sur un plateau, et un Christ à demi dépendu  de sa croix. Son bras droit est détaché. Quelle est la signification de cette représentation très  rare de la crucifixion ?

Dans la ville, je suis apostrophée par Josef, un pèlerin italien qui m’invite à rentrer chez Ezéchiel .Il est très insistant : « on ne passe Melide sans s’arrêter manger le poulpe chez Ezéchiel !» À l’entrée, une femme cuisine près d’une grande cheminée. La pièce est très grande. De longues tables bordées de bancs sont alignées. L’ambiance est très conviviale. Un seul menu est proposé : la poulpe, ou encornet préparé avec de l’huile d’olive, de l’ail et un peu de piment. Le tout servi dans une assiette en bois posée sur un petit plateau. Pas de couverts, cela se picore avec les petits piques fichés dans la préparation, et un peu de pain. Sur les conseils de Josef  j’accepte le pichet de vin blanc à déguster dans le bol, comme le cidre en Bretagne ! Josef est très jovial et avenant, notre repas est animé, nous conversons avec nos différents voisins de table. Nous y restons un long moment, je me trouve bien. Peut-être l’effet du vin ? Beaucoup de pèlerins s’arrêtent, mais aussi des cars de touristes.  L’endroit a bonne réputation. C’est vraiment un arrêt à ne pas manquer !  À la caisse, petit problème : ils n’ont pas de monnaie, et Josef non plus. Qu’à cela ne tienne, je paie pour deux ! Il promet de me rembourser plus tard ! Je ne sais que penser car il semble très sincère et pourtant je ne suis pas du tout certaine de le revoir. Mais je n’ai pas de regret, bien au contraire, cela a été un très bon moment.

Dans la ville, je retrouve la famille italienne, les enfants s’amusent sur des jeux. «Ils l’ont bien mérité» me dit le papa, heureux et fier de ses petits.

La ville s’agrandit, des constructions neuves s’élèvent dans les faubourgs. L’enchaînement des travaux  de construction me surprend. Alors  que les murs ne sont pas faits, les piliers d’assise supportent les deux dalles, et le toit est déjà entièrement recouvert de ses tuiles rouges !  Ce sera une observation à partager, au retour, avec un ouvrier du bâtiment.

Nous reprenons le chemin. Je dois paraître un peu fatiguée. À un moment,  Josef me propose de me traîner avec la canne de son parapluie, qui l’accompagne en tant que vrai italien !  Ce jeune homme a beaucoup d’humour. Deux jolies femmes marchent devant, Josef accélère le pas et me demande de rester un peu derrière. Il veut les aborder à la manière d’un Don Juan transalpin. Je le laisse faire et m’amuse bien car je reconnais les deux américaines, très chics avec leurs petits sacs à dos. Ces femmes font transporter leurs énormes bagages par un «boy» qui les attend à chaque étape de la journée. Ce dernier assure toute l’intendance. Il se poste là où il y a quelque chose d’intéressant à voir et leur commente le site. Il leur prépare la table pour le pique-nique, de préférence à l’ombre ! Il recherche chaque jour le restaurant et l’hôtel. Quand il les a accueillies, pour ce périple, il craignait que toutes les valises n’entrent pas dans sa voiture ! Bref, une façon très américaine de faire le Chemin ! Mais ces blondes à l’allure très sportive ne sont plus toutes jeunes ! Alors je laisse faire le beau jeune homme… Et je devine son étonnement quand il se retourne vers moi en m’invitant à me joindre à eux. Nous cheminons un moment à quatre. Elles s’étonnent que je puisse porter un tel sac. Je n’ose pas répondre que je dois être un peu plus jeune, elles sont si élégantes et décidées. Elles m’expliquent qu’au début elles changeaient d’hôtel tous les jours, mais qu’elles sont fatiguées de déplacer sans cesse tous leurs bagages. Alors maintenant elles restent deux jours au même endroit. C’est en voiture que l’accompagnateur les prend en fin de journée. Il les redépose le matin au même endroit car elles veulent tout faire à pied ! Nous les quittons à une de leurs pauses-café.

Nous photographions un  «corredoiras», joli passage aménagé dans un ruisseau. Ici l’eau du ruisseau a pris la chaussée pour lit. Aussi, de grandes pierres plates ont été disposées en guise de trottoir.

La fin de la journée se fait sentir, j’aimerais bien me poser. Nous nous arrêtons dans une auberge relativement grande, mais il n’y a pas de place. Des lits sont réservés et un car y est stationné. En arrivant près du but, les pèlerins sont de plus en plus nombreux et les moyens de locomotion variés.

Josef reste bavarder, je continue vers le prochain refuge. Celui-ci aussi est complet, on m’indique un autre  un peu plus loin. J’espère que ce ne sera pas trop loin car mon compteur journalier virtuel indique quarante kilomètres. Enfin, ici ,je trouve un lit dans un ancien entrepôt divisé en box d’une douzaine de lits chacun : c’est très fonctionnel et un peu froid.

En ville je retrouve André et Marielle, leurs amis alsaciens, Jean-Pierre, et d’autres visages connus. Nous prenons des nouvelles de ceux qui ne sont pas là. Nous échangeons  nos impressions. Nous nous connaissons. Nous avons vécu quelque chose de commun et ce soir un voile de nostalgie vient flouter mon humeur. La fin de tout cela est proche, nous arrivons bientôt au terme de l’Aventure.

La nuit n’est pas bonne, des chiens hurlent très tard. Il n’y a aucune insonorisation dans ce refuge réalisé un peu trop vite.

 

Jour 39. Mardi 6 juin.  Arzua – Monte de Gozo. 35,3 kms.

 

Je pars d’un bon pas pour ma dernière journée.

Je passe sous un «horréos» qui traverse le chemin. Remarquable !

Il fait très chaud. Je trouve la route longue. Je m’incline devant la stèle commémorant le souvenir d’une pèlerine, décédée à un jour de l’arrivée. Les forêts d’eucalyptus sont bien monotones. J’entre dans une zone urbaine avec son réseau routier, ses entreprises, son aéroport, etc. Rien de bien intéressant.

            Une jolie sculpture représentant une coquille et un bourdon me souhaite la bienvenue.

Au sommet du Mont de Gozo, je domine la ville de… Saint Jacques de Compostelle ! J’ose à peine y croire ; je suis arrivée ! Santiago est là, à mes pieds !

Je décide de rester passer la nuit dans ce grand gîte. Je veux arriver à la cathédrale doucement et discrètement.

Près de la chapelle San Marcos broutent les trois ânes du couple belge. Leurs propriétaires m’expliquent qu’on ne veut pas d’eux en ville, mais ils tiennent absolument à les prendre en photo devant la cathédrale, alors ils retourneront de très bonne heure demain matin !

À seize heures, en arrivant dans cet immense complexe, je commence par téléphoner aux enfants. Je veux partager ma joie d’être arrivée avec ceux qui comptent le plus dans mon cœur !

Ici commencent les retrouvailles de certains : Jean-Pierre, Peterson, Jean-Marie et ses trois acolytes. Mais je fais également la connaissance de Marie Ber et Régis de Nantua, un couple d’agriculteurs en retraite. Ils sont très fiers de terminer ce périple qu’ils avaient commencé il y a trois ans.

Jean-Pierre s’étonne que je n’aie pas encore rencontré le breton du « Pays Pagan», Pascal., Il marche bien et doit être à Saint Jacques ce soir. Il a prévu de continuer jusqu’à Fisterra, où ses parents doivent le rejoindre. Bel accueil !

Le repas est servi dans un self banal. Nous sommes parqués dans des bâtiments numérotés séparés par des allées bien rectilignes… Cela sent déjà le retour à la civilisation, à la vie robotisée, uniformisée…

 

Jour 40. Mercredi 7 juin. Monte de Gozo – Saint Jacques de Compostelle. 4 kms.

 

Plus que quatre petits kilomètres et j’y serai. Je démarre à six heures dix minutes ! Je ne veux pas arriver dans la foule. Je voudrais être seule à profiter de cet instant.

À sept heures quinze, enfin, je pénètre dans la cathédrale par une porte latérale. Il y a très peu de monde. Je suis hyper heureuse d’être là. Je fais un premier tour à l’intérieur, mais il y a tant de choses à voir que je suis un peu éblouie. J’ai le tournis, je ne sais par où commencer. J’écris dans mon carnet :« c’est grandiose à l’espagnole» ! Je veux parler de tout cet or, toutes ces dorures, ces brillants, ces strass, cette déco, quel étalement de richesses. Tout cela m’écœure un peu. Je ressors sur l’esplanade où commencent à arriver les premiers pèlerins. Je prends mon petit déjeuner dans un vieux bar, dans une petite rue, je profite encore un peu du calme. Cela ne va pas durer !

            Sur la place d’Obradoiro arrivent Marie Ber et Régis, qui aimeraient se libérer de leurs sacs, mais où ? L’hébergement du séminaire est à un kilomètre, et voilà que l’on trouve que c’est loin, nous qui venons d’en faire mille !

Hasard des rencontres, arrive Rosane, tout aussi joviale, et qui résout le problème aussitôt.« Mais prenez ma chambre, je pars à Fisterra ». Elle nous conduit à son hôtel, nous présente au gérant, et nous pouvons poser nos sacs ! Nous devrions les retrouver ce soir ! Rosane part aussitôt, elle prend le bus car elle ne peut toujours pas marcher correctement ! La matinée se passe rapidement, à régler les formalités : obtention de la «Compostela», le document écrit en latin attestant que l’on a fait le pèlerinage! Voici sa traduction :         

Le chapitre de cette bienheureuse église métropolitaine et apostolique de Compostelle, garde des sceaux de l'autel du Bienheureux Apôtre Jacques, afin de délivrer un certificat de pèlerinage à tous les Fidèles et Pèlerins du Monde entier, parvenant auprès de saint Jacques, notre Apôtre, patron et protecteur des Espagnes, mus par la dévotion ou par un voeu, au vu des circonstances, certifie que ...

 

Mariam Agnetem Bouzeloc

Mû(e) par sa foi, a dévotement visité ce très saint Temple.
Au nom de cette foi, je lui remets la présente attestation, munie du sceau de cette Sainte Eglise.  

A Compostelle, le7junii2006
Le secrétaire du chapitre

Au bureau des pèlerinages, ce sont les retrouvailles. Tout le monde passe par là pour chercher le diplôme, une information, un petit message sur le tableau. Dans la longue file d’attente c’est la joie, chacun  veut raconter une anecdote .Un garçon de sept ans attend près de son papa qui espère qu’il aura le droit aussi à une « compostela» pour avoir si bien marché ! Je suis surprise d’entendre mon prénom. Laurent et Francis rentrent de Fisterra. Ils sont enchantés. Pierrot, Denise et Michel retournent en Alsace. Je trouve Marielle en pleurs au téléphone avec ses enfants au Québec. « C’est l’émotion qui déborde», m’explique-t-elle en s’essuyant les yeux !

 Je dois aussi prévoir mon retour. Je décide d’aller jusqu’à Fisterra aussi je prends un billet de car pour Santander, dimanche, où je prendrai le bateau pour Roscoff.

Dès onze heures je suis à nouveau dans la cathédrale à flâner et à attendre la messe des pèlerins prévue à midi tous les jours. Je profite pour faire le traditionnel parcours : passer la main  sur le pilier, dans l’empreinte de celle de l’apôtre, descendre dans la crypte où sont conservés, dans un lourd reliquaire d’argent, les ossements de Saint Jacques et de deux disciples.

En début d’office le prêtre nomme tous les pèlerins arrivés ce jour, la liste est longue et je n’ai pas entendu mon nom. Mais peu m’importe moi je sais que je suis là, bien campée sur mes deux pieds. Un «ici et maintenant» de grande importance pour moi en ce moment. Un prêtre allemand célèbre la messe. Il est applaudi et si je comprends bien il fête ses vingt cinq ans de sacerdoce. Une partie de la célébration est traduite en allemand. Au moment d’élever le «botafumeiro», sorte d’encensoir immense, les applaudissements reprennent .Il se dit que le cérémonial du « botafumeiro» est demandé et payé par ce groupe d’allemands.  Ce n’est donc pas systématique ? J’ai bien de la chance aujourd’hui.  L’envol de ce gigantesque encensoir accompagné d’une grande musique de circonstance  crée en moi une émotion si forte que des larmes roulent sur mes joues silencieusement. Moment de bonheur intense que j’aurais peut-être aimé partager avec mes proches. Ma famille commence à me manquer, mais c’est moi qui ai choisi d’être ici donc je dois assumer !

Petite description technique du « botafumeiro» : encensoir en laiton argenté, haut de 1,60 m et pesant 54 kg. Il fut exécuté par l’orfèvre Losada en 1851. À l'origine, cet encensoir servait à parfumer la cathédrale. Il pend à une corde sous le transept. Pendant qu'on le balance comme s'il s'agissait d'un pendule, huit hommes (tiraboleiros) donnent de la corde au point le plus élevé du mouvement et tirent sur elle au point le plus bas. On accroît ainsi l'oscillation de l'encensoir pour l'élever à 20,6 mètres de haut dans la voûte, en formant un arc de 65 mètres tout au long du transept, depuis la porte de l’Azabachería jusqu'à celle de Platerías. Il passe au ras du sol à une vitesse de 68 km/h en laissant derrière lui un fin sillage de fumée et d'encens. Cet encensoir avait pour objectif de parfumer la cathédrale en raison du nombre important de pèlerins arrivant chaque année, durant le Moyen Âge puis à la Renaissance. L'odeur générée par la masse des dormeurs dans la nef nécessitait un encensoir de cette taille et de ce poids. Actuellement l’utilisation n’est plus aussi justifiée mais cela reste un joli cérémonial.

À l’extérieur je retrouve Jean-Marie, qui a déjà pris son petit déjeuner au «Parador».À « l’hostal de los Reyes Catolicos » il est de tradition de recevoir dix pèlerins à chaque repas. Il vaut mieux arriver au moins une heure avant et patienter à la porte du garage .Un employé vous accueille, contrôle votre justificatif et vous conduit dans une salle à manger.

Pour ce midi, je choisis de faire un pique-nique avec Régis et son épouse. Après nos achats nous cherchons un endroit plus au calme pour manger. C’est sur le banc d’un jardin public que nous faisons plus ample connaissance. Ce couple d’agriculteurs vit pleinement une retraite engagée auprès de leur famille et à travers des associations .Il est trop tôt pour faire le bilan de notre aventure. Mais c’est avec beaucoup de sincérité que je leur confie mes interrogations et mes doutes de petite chrétienne élevée dans le droit chemin ! Aujourd’hui je ne sais plus que penser de toute cette éducation basée en tous points sur la religion.  Mes parents nous ont certainement élevés du mieux qu’ils ont pu, confiants dans les principes de vie qui leurs avaient été inculqués, à savoir:le bien et le mal, le bon et le mauvais, les gentils et les méchants…Mais aujourd’hui, j’ai l’impression que tout ce qui m’a été si fortement enseigné s’est écroulé comme un château de cartes ! En cherchant au plus profond de mes souvenirs,je ne retrouve pas beaucoup « de beau et de bon» chez les religieuses auxquelles toute ma scolarité a été confiée en tant que pensionnaire dès l’âge de neuf ans ! Comment s’épanouir sainement dans un monde où l’exemple est «faîtes ce que je  dis et non pas ce que je fais ». Mais fidèle à l’éducation reçue et certainement par peur de décevoir mes parents j’ai toujours continué à fréquenter l’Eglise épisodiquement. Une crise de remise en question totale de ma vie se concluant  par un divorce sera mon premier pas en dehors du « droit chemin». Car une bonne catholique doit respecter son «oui, pour la vie» envers et contre tout ! J’aurais dû continuer à supporter cette cohabitation avec le père de mes enfants, qui avait renoncé depuis longtemps à participer à leur éducation. À trente ans, il n’était sûrement pas prêt à être père, mais il semblait désireux de le devenir à mes côtés. J’y croyais, mais malgré l’arrivée de nos trois enfants, nos chemins se sont divisés, mon rêve s’est brisé. Nous avons accepté l’aide d’écoutants, d’éducateurs, de conseillers pour tenter de sauver notre couple. Mais un mal de vivre trop enkysté en lui l’empêche de trouver une solution  à ses problèmes. Divorcée depuis neuf ans je suis devenue une bannie de l’Eglise. Je peux entrer dans les lieux sacrés, assister aux célébrations, mais à distance. Je ne peux plus participer à l’Eucharistie ni recevoir de sacrements. Cette question fait débat et beaucoup d’articles sont écrits sur le sujet. Pour ma part j’ai du mal à m’y retrouver. Je me sens rejetée par cette communauté et, pire, j’entraîne mon nouveau mari dans cette galère !

Régis et Marie Ber m’écoutent patiemment et me disent d’être confiante, les choses vont évoluer, il faut que l’Eglise s’adapte, etc. Mais pour moi quelque chose s’est brisé. J’avais tant de doutes, déjà avant, que maintenant je regarde toutes ces pratiques religieuses d’une manière distante et sans conviction, car je veux être en paix avec mon éducation. Cette constatation ne m’empêchera pas de  continuer à m’intéresser au patrimoine religieux, si riche en Bretagne.

Après ce moment  de confidences,  nous nous dégourdissons les jambes dans la ville avant de nous installer à l’hôtel. Nous nous donnons rendez-vous à dix huit heures pour essayer d’aller quémander notre repas au «Parador». J’écris les dernières cartes. Puis nous allons ensemble attendre à la porte du garage ! Les indigents ne passent pas par l’entrée principale, cela «fait tâche»! Le nombre est vite atteint, d’autres passent, comptent et s’en vont. Une toulousaine, très bavarde, revient de Fisterra. Un employé vient chercher les photocopies du «crédancial» ou du diplôme. Nous n’avons que l’original, il n’est pas très content mais pour une fois il nous laisse entrer ! Aussitôt à l’intérieur, il nous quitte. Un des pèlerins est déjà venu et il réussit à nous conduire à la cuisine, car c’est un vrai labyrinthe. Pour le service, nous défilons avec notre plateau devant des serveurs qui disposent les assiettes du jour ! Le menu est simple : une tranche de pain de légumes et sa sauce, des«cordons bleus»améliorés et des frites, une pomme en dessert ! Puis nous retraversons de nombreux couloirs, descendons et remontons des escaliers pour trouver cette petite salle à manger où il y a juste de la place pour dix ! Les lustres à pampilles, les verres de cristal, la vaisselle en porcelaine fine, les belles nappes brodées, les sièges rembourrés, tout cela n’est pas pour nous ! Mais ce soir l’ambiance est à la fête, tout le monde est content ! On mange, on boit, on bavarde, on chante… Charles vient d’Allemagne et c’est la seizième année consécutive qu’il fait le pèlerinage ! Ce soir il est accompagné de sa fille Monika. Le repas se prolonge, quelqu’un a encore une anecdote à raconter. Puis il faut se séparer. Un peu à regret chacun s’en va vers son hébergement. Avant de rentrer à l’hôtel, je téléphone à Michel pour partager toutes ces émotions de la journée en sept minutes.  C’est peu, mais il y aurait tant à dire !

À vingt et une heures l’hôtel est calme, personne au bar, je suis rassurée, cela laisse présager une bonne nuit !

 

 

Jour 41. Jeudi 8 juin.  Santiago – Negreira. 22,5 kms.

 

Quelle incrédule. Après un mois en Espagne je n’ai toujours pas compris que la journée commence à vingt deux heures ! J’ai très peu dormi. Des hommes suivaient un match à la télé du bar ! Dehors c’était la fête jusqu’à pas d’heure ! J’ai dû m’endormir vers trois heures et je me suis réveillée à quatre heures quinze ! J’attends cinq heures trente pour sortir de ma chambre.

Cinq heures quarante cinq, Marie Ber et Régis me rejoignent dehors. Nous démarrons. Il fait déjà chaud. Les rues viennent d’être lavées. La ville est calme. Tous les cafés sont fermés, nous déjeunerons plus loin. Germana, une italienne de soixante six ans, nous rejoint. Nous étions ensemble devant la cathédrale de Burgos il y a vingt jours. Ici le balisage manque, nous perdons notre chemin dans les faubourgs. Nous passons près d’un nouvel hôpital, traversons une zone commerciale et remarquons beaucoup de chantiers. La ville s’agrandit et la priorité n’est sûrement pas l’orientation des randonneurs ! Nous marchons beaucoup sur le bitume. Les passages dans la forêt d’eucalyptus  sont très agréables. Une paysanne, dans son champ, nous fait une démonstration de la technique d’affûtage de sa faucille. Elle accepte de se faire photographier et c’est bien droite et souriante qu’elle pose pour notre plaisir. Nous traversons de jolis villages de campagne. L’auberge de Negreira est la bienvenue, elle sera vite complète. Le couple aux trois ânes cherche un endroit herbeux pour y mettre leurs amis aux longues oreilles.

Ils sont tous un peu fatigués, ils sont partis en février de chez eux. Ils ont eu beaucoup de plaisir à traverser la France, où ils sont passés par le Mont Saint Michel. En Espagne, c’est plus difficile, ils ne sont pas les bienvenus partout comme avant hier à Santiago. Mais ils ont réussi à faire des photos de nuit devant la cathédrale, avec les ânes ! Les bêtes sont très chargées. Elles portent tout un nécessaire de camping mais aussi une réserve d’avoine  en prévision des moments difficiles, comme, peut-être, en bord de mer. La petite, Praline, est trop jeune pour être bâtée : elle a eu trois ans cette semaine. Effectivement, certains buvaient un coup lundi à Arzua pour fêter cet événement !

Régis et Marie Ber se demandent s’ils vont tout faire à pied. Ils se renseignent sur les horaires de bus et les possibilités d’hébergement qui sont plus rares par ici. Germana, un peu découragée par cette journée difficile, est allée chercher un bus. Elle revient bredouille et par chance son lit est encore disponible.

 

Jour 42. Vendredi 9 juin.  Negreira – Olveiroa. 37 kms.

 

Germana est prête en même temps que moi. Nous partons ensemble, il est six heures quinze. Il fait un peu sombre. Dans les sous-bois nous utilisons la torche. Elle me dit que Régis et sa femme sont partis depuis quatre heures et demie ! Oh là là je me demande bien pourquoi ! J’apprécie les chemins sous les arbres. Nous traversons d’énormes forêts d’eucalyptus. Je ne sais pas à quel usage est destinée cette essence. Nous prenons le petit-déjeuner en route. Vers midi, nous retrouvons Marie Ber et Régis qui viennent de terminer leur deuxième sieste de la journée ! Alors c’était cela l’objectif : faire la sieste ! Nous arrivons ensemble à Olveiroa pour l’ouverture du gîte. Et nous ne sommes pas les seuls !  Le gîte se remplit très vite. L’hospitalière  a pour habitude d’offrir une soupe mais pour ce soir c’est impossible ; elle a un enfant malade. Elle est contrariée, nous la réconfortons et elle s’en va vers ses petits. Le refuge est un ensemble de maisons du village, restaurées pour accueillir les pèlerins. C’est aménagé avec beaucoup de goût, un «horréo» tout en pierres plates meuble la cour.

Pour le repas, je profite de la cuisine et de tout son équipement. Je suis rejointe par Jean-Pierre, puis par Jos de Belgique, Gérard de Normandie et Pascal le breton. Belle soirée autour de la table où chacun partage un peu de son vécu, ses attentes, ses rencontres et l’après...

La nuit est bonne.

 

 

 

Jour 43. Samedi 10 juin.  Olveiroa – Fisterra. 30 kms.

 

Je pars à six heures quinze, après un petit déjeuner. Certains sont partis depuis longtemps. Germana démarre avec moi et, comme elle ne pense pas aller jusqu’à Finisterra aujourd’hui, elle me conseille d’y aller à mon rythme. Nous nous quittons donc là avec un «bonne route» très sincère. Je suis de bonne composition ce matin et je ne vois pas les kilomètres défiler à travers les forêts de pins et d’eucalyptus. Je suis surprise d’être dépassée par Gérard qui est parti bien avant moi ce matin. Mais ces trois compères se sont trompés dès le départ. Ils ont rallongé d’au moins une heure et maintenant Gérard file seul car il veut absolument aller jusqu’au phare pour pouvoir prendre ensuite le dernier bus, à seize heures !

Il n’est pas encore dix heures quand j’aperçois la mer ! My God !  Je m’arrête un moment pour profiter du spectacle. J’ai tout mon temps, je suis arrivée !

Le chemin descend dur et sur des cailloux, ce n’est pas facile mais je vole !

Je fais une pause cola-cao à l’entrée de Corcubion, ce sera la dernière avant bien longtemps sûrement.  Il me reste les six derniers kilomètres à parcourir dont plusieurs le long de la plage, sur une interminable allée pavée d’ardoises. Arrive la pluie, la première, je n’en avais pas encore eu ! Une bonne pluie ! Je protège mon sac et c’est radieuse et trempée que j’entre dans  Fisterra, ou Finisterra. Je trouve le bureau d’accueil des pèlerins. Celui-ci est fermé. Il n’ouvre qu’à dix sept heures ! Zut, je repartirai sans la jolie « Compostela ». Car j’ai récemment appris qu’on nous en délivre une seconde ici, mais celle-ci est plus illustrée ! Nous sommes samedi et le dernier car pour Santiago est à seize heures. Je suis déçue et amère. J’aimerais bien manger. Je croise Jos qui ne veut pas non plus aller plus loin, il doit nous rester deux kilomètres pour aller jusqu’au phare ! Ensemble nous entrons, dégoulinants. , dans un restaurant.  J’en profite pour me changer. La serveuse nous propose le menu dans l’ordre habituel : 1er plata, 2ème  plata et postre (le dessert). Le repas est moyen, les pommes de terre ne sont vraiment pas bonnes ! Nous réglons l’addition et retournons dans un bar, près de l’accueil, et non loin de l’arrêt de cars afin de voir passer Gérard. C’est Pascal qui arrive le premier, tout excité. Il revient du phare où il a brûlé ses vêtements et s’est baigné en tenue d’Adam. Il est heureux. Ses parents sont là. Nous faisons connaissance autour d’un verre. Ils nous disent de prendre notre temps. Ils nous ramèneront à Saint Jacques dès que nous aurons tous obtenu notre document écrit. Leur voiture est grande et nous nous serrerons un peu. Les formalités effectuées, nous saluons les compagnons de route qui restent là pour admirer le coucher du soleil ! Pendant le trajet du retour, les trois copains ne s’ennuient pas, au fond du fourgon  emménagé en camping-car ! La réserve de vin du papa subit une ponction.

À Saint-Jacques, nous allons nous installés au  Seminario, avant de nous retrouver une dernière fois ensemble autour d’une table ! Nous avons juste le temps de prendre une douche. Et alors que je suis sous le jet, j’entends un bruit de chute, dans une autre douche, à côté. Je questionne : «tout va bien ?» Jos, hilare, me répond qu’il saigne. Je m’empresse de finir et je vais constater les dégâts : il s’est fait une petite plaie au dessus de l’œil en glissant sur le carrelage mouillé ! Je bricole un pansement avec ce qu’il me reste de compresse. C’est un peu gros mais cela lui convient. En quittant l’hébergement, je croise dans l’escalier Jérôme, accompagné…de… Marie qu’il me présente. Ils sont mignons et épanouis. Je suis très contente pour lui. Je leur souhaite beaucoup de bonheur et je file au rendez-vous. J’espère les revoir plus tard. Nous sommes attendus, l’équipe commençait à s’inquiéter…Mais la vue du pansement sur la tête de Jos déclenche l’euphorie générale ! Puis nous nous mettons d’accord sur le menu : une paella. Mais où ? Les restaurants ne manquent pas mais nous ne voulons pas être déçus. Comme personne ne peut nous conseiller, nous poussons une porte au hasard et c’est dans la bonne humeur que nous partageons un dernier repas. Nous devons nous quitter avant minuit, sinon les portes de l’hébergement seront fermées.

La nuit est réparatrice. Cet énorme dortoir me rappelle mes années de pension.

 

Dimanche 11 juin. Santiago – Santander   en car !

 

Je me lève à sept heures. Beaucoup de pèlerins dorment encore.

Gérard part le premier prendre un train pour rejoindre sa Normandie. Il est pressé de rejoindre son épouse,  qui n’a pas très bien vécu cette longue absence, alors qu’elle semblait tout à fait d’accord !

Pascal part rejoindre ses parents dans leur camping-car. lui a tenu à passer la dernière nuit avec ses copains. La séparation doit se faire en douceur !

Jos reste encore un peu à Santiago.

Je pars à la recherche de la gare routière, sans avoir revu Jérôme et Marie. Je le regrette car on aurait eu encore des choses à se dire. Je n’ai pas su profiter du moment hier !

Je prends mon petit déjeuner à la estacion. Un pèlerin belge me tient compagnie, il va aussi à Santander. Le chauffeur fait un arrêt  d’un quart d’heure dans un bar et nous incite à aller prendre une consommation. Vers quatorze heures, à Oviedo, on fait à nouveau une pause d’une heure et quart pour aller manger. Dans un restaurant je choisis le plat du jour. Je n’identifie pas très bien ce que je mange ! J’en profite pour téléphoner à la  maison. Personne, je laisse un message. De retour à la gare, le car n’est plus là. Panique ! J’ai du mal comprendre quelque chose ! Inquiète je cherche parmi les gens qui attendent, une tête que j’aurais pu voir dans mon bus ? Personne. Oh là là, je suis mal ! J’attends, j’essaie de me rassurer, et voilà qu’arrive le pèlerin belge. Ouf ! Je ne montre rien, mais je suis soulagée et je le surveille du coin de l’œil. Il y a beaucoup de trafic de bus : la gare est importante. Puis je vois le pèlerin se diriger vers le véhicule qui vient d’arriver. J’en fais de même. C’est le même chauffeur, avec de nouveaux passagers. Tout le monde reprend sa place  et à dix huit heures trente, le car nous laisse à Santander. Le belge me demande si je sais où dormir. « Non, dans un hôtel, je vais chercher». Il me propose de m’accompagner dans ma recherche. Nous nous dirigeons vers l’office de tourisme, quand une femme nous demande si nous recherchons« l’albergue». Elle est l’hospitalière, elle va à la messe mais nous indique le refuge et nous dit de l’attendre ! Nous nous installons dans un appartement-auberge où la porte est ouverte. Les formalités seront faites plus tard. Je ressors faire quelques achats pour mon repas du soir. C’est dimanche, mais par chance, je trouve une toute petite alimentation où il y a ce qu’il me faut ! L’auberge est calme, il passe beaucoup moins de monde que sur le camino frances. Je ne reverrai plus l’autre pèlerin qui, après son camino, a décidé de se perfectionner en espagnol. On lui a parlé d’un très bon centre linguistique, à Santander, alors il vient voir. Il a du temps, il est à la retraite depuis peu !

Je suis la première à me coucher et la dernière à me lever le lendemain à huit heures.

 

 

 

Lundi 12 juin. Santander - Plymouth.

 

            Je suis seule à l’auberge. J’ai eu la consigne de claquer la porte, en sortant, pour la verrouiller.

Je vais flâner dans les rues en attendant l’heure du bateau. Je téléphone à Michel. Que lui dire à part que j’ai hâte d’être à demain ! À la gare maritime, je fais la  connaissance d’un pèlerin qui va aussi à Roscoff. Il a déjà parcouru le camino frances. Il vient de faire le« camino du nord» et il a trouvé celui-ci très difficile. Le chemin est très  très accidenté et  les refuges manquent d’ambiance, il y a trop peu de monde !

Arrive le moment de l’embarquement. Les formalités effectuées, nous sommes à bord. Quel luxe, c’est grandiose. Je partage ma cabine avec une anglaise, professeur en Espagne. Elle va rendre visite à ses parents, qui se font vieux ! La masse des passagers  est formée de groupes scolaires  et de beaucoup de personnes d’un certain âge, dont 80 % d’anglais. Nous sommes environ mille personnes sur ce ferry qui peut en contenir deux milles cinq cent. Une partie du bateau est inutilisable car des ouvriers s’occupent à réparer les traces de la dernière tempête : moquettes, peintures… Les vitres cassées sont remplacées par des tôles car il faut les fabriquer, ce sont des pièces uniques. Pour se restaurer nous avons le choix entre trois espaces de standing différent ! Je choisis la formule self-service, plus simple.

À Plymouth, nous devons rester à bord. Les transactions sont rapides. Tout est bien organisé.

Dès que j’aperçois Roscoff, je file repérer la sortie et je suis la première à entrer dans la gare bretonne, où je ne vois que Michel. Enfin !

 

 

 

 

 

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