Un monstre venu de Hongrie

Attention : un tel livre n’est pas à mettre entre toutes les mains. Non qu’il soit particulièrement toxique. Simplement, il n’est pas du genre à se laisser offrir à n’importe qui : le récipiendaire pourrait ne jamais vous le pardonner. Dix-huit ans d’écriture, cinq ans de traduction, une centaine de personnages : et après ? Effet d’annonce. Ce n’est pas cela qui en fait un grand livre, ni même un événement. Histoires parallèles (Párhuzamos történetek, traduit du hongrois par Marc Martin, avec la collaboration de Sophie Aude, 1 148 pages, 39 euros, Plon) est un monstre ou une cathédrale, c’est selon. Disons alors un livre monstrueux, puisque l’auteur, Peter Nadas (1942) rencontré il y a peu à Paris, nous y invite lui-même. « Si je devais parler de quelqu’un qui a écrit un tel livre, je dirais qu’il ne doit pas avoir d’enfant à lui. C’est mon cas. Sans cela, je n’aurais pu l’écrire. J’ai élevé deux enfants mais ce ne sont pas les miens »

On est pris de vertige dans ce labyrinthe peuplé d’innombrables personnages, véritable palimpseste de destins et d’itinéraires enchevêtrés. Il s’y est engouffré avec une conception claire de sa structure, ce qui l’a autorisé à se livrer à quantité d’improvisations. Cela se passe en Europe entre la fin de la seconde guerre mondiale et la chute du mur de Berlin, le photographe en lui n’hésitant à focaliser sur le souvenir des camps où sur l’insurrection de 1956 à Budapest. Si tous les romans sont irréductibles au résumé de ce qui s’y trame, certains le sont plus que d’autres. Celui-ci est un cas d’école car, outre le travail sur la langue, on assiste au déploiement d'une véritable écriture corporelle, ce phénomène dont Albert Thibaudet disait que, lorsque tout son corps ne tenait pas la plume, il n'écrivait pas. Ma consœur de Libération s’y est risquée, pas moi ; et si j’admire son exploit, je ne sors pas davantage éclairé sur ce livre fascinant après avoir lu cette critique. Et alors ? C’est sans importance quand tant de romans sont d’une clarté, d’une évidence, navrantes. Le titre Histoires parallèles doit quelque chose aux Vies parallèles de Plutarque ; celui-ci écrit des histoires sans relation de cause à effet ; dans les dialogues de Platon, il n’est question que de problèmes qu’à deux, avec Socrate, ils ne peuvent pas résoudre, ce qui ne gêne en rien la complexité des histoires. Nadas va chercher les explications dans la matière elle-même, où l’Histoire est la lave d’un volcan mal éteint, tout en y faisant bouillir la multitude mitteleuropéenne, Hongrois, Juifs, Allemands, Gitans.

Si cela commence par la découverte inexpliquée d’un cadavre dans un parc en 1989, le genre d’intrigue du type de celles que l’on trouverait dans n’importe quel roman policier, ce serait une manière de dire que l’Histoire avec une grande hache n’est jamais qu’une série de meurtres. Sauf que l’énigme est ailleurs : pourquoi nos contemporains se passionnent-ils pour de petits meurtres sans importance médiatisés à outrance quand ils se désintéressent des responsables des meurtres de masse du siècle des totalitarismes ? Il s’agit bien d’une enquête mais pas celle à laquelle on s’attend : moins une enquête policière ou historique qu’une enquête anthropologique. Tout est parti en fait d’une rencontre fugitive dans un passage clouté au grand carrefour de l’avenue de la République Populaire et du boulevard Bajcsy-Zsilinszky.  Nadas l’a théorisé dans un bref texte écrit plus tard (Almanach,en hongrois Évkönyv paru en1989, et en allemand chez Rowohlt, sous le titre Der Lebensläufer, ein Jahrbuch) expliquant que la littérature est une esclave des relations causales, alors que le non-advenu est plus courant que l’advenu. Comment expliquer que la fiction se focalise tant sur ce qui arrive alors que, dans la vie de tous les jours, ce qui n’arrive pas revêt tellement plus d’importance ? A l’origine, il voulait écrire « Le livre des non-rencontres ». Les gens se croisent et ne rencontrent jamais. Ils se retournent et c’est tout. Chacun poursuit sa vie alors que chacun détermine fondamentalement le sort des autres.. Cette expérience est bien plus courante que les rencontres romanesques : « Ces corrélations secrètes et mystérieuses pourraient-elles trouver place dans la structure close de la narration ? La structure susceptible d’articuler ces récits indépendants les uns des autres ou reliés entre eux, mais toujours clos sur eux-mêmes, n’en viendrait-elle pas à prendre pour modèle le chaos lui-même ? »

Bien que la fresque ait paru il y a sept ans en hongrois, Nadas n’a aucun mal à en parler, à s’y remettre, ce qui est souvent une épreuve pour les écrivains à l’instant d’affronter les traductions à l’étranger : « Pas de problème : ce livre a laissé de telle traces en moi… » Il a l’ambition d’un grand roman européen même si son auteur n’en a jamais eu la prétention. Il voulait juste tenter à nouveau ce qui lui avait résisté dans Le Livre des mémoires : écrire à la première personne tout en sortant de l’individualité afin de confronter l’individu au collectif. En cela le roman se veut ouvert ; et l’on comprend que cette ouverture nous entraîne au-delà du millier de pages dès lors que l’auteur se dit friand de toutes les « machinations de nos sentiments ». Marc Martin, le traducteur, s’est efforcé de rendre le souffle et la rythmique, ceux d’un styliste hors pair, un architecte passionné par les questions formelles mais capable de s’embarquer du côté d’Homère, d’Hésiode et d’Ovide dès qu’on le questionne sur le chaos ; il se demande alors s’il faut l’entendre dans sa forme verbale, auquel cas ce serait « béance », ou dans sa forme nominale, et ce serait plutôt « béant sur le vide ». Il a essayé de suivre la ligne de tension dramatique jusqu’au bout tout en évitant le délayage, soucieux d’en faire au contraire quelque chose de ramassé. ; les fils narratifs sont approchés d’une façon différente que par une causalité simple. On trouve cela chez Tolstoï ou Musil. Mais si vous lui faites observer que certaines scènes de plus de cent pages auraient peut-être gagnées à être, comment dire, ramassées, justement, il vous cite en exemple son modèle admiré : la scène de la calèche dans Madame Bovary, où le lecteur est laissé à son imagination, rien n’étant décrit et le scandale se lisant dans le regard des passants, quant à ce qui a pu se passer à l’intérieur tout un après-midi durant tandis qu’Emma s’offrait à Léon…

Il ne partage pas l’opinion de son ami Imre Kertesz pour qui la Hongrie ne peut vivre que de manière clanique et provinciale tant elle est fondamentalement rétive aux empires (ottoman, austro-hongrois, soviétique). La spécificité de la Hongrie est introuvable : « L’histoire urbaine de ce pays est déséquilibrée ; les villes ont été construites au XIXème siècle. L’envoûtement de Victor Orban sur les Hongrois, après celui de Janos Kandar, est un processus régressif. » L’ambiguïté ? Elle est partout puisqu’elle est dans l’essence même des choses. La solitude ? Ca ne l’intéresse pas. Le sexe ? Il ne l’utilise pas car il se rapporte aussitôt aux organes sexuels, sauf s’ils entrent dans un système érotique en référence aux dieux de l’antiquité à nos jours ; en hongrois, on peut éviter le mot, ce qui est moins le cas en allemand, en anglais ou en français. Le hongrois est très riche en descriptions de bruits, alors que le français est très pauvre ; c’est éclatant dans le thème de la péniche dont les vibrations reviennent souvent dans le roman. Une réflexion d’Antonin Artaud n’a pas quitté l'esprit du traducteur :« Il faut que tout soit rangé au poil près dans un ordre fulminant »

Le roman a fait scandale en Hongrie : on l’a jugé excessivement érotique et insuffisamment nationaliste. Comme si l'auteur s’était trompé dans les doses. Le double reproche s’est fondu en une polémique unique Pour autant, ce n’est pas un roman cosmopolite. Il essaie de comprendre des nationalistes en se mettant dans leur peau à travers certains personnages. Il emploie « déicide » en lieu et place d’ « holocauste » car c’est le mot qu’on employait déjà dans les années 60 en Hongrie. Histoires parallèles est paru en trois volumes sous trois couvertures reproduisant chacune une radiographie d’une partie du corps de Peter Nadas : la colonne vertébrale, le bassin, une main. L’éditeur américain les a remplacées par une photographie signée de son compatriote André Kertesz, l’une de ses fameuses distorsions ; des images déformées comme les phrases et la structure chaotiques du roman ; en fait, elles le sont comme dans certains tableaux de Francis Bacon où les corps sont d’autant plus tordus qu’ils se détachent sur un fond d’une rigueur clinique. En France, un seul volume au lieu de trois, monolithe noir mat qui fait une tache sublime en librairie. C'est un grand roman. On en ressort littéralement soufflé. Mais si vous vous y jetez, c'est à vos risques et périls. Je dégage toute responsabilité. Peter Nadas n'est pas seulement déroutant à l'écrit; à l'oral aussi. Quelles que soient les questions, il part dans la direction de son choix et ne semble répondre qu’à sa voix intérieure, en résonance non avec sa petite musique mais avec la grande musique omniprésente dans sa composition même. Son roman est déconcertant jusqu’au bout car à la fin, cela repart… Un monstre.

("Peter Nadas sans et avec son éditeur parisien Ivan Nabokov" photos Passou; "Distorsions, 1933" et "Place de la Concorde, 1928", photos André Kertesz)


Le XXe siècle sous toutes ses dictatures

CLAIRE DEVARRIEUX 8 MARS 2012 À 00:00

CRITIQUE

Des corps intérieurs par Péter Nádas

Par quel bout prendre un roman aussi long, aussi labyrinthique, aussi perturbant ? Tiens, par le bout, justement. Un homme s’essuie longuement, méticuleusement, aux bains, nous sommes à Budapest, en 1961. A d’autres moments, nous sommes à Berlin en 1989, ou encore avant la guerre et dans un camp de concentration, en 1945. Et à Budapest au cours de la révolution de 1956, ou en 1960, car l’auteur, le Hongrois Péter Nádas, a pour principe, dans Histoires parallèles, de circuler à sa guise dans le temps et l’espace, et de faire revenir le passé dans le présent, parfois dans une même phrase. Testicules, prépuce rabattu, gland, cet homme debout devant deux amis, jouant de sa serviette-éponge, exhibe d’autant plus sa virilité qu’il a des choses à cacher. Comme les autres, mais un peu plus. Il est en train de trahir l’élément le plus faible de leur trio. André, Hans et Agost qui travaillent tous les trois à l’agence de presse d’Etat, passent pour de futiles mondains, et sont en réalité de hauts gradés du renseignement militaire.

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Enfance. Les présenter est presque fallacieux, tant les personnages, dans ce livre inimaginablement attachant, n’ont rien, quant à eux, pour nous retenir : ils ne nous feront jamais pleurer ni frémir. Deux d’entre eux représentent des clés de voûte. Hans von Thum zu Wolkenstein a passé son enfance à Wiesenbad (frontière germano-tchèque) dans une propriété familiale transformée en pensionnat pilote pour tests génétiques. La propre mère de Hans, la baronne Thum, spécialiste en biologie raciale, collecte les résultats en vue de fortifier «le corps de la nation». C’est dans la dernière partie d’Histoires parallèles que nous nous rendons au pensionnat, à la fin des années 30, et pénétrons au cœur de la barbarie nazie, véritable centre et matrice du roman.

La plupart des protagonistes masculins ont cette expérience des pensionnats. Leurs relations sont toujours érotisées, et toujours traduites en termes de rapports de force. S’il en va de même pour les femmes, traversées d’élans homosexuels au moment où elles s’y attendent le moins, elles ne se jaugent pas entre elles selon des critères physiques, et ne disposent pas de ces codes acquis sous les douches et dans les dortoirs. Mieux que dans une fratrie, les rôles, pour les garçons, se sont fixés dans ces enfances collectives. Par exemple, Hans est une mère à l’égard du mélancolique Agost. Agost Lippay Lehr, dont la sœur a été déportée, a ses deux parents : une mère juive, Mme Erna, et un père nationaliste, le professeur Lehr, pilier du régime prosoviétique après avoir collaboré avec les Allemands. La continuité entre les dictatures est un des ferments d’Histoires parallèles.

Ce 14 mars 1961, jour de cérémonies officielles perturbées par un accident, le professeur Lehr se meurt à l’hôpital. Son épouse s’y rend en taxi, accompagnée de l’actuelle fiancée de son fils, qui porte le nom difficile de Gÿongyvér. Kristóf, le jeune neveu de Mme Erna (le fils spolié de son frère, un communiste assassiné par d’autres communistes), n’a pas voulu venir. La scène démarre dans l’immeuble construit par le grand-père de Mme Erna à la fin du XIXe siècle, où les héritiers ont pu conserver un vaste appartement. Par la fenêtre, Kristóf guette une femme (dont le père supervisa la déportation des Juifs, on le saura plus tard, chaque famille étant traversée par l’Histoire), avec qui il entame une «page de roman de gare» que Péter Nádas se gardera d’écrire. Il se consacre à des relations autrement ténébreuses. Un an auparavant, Kristóf est allé éprouver «son moi bestial» dans les pissotières. Les scènes hallucinantes de drague nocturne font écho à des dizaines de pages de baise entre Agost et Gÿongyvér dans la chambre de bonne de Mme Szemzö. Laquelle, pendant ce temps, s’en va jouer aux cartes avec ses amies de lycée, chez Mária Sapáry, qui vit avec une handicapée. Quand Gÿongyvér se lève, la lumière dans le vestibule de Mme Szemzö éclaire des scènes du passé.

Meubles. Quand elle était psychanalyste, Mme Szemzö, mère de deux enfants qu’elle allait perdre, avait fait appel à un architecte pour réaménager son cabinet. Il s’appelait Mazdar, et avait appris son métier à Weimar (on dirait un collègue du héros de Dans la grande nuit des temps, de l’Espagnol Antonio Muñoz Molina, paru au Seuil cet hiver). Il fabriqua lui-même, par amour pour la destinataire, les meubles que les Croix fléchées, auxiliaires des nazis, devaient jeter par la fenêtre, et que Mme Szemzö ne retrouverait pas à son retour de Buchenwald. Sur le chemin de sa ville natale, Mazdar rencontre son vieil amour d’enfance, l’arrogant Bellardi, un nationaliste magyar. Ne pas croire que cette nouvelle histoire dans laquelle l’auteur nous propulse soit sans lien avec le reste. Bellardi n’est autre que le chauffeur de taxi que Mme Erna croit reconnaître, ce 14 mars 1961, quand elle se rend au chevet de son mari. De même que Kristóf a été abandonné par sa mère, l’épouse de Bellardi a abandonné mari et fils pour une femme. Nous les croiserons.

Mária Sapáry et ses amies tentent de sauver les apparences, d’oublier l’ambiance étouffante d’après 1956. La Hongrie est une prison pour elles comme pour Agost, qui a assuré des missions à l’étranger et ne voudrait pas végéter dans sa patrie. Par rebonds, par reprise des thèmes, le roman s’échappe de ces murs, y revient, s’élance. Chaque élément de l’inépuisable myriade de situations, d’histoires, de souffrances, conserve un point de contact avec les Lippay ou les Wolkenstein.

La fin voit d’autres personnages apparaître, comme un infernal recommencement. L’ouverture est berlinoise. Un garçon, Döhring, a découvert un cadavre dans le parc où il court. Ce schizophrène obsédé par le passé non élucidé de sa famille cauchemarde les camps nazis. Tel est le biais qu’a trouvé Péter Nádas pour aborder l’univers concentrationnaire. Incidemment, le policier allemand qui s’intéresse à Döhring est passé par Wiesenbad.

Claire DEVARRIEUX
PÉTER NÁDAS Histoires parallèles Traduit du hongrois par Marc Martin avec la collaboration de Sophie Aude. Plon, «Feux croisés», 1146pp., 39€.