Culture/Livres
La Hongrie nostalgique de Gyula Krudy; «N.N.» est le livre le plus célèbre de l’écrivain aux allures de dandy ténébreux, et auteur de 80 romans rédigés à l’encre violette. Une évocation enchanteuse de la vie quotidienne transfigurée par l’imaginaire.
André Clavel
11 janvier 2014

Drapé dans sa légende de noctambule et de dandy ténébreux, auteur de près de quatre-vingts romans rédigés à l’encre violette, Gyula Krudy (1878-1933) est l’une des icônes des lettres hongroises, un enchanteur que ses pairs n’ont cessé d’envier, de Sandor Marai à Imre Kertesz. Son registre favori? Le monde du rêve, une féerie teintée de mélancolie que l’on retrouve dans son livre le plus célèbre, N. N., achevé en 1919 et publié trois ans plus tard à Budapest.

Pas d’intrigue spectaculaire dans cette envoûtante rhapsodie, mais une sorte de monologue intérieur entrecoupé de brèves anecdotes où se dessine un quotidien transfiguré par l’imagination. «Je suis né en octobre, mois durant lequel on entend rarement la cigale dont la voix est alors d’autant plus triste. Le tintement vespéral de l’atelier du forgeron nous parvient de loin à travers la brume», raconte le narrateur, qui s’obstine à cacher son visage pour mieux ressusciter les ambiances et les décors de la province hongroise: des bois de bouleaux à perte de vue, des terres en jachère où vivotent de petits nobles souvent ruinés, des casernes où des hussards organisent des duels, des Tziganes errant sur les chemins avec leur violon sous le bras, des défilés de carnaval, des souvenirs d’amours fugaces, des veilles dans les auberges mal éclairées, une maison sous la neige avec sa véranda multicolore, des odeurs de pain frais qui «rappellent la beauté des jeunes paysannes», des carrioles de saltimbanques qui s’effacent dans des halos de brume, la douce silhouette d’une mère qui, jadis, «apportait avec elle le soleil et l’humour», de vastes étendues de roseaux sur lesquels se profile «la bosse d’or de la lune»…

D’une scène à l’autre, Gyula Krudy virevolte entre la réalité et le merveilleux, le présent et le passé, avec un sens du mystère qui évoque la peinture de Chagall, les contes de Hoffmann ou les romans de Bruno Schulz. Quant à N. N., le héros anonyme du récit, c’est un vagabond, un homme du crépuscule qui ne cesse de déambuler à travers ses souvenirs, de célébrer la nuit et de festoyer avec les revenants en réinventant une Hongrie débordante de nostalgie: «La lueur de la lune traverse les champs. Et les somnambules errent, désemparés. La cigale fredonne leur chanson, chef d’orchestre de l’au-delà, dont toute la mission tient en ces nuits uniques où le clair de lune aspire l’âme des êtres.» Toute la magie hongroise, sous les caresses d’une prose fantomatique.

Le Temps