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Béla Tarr

 Béla Tarr est né le 21 juillet 1955 à Pécs en Hongrie. Il est réalisateur, scénariste et producteur de cinéma.

Ouvrier avant de se lancer dans le cinéma, Bela Tarr tourne son premier long métrage, Le Nid familial, en 1977. Une oeuvre réalisée en quatre jours alors qu'il n'a que 22 ans. Le cinéaste s'inscrit ensuite à l'Ecole supérieure de cinéma et de théâtre de Budapest, dont il ressort diplômé en 1981. Il pose les premiers jalons de son style caractéristique dans Macbeth (1982), un film qu'il tourne pour la télévision.

Créateur dès 1980 du studio indépendant Tàrsulàs (que les autorités hongroises fermeront cinq ans plus tard), Bela Tarr se forge peu à peu un style, lent et centré sur le social, notamment avec Damnation (1987), puis part enseigner à la Filmakademie de Berlin. En 1994, après sept ans de travail pour adapter le roman, sort Le Tango de Satan, film de plus de sept heures sur la chute du communisme, considéré par les observateurs comme son chef-d'oeuvre. En 2000, Bela Tarr tourne Les Harmonies Werckmeister, son premier film à être distribué en France... en 2003.

Le réalisateur a connu d'énormes difficultés afin de réunir les fonds nécessaires à la réalisation de ce long métrage qui constitue le point final de sa trilogie débutée avec Damnation. Bela Tarr a commencé à travailler sur L'Homme de Londres dès 2004. Il a connu de nombreuses difficultés lors du tournage de cette adaptation du roman de Georges Simenon, avec notamment le suicide du producteur Humbert Balsan, le 10 février 2005. Après un temps d'arrêt, il est tout de même parvenu à boucler le tournage du film qui a connu l'honneur d'une sélection en Compétition Officielle lors du Festival de Cannes 2007.
(Source Allociné)
 
 
Ses Longs métrages

2011 - A Torinoi Lo (Le cheval de Turin)
dure 126 minutes. Ours d'argent, grand prix du jury, au festival de Berlin en 2011. Le film de Bela Tarr, dont le titre se traduit du hongrois par Le Cheval de Turin est fait de longs plans qui durent parfois plusieurs minutes, tournés en noir et blanc. A la projection de presse ce mardi après-midi, on pouvait s’amuser à compter le nombre de spectateurs en moins par plan.

Le Cheval de Turin
tient son titre de l’animal qui bouleversa Friedrich Nietzsche au matin du 3 janvier 1889, jour où le philosophe bascula dans la démence. C’est en tout cas ce que dit l’exergue. Le cheval du film est à l’agonie, et il appartient à un paysan hongrois qui vit dans une maison isolée avec une jeune femme. Le film est divisé en six journées qui sont une création du monde à l’envers, une marche vers le néant. Ce n’est pas sur les affiches de ce film qu’on lira la phrase que j’ai toujours rêvé de voir sur les murs de Paris: “On rit beaucoup”, Le Monde.

L’ennui, l’exaspération font partie de l’expérience: quand au déjeuner du quatrième jour, la femme répartit à nouveau deux pommes de terre en robe des champs dans deux assiettes en bois et que nos héros les mangent à nouveau avec les doigts, il est légitime d’espérer un morceau de beurre, une carotte. Incapable de m’abandonner au temps qui passe, je suis obligé de trouver des stratégies qui maintiennent mon attention: évaluer la durée des plans, faire des pronostics sur un éventuel imprévu (il y en a quelques uns), essayer d’imaginer le chemin que fait la caméra dans l’espace qu’occupent les personnages. Bela Tarr est un sorcier. Même dans ce film où les événements sont rares, il est capable d’étourdir lorsqu’on réalise qu’il vous a amené d’un point à un autre en un seul mouvement là où la plupart de ses collègues auraient eu besoin d’une dizaine de plans.

Et ces stratégies pour patienter finissent par payer, l’ascèse qu’impose le film n’est pas vaine. Cette apocalypse paysanne laisse des traces, ouvre des chemins. Mais ceci est une autre histoire, une critique de cinéma.
(Source : Le Monde 15 février 201) 


2006 - A londoni férfi, en compétition à Cannes en 2007.

Maloin mène une vie simple et sans but, aux confins de la mer infinie ; c'est à peine s'il remarque le monde qui l'entoure. Il a déjà accepté la longue et inévitable détérioration de sa vie, et de son immense solitude. Lorsqu'il devient témoin d'un meurtre, sa vie bascule et le voilà confronté au péché, à la morale, au châtiment, écartelé à la frontière de l'innocence et de la complicité. Et cet état de scepticisme l'entraîne sur le chemin de la réflexion, sur la signification de la vie et du sens de l'existence. Le film touche à cet indestructible désir des hommes pour la vie, la liberté, le bonheur, les illusions jamais réalisées, à ces riens qui nous apportent l'énergie, pour continuer à vivre, à s'endormir, à s'éveiller, jour après jour... L'histoire de Maloin est la nôtre, celle de tous ceux qui doutent et qui peuvent encore s'interroger sur leur pâle existence.

Un roman de Simenon est un polar introspectif. ‘L’Homme de Londres’ ne déroge pas à la règle. Quand on s’appelle Béla Tarr et qu’on figure parmi les cinéastes européens les plus singuliers qui soient, on se demande immédiatement comment rendre au film la beauté et l’intelligence du roman. Quand on s’appelle Béla Tarr, on n’hésite pas à user d’un noir et blanc somptueux et à jouer des lumières. On n’hésite pas non plus, au risque d’en décevoir beaucoup, à utiliser des plans fixes et contemplatifs, des plans-séquences lents qui gravitent autour de Maloin, homme ordinaire torturé par ses choix. Et au lieu de faire de ‘L’Homme de Londres’ une chronique ennuyeuse, Béla Tarr offre une fresque grandiose dans la veine des films muets d’avant-guerre, parvenant par le seul maniement des caméras à décrire l’état d’esprit des personnages. La lenteur des mouvements vient étrangement soutenir l’angoisse et la peur de Maloin à mesure qu’il évolue en le prenant comme point de vue. A cette image presque immobile répondent les bribes de conversations qui orientent l’intrigue, et ces sons qui martèlent l’image et dont on se demande s’ils ne proviennent pas de la tête de Maloin, antihéros pris dans une fièvre criminelle irréversible.
Nous, journalistes, avons la lourde tâche de réduire ‘L’Homme de Londres’ à une note. Pourtant, il s’agit de cent fois plus que ça. D’une oeuvre silencieuse faite de bruit et de fureur, d’une poésie réaliste doublée d’un polar psychologique. On ne peut classer Béla Tarr dans aucune catégorie sans craindre de lui faire défaut, mais ce qui est sûr, c’est que Murnau aurait crié au génie.
(Source : http://www.evene.fr/)


2000 - Werckmeister harmóniák (Les harmonies Werckmeister)
Allemagne / France / Hongrie / Italie / Suisse, 2000, 145’, nb, vostf scénario de Béla Tarr et László Krasznahorkai, d’après son roman La Mélancolie de la résistance avec Lars Rudolph, Peter Fritz, Hanna Schygulla, Gyula Pauer

Dans une petite ville glaciale de la plaine hongroise, un cirque s’installe pour exhiber son unique attraction, une gigantesque baleine empaillée. L’animal est accompagné d’un mystérieux prince, qui, sans jamais se montrer, rend l’atmosphère magnétique. Valuska, jeune postier illuminé aux airs d’idiot dostoïevskien, évolue dans la ville et assiste autour de lui à la montée du chaos. Béla Tarr adapte ici pour la seconde fois un roman de László Krasznahorkai, La Mélancolie de la résistance.
« Le cinéma contemplatif de Béla Tarr, qui s’ancre dans le réel et le matérialisme les plus concrets, “ regarde la matière s’accumuler et s’engorger, une géologie d’éléments, d’ordures et de trésors, se faire au ralenti ” [Serge Daney, à propos de Paradjanov et Tarkovski, Ciné journal, 1986]. »
Gérard Grugeau, 24 images, été 2002.

« On s’y saoule de plans en noir et blanc
d’une beauté plastique rare, à la fois misérable et capiteuse, pétrie d’or et de ténèbres. [...] Béla Tarr n’a pas son pareil pour restituer l’absurde sort humain et pour faire jaillir
de ce pessimisme actif la matière nécessaire pour nous permettre de nous émerveiller
du monde. »
Olivier Séguret, Libération, 20-21 mai 2000.



1990 - 1994 - Sátántangó (Satantango)
Allemagne / Hongrie / Suisse , 1990-1994, 435’, nb, scénario de Béla Tarr et László Krasznahorkai, d’après son roman Le Tango de Satan, costumes de Gyula Pauer avec Mihály Vig, Putyi Horváth, László Lugossy, Éva Almássy Albert, János Derzsi, Irén Szajki

Adapté du roman éponyme de László Krasznahorkai, Satantango expose les complots et les trahisons qui agitent une coopérative agricole en déliquescence, au coeur d’une campagne humide. Le récit se polarise autour de la réapparition d’Irimias, un homme à l’allure christique que l’on croyait mort depuis un certain temps. Alliant une mordante ironie à une puissance esthétique dévastatrice, radical autant par sa durée monumentale que par le procédé narratif atypique qu’il met en oeuvre, Satantango est un jalon incontournable non seulement dans l’oeuvre de Béla Tarr, mais aussi dans l’histoire du cinéma.


« [Le temps] s’écoule en très longs plans-séquences où les actes et les gestes élémentaires des êtres – marcher, dormir, manger, se laver – sont captés dans leur continuité (ou presque). Où tout est pris en compte : les variations de saison,la consistance de la boue, l’atmosphère d’une taverne… Expérience hors du commun que nous propose Béla Tarr, arpenteur d’un monde infernal
et admirable qui laissera en nous des traces indélébiles. »
Jacques Morice, Télérama, 5 février 1997.



1987 - Kárhozat (Damnation)
Hongrie, 116’, nb, scénario de Béla Tarr et László Krasznahorkai costumes et direction artistique de Gyula Pauer avec Miklós B. Székely, Vali Kerekes, Gyula Pauer, Hédi Temessy, György Cserhalmi

Karrer, personnage amer et renfrogné, a pour seul lien avec le monde un bar-cabaret, le Titanik. La chanteuse qui s’y produit l’obsède tant elle semble posséder quelque chose qui lui est inaccessible : une forme d’espoir. Alors que les deux personnages jouent au chat et à la souris, la caméra évolue autour d’eux avec lenteur et virtuosité.
« Rien n’est anecdotique dans cette évocation pourtant très quotidienne d’une petite ville, d’un homme dévoré de remords et de désir. Avec un sens profond des correspondances, le cinéaste relie les paysages corrodés, les sonorités rouillées, les visages clos sur leurs secrets, les vertiges intimes et les réjouissances populaires. Un défilé de bennes grinçantes, un chien errant dans la nuit, une pile de verres sur l’étagère du bar, une chanson à serrer le coeur, un mur suintant de pluie, chaque détail existe avec une précision intense, et en même temps tous se répondent et se fondent dans une prenante atmosphère de film noir. »
Marie-Noëlle Tranchant, Le Figaro, 20 avril 2005.


1983-1984 - Öszi almanach (Almanach d'automne)
Hongrie, 120’, coul., scénario de Béla Tarr décors et costumes de Gyula Pauer avec Hédi Temessy, Erika Bodnár, Miklós B. Székely, Pál Hetényi, János Derzsi

Hédi, une dame âgée et argentée, partage une maison avec son fils, son infirmière et l’amant de celle-ci, bientôt rejoints par un quatrième locataire. À travers des cadrages et des éclairages maniéristes, le film témoigne des stratégies et trahisons auxquelles chacun se livre pour tenter d’asseoir son pouvoir sur les autres. L’ambiance délétère de ce huis clos peut évoquer certains films de Fassbinder, mais Almanach d’automne s’inscrit tout autant dans la continuité des premières oeuvres de Béla Tarr, confirmant la singularité d’un regard à la fois respectueux, attentif et intransigeant.
« Ce pseudo-monde artificiel était nécessaire pour que rien ne détourne notre attention de la cruauté, de la bassesse et de la méchanceté humaines, qui se répandent partout et consument tout. Avec ce film, il devient clair que Béla Tarr n'essaie pas de parler des problèmes de logement en Hongrie, des conditions politiques ou d'une attitude existentielle particulière, mais du monde dans son ensemble. Comme Fassbinder, il a considéré que l’univers qui l’entourait pouvait se résumer au mensonge,
à la trahison, au complot, à une vulnérabilité émotionnelle désespérée, et au vide existentiel qui découle fatalement de tout cela.»
András Bálint Kovács, «The World According to Tarr», in Béla Tarr, Budapest, Magyar Filmunió, 2001.


1982 - Macbeth
Hongrie ,1982, 64’, coul., vostf scénario de Béla Tarr, d’après la pièce de William Shakespeare avec György Cserhalmi, Erzsébet Kútvölgyi

Fidèle adaptation du texte de Shakespeare, Macbeth a été réalisé pour la télévision hongroise. Radicalisant son usage du plan-séquence, Béla Tarr y livre une mise en scène vertigineuse et labyrinthique.
« Le film dans son ensemble est constitué
de seulement deux plans – un premier de cinq minutes avant le générique, un second de soixante-sept minutes – et pratiquement tous les événements importants sont mis en scène au premier plan, la caméra suivant certains personnages et en saisissant d’autres alors qu’elle suit implacablement leurs mouvements dans le brouillard, la lumière des torches et un décor de grotte froide et humide. […] Il est frappant de constater à quel point ce film, véritable oeuvre de transition, fait écho et reprend même certains éléments des trois premiers longs métrages de Béla Tarr tout
en annonçant les longs mouvements de caméra chorégraphiés et la métaphysique démonologique que l’on trouve dans sa seconde trilogie. »
Jonathan Rosenbaum, « Neither Before nor After », in Béla Tarr, Budapest, Magyar Filmunió, 2001.


1982 - Panelkapcsolat (Rapports préfabriqués)
Hongrie, 1982, 82’ ,nb, vostf avec Judit Pogány, Róbert Koltai, Gábor Koltai

Lui travaille dans une usine moderne, elle passe ses journées à s’occuper de la maison et de leurs deux enfants et désespère de trouver chez son mari quelque marque d’intérêt ou d’affection réelle. Dans un style qui est comme un pendant épuré de celui de Cassavetes, Béla Tarr poursuit avec ce troisième long métrage son portrait du prolétariat hongrois et des relations hommes-femmes qui s’y développent. Ici, chaque nouvelle scène semble amener le couple plus loin dans l’impasse.
À moins que l’achat d’une machine à laver ne puisse sauver la mise ?
« Nous sommes parvenus à la conclusion qu’un film ne raconte pas d’histoire. Sa fonction est tout à fait autre. Se rapprocher des gens, comprendre la vie quotidienne. Et ce faisant, comprendre la nature humaine et pourquoi nous sommes comme nous sommes. Comment nous commettons des péchés, comment nous nous trahissons les uns les autres et ce qui nous meut. »
Béla Tarr, interviewé par Jonathan Romney, in Béla Tarr, Budapest, Magyar Filmunió, 2001.


1979 - 1980 - Szabadgyalog (L’outsider)

Hongrie, 135’, coul. avec András Szabó, Jolan Fodor, Imre Donko, Istvan Bolla, Ferenc Jánossy

L’outsider, c’est András, jeune homme qui semble flotter sur la vie sans jamais trouver sa place, avec, pour seul compagnon stable, un violon. Renvoyé de son poste d’infirmier dans un hôpital psychiatrique à cause de son alcoolisme, il devient ouvrier. Parallèlement, il rencontre et épouse Kata, tout en continuant à verser des pensions alimentaires à un enfant qu’on dit ne pas être le sien. Par un récit elliptique, le film nous fait partager quelques étapes de la vie de cet être en décalage permanent, incapable de se plier aux injonctions du monde qui l’entoure.
« Le choix de cadrages très serrés est rendu plus sensible par l’usage de plans-séquences souvent en mouvement, qui, passant d’un visage à l’autre, loin de lier les personnages entre eux, les isolent au contraire dans des espaces sans communication. La construction narrative, fondée sur la juxtaposition de scènes et d’espaces hétérogènes, ajoute encore à l’impression générale : il n’existe aucun espace englobant qui puisse accueillir ces îlots clos sur eux-mêmes, aucun “ espace-entre ” où puisse se fonder un monde commun. Le seul lien est d’assemblage, “ rapports préfabriqués ”, factices et aléatoires, où les corps viennent se loger comme autant de pièces dans les “vides” d’une architecture abstraite. Sans lieu propre ni monde commun à habiter ensemble, chacun dès lors ne peut être qu’un “ outsider ”. »
Sylvie Rollet à propos des trois premiers longs métrages de Béla Tarr, Positif, avril 2006.


1977 - Családi tüzfészek (Le nid familial)
Hongrie, 1977, 100’, nb avec Lászlóné Horváth, László Horváth, Gábor Kun

« C’est une histoire vraie. Elle n’est pas arrivée aux personnages de notre film, mais elle aurait pu leur arriver à eux aussi » : c’est par ces mots que débute le premier film de Béla Tarr. Laci, fils ainé de sa famille, rentre chez ses parents après son service militaire pour y retrouver sa femme Irén et leur fille. La famille élargie partage un appartement minuscule, situation qui semble vouer toute relation humaine à l’explosion. Réalisé à partir d’improvisations, le film scrute les visages de ses personnages pour livrer un tableau critique de la société hongroise de la fin des années 1970.
« La façon dont Béla Tarr, comme Fassbinder, décrit l’environnement est à la fois naturaliste et théâtrale. Ses personnages sont ordinaires, mais leurs impulsions, leurs passions, leur égoïsme et leur souffrance les rendent exceptionnels. Les deux cinéastes condensent la teneur dramatique de situations naturalistes jusqu’à la déréalisation. Comme Fassbinder, Béla Tarr a su déceler les origines spirituelles d’un drame universel dans des figures complètement banales, déterminées par leur environnement. »
András Bálint Kovács, « The World According to Tarr », in Béla Tarr, Budapest, Magyar Filmunió, 2001.



Ses courts métrages

1978 - Hotel Magnezit
Hongrie, 13’, nb, vostf

Soupçonné de vol, un homme mûr est contraint de quitter le foyer dans lequel il réside. La caméra le suit pendant les treize minutes qui précèdent son expulsion, employées à un règlement de comptes avec les hommes qui partagent sa chambre. On retrouve dans ce film d’études les traits typiques des oeuvres de la première période de Béla Tarr : gros plans sur les visages, traitement naturaliste, dialogues improvisés et acerbes.

1989 - Az utolsó hajó (Le dernier bateau)
Hongrie, 32’, coul., vostf scénario de Béla Tarr, d’après deux nouvelles de László Krasznahorkai avec Miklós B. Székely, Michael Mehlman, László Gálffy, Gyula Pauer

C’est sans doute avec
Az utolsó hajó que Béla Tarr s’est le plus éloigné d’une conception classique de la narration. On y découvre une Budapest désertée, théâtre de scènes énigmatiques et irréelles baignant dans un climat post-apocalyptique.
Par ses travellings quasiment incessants, la caméra dévoile un monde qui semble dépourvu de sens mais dont la marche sans but se poursuit pourtant inexorablement. Ce film s’inscrit dans le projet CityLife, au sein duquel douze cinéastes internationaux livrent leur vision de la vie urbaine.

1995 - Utazás az alföldön (Voyage sur la plaine hongroise)
Hongrie, 1995, 35’, coul., vostf avec Mihály Vig

« Pendant le tournage de Satantango, entre 1991 et 1994, Béla Tarr a filmé l’un de ses acteurs [et compositeur de la musique de ses films], Mihaly Víg, récitant des poèmes de Sándor Petöfi. Pendant les pauses, entre les prises, il déambule en récitant la poésie écrite dans ces lieux mêmes, cent-cinquante ans plus tôt. »
Jonathan Rosenbaum, catalogue du Festival de La Rochelle, 2001.


2004 - Prológus (Prologue)
Hongrie, 2004, 5’, nb, sans paroles avec Krisztina Tomka

Prologue a été réalisé dans le cadre de la série de vingt-cinq courts métrages Visions of Europe, qui réunit quelques-uns des cinéastes les plus importants du début du XXIème siècle. La caméra y dévoile par un unique travelling les visages d’hommes et de femmes formant une file indienne, avant de s’immobiliser une fois l’objet de leur attente révélé.



Un documentaire

Tarr Bela, Cinéaste et au-delà
de Jean-Marc Lamoure
France, 2011, 45’ environ, coul., vostf


Accompagnant la réalisation du Cheval de Turin entre 2008 et 2011, ce film présenté à l’état de work in progress propose une immersion auprès de Béla Tarr et de celles et ceux qui composent sa famille de tournage depuis bientôt trente ans. Des banlieues de Budapest aux confins de la grande plaine hongroise, chacun dévoile une part du réel dans lequel s’implante et s’implique le cinéma du maître hongrois.

 

Le cinéaste et les barbares
13 mars 2014
Le Point

Humeur

Visionnaire mais invisible, Béla Tarr ne veut plus filmer. L'écrivain Richard Millet lui rend hommage.

Béla Tarr a déclaré qu'il ne tournerait plus.

Voilà un cinéaste aussi radical et rare que Bresson, Tarkovski ou Pialat : neuf longs-métrages et quatre courts. Les premiers, à la fin des années 70, questionnent le réalisme socialiste dans une Hongrie qui restera presque intemporelle, dans toute son oeuvre, et qui est filmée en noir et blanc : ce choix situe le cinéma de Tarr dans une distance et une couleur morale qui nous en disent bien plus sur le monde contemporain que l'éthique, souvent brillante et creuse, du cinéma « engagé ». Qu'il s'inspire de Simenon (« L'homme de Londres ») ou du romancier Laszlo Krasznahorkai, qui est aussi son scénariste, ce que montre Tarr, en de longs plans fixes, ce sont des gens s'inscrivant dans les séquelles de l'Histoire, notamment postcommuniste. On a rarement montré les corps dans la réalité temporelle de leurs mouvements, parfois jusqu'à l'insoutenable, ce qui fait encourir à ces films le reproche d'être splendides mais sombres, et ennuyeux, nos fébriles, nos frivoles contemporains supportant mal d'être renvoyés ainsi à leur néant. Hommes et femmes prisonniers de leur solitude, de leurs rituels, de leurs attentes, de leurs errances, comme le buveur solitaire de « Damnation », la fillette perdue de « Satantango », l'innocent Veluska des « Harmonies Werckmeister », les paysans mutiques du « Cheval de Turin », tous nous rappellent que non seulement il n'est pas possible d'échapper au temps, mais que la fin du Temps est là.

La fin du Temps ? Vous n'y pensez pas ! Nous avons vaincu la nature, installé l'homme au centre du monde physique et moral, redéfini les valeurs sexuelles, rendu possible l'évolution génétique, soumis la planète à la grande loi démocratique et aux marchés financiers, élu des hommes vertueux, fait la leçon aux autres, rangé les religions à l'arrière-fond, où elles se confondent avec l'éthique...

Pourtant, nous sommes à la fin de quelque chose qui pourrait bien être la défaite des songes, suggèrent Béla Tarr et Krasznahorkai, dont les romans ont une profondeur, une densité d'écriture qui les situe hors de ce que j'ai appelé la postlittérature. Béla Tarr s'en inspire pour nous rappeler que l'homme est désormais sans grandeur dans une nature qu'il a saccagée et où il continue de s'abandonner à ses passions, souvent sordides. Les corps qu'il montre ne sont pas beaux : épais, lourds, vieillis, inclinés vers la terre au sein de villes ou de fermes qui semblent à l'abandon, au coeur de l'interminable plaine hongroise battue par la pluie et un vent qui n'est pas tout à fait de ce monde, image du désert spirituel où nous nous trouvons, survivants d'un grand rêve où la culture était la vérité du politique.

Nous vivons dans la post-Histoire, dans l'imminence de l'apocalypse, suggère Tarr qui, né en 1955, a déclaré renoncer à faire des films, les conditions pour les réaliser et le public capable de les accueillir n'étant plus réunis. Décision exemplaire et tragique... Au moins ne suis-je pas seul à constater que la culture a fait naufrage dans le culturel, dans le refus d'hériter, le divertissement généralisé, l'érotisme industriel, les catastrophes écologiques, la crise financière... Pessimiste, Béla Tarr ? Non : lucide, c'est-à-dire visionnaire, comme tout homme qui croit que l'Ancien Testament contient toutes les histoires du monde et sait qu'apocalypse signifie d'abord révélation. Sa décision de ne plus filmer s'accompagne de la volonté de créer une école où enseigner le cinéma comme on ne l'a encore jamais fait. Une autre manière de rester au coeur du monde.

Richard Millet*

* Derniers livres parus : « Lettre aux Norvégiens sur la littérature et les victimes » et « Charlotte Salomon » (Ed. Pierre-Guillaume de Roux).

 
 

 
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