La Danse du Pot - Vũ điệu của cái bô

de Nguyen Quang Than - Traduit en langue francaise par Phan Huy Duong (Paris)




Une conférence à Bordeaux 2004 / de gauche à droit: Dr Phạm To Uyen, Nguyen Quang Than, Dr Caroline Vivon, Phan Huy Duong (Photo d ' André Le Vagueresse)

<<<<A gauche: Phan Huy Duong (portrait)

Hao se rend compte qu'il n'y a plus d'espoir. L'usine de fabrication de chaussures est en faillite. Il va connaître le chômage. Pour une année au moins. Le sujet de recherche, les droits d'auteur cédés à l'usine, l'avance promise, tout est parti en fumée. Les clients ont boycotté les chaussures aux pointes béantes avant que la merveilleuse colle de Hao n'ait franchi les labyrinthes des formalités administratives.

Il faut pourtant manger, envoyer de l'argent à la petite qui poursuit ses études à Hanoi, et soigner à coups de mil­liers de dôngs la bicyclette qui s'effondre dès qu'on y tou­che. Et puis la tasse de café le matin! Il se sentait bestial chaque fois qu'elle lui manquait.

Il lui faut absolument trouver du travail. Malheureu­sement, en dehors de la spécialité ins­crite dans son diplôme, il ne sait rien faire. Il ne peut non plus vivre comme Tân, le peintre d'en bas. Tân ne sait jamais de quoi et où il se nourrira demain. Tân dit: "La faim est une tigresse. Ne la regarde jamais en face, elle bondirait aussitôt sur toi". Juste à ce moment, Tân entre dans la chambre, barbouillé comme une liane de courgette qu'on aurait trem­pée dans un pot de couleurs.

- Dis donc, j'ai trouvé un boulot qui t'irait comme un gant. Mais sers-nous d'abord le café.

Hao verse maladroitement le café dans le filtre. Tân voudrait-il l'entraîner à faire de la fausse monnaie? Il a la mine de quelqu'un qui se prépare au bagne.

- Quel boulot?

- Baby-sitter. Cent mille dôngs par mois, déjeuner in­clus. Ca te va?

- Parfait.

Saisi par le doute, Hao sent ses cheveux couler de son front sur ses pommettes et couvrir ses yeux.

- Mais pareille aubaine n'est pas pour des types comme moi. Et puis, il y a l'Institut.

- Puisque je te dis qu'on en cherche. Il s'agit de garder un gosse de trois ans et demi, qui babille à peine. Tu le gar­des. Tu lui apprends l'anglais. Juste de quoi lui permettre plus tard de reconnaître les noms des compagnies dans la rue et de distinguer les toilettes pour hommes des toilettes pour femmes dans les aéroports. Quant à l'Institut, écoute mon con­seil. Tu leur soumets un sujet de recherche bien pom­peux du genre: "Jeter un regard sur le processus de création d'une colle pour chaussures dans notre province". Pas de demande de subvention. Seulement un détachement de deux ans pour recherche. Ca ira?

Ca ira. Du moment que Tân ne l'entraîne pas à fabri­quer de la fausse monnaie. Hao a soumis son projet de re­cherche. Il a corrigé quelques mots dans le titre de Tân. Je­ter un re­gard, ça ne colle pas. Finalement il a trouvé: "Faire une hyperbole matérialiste dialecti­que..." (en Anglais: to ta­ke an hyperbole), accompagné de deux pages décrivant le thème, également bilingues. Ca en jette, c'est parfait! Hao a ainsi gagné l'accord du président du CNRS, un ancien insti­tuteur du troisième échelon. Dans la traduction du thème, Hao a buté sur quelques termes diffici­les. Il a inventé quel­ques mots, mais le Président ne s'en est pas aperçu. Le Pré­sident exige toujours des cadres des expo­sés bilingues. Mais il est incapable de distinguer le français de l'anglais. Il sait néanmoins reconnaître le russe grâce au cu­rieux N renver­sé. "Je vous félicite. Tout y est, l'aspect idéologique et l'as­pect régional. Vo­tre sujet de recherche me convient parfai­tement. Mais comptez-vous demander une subven­tion? Non? Parfait. Ne m'oubliez-pas quand vous fê­terez votre thèse!" Le Président a signé d'un geste résolu. Sa signature rampait sur le papier comme un scorpion.

Voilà Hao avec deux années de liberté devant lui. Il se promet de fêter dignement le Prési­dent et Tân, les mécènes de la science.

Le petit chien japonais a poussé de minuscules jappe­ments. Puis il a filé entre les jambes des deux hommes. "Mimosa, hé, Mimosa, tout doux... Entrez donc". La pa­tronne a pris le chien dans ses bras. Elle jette un regard in­quiet sur le pantalon barbouillé du peintre. Tân, l'air en­thousiaste:

- Comme promis, je vous amène mon ami Hao. Maintenant je dois hisser le drapeau du premier Mai. Ne vous gênez pas.

Hao contemple la patronne. Belle, élégante, superflue. En habit, en graisse, en espace et en temps.

- Sans doute, Tân vous en a parlé. Le petit a besoin d'un précepteur cultivé. Son père dit qu'au Japon la garde des enfants doit être confiée à des diplômés de l'Université. Je vous le confie pour la journée. Vous resterez déjeuner avec lui. Vous ferez la sieste avec lui pen­dant deux heures. Il faut absolument qu'il dorme deux heures, comme à la crèche. Vous lui apprendrez l'anglais. Je voulais une jeune femme pour le garder. Mais mon mari préfère que ce soit un homme. Il dit que le petit doit devenir viril pour affronter la concurrence dans la vie.

Puis elle dit: "Cela pour commencer. Après...". Hao frémit. Elle darde ses yeux droits dans les siens. Sa figure silencieuse, triste, plantureuse s'est soudainement éclairée. Elle a sans doute fait des études supérieures. Elle ne semble pas à la recherche d'un gigolo comme il l'a pensé. Hao de­mande: "Où est l'enfant?". De toute évidence, elle a oublié le petit. Elle marmonne: "Je l'ai envoyé chez ses grands-pa­rents maternels. Appelez le Couillon. Nous l'appelons ainsi pour éviter le malheur1. Revenez demain".

Le lendemain, la patronne, Couillon, avec Mimosa à leurs côtés, attendent Hao devant la porte. Le chien, surpris, regarde Hao amener sa bicyclette dans la cour de cailloux. La femme, resplendissante dans une chemise couleur de lys, sous une mince couche de fard, pousse Couillon vers Hao. "Allons, Couillon, salue l'oncle, salue le maître". Le petit fait un effort et balbutie: "Bonjour mademoiselle". La femme rectifie: "C'est que je l'ai mis quelques jours à la crèche. Répète, mon enfant. Bonjours mon oncle". Elle emmène Hao et le petit dans une pièce à côté du salon. Une petite table d'écolier, un divan en bois pour la sieste, des verres, des bouteilles d'eau bouillie. Elle dit: "D'après Tân vous parlez anglais comme un Anglais, c'est vrai? Son père serait ravi s'il pouvait causer avec le petit dans cette langue. Il la parle à la vitesse du vent". Hao veut rectifier: "Je parle anglais comme un Vietnamien". Mais le petit exige de faire caca. Il grimace, il se tortille, il serre ses fes­ses entre ses mains. La patronne: "Laissez". Elle plisse son nez: "J'ai oublié de mettre ici un pot. Mme Mui, s'il vous plaît!". Avant que la cuisinière n'arrive, elle a emporté le petit de­hors. Un moment après, elle revient, le pot dans une main, le petit au bout de l'autre. "Les toilettes se trouvent le long de la véranda, à quelques mètres. Vous n'avez qu'à y vi­der le pot et tirer la chasse d'eau". Elle pose le seau dans un coin de la chambre comme un chef d'orchestre rangeant sa baguette. Et la danse s'achève. Hao regarde le symbole im­ma­culé de l'Art, espérant le voir disparaître. Il y a cinq ans, il rêvait dans l'ample costume traditionnel des docteurs. La femme lui tend deux clés: "Ceci est la clé de la chambre, et ceci celle de la porte d'entrée. Promenez-le de temps en temps. Où vous voudrez". Puis elle se retire, fière d'avoir accompli son rôle de metteur en scène.

Hao demande à Couillon: "What is your name?" Le petit le regarde fixement et pâlit: "Putain ... de ta mère!" Il croit sans doute que Hao l'a insulté. Il faut coûte que coûte que Hao lui apprenne cette phrase aujourd'hui même. "What is your name, cela signifie com­ment t'appelles-tu, ce n'est pas une injure. L'humanité n'en est pas encore à se saluer avec des injures, compris?". Fin de la première leçon d'Anglais.

Toute chose, quelle que soit son absurdité, devient normale à force d'habitude. Alors on ac­cepte tout, facile­ment. Après une semaine de gêne, le métier de baby-sitter semble tout na­turel à Hao. Tout aussi naturel que le fait qu'un célèbre professeur malade ait dû brûler ses livres pour se réchauffer, ou que toutes les bicyclettes du pays doivent porter une plaque d'immatriculation d'un autre âge. Vingt billets de cinq mille dôngs suffisent largement pour trans­former Hao en Baby-sitter consciencieux pour trente jours. La patronne ne lui accorde pas plus d'attention qu'à la cui­sinière qui traîne comme une ombre dans la maison. Hao l'a délivrée du gosse. Elle a plus de temps libre. Elle se re­tire dans sa chambre au premier pour lire pendant que Hao se débat avec le gamin et le pot, rêvant aux étagères rem­plies de li­vres, au temps où il avait le temps de plonger dans la sagesse des saintes écritures. De temps en temps elle pré­pare un jus de citron, invite Hao sans façon comme on invi­terait un domestique et lui raconte ses soucis. Son mari était capi­taine au long cours. Grâce à lui elle a vu pour la première fois le fabuleux billet vert et les portraits des pré­sidents dé­funts des États-Unis. Sa bourse bien remplie, il a cherché à revenir à terre. Il disait: "A notre épo­que, seuls ceux qui sa­vent se hisser au sommet sont gagnants. Ceux qui restent au ras du sol seront à jamais des perdants". Il a su investir en profondeur, grimper peu à peu les marches du pouvoir. Maintenant il dirige la représentation commerciale du pays à Hong Kong. Il sert d'intermédiaire pour l'importation des navires de plusieurs dizaines de milliers de ton­nes comme pour celle des soutien-gorges. Il dit: "Autrefois, en un voyage au Japon, en barbotant dans la merde, j'arrivais à ramasser une ou deux onces d'or. Aujourd'hui, avec une seule signature, je rafle des millions!". Hao ne sait pourquoi elle lui raconte si fran­chement tout cela. Il se demande si elle partage les vues de son mari. Elle raconte d'une voix triste, usée. Elle est celle qui dépense. Elle ne connaît pas la fièvre des conquérants. Une buse accrochée à la carcasse d'un éléphant. De temps en temps, son mari lui écrit. Mais depuis deux ans, il ne parle jamais de son retour au foyer. Hao a l'impression qu'il ne reviendra jamais.

Bien soigné, Couillon devient plus propre. Il apprend assez bien l'anglais et aime son maî­tre. Pour régler le pro­blème du pot, Hao lui a appris à aller aux toilettes. A la fin du mois, la patronne donne à Hao son salaire. Elle lui avance même le salaire du mois suivant agré­menté d'une prime de cinquante mille dôngs. Comme il hésite, elle dit: "Gardez-les. Nous sommes très riches. Vous ne pouvez vous imaginer à quel point. Mais dans ce pays on se surveille tellement les uns les autres que nous devons rester discrets".

Un matin, alors qu'il s'occupe de Couillon, par la fe­nêtre, Hao voit M. Vi apparaître sur son vélomoteur. M. Vi paraît plus soigné, plus coquet que d'ordinaire. Il semble pourtant moins majestueux que lorsqu'il marchait le long de la véranda de l'Institut, écoutant les explications d'un cadre technique dans son dos. La patronne lui tient conversation des heu­res durant dans le salon. Le soir, elle invite Hao à prendre le thé. Elle dit: "Demain je dois m'absenter pour quelques jours. Pouvez-vous garder le petit le soir? Vous me rendrez bien service". Hao acquiesce. Elle réfléchit un mo­ment, puis: "Savez-vous qui est l'homme qui m'a rendu vi­site ce matin?" Hao répond: "Non". Elle le regarde, con­fiante: "Je ne veux pas vous le cacher, vous me jugerez mal. Cet homme est mon amant". Elle s'aperçoit que sa franchise a ému Hao. Elle lui tire doucement sur la manche: "Mais j'ai décidé de le quitter. Demain nous irons à la plage de Sâm Son pour la dernière fois. Vous m'aiderez?" Puis elle lui raconte son histoire.

Quelques années auparavant, son mari l'avait habile­ment introduite auprès de cet homme. L'homme avait aidé son mari méticuleusement. Mais il ne daignait pas accorder la moindre attention à elle, la proie offerte. Personne dans cette ville ne l'avait ainsi dédaignée. Bles­sée, elle chercha à comprendre cet homme vertueux et tomba amoureuse. Quand elle com­prit que ces vertus n'étaient qu'un piège de vieillard pour conquérir le cœur des femmes, elle s'en lassa. "Finalement, mon mari a gagné, mais je n'ai rien re­çu. Aidez-moi à en finir proprement." Hao répond: "Oui, je garderai la maison et le silence". Elle rit tristement: "Ne vous donnez pas cette peine. Toute la ville connaît ma liai­son. C'est miracle qu'on ne l'exhibe pas encore à la télé". Hao dit: "N'emportez pas le petit chien". Elle demande, sur­prise: "Pourquoi?" Et soudain elle sourit: "Oui, Tchekov, n'est-ce pas? Soyez tranquille. De nos jours plus personne ne fait appel aux chiens pour s'ouvrir le chemin de l'amour". Elle se tait un instant. Pour la seconde fois Hao voit son visage s'illuminer. Elle halète: "J'emmènerai le chien. Je ne suis qu'une aveugle et je prétends trouver seule la pierre mira­culeuse. Mimosa me guidera". Elle a effecti­vement emporté Mimosa. On aurait dit qu'elle espère tou­jours quelqu'un, à Sâm Son.

Trois jours ont passé. Elle est revenue avec M. Vi. La Toyota s'est arrêtée devant le por­tail. Entendant le klaxon, Hao est allé ouvrir, conforme à son rôle de concierge con­scien­cieux. Il s'est retrouvé nez à nez avec M. Vi. Ils ne se sont pas salués. Ils ne se sont rien dit. Argent, beauté, jeux de hasard pleins de quiproquos.

Hao regarde le visage crispé, tendu, le corps puissant du vieillard dans son ultime épanouis­sement, et comprend que ces jours-ci, à Sâm Son, il n'a goûté que du lapin. Le portefeuille s'est plus ou moins vidé, mais la bourse, celle des misères terrestres, est sans doute encore pleine à cra­quer. Cela se devine à son air acariâtre. Hao entend le cou­ple se disputer dans le salon.

M. Vi finit par s'en aller. La femme a téléphoné pour quérir sa voiture. Elle l'a accompa­gné, souriante, avec une politesse exquise. Il est parti furieux, songeant à l'argent qui s'est envolé et au désir qui demeure. Puis il s'est consolé, se disant qu'au moins il a préservé sa vertu pendant ces jour­nées de vacances au bord de la mer, au milieu de tous les plaisirs bourgeois décadents.

Hao s'est senti compatissant. Aucun amant n'aime se voir signifier la retraite, il le sait.

Le visiteur parti, la femme court retrouver Hao, l'in­vite à prendre du thé au salon. "Ouf, me voilà quitte avec la dette de Liêu-Thang" dit-elle, caressant Mimosa. Le chien lui lèche la main, fier de l'avoir reconquise, fier d'avoir supplanté ce vieil homme riche, majestueux, qui ne rêvait que de son destin: être caressé, cajolé par elle. "Comment ai-je pu le trouver si séduisant autrefois? Maintenant il me rabâche la morale à longueur de journée". Elle continue de caresser Mimosa en murmurant: "Que Sâm Son est beau cette année! Te sou­viens-tu de Sâm Son, petit Mimosa?" Hao devine que Mimosa a tenu un rôle important dans ce séjour.

Hao ne s'est pas trompé. Trois jours après, un homme plus jeune qu'elle de quelques an­nées, se présente devant la maison. Il pousse la CBT125 dans la cour, enlève son cas­que de motard, regarde la façade et sourit. Hao admire la moto qu'il voit pour la seconde fois de sa vie. Tân lui avait montré une semblable sur une place en lui apprenant que seules quelques unes venaient de faire leur apparition dans cette ville gorgée de marchandises japonaises. Hao appelle la femme, lui remet le visiteur, et se retire dans la chambre de Couillon. Le visiteur l'a regardé sans surprise comme s'il avait lui-même loué quelques dizaines de do­mestiques du même acabit.

Ils causent dans le salon. Elle a crié à madame Mui d'aller au marché. La grillade de porc, les escargots farcis au gingembre et cuits à la vapeur sont servis accompagnés d'une bou­teille de Johnny Walker. La bouteille  vaut bien un taël d'or. L'homme l'a apportée dans le coffre de sa moto ainsi qu'une glacière remplie de glaces pour le dessert. Hao participe au repas. Le contrat de travail lui donne droit au déjeuner. Elle boit quelques gorgées du pré­cieux breuvage, rit à flots, semble rajeunie de plusieurs années. Elle présente l'invité:: "M. X. C'est le fils de M. Y. M. Z. est son oncle (Hao reconnaît des noms illustres). Il est di­plômé d'une uni­versité de Pologne. Il voyage depuis dix ans, n'a ni natio­nalité ni carte de résidence ici. Son passeport est re­nouvelé tous les trois ans. (Ca, je ne sais même pas com­ment cela se fait, dit l'homme. Papa s'en charge au besoin) Il est actuel­lement dans le commerce. Capital non évalué, mais certai­nement de taille, et garanti différent de celui de "Nguyên Van Muoi Hai". Il étend son empire depuis l'importation des gadgets vidéo jus­qu'à l'exportation de tout ce qui se trouve ici... Il possède un appartement à Varsovie et loue en permanence une chambre à l'hôtel Palace de Singapour. Il en est revenu la semaine dernière". Puis elle rajoute: "A Sâm Son, M. Vi m'a dit en confidence: sans des hommes de sa trempe, les jeunes imprudents et impertinents jetteraient à terre tout l'édifice national. Malheureusement M. Vi est in­capable de distinguer un thon frais d'un thon sé­ché au mar­ché de Sâm Son, c'est pas vrai, Mimosa?" Le chien étalé sur ses cuisses approuve en grognant. Elle pour­suit: "D'après moi, les hommes comme M. X ici présent..." M. X ici pré­sent lève la main: "Tu racontes qu'il disait toujours "j'ai été, je suis, je serai... Moi, même quand je parle anglais, je ne conjugue jamais au passé ou au futur. Je parle, je vis, vive le présent!". Il abaisse la main, saisit délicatement un escar­got farci. "Laisse-moi terminer! Donc, je pense que ce sont des hommes comme toi qui nous sorti­ront de la crise, n'est-ce pas frère Hao? Hao se demande à quelle crise elle pense, à celle du pays ou à la sienne. Il ré­pond: "Je ne connais rien à la politique, mais je suis sûr que pour résoudre le pro­blème chacun doit être ferme et dur". Elle est intelligente. Elle sourit avec naturel: "But! C'est exacte­ment ce qu'il faut. Assez des mollassons comme M. Vi. On dirait une méduse!". Le visi­teur semble moins intelligent, plus mes­quin. Piqué au vif par le compliment adressé à l'homme de compagnie, il arbore un large sourire de ses lèvres rouges, regarde les oeufs couvés auxquels per­sonne n'a encore tou­ché, et dit: "La clé de tout, c'est le fric. Combien as-tu payé ces oeufs couvés? Sept cents dôngs la pièce? Je te le pro­mets, si tu l'ordonnes, demain j'aurai (Tiens, le futur déjà -pense Hao) assez d'argent pour faire baisser les cours de moitié dans cette ville. Et je les y maintiendrai une semaine durant, d'accord?

Flattée, elle éclate d'un rire strident. Hao fronce les sourcils, se creuse la tête pour deviner comment et avec combien d'argent ce preux réduira de moitié le prix des oeufs couvés. S'il y arrive, Hao se débrouillera pour en goû­ter. Depuis longtemps il a oublié le goût de ce plat de nantis. Il frémit pourtant devant cette plaisanterie grotesque. Tout compte fait, c'est la faute aux Anglais. Leur Johnny Walker est tellement bon. La femme essuie les larmes que le rire a fait jaillir aux coins de ses yeux. Obsédée par les mots "ferme et dur", elle de­mande à Hao: "Et vous, qu'en pen­sez-vous? Vous disiez que vous ne comprenez rien à la poli­tique". Hao répond: "Excusez-moi, je n'y connais vraiment rien". L'entrepreneur pointe le doigt comme un professeur insistant sur la leçon: "Il ne s'agit pas de politique. Il s'agit de rendre à toute une ville sa virilité. Trop longtemps déjà nous nous sommes dégon­flés comme des cafards". Elle rit de nouveau, esquisse une geste de pu­deur modéré, et dit: "S'il en est ainsi, frère chéri, fais chuter le prix des oeufs couvés!" Hao s'efforce de refré­ner l'inspiration qu'a soulevé en lui l'alcool anglais. Il demande au "frère chéri": "Quand reviendrez-vous définitivement au pays pour établir vos af­faires?" Le "frère chéri" essuie ses babines et siffle entre ses dents: "Quand nous aurons nos propres députés au Parle­ment -il rit malicieusement- Autrement, qui protégera nos capitaux?".

Après déjeuner, ils montent dans la chambre à cou­cher. Hao revient vers son divan. Couillon dort à côté d'un pot bien rempli. Hao achève la danse du pot et s'allonge à son cô­té. Il entend une musique langoureuse couler du pla­fond. Rien que des chansons familières d'avant-guerre2. Hao sent douloureusement comme sa mère lui manque. Le trou dans sa poitrine s'élargit sans fin, jusqu'au Néant. Il se rap­pelle, sa mère aussi était riche, belle, élégante jusque dans la misère, jusqu'au cœur de l'interminable guerre. Il avait trois ans. Elle avait mis dans sa main tout son or, tous ses bijoux, pour qu'il les glissât dans la fente d'une boîte de la­que, un jour de la Semaine d'or3. Sa mère avait alors dit à son père: "Pour l'avenir de nos enfants, j'accepte de ployer sous la palanche". Il y avait un bout de terre ar­raché à la na­ture au bord d'un ruisseau, quelques lianes d'aubergines, le bruit du riz qu'on lavait, la blancheur laiteuse de l'eau qui s'en écoulait, le chant des rossignols dans les goyaviers, le serpent à la robe de velours tacheté qui glissait parfois à tra­vers la cour créant l'événement du jour. Puis il y eut le premier deuil: le père mourut sous les coups d'une bombe à billes. Puis le second deuil: le frère aîné tomba sur la Cor­dillère Truong Son. Puis lui-même disparut, quelque part dans l'Est européen, portant en lui l'espoir d'une vie digne de toute une famille. Quand il revint, sa mère n'était plus. Avec elle disparut tout un uni­vers si digne de fierté, de re­gret. Il s'était retrouvé seul, comme aveuglé. Il n'était pas pré­paré à affronter la misère, le délabrement. Il n'était pas préparé à vivre avec sa première femme, avec sa situation d'aujourd'hui. Il n'était pas préparé à devenir le domestique d'une femme intelligente mais capricieuse, honnête mais dé­vergondée. Il chercha un autre adjectif mais n'en trouva pas. Il s'était senti gêné quand le petit bouc farci de dollars avait réclamé des sièges dans le Parlement de la dictature du pro­létariat. Il se disait que s'il y avait eu des élections libres à cet instant, elle eut  voté pour cet homme dix fois plutôt qu'une. Mais pourquoi payait-elle Hao régulièrement tous les mois? Pourquoi le CBT125 à trente millions de dôngs écrasait-il ses pauvres rêves de son ombre gigantesque? Pourquoi le monde tendre où chancelaient les espérances de maman et les siennes avait-il si facilement disparu? Était-ce à cause du terrible présage du devin, il y avait quelques an­nées? C'était un hiver comme tant d'autres. Sa mère avait laissé couver un nid de poule. Quand on vint chercher les poussins, le nid grouillait de petits serpents. Les goyaviers derrière la maison donnèrent quelques fruits rares et acides. Ce jour-là, un devin passa dans le village. Maman tua un poulet. Le devin examina les pattes du poulet et dit: "L'ancêtre de cette famille a commis des cruautés. Faites at­tention, dans la descendance, quelqu'un deviendra domesti­que". Il prédit encore d'autres horreurs. Les miliciens le li­gotèrent contre un arbre et l'exposèrent au so­leil toute une journée avant de le libérer. Cette année-là, le père mourut, puis le frère aîné. La famille sombra dans le deuil. Aujour­d'hui, Hao est domestique.

La musique triste du dessus s'est tue... Le magnéto­scope commence à gémir de toutes les phases d'un film porno. (La femme utilisait ces cassettes japonaises pour ex­citer son ver­tueux vieillard). Puis les gémissements électro­niques cèdent la parole à la voix des caver­nes. Mimosa, dé­laissé, se traîne tristement dans la chambre de Hao, lui lèche la main qui pend à côté du divan. Hao le soulève, lui tire l'oreille. Sale maquereau, entremetteur im­bécile. Tous pa­reils, que ce soient les petits chiens du temps de Tchekhov ou ceux de nos jours. Allongé sur le corps de Hao, le chien re­garde le plafond. Peut-être, avec son instinct de chien, voit-il encore plus clair que Hao.

Toute la semaine, la paisible maison a résonné de la pétarade du CBT125. Déjeuners somp­tueux arrosés d'al­cools anglais, ornés d'images électroniques. Le dimanche, l'homme n'est pas revenu. La femme accorde à Hao une augmentation et lui donne jusqu'à deux cent mille dôngs (pour rattraper l'inflation, dit-elle) et le garde à dîner. Elle semble triste. Sa mine est tendue et pourtant toujours fière. Hao reconnaît maintenant ses crises de confidence. Elle dit: "Vous êtes un véritable devin. Si je n'avais pas emmené Mimosa, je n'aurais pas rame­né ce salaud".

Elle le regarde de l'air de quelqu'un qui vient d'échapper à un accident. Et elle lui raconte son aventure à Sâm Son, avec la voix quelqu'un qui revient indemne du Pôle Sud.

Ce jour-là, elle avait laissé Mimosa sur la plage pour se baigner avec M. Vi. Ils cherchaient un coin désert, car dès qu'ils s'approchaient des foules les jeunes criaient: "Hé, pépé, cède-la-nous!". Ces paroles ordurières la gênaient. Pourtant, de loin, elle continuait à épier cette jeunesse gros­sière, si spontanée. Quant à M. Vi, il s'empressait de la pe­loter. Il grognait: "Pourquoi n'as-tu pas mis le bikini thaï­landais?" Il avait l'habitude de condamner la mode trop osée qui envahissait Hanoi. Pourtant, lors d'un voyage à Bang­kok, il lui avait rapporté deux bikinis en cadeau. Ce jour-là, intentionnellement, elle avait mis ce maillot de bain ap­prou­vé par la Commission Culturelle et diffusé par les en­trepri­ses de l'État dans les années soixante-dix. Un maillot digne d'un diplôme de vertu. M. Vi dut s'avouer vaincu face au maillot qu'il avait jadis avalisé. Agacé par les maladresses de ce vieillard menacé par le dé­graissage de l'appareil d'État, elle oublia Mimosa. Une pluie violente éclata. Ils perdirent le chien. Le soir, après dîner, pendant que M. Vi grognait contre cette saloperie de maillot de bain, déversant des trésors de concepts d'ordinaire réservés aux débats phi­losophiques et moraux, l'homme se présenta. Il portait Mi­mosa dans ses bras. Sa silhouette se découpait, magnifique, dans le crépuscule délavé. L'après-midi suivant, pendant que M. Vi donnait une conférence sur le rôle de la femme moderne (son sujet d'élection) au syndicat de la Compagnie du Tourisme, elle se promena avec l'homme dans une forêt de pins. Elle l'avait remercié de lui avoir ramené Mimosa. Il l'avait remerciée d'avoir donné un sens à son sé­jour au bord de la mer. Il l'avait appelée madame, elle en fut fière. Puis il l'avait appelée sœur aî­née, elle en fut attendrie. En­fin, il l'avait appelée petite sœur, et elle fut heureuse. Cette révolution dans le langage se déroula et s'acheva en un quart d'heure. A la seizième minute, il lui apprit qu'il avait loué ces deux hectares de fo­rêts et interdit l'accès aux impor­tuns. A la dix-septième mi­nute, son dos se couvrait de sable et, immédiatement, elle s'ou­vrait au paradis pour la première fois de sa vie. Auparavant, elle ne le connaissait qu'à tra­vers les discours théoriques de M. Vi. Les descriptions des écri­vains à trois sous s'ache­vaient toujours par des points de suspension qui la laissaient inassouvie.

Cette nuit-là, elle vint dans la chambre de M. Vi. (Ils avaient toujours loué deux chambres depuis qu'ils venaient à Sâm Son). Il était heureux. Parce qu'elle s'offrait d'elle-même. Parce que la conférence avait été un succès et que toutes les femmes présentes buvaient lit­téralement chacun de ses mots. Parce qu'il pensait qu'il pourrait bientôt relancer la campa­gne des Trois vertus féminines pour ranimer l'élan du mouvement révolutionnaire. Elle le coupa: "Fais-moi l'amour!". Elle avait décidé de lui offrir un somptueux fes­tin d'adieu, ce genre de repas qu'on donne au condamné avant l'exécution. Il en fut bouleversé. Comme un condam­né à mort rêvant du peloton voit soudain, sans pou­voir y croire, une poule rôtie, il regarda, ému, abasourdi, incapa­ble de manger. Il se plaignit de sa distraction, il avait oublié la bouteille d'alcool macéré de lézard. Il injuria la gestion déplorable de l'hôtel parce que le lit grinçait au moindre mouvement. Il tempêta contre la chemise de nuit compliquée qu'elle portait. A quoi bon deux ouvertures! On eût dit qu'elle faisait exprès pour l'égarer. Encore un cas typique du gaspillage de luxe des démocraties bourgeoises!

Comme toujours, il refusait la responsabilité de toutes les défaites. Pourtant, il continua de la tranquilliser: "Aie confiance, j'ai fait, je fais, je ferai tous les efforts..."

Le lendemain, elle le pressa de s'en aller, impatiente de retrouver l'homme qui lui avait acheté deux hectares de forêts le temps d'un après-midi.

Elle soupire:

- Il me lasse déjà! Le nouveau bourgeois ne vaut pas mieux que le vieux bigot! Pourquoi je ne rencontre que des salauds?

Hao s'injurie en silence. Car, en vérité, il a senti sourdre en lui une joie bien compréhensi­ble. Il se lève et demande la permission de se retirer. "Ne partez pas si vite, grand-frère" Sa voix est étrangement amicale. "Je vais mourir de tristesse si vous partez. Pourquoi je ne rencontre que des salauds? Ca grouille de partout. D'où sortent-ils tous comme cela?"

Hao la sent sincère. Son écœurement semble s'exhaler de sa peau, de sa chair, dans des ef­fluves de parfum fran­çais, dans l'haleine suave de sa respiration. Tout compte fait, elle est bien à plaindre. Pour le moins, elle a le courage et l'élégance de redistribuer les richesses qu'elle a extor­quées aux coureurs de jupons. Elle nourrit un docteur trois fois mieux que l'État. Elle l'a sauvé du chômage maquillé sous les termes pompeux de "recherches straté­gi­ques" sur un sujet qui n'intéresse personne. Mais Hao se ressaisit, se blinde dans la honte immémoriale des pauvres, dans le dé­goût des hommes méprisés. Intelligemment il s'est le­vé.

Mais un autre sort lui est réservé. Quelques semaines plus tard, elle tombe malade. Perspi­cace comme un domes­tique aux aguets, Hao devine que l'entrepreneur sans natio­nalité a réussi à investir en profondeur avant de se voir ex­pulser. Il rend visite à la femme. Par poli­tesse, par humani­té. Elle est allongée, immobile, les bras étalés sur la couver­ture le long de son corps. De sa main elle tapote dou­cement le drap l'invitant à s'asseoir au bord du lit. On aurait dit les battements d'une aile de papillon. Les fauteuils japo­nais ont été dégagés. Dans la chambre, il n'y a plus qu'une petite table de chevet. Hao se décide et s'assoit. Sa main tremble en effleurant le lit. Elle voit tout en un clin d'œil. Elle prend la main de Hao dans sa main douce, frémissante, im­plorante comme une aile de papillon. Elle dit: "Pouvez-vous vous arranger pour m'accompagner quelques jours?" Hao regarde Mimosa étalé aux pieds de la femme et se tait.

Et Hao l'accompagne, après avoir trouvé quelqu'un pour garder Couillon et la maison. Il doit l'emmener dans une quelconque petite clinique de Hanoi. Comme Hao l'a deviné, elle doit d'urgence se débarrasser de la goutte de sang que notre jeune entrepreneur a précipi­tamment investi. Elle a besoin de Hao pour jouer le rôle du mari. Vraisem­blable, et moins honteux. Dès le début de leurs re­lations, M. Vi a exigé de la femme de se faire avorter où elle le voulait sauf dans la ville où il régnait. Car quel que soit le propriétaire de l'enfant dans son ventre, l'opinion publique le lui attribuerait et cela le menacerait dans les élec­tions. Il y a donc des raisons suffisantes pour que Hao accompagne la femme.

Ils sont descendus du train dans la nuit. Ils sont entrés dans un hôtel près de la gare. L'hô­tesse leur a jeté un regard complice. Elle leur a dit qu'ils pouvaient prendre une seule chambre. La femme en a pris deux. Hao prend acte de l'ac­cueil accommodant des Services Touristiques. C'est évident, le Renouveau s'installe. L'hôtesse dit: "Quand la caisse est vide, l'esprit devient accommodant". Ils passent la première nuit dans une atmosphère de statu-quo, chacun respectant le territoire de l'autre. Le lendemain, elle ne se décide pas à entrer dans la clinique. Elle lui demande de lui faire visiter les hauts-lieux de Hanoi. Hao l'emmène au temple de la Littérature pour marquer son attachement à la culture natio­nale, puis au pont de Thang Long pour admirer l'amitié so­vieto-vietnamienne. La promenade s'achève dans le fameux restaurant de Cha Ca, la célèbre grillade de lotte de Hanoi. C'est ainsi que, grâce à elle, Hao réalise avec neuf ans d'avance un vieux projet. Il s'est promis qu'en l'an deux mille, rassemblant toute sa fortune, il s'offrirait pour une fois, la première et la dernière, ce repas. Ils ont mangé. Ils ont pris le café. La serveuse a mis la note sur la table. Hao a failli s'évanouir comme s'il venait d'acheter la Tour Eiffel. Heureusement, elle a aussitôt ouvert son sac, indifférente, glacée. Hao s'est senti aussitôt léger. Il remarque qu'elle est la première femme qu'il ait emmenée au restaurant sans avoir à débourser. Elle a voulu voir le Lac de L'Ouest. Ils sont allés au Lac de l'Ouest. La serveuse a installé deux fau­teuils de jonc à l'ombre d'un arbre tù mù. Elle a apporté deux bouteilles de soda produi­tes par le Tribunal Populaire Suprême. Elle saisit sa main: "Vous êtes fatigué?". Il dit: "La culture ne diffère de l'amour qu'en ceci: elle enivre sans épuiser". Elle sourit: "En effet! Ici, à Hanoi, il y a eu des hommes qui ont dépensé deux millions de dôngs pour moi en une seule journée. Personne ne m'a emmenée voir les reliques de notre culture. Vous, les intel­lectuels, vous êtes vraiment aimables". Hao a pensé: "Ces gens-là ont pro­bablement pour modèle: cuisine régionale - lit. Alors qu'avec les intellectuels c'est: Temple de la littérature, Ex­position Ngô Quyên. Deux cents dôngs le ticket d'entrée. Même chose pour un bâtonnet de glace, avec trois couleurs par-dessus le marché. En général, l'intellectuel se balade à l'œil, même avec les belles. Un peu de salive suffit. De tout temps il en est ainsi.

Elle ne lui laisse pas le temps de s'égarer dans ses pensées. Elle presse sa main chaude dans la sienne: "Dire que je n'ai jamais été aimée par un intellectuel". Il dit: "Vous êtes trop belle, et ils sont trop pauvres. Les dieux privilégient les pauvres d'esprit, pas les hommes de talent". Elle opine: "Ils sont jaloux. Il y a sans doute une déesse qui m'accable de sa ja­lousie. Je ne cherche qu'un homme, et je n'arrive pas à en trouver..." Elle soupire. Cette tendance à faire table rase de quatre hommes d'un seul coup agace Hao. Néanmoins, il se sent ému. Faiblesse congénitale des intel­lectuels. Il dit: "Vous trouverez certainement un jour". Elle le regarde brusquement: "Savez-vous pourquoi mon mari se terre à Hong Kong et refuse de revenir? Devinez". Il reste silencieux. Elle dit: "Il a le SIDA! le misérable. Son dernier geste patriotique ça a été de demander à WHO de l'inscrire sur la liste des séroposi­tifs de Hong Kong au lieu de celle du Vietnam. Tout compte fait, c'est justice de rendre ce déver­gondé à ses maîtres capitalistes".

Il lui semble sentir sa douleur. Mais elle semble de nouveau calme:

- J'ai voulu divorcer. Mais M. Vi m'a conseillé: "Ne perds pas espoir. La science le guérira de cette maladie dia­bolique. Un jour, ton mari reviendra". On aurait dit un poème de Simo­nov. Mais je ne le comprends que trop. Si je divorçais, je risquerais de vouloir l'épouser. Alors je com­promettrais sa carrière. Et puis, le budget de ses amours est assuré pour moitié par les capitalistes de Hong Kong et pour moitié par les fonds de l'État. C'est la combine parfaite. Avez-vous pitié de m'entendre parler ainsi?"

- Je suis un homme de science. En toute chose, j'aime la certitude des faits.

- Je le hais aussi à cause d'une histoire horrible. Ce jour-là, nous sommes allés au cinéma. Dans la cohue, une femme m'a écrasé le pied sous le talon de son sabot. J'ai hurlé de dou­leur. Un mot d'excuse aurait mis fin à cet inci­dent. Mais la femme refusait de reconnaître son tort et elle a commencé à m'injurier. Nous nous sommes tirées par les cheveux. Tout à coup, hasard ou préméditation, elle m'a traitée de "jeune pute pendue aux couilles d'un vieux bouc". M. Vi est devenu livide. On nous a traînées au bureau, on a relevé nos identi­tés, nos lieux de travail, et on nous a for­cées à nous présenter mutuellement des excuses. Cette nuit-là, au lit, il m'a soumise à un véritable interrogatoire sur l'identité de la femme, notant tout dans son calepin. Trois mois après, j'ai rencontré cette femme vendant quelques lé­gumes sur un trottoir. Elle était décharnée, éper­due. Je lui ai demandé ce qui lui était ar­rivé. Elle avait été licenciée pour avoir égaré vingt savonnettes subventionnées dans la ré­serve dont elle avait la garde. Je devinais parfaitement quelle arai­gnée avait tissé sa toile au­tour de cette misérable mouche. J'ai supplié M. Vi de lui pardon­ner. Il a ricané: "Seule une discipline de fer permet d'éduquer le peuple". Voilà. Il m'a payée avec le pouvoir que nous, moi, vous, la gardienne elle-même, avons remis entre ses mains. Quant à l'investis­seur, il m'a donné du plaisir et m'a payée à la journée, parfois à coup de millions, bref, un salaire à la pièce. Il dit que tous, partout dans le monde, font pareil.

Elle a lâché sa main. Elle s'est caché le visage. Il ne peut se retenir. Il caresse en silence ses cheveux. Il sent monter en lui la compassion, la fraternité. Elle relève la tête, le re­garde, reconnaissante: "Vous n'êtes pas comme eux". Et elle entoure son cou de son bras et l'embrasse.

Cette nuit-là, elle est venue dans la chambre de Hao. Appétissante, parfumée comme la chair du fruit de jaquier, et détendue.

Il ne s'est jamais caché qu'il l'a maintes fois désirée. Pourtant il se sent de glace. Il n'est pas non plus le pur ber­ger de Daudet berçant le sommeil de sa maîtresse sur son épaule. Elle n'a d'ailleurs rien d'une étoile égarée. Elle laisse libre cours aux instincts violents et pourtant si naturels d'une femme. Si elle ne l'avait pas agressé, il l'aurait ten­drement conso­lée comme un frère aîné. Mais elle s'est dé­chaînée, furieuse: "Alors, ce n'est que ce­la, un intellec­tuel? Les livres ne t'ont rien appris?" Elle s'est humiliée, elle s'est livrée à des gestes qu'elle n'a encore jamais osées de­vant d'autres hommes. Mais il s'est rétracté dans la dou­leur des déshérités. Elle s'est précipité toute nue dans le couloir, lui lançant à la figure le petit slip thaïlandais, et grinçant violemment des dents: "Encore une méduse! Je te hais en­core plus que ces trois salauds".

Un mois après, guérie, elle a donné refuge à un cyclo-pousse. L'homme lui a raconté: sa maison, sa femme, son fils, ont brûlé dans un incendie, depuis deux mois il dort dans son cyclo-pousse aux abords des gares, aux pieds des ponts. Mme Mui susurre à Hao: "Toutes les deux nuits, il monte coucher avec elle, le salaud!" Hao lui répond: "Euréka! Elle a trou­vé!". Mme Mui ne connaissant pas le grec l'a cru fou, et s'est réfugiée dans la cuisine.

Ce jour-là, Hao a appris à Couillon un dernier mot en anglais, The man, l'homme. Le len­demain il a quitté son travail. Il revient à la maison en traînant les pieds. Le ciel s'est obs­curci. Un train de marchandise s'est arrêté dans la gare. Hao a vu les dockers décharger douze wagons d'œufs de cane couvés. Des milliers de hottes resplendissant d'un halo de lumière blanche. Les têtes d'œufs pointent à travers la paille comme les glands de quelque espèce inconnue de géants puissamment membrés.

Le lendemain matin, les rues de la ville regorgent de panneaux couverts d'inscriptions à la craie blanche: "Oeufs couvés - 50% moins cher". Dans les chaumières on mur­mure, in­quiet, que la procréation va innocemment sub­mer­ger la ville.

 

Camp de la création littéraire de Hai Phong.

7/1991

Nguyên Quang Thân


1. Les Vietnamiens croient que les génies malfaisants enlè­vent les beaux enfants. Aussi les appellent-ils dans leur bas âge par des noms laids.

2. musique de variété des années 30-45, qualifiée de déca­dente par les idéologues du PC

3. En 1945, le PCV a appelé les Vietnamiens à donner leur or et leurs bijoux pour défendre l'indépendance de la patrie au cours d'une campagne baptisée Semaine d'or.

 

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