Joseph Chot: Carcassou

L'histoire de "Carcassou" relate essentiellement le traffic des fraudeurs le long de la frontière française, dans le sud de l'Entre-Sambre-et-Meuse. Le récit se déroule dans le village fictif de Pret-au-Leu, situé dans la vallée du Viroin.
 
En début du roman, Joseph Chot décrit donc, en quelques pages superbes, les versants de cette vallée et les collines qui la séparent des deux Matagne et de la Fagne namuroise où coulent quelques ruisselets, affluents de l'Hermeton.
 
En bas de page, Joseph Chot ajoute quelques considération sur l'évolution des tiennes calcaires.

Tiennes entre Fagne et Viroin

            Le fond de la vallée d'érosion qui nous occupe, longue d'à peine d'une dizaine de kilomètres, est constitué par une suite ininterrompue de prairies grasses, aux couches épaisses d'argile qu'apportèrent, au cours des siècles, des inondations régulières. Si l'observateur quitte ces terres d'alluvion pour s'élever, à droite, vers les hauteurs boisées, ou, à gauche, vers les tiennes, le sol peu à peu se fait pauvre. Tour à tour des bancs de schiste, de grès ou de calcaire affleurent et percent les flancs des contreforts et des mamelons qui jalonnent le profond sillon.

            Des buissons d'aubépines, d'églantiers, de coudriers, des champs de genêts, de bruyères, remplacent les formes géométriques des terres cultivées et des prairies. [...] Ici et là quelques rectangles pâles de rares champs d'avoine chétive, puis c'est la lande inculte, le tienne improductif.

            Le tienne!... Domaine de désolation, d'agonie, par temps maussage, par temps d'hiver surtout; domaine splénétique à d'autres jours pour le voyageur qui ne fait que l'entrevoir, qui l'ignore et ne peut découvrir ce qu'il recèle... Le tienne, pour les terriens de Pret-au-Leu, c'est uniquement le plateau calcareux, stérile où ne pousse que des plantes sauvages, dont l'herbe sèche, rêche, coupante, n'est pas même bonne pour les moutons... Entre les deux Matagne, Vierves, Olloy et Dourbes, cette vaste aire, de plusieurs centaines d'hectares, à maigre couche de terre jaunâtre frôlant à peine la masse du calcaire givétien, s'étend comme une nappe désertique, jonchée de pierres usées, perforées, si nombreuses, si éparpillées, qu'il semble qu'un cataclysme a remué ce sol aux aspects de steppe et sur lequel ne poussent que des buissons d'épines et cette herbe spéciale, drue, coupante, qui n'attire de gibier qu'en raison d'une flore de petite taille, souvent rare, à peine perceptible (1). Cette herbe dérobe aux yeux les jolies et minuscules corolles des thyms, des gentianes, des campanules, des digitales, des marjolaines, étoiles charmantes que dominent parfois les hautes tiges des serpolets et les chardons aux durs picots, dorés en septembre. Le tienne élevé marie son âme de réprouvé aux caprices du ciel. Sous le soleil de juin, au flamboiement de fourneau, en la clarté aveuglante de midi tombant du zénith, il resplendit malgré tout, attire et séduit l'enfant du pays qui passe là et dont la rétine est faite à son spectacle. De son âpreté, de sa langueur aussi, s'exprime comme un défi au temps, à l'espace, à la force des éléments déchaînés... La nature là-haut peut résister à tous les soubresauts. Que hurlent les ouragans, que sifflent les rafales, que tombent et s'amoncellent les grandes neiges, que les cataractes du ciel déversent leurs flots à torrents sur ce sol rebelle, rien ne pourrait transformer le caractère de cette nature irrémédiablement pauvre, esclace des couches de calcaire perméable qui absorbent instantanément l'eau qui tombe et dont la sèche et maigre couche d'argile a toujours besoin... Sur tel domaine de misère, le travail de l'homme est épuisant, car là où, faute d'épaisseur suffisante, la terre ne peut être retournée, charrue ne peut passer, moisson ne peut pousser.

(1) Le tienne, pour les habitants de ce pays, est donc la partie stérile, ou originairement stérile, des collines calcareuses où ne poussent que des graminées coupantes, sans suc, que refuse le bétail. A l'époque où commence cette histoire (vers 1890) les plateaux du nord étaient au trois quarts improductifs. Tout a bien changé depuis, grâce au travail du cultivateur, grâce aux engrais chimiques. Il ne reste plus guère de landes naturelles, rebelles à jamais celles-ci à la fertilisation à cause des pierrailles dont elles sont jonchées. Encore cherche-t-on à en tirer parti en y plantant des conifères, genre épicéas, qui poussent lentement mais sûrement. Le mot tienne diffère un peu de signification selon les régions de Wallonie et, d'ailleurs, n'implique pas toujours l'idée d'une lande nécessairement désertique, élevée, infertilisable. Les mots ri, trieux, tiers ne sont pas précisément des synonymes.

 

Bruxelles, Librairie Vanderlinden, 17, rue des Grandes Carmes - 1938.

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