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La Chinelle

La Chinelle, mérovingienne et dolomitique

Courte et sinueuse, la vallée de la Chinelle fait bien des rencontres intéressantes, en marge des villages de Franchimont et Romedenne qu’elle traverse avant de rejoindre l’Hermeton. En effet, il s’agit tantôt d’une réserve naturelle, tantôt d’une nécropole mérovingienne, tantôt d’un site dolomitique… Le marbre et la dolomie, qui abondent, ont été exploités très tôt dans la région.

Petite rivière issue de la convergence de plusieurs sources et d’un ruisseau surgis des bois au sud de la route Philippeville-Rosée, la Chinelle prend véritablement naissance à Franchimont, au nord du village. Traversant ce dernier, puis Romedenne, la rivière y rejoint l’Hermeton en rive gauche.

Son parcours est donc relativement bref, une dizaine de kilomètres environ. Il traverse pourtant plusieurs sites précieux, dont la richesse intéresse différemment l’archéologue, le naturaliste et l’industriel, sans oublier… l’habitant.

La richesse du sol... selon les archéologues

Plusieurs cimetières mérovingiens ont été retrouvés dans la région: à Surice (66 tombes découvertes au lieu-dit ausohy), à Merlemont (aux Wayons, au Tienne de Merlemont, ainsi qu’au Bois de la Forêt où 28 tombes ont été découvertes), à Villers-le-Gambon, ou encore à Franchimont (au Tombois et à la Colline du Tombeau).Ces nécropoles ont fait l’objet de plusieurs séries de fouilles, qui ont permis de cerner un peu mieux la vie des populations de la région, du début du VIe siècle à la fin du VIIe siècle.
 

Elles étaient d’origine germanique, étant donné l’orientation des sépultures. Leur vocation agricole et industrielle au sens large est également incontestable. Jusqu’en 550, ces groupes occupaient des fonctions surtout axées sur la culture en friche, tout en conservant des activités militaires, comme le montrent les nombreuses armes. Ils développèrent ensuite des activités agricoles et industrielles, l’élevage ainsi que l’artisanat local. Soumises ou assimilées par les propriétaires ou les gérants, la base gallo-romaine se retrouva quant à elle dans la même situation que sous l’occupation romaine. Les modestes sépultures de ces « casati » nous rappelle quelles devaient être leurs pénibles conditions matérielles et sociales : pour eux, être inhumés à côté des maîtres qu’ils avaient servi était sans doute un honneur autant qu’une obligation…

Peu à peu, l’économie et le commerce se sont développés, permettant à divers « potentes » de signaler leur degré de standing au moyen de monuments funéraires , élevés sur leurs morts comme ce fut le cas aux deux nécropoles de Franchimont.

... selon le naturaliste

Les alentours de Franchimont et de Romedenne focalisent aussi l’attention des naturalistes. En effet, plusieurs réserves s’y côtoient : la réserve R.N.O.B. des Argilières de Romedenne (16ha) ou encore des sites formant les « quatre réserves naturelles de Philippeville ». Les deux premières sont propriétés communales : le Tienne des Coris (9ha 17ca) et le Tombeau (3ha 82a). Les deux autres sont privées : la Haie Maïon (1ha 73ca), ou encore, à Surice, la réserve du Gros Tienne (près de 7ha), qui appartient au Séminaire de Namur.

L’établissement de ces réserves n’est bien sûr pas un hasard. Très tôt les botanistes se sont intéressés aux dolomies frasniennes, au sommet desquelles on trouve parfois des pelouses sèches assorties d’une flore exceptionnelle. Certains sites ont été menacés, voire irrémédiablement détruits, notamment par l’exploitation industrielle de la dolomie.

En 1974, par exemple, les excavations qui avançaient rapidement vers la route de Philippeville à Givet, ont eu raison de pelouses possédant une orchidée unique. Au cours des cinq années suivantes, plusieurs autres sites dolomitiques jugés d’un grand intérêt botanique ont subi le même et triste sort…

Après un dialogue tardif avec les autorités, la plupart des réserves actuelles datent de cette époque, le soucis des naturalistes étant, évidemment, de protéger le patrimoine restant, qu’il fallait encore inventorier avec précision. De nouvelles tensions se profilent toutefois à l’horizon : le bail de gestion de certaines de ces réserves arrivera à terme dans dix ans, tandis qu’au plan de secteur, ces endroits figurent comme « zones d’extension de carrière »…
 

... selon l'industriel

La dolomie, carbonate double de calcium et de magnésium qui se décompose en une « arène » très caractéristique, fut exploitée de tout temps. D’abord pour le rechargement des chemins, l’aménagement des cimetières, et surtout l’amendement des sols schisteux de la Fagne. L’installation de la voir ferrée desservant Villers-le-Gambon et Merlemont a ensuite permis l’exploitation industrielle artisanale des gisements.

Grâce à des fours installés sur place, , la dolomie était « frittée » puis envoyée vers les usines métallurgiques belges et françaises, où elle servait à la préparation des briques dolomitiques utilisées comme revêtement dans les fours d’aciéries. Signalons aussi que la dolomie brute entre dans la composition de certains engrais minéraux.

La mécanisation des chantiers a rendu possible une exploitation industrielle de plus en plus intensive. Il y a quinze ans, le programme d’extraction prévoyait 300 à 400.000 tonnes de dolomie par an !

Inutile de préciser que, pour les habitants de la région, l’exploitation de la dolomie fait aujourd’hui partie du décor…

L’exploitation du marbre rouge est également très ancienne dans la vallée. De nombreuses carrières ont vu le jour dès le XVIIIe siècle et peut-être même avant. En 1880, l’arrondissement de Philippeville comptait douze exploitations en activité dont la production était surtout exportée : le travail était encore principalement manuel et exigeait une force et une résistance physique considérables…

Depuis l’entre-deux guerres, ces carrières ont toutes cessé leurs activités d’extraction. Seule la carrière de Vodecée fonctionne encore, reprise par la société florennoise Berthe. Cette même société exploite aussi la scierie-marbrerie de Franchimont (ancienne carrière de Rochefontaine), où une dizaine d’ouvriers pratiquent encore le sciage, la taille et le polissage du marbre et de la pierre.
 

... selon les habitants

Ces activités industrielles, les dernières de la région (outre une importante briqueterie à Romedenne), ne sont pas du goût de tous les riverains.

Les tirs de mine et les poussières provenant des carrières de dolomie, ou encore le bruit lancinant des machines de la scierie-marbrerie, ont encore récemment suscité diverses réactions, dont une pétition interpellant les autorités communales et régionales. Pour sa part, la commune mit l’accent sur l’importance de l’emploi dans ces entreprises…

Mais la plupart des habitants des deux villages traversés par la Chinelle, et a fortiori les vacanciers dont de nombreux campeurs, sont tout simplement heureux de se trouver là où ils sont.

On en veut pour preuve les nombreuses organisations estivales, épreuves sportives ou plutôt récréatives, toujours assorties d’une fête et de soirées dansantes : après la course de brouettes de Romedenne, dimanche dernier, Franchimont sera ce week-end le théâtre des « 12 Heures de la Chinelle », une course d’endurance motos dont la réputation n’est plus à faire. Enfin, la semaine suivante, aura lieu une épreuve moteur, les « Huit Heures de quad ». Et pourquoi bouderions-nous, un peu plus loin, la fête Saint-Roch de Sart-en-Fagne, ou le dîner champêtre de Surice ?...

Texte de Olivier Rayp - Le Courrier - Vendredi 9 août 1996.