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Interview de Raoul Mati, militant UPC dans le bâtiment.


Interview parue dans Communisme-ouvrier, N°4.

        Suite au tract commun « ouvriers du bâtiment, intérimaires, précaires… c’est le moment d’entrer dans la lutte, organisons-nous ! », signé par l’Union pour le communisme et l’Initiative communiste ouvrière, nos organisations ont décidé de coopérer pour travailler ensemble dans ce secteur. Le camarade Raoul Mati, ouvrier en bâtiment et militant de l’Union pour le communisme, a accepté de répondre à quelques questions sur les perspectives de lutte.


        Nicolas DESSAUX : Quelles sont les conditions de travail des ouvriers du BTP aujourd'hui ?

        Raoul MATI : De manière générale je dirais que les conditions de travail sont mauvaises, avec néanmoins de grandes disparités en fonctions des secteurs d'activités, de la taille de l'entreprise et du contrat de travail. Si la mécanisation a permis d'améliorer et de faciliter certains travaux il n'en reste pas moins que pour une grande majorité de salariés les métiers du BTP restent pénibles, dangereux et épuisants. Par exemple le BTP c'est sur un total de 1 584 916 salariés en 2009 : 120 386 accidents de travail motivant arrêt ; 8 712 accidents de travail avec incapacité permanente ; 141 décès, dont 26 dus à des maladies professionnelles.


      
  A ceci on pourrait ajouter les chiffres des travailleurs du bois, de l'ameublement ainsi que des intérimaires qui représentent 20% des travailleurs du bâtiment mais aussi les travailleurs au black avec ou sans papiers, les chiffres seraient alors bien supérieurs. On estime qu'en moyenne 1 ouvrier meurt tous les 2 jours sur les chantiers.


        ND : Est ce que la situation est différente en fonction de la taille de la boite, du secteur d'activité ?

        Raoul MATI : En effet il y a de très fortes disparités non seulement en fonction de la taille de l'entreprise mais aussi du secteur d'activité. Dans les petites structures, la proximité avec le patron rend souvent plus délicat la gestion des conflits ou les velléités revendicatives. Le travail au black et l'embauche de sans papiers permet aussi dans les petites et moyennes entreprises de mettre en compétition les salariés et de renvoyer tout élément trop turbulent. Les conditions de sécurité sont souvent sacrifiées et les ouvriers évoluent dans chantiers sales et dangereux. Dans les grandes boites qui gèrent d'importants chantiers les contrôles sont censés être plus stricts, ce qui n'empêche évidement pas certains abus.


        De plus, il existe dans un certain nombre d'entre elles des structures syndicales permettant une défense plus efficace des salariés contre le patron. Néanmoins les grandes boites ont recours massivement aux intérimaires et même à des travailleurs sans papiers ce qui leur permet d'avoir une main d'oeuvre corvéable et interchangeable à merci, permettant ainsi de contourner certaines législations et d'être plus laxistes sur la sécurité.


        ND : Quelles sont les possibilités pour s'organiser sur les chantiers ? Et les difficultés ?

        Raoul MATI : L'organisation et la mobilisation sont très difficiles sur les chantiers. Il est par exemple inadmissible que très peu de travailleurs du bâtiment aient pu participer au mouvement sur la réforme des retraites.


        Pourtant quels ouvriers du bâtiment peuvent réellement envisager porter, souder, maçonner jusqu'à 62, 65, 67 ans ? Qui n'a pas vu un collègue partir à la retraite épuisé, courbé, cassé avec une pension de misère ? Nous avons tous dans nos professions où l'espérance de vie est de 7 ans inférieure à celle des cadres, des exemple de pères, d'amis partis trop tôt des suites de maladies directement liées à des carrières épuisantes.


        Malheureusement sur nos chantiers il existe peu ou pas de culture de luttes, pas réellement de traditions syndicales. Nous n'avons pas d'exemple récent de mobilisation massive et coordonnée dans nos secteurs d'activité. La proximité avec le patron, la multitude de petites entreprises intervenant sur un même chantier, les contrats précaires, le corporatisme, la hiérarchisation à tous les étages, sont autant de facteurs rendant particulièrement difficiles les possibilités de s'organiser.


        C'est en grande partie le résultat, dans notre secteur, des défaites ouvrières de la fin des années 70 et de la réorganisation du travail et du système productif, puis pendant ces trois dernières décennies, avec l'apparition massive de la sous-traitance. Mais, sur les principaux chantiers, cette sous-traitance est une fausse sous-traitance, et il n'y a qu'un ou deux grands donneurs d'ordre dans le BTP, avec en tête Bouygues. De plus le droit du travail et les règles de sécurité sont peu connus ou souvent pas appliqués, je dirais donc que dans de nombreux endroits une multitude de choses sont à reprendre à zéro !


        ND : Sur quoi est-il possible de se battre et de gagner ? Quelles sont les premières revendications ?

        Raoul MATI : Si aucune mobilisation massive des travailleurs du bâtiment n'a vu le jour ces dernières décennies, une multitude de luttes et de révoltes locales ont éclaté et éclatent encore régulièrement. Les premières revendications sont souvent liées à l'hygiène ou à la sécurité et concernent souvent le simple fait de rentrer chez soi vivant et en bonne santé.


        Comment accepter de travailler sur des chantiers où l'on risque à chaque instant de perdre un doigt, un bras, une jambe ou même pire ? La base des ces revendications qui conduisent parfois au blocage du chantier sont souvent de simple éléments de bon sens : de l'eau, des toilettes, des masques corrects pour protéger de la poussière, des gants, un casque, la prise en compte des conditions météo, etc.


        De plus la lutte pour l'embauche des intérimaires est également une revendication importante, et est souvent mise en avant. Les sans papiers ont également menés une lutte exemplaire ces dernières années pour le respect de leurs droits et pour la régularisation de leur situation.


        ND : Par où commencer pour s'organiser quand on est ouvrier dans le BTP ? Et quels sont les moyens de lancer le combat ?

        Raoul MATI : Je dirais que dans un premier temps l'essentiel est de trouver les moyens de se réunir, de discuter et de partager sur les conditions de travail de nos chantiers. Informer ses collègues mais aussi les intérimaires que dans le bâtiment le code du travail s'applique, que les travailleurs ont des droits et le patron des obligations. Travailler en sécurité, stopper les chantiers quand la température ne permet plus de travailler, demander une date fixe pour les paies, c'est le travail de base pour un ouvrier militant. Ensuite il faut tenter au maximum de briser la sectorisation et le corporatisme, aller à la rencontre des travailleurs des autres boites et des autres chantiers, il n'y a qu'une seule classe ouvrière, le bâtiment ne vit pas hors du temps et de l'espace. Les effets de la crise l'ont d'ailleurs montré.


        Partout où cela est possible il faut impulser la création de structures syndicales qui permettront de pouvoir avancer à visage plus découvert, d'être mieux protégés et de faciliter les mobilisations. C'est d'ailleurs ce que nos organisations proposent de mettre en place dans un futur proche.


        ND : Pour finir, comment verrais-tu le bâtiment dans une République Socialiste ?

        Rapidement je dirais qu'il faudrait déjà que l'on prenne conscience que la question du travail du bâtiment est primordiale dans la société, au même titre que celle de l'alimentation, de la santé et de l'éducation... Aujourd'hui la production capitaliste est entièrement annexée à la réalisation du profit pour une infime minorité.


        Tant qu'il en sera ainsi nous ne pourrons pas travailler dans de bonnes conditions mais plus globalement nous continuerons à ne pas pouvoir répondre par exemple aux demandes en terme de logements et d'infrastructures. Pour résoudre ces questions il faudra bien plus qu'une bataille pour améliorer nos conditions de travail à la marge. Il faudra que les travailleurs du bâtiment prennent eux mêmes en main la production, et que l'on construise selon nos capacités pour la satisfaction des besoins réels de la population.

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