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Biographie


Tiphaigne de la Roche


Présentation générale de Tiphaigne de la Roche


Sa vie

 

               Il existe relativement peu d’informations sûres concernant la vie de Tiphaigne de la Roche. La source la plus importante aujourd’hui est l’œuvre d’Albert Léon Marie Le Nordez, qui fût évêque de Dijon au XIXème siècle, et qui rédigea un mémoire intitulé : « Tiphaigne de La Roche ou un moraliste normand du siècle dernier »[1]. D’après un extrait de naissance, Tiphaigne de la Roche serait né en 1722 à Montebourg, dans la Manche, un village qui dépendait au XVIIIème siècle de l’élection et sergenterie de Valognes, dans le diocèse de Constance. Malgré ses particules, il ne possédait pas de titres nobiliaires. Il ne connut son père que quatre ans et son éducation nous reste obscure, cependant nous savons qu’il a effectué ses premières classes dans le collège bien réputé de Valognes, qui appartenait à la congrégation des Erudistes. Il obtint à 22 ans le prix littéraire du Miroir, en composant une Ode sur la Maison de Pindare, puis il commença ses études de médecine à l’Université de Caen. A cette époque, elle est partagée par des querelles savantes, entre Pierre Augot, doyen de l’université, et une montée avant-gardiste, se réclamant du physicien hollandais Leeuwenhoek qui pense que l’origine de l’homme doit être recherchée dans les spermatozoïdes, récemment découverts. Tiphaigne n’était pas ignorant face à ses théories divergentes, (comme le montre très bien Philippe Vincent dans son article "Charles Tiphaigne et la génération dans Amilec, ou La Graine d’hommes (1754)" à paraître dans la revue  Féeries) car son œuvre possède beaucoup d’allusion aux théories de la génération, et nous savons qu’il a également fait partie de l’Académie de Caen et de Rouen. Selon un acte d’inhumation, il serait mort le 11 août 1774. Voilà à peu près tout ce que nous savons de cet auteur encore peu connu, qui reste dans les mémoires surtout pour un passage de Giphantie où il nous décrit le fonctionnement d’un appareil photographique, qui n’apparaîtra qu’un siècle après son œuvre.

Il est également difficile d’établir la totalité de son œuvre. En effet, il semble qu’il y ait eu de nombreuses confusions dues notamment à de nombreux homonymes. On doute par exemple de sa paternité à un ouvrage de botanique [2] dont le sujet est très original et se démarque de beaucoup par rapport à ses autres œuvres. En fait,  le soupçon vient du fait qu’un autre académicien, savant conférencier en botanique, dont le nom est proche (Guillaume François Tiphaigne de la Roche). Son corpus a été établi par la proximité entre les œuvres, et les plus périphériques sont sujettes à interrogations. Ces difficultés d’établir une biographie et une bibliographie sont également dues aux nombreuses destructions qui ont été faites durant le débarquement des alliés durant la seconde guerre mondiale, destructions qui représentent entre quatre-vingt et quatre-vingt dix pour cent du contenu des bibliothèques locales. On ne trouve également aucune trace certaine qui pourrait nous montrer que Tiphaigne a eu un lien avec la capitale. Marie Joseph Le Cacheux[3] voit en lui un médecin proche de ses malades, mais occupant ses loisirs à la lecture des oeuvres marquantes du siècle, se formant ainsi une culture par contact indirect, prouvée par les nombreuses thèses et systèmes auxquels il fait allusion et qu’il discute dans ses œuvres.

Il semble difficile et aventureux de se hasarder plus loin, faute de preuves, mais il est tout de même certain que la Normandie était marquée à cette époque par une bonne érudition et un grand intérêt pour la littérature, notamment dans les nombreuses anciennes abbayes. D’ailleurs Valognes était qualifié de « Versailles Normand » du fait que de nombreux nobles venaient s’y réfugier et reformaient en quelque sorte une vie de cour en hiver, ce qui alimentait la vie culturelle de la région. Si l’on constate dans les œuvres de Tiphaigne de la Roche ce goût pour l’érudition, et la connaissance des débats scientifiques et philosophiques qui étaient au cœur des préoccupations du XVIIIème siècle, on remarque également dans ces œuvres un certain intérêt pour le surnaturel, sous la forme d’esprits élémentaires et de pouvoirs occultes, peut-être également marquée par son pays natal. En effet, la Normandie était peuplée de vieilles légendes, on pouvait par exemple aller embrasser une fiole contenant le prépuce de Jésus Christ à Fécamp[4], et Tiphaigne aurait lui-même habité une maison pleine de mystères, où l’on aurait enfouit un trésor[5]. Il est difficilement pensable que Tiphaigne ait pu ignorer ces légendes, mais il est également difficile de déterminer à quel point elles ont pu avoir une influence sur une œuvre qui se caractérise surtout par son caractère ludique et satirique[6].

   

Son œuvre

 

               On attribue à Tiphaigne de la Roche sept œuvres, écrites de 1749 à 1765. La plupart sont publiées sans nom d’auteur, mais bien souvent, comme nous l’avons déjà souligné, on leur retrouve certains points communs. Il s’inscrit avec ses diverses œuvres, au cœur des problèmes et des interrogations scientifiques qui agitèrent le monde du XVIIIème siècle. De même, il va utiliser des procédés stylistiques et littéraires courants à l’époque, comme l’utopie (ou l’anti-utopie), le rêve ou le voyage. On peut également noter son goût pour la satire, plus ou moins marqué dans chacune de ses œuvres, mais ce qui en fait un auteur hors du commun est son style désinvolte et quelquefois précieux, qui éloigne ses œuvres du sérieux des vulgarisations scientifiques, laissant même penser au lecteur qu’il était loin de croire à ce qu’il écrivait. Pourtant, nous avons déjà vu que la postérité l’a retenu pour sa description très précise de la photographie, qui n’existera réellement qu’un siècle après lui, et nous pouvons être fasciné par le rôle qu’il donne à la transpiration dans la mécanique amoureuse[7], qui corrobore ce qui a été découvert très récemment, ainsi que par sa description de la nourriture déshydratée, de sa manière de concevoir une surveillance mondiale, etc. Son œuvre comporte donc ces deux aspects antithétiques : l’anticipation, mais aussi le scepticisme face à ce qu’il anticipe.

    Il publie en 1749 son premier ouvrage, L’Amour dévoilé ou le Système des Sympathies où il construit un système qui explique la mécanique amoureuse. L’utilisation du « système » comme forme littéraire est risquée à l’époque, et l’on critique de plus en plus les spéculations abstraites. Condillac avait même entamé cette année là la critique des théories spinozistes et cartésiennes (dans son Traité des Systèmes en 1749), en les assimilant à des dogmes religieux. Tiphaigne entre donc dans ce jeu en commençant son ouvrage par la déconstruction d’autres ouvrages et autres systèmes écrits sur le sujet. Il se présente dans cet ouvrage comme un « amant méditatif » s’interrogeant à partir de ses expériences, et réfutant ce qui a pu être écrit sur l’amour. Il va attaquer la thèse de l’androgynie, dont s’était servi Platon dans Le Banquet, mais aussi l’idée de beauté innée dans tous les êtres depuis la naissance. Il reprendra à Socrate le caractère perpétuellement insatisfait de l’amour, pour nous faire prendre conscience de son ambiguïté ; il fera référence à Aristote, qui fut l’un des premiers, à avancer le principe d’affinité dans la nature, et de la sympathie liant les êtres, en lui reprochant toutefois ses distinctions multiples entre le général et le particulier. L’ouvrage de Tiphaigne repose sur la théorie des sympathies, qui remonte à l’antiquité, et envisage un principe occulte qui sert à expliquer l’attraction magnétique , en rapport étroit avec les efforts issus de la Renaissance pour chercher où l’on cherchait des analogies liant le micro et le macrocosme. Il s’en éloigne et avance la théorie des corpuscules qui se détachent de nous pour agir sur nos sens, et l’on peut noter ainsi sa connaissance, en tant que médecin, des avancées biologiques de son temps : on peut ainsi penser aux travaux du naturaliste hollandais Leeuwenhoek qui découvrit la présence des pores de la peau. Tiphaigne cherche alors à décomposer l’homme comme machine organique, et à comprendre son fonctionnement. Il fera appel à l’usage d’une statue animée et dotée des cinq sens, comme l’avaient déjà fait Condillac (dans le Traité des Sensations) et Charles Bonnet (dans l’Essai analytique sur les facultés de l’âme), à la différence qu’il n’en fait pas un modèle abstrait, mais plutôt un automate, composé de fibres et de canaux. Il en fait un exemple du sensationnisme[8], en considérant les sensations comme la source de toutes nos connaissances. Sa présentation des faits est vive, et il montre beaucoup de scepticisme face à son propre système. Bien que ce ne soit pas une œuvre d’érudition, celle-ci est très présente et l’on peut voir que Tiphaigne possédait une grande culture classique, mais qu’il était également au courant des idées de son époque. Cette œuvre présente par ailleurs  un caractère anticipateur, puisque Tiphaigne nous décrit plutôt précisément le rôle de la transpiration dans la mécanique amoureuse, rôle découvert seulement très récemment à travers l’étude du rôle des phéromones.

Amilec ou la graine d’hommes fut publié en 1753, puis réédité deux fois, transformé par des corrections et des ajouts. La seconde édition est plus étoffée et truffée de remarques caustiques qui donnent un ton dialogique entre l’auteur et sa création littéraire. Le thème du rêve y est renforcé, et l’auteur cherche à faire croire au lecteur que son ouvrage a été écrit en plein délire : peut-être s’agit il de faire du rêve un écran afin de pouvoir faire passer des idées et d’éviter la censure, ou peut-être est-ce une manière d’anticiper les progrès de la science (comme l’a fait Diderot[9]) ? Il s’agit peut-être aussi de vouloir faire éclore une sagesse qui se cache derrière le voile apparent de la folie, un savoir dans une œuvre qui cherche à ne pas être prise au sérieux, qui se clôt sur la formule « Ici, avec l’accès de fièvre, cesse le délire »[10]. On peut penser qu’il s’inscrit dans une longue lignée d’écrivains, qui prirent exemple sur Erasme et son Eloge de la folie.  La troisième édition insiste plus sur la question scientifique des germes, et son titre est plus long : Amilec, ou la graine d’hommes qui sert à peupler les planètes, par l’ADP. Cependant, Amilec reste un titre bien singulier. Jacques Marx[11] met en avant l’hypothèse de Fulcanelli[12] : il pourrait s’agir d’un traité d’alchimie camouflé, et qu’il faudrait alors lire « Alcmie ou la crème d’Aum », qui nous dévoilerait « un procédé d’extraction de l’esprit enclos dans la matière première, qui porte le monogramme de la « Vierge philosophique », Aum, et se ferait par une opération semblable qui consiste à séparer la crème du lait »[13]. Cependant, si l’influence qu’a exercée l’alchimie sur Tiphaigne se retrouve dans beaucoup de ses travaux (et notamment dans Giphantie), les deux rééditions de ce livre nous laisseraient plutôt croire qu’il s’agit surtout de faire une satire ; de plus, la préoccupation de la graine, du germe, relève plus de la biologie que de l’alchimie. Cet ouvrage va permettre à Tiphaigne de s’inscrire au milieu de la controverse scientifique sur l’origine et le développement de la vie, opposant les épigénistes qui défendaient que la vie résultait d’une agrégation de molécules organiques, et les performationnistes, qui croyaient à la préexistence de germes. C’est le parti que va adopter Tiphaigne, mais loin d’avancer des arguments nouveaux, l’ouvrage va dévier vers la satire des institutions et des classes sociales, grâce à ses germes qui contiennent en eux l’intégralité des caractères ; on aura ainsi la graine des avocats, celle des religieux, des ambitieux, etc. Le récit prend un autre tournant lorsque arrive une lettre en provenance de la lune. Il s’agit ici pour Tiphaigne d’en faire une contre-utopie, c'est-à-dire un monde déréglé qui nous laisse tout de même penser que c’est bien le notre qui va de travers. On trouve dans cette seconde partie un pessimisme qui va s’accentuer dans son œuvre plus tardive L’Histoire des Galligènes : pour Tiphaigne, il semble que la félicité ne se trouve nulle part. Il passe en revue la légitimité de la noblesse, la nécessité de réformer l’Etat, pour mettre en avant la noblesse personnelle et la simplification de toutes démarches. Dans une troisième partie, il met en avant le ridicule des us et coutumes européennes, de la mode jusqu’aux conditions sociales, pour aboutir, dans une quatrième partie, à une comparaison entre la Nitramie et la Nautopie, la première étant une société qui cumule tous les travers, tandis que la seconde est l’Etat rêvé, plein de sagesse et de bon sens. Les diverses éditions de cet ouvrage ont métamorphosé la première version, et les ajouts donnent à l’œuvre un caractère de plus en plus complexe.

   On retrouve dans Les Bigarrures Philosophiques, paru en 1759, ce ton léger déjà choisi par Tiphaigne lors de ses œuvres précédentes. Ce livre va s’axer autour de deux questions clefs : celle du rêve, qui a déjà été abordée, mais aussi celle de la matière pensante, soulevée par Locke. La première partie du premier volume des Bigarrures nous est présentée comme l’extrait d’un ouvrage écrit sur le sommeil par un philosophe arabe, mais plus qu’un moyen littéraire utilisé pour extrapoler, il s’agit ici de déterminer comment fonctionne le sommeil, et de connaître sa différence avec l’état de veille. Il nous offre des théories très intéressantes sur l’état de sommeil, et nous livre des clefs sur l’interprétation des rêves, sur leur ancrage dans la réalité, mais surtout il met en avant la mobilisation des affects qui est la base du rêve. On retrouve, comme dans l’Amour dévoilé ce penchant pour la matière sympathique, et la question de l’influence des fluides sur notre corps. L’œuvre dévie vers la fiction allégorique, où Tiphaigne montre encore une fois son aversion pour les systèmes : il prend l’exemple du prince égyptien Totis qui a voulu  apprendre la philosophie à son peuple, mais qui n’a pas obtenu les fins qu’il désirait : la philosophie permet à l’homme de comprendre le monde, mais elle peut conduire aux dérives scolastiques et aux errements de l’âme humaine. Pour démontrer ainsi que les choses belles peuvent être les plus pernicieuses, Tiphaigne prend aussi l’exemple de Noé qui planta la vigne et récolta le vin : on retombe dans le scepticisme. Suit L’Essai sur la nature de l’âme où il est question de la place de l’âme dans le corps. Si la pensée provient du mouvement, comment est-elle possible puisque l’atome est immuable et que la source du mouvement lui-même est tout sauf claire? Il doit donc admettre l’existence séparée d’âmes et de corps. Pour expliquer ensuite la formation de l’individu, il a recouru aux prototypes, mais il s’est enfermé dans cette inévitable question : qui a conçu les prototypes ? Il soulève ainsi des problèmes que l’avancée biologique de son époque ne permettait pas de résoudre. Dans la seconde partie des Bigarrures il va utiliser l’affabulation, par le biais d’un voyage imaginaire dans les Limbes. Nous allons maintenant assister à une série de discussions sans sujet précis prise en charge par les philosophes et les physiciens européens, et, comme dans Amilec, on retrouve la satire, lorsque l’on déambule dans les différents quartiers de la tradition philosophique : celui de la morale, des métaphysiciens, les plaines de la physique, où Tiphaigne en profite pour faire quelques portraits critiques. Cette fiction conserve les mêmes procédés auxquels nous sommes déjà habitués : un mince fil conducteur nous emmène de péripéties en péripéties.

   Tiphaigne va ensuite tendre vers des œuvres que Jacques Marx a qualifiées d’hermétiques, les apparentant aux sciences occultes et aux traités d’alchimie, sans doute à cause de leur caractère obscurs . Deux sont publiées successivement : Giphantie, en 1760, et La Zazirocratie, ou l’Empire des Zaziris sur les Hommes en 1761. Ces deux œuvres nous font apparaître l’existence d’ « esprits élémentaires » qui agissent sur les humains sans que nous puissions en avoir conscience. La première œuvre est le résultat d’un voyage extraordinaire, où le narrateur est enlevé par une tempête de sable et conduit dans l’île de Giphantie, où, mené par un préfet, il découvrira toutes les techniques que ces esprits bienfaisants déploient pour veiller sur nous, humains. C’est ainsi que l’on découvrira, avec étonnement, la description de la technique photographique, qui sera l’objet d’un retour sur les évènements historiques, dont les moments cruciaux ont été immortalisés. On trouve aussi sur cette île des sortes de miroirs, qui renvoient les images des hommes aux quatre coins de la Terre, ce qui permet une critique des mœurs, mais aussi une mise en scène des paroles. On se retrouve encore face à un scepticisme et une satire très marquée, invitant à une réflexion critique de la part du lecteur. Le scepticisme, c’est celui d’un narrateur face au mode de vie de ses contemporains, qui semblent aspirer à une vie plus philosophe. La satire, c’est celle du langage, de la littérature : il est mis en scène dans un jeu incessant de paroles, tantôt valorisées, tantôt discréditées, qui se retrouve dans nombres de ses œuvres, et nous reviendrons sur ce point. Ces esprits élémentaires seront dans la Zazirocratie moins bienveillants, et l’humain ne deviendra pour eux qu’un moyen de distraction, comme nous nous amusons des animaux. Tiphaigne nous montrera comment ces esprits agissent sur notre vie, et il les rend responsables de nos échecs et de nos folies. C’est également un moyen pour lui de refuser la science, de sortir du déterminisme, qui se confine dans la relation de cause à effets, par des moyens extravagants, comme un aveu d’échec face au pourquoi de ces causes, mais aussi comme une réponse à cet échec. Cependant, il est difficile d’affirmer que Tiphaigne milite en faveur de la cabbale : par un jeu constant de mise à distance des propos, par de bizarres justifications, il met en avant un questionnement sur son siècle, auquel il n’apporte que des réponses évasives.

L’Histoire des Galligènes est une œuvre parue en 1765 et rééditée en 1770 sous un titre plus long : Histoire naturelle, civile et politique des Galligènes, antipodes de la nation française, dont ils tirent leur origine, où l’on développe la naissance, les progrès, les mœurs et les vertus singulières de ces Insulaires, les révolutions et les productions merveilleuses de leur isle, avec l’histoire de leur fondateur. On touche ici au genre de l’utopie, qui avait déjà été esquissé dans les précédentes œuvres. L’inspiration est issue de sa culture scientifique (les inventions dans Giphantie, la culture de l’homme dans Amilec), et suggère ainsi une confiance dans la réussite de la science, face au scepticisme qu’il avait envers les structures sociales de son temps. C’est encore par un voyage que l’on accède au monde utopique des Galligènes, à la suite d’une tornade (relevons que ce même procédé avait déjà été utilisé pour le voyage aux Limbes, ou lors de la découverte de l’île de Giphantie). L’isolement permet alors d’expérimenter l’utopie, car elle doit, pour être concevable et mettre en valeur les différences, se dérouler en milieu clos. Le français Duncan qui échoue sur cette île se trouve face à une république autoritaire, également fondée par des Français, mais que le voyage et l’isolement ont énormément transformés : leur légèreté est devenue une austérité pleine de sagesse. L’île possède une taille modérée, car de trop grandes proportions pourraient favoriser les dissidences. Tiphaigne va cependant faire une entorse à l’utopie en racontant sa construction, qui d’ordinaire est immuable, et il va narrer comment Almont et ses deux enfants ont bâtis et peuplés l’île peu à peu. La première épreuve pour eux a été d’assurer leur survie matérielle, la seconde fut d’oublier les tabous de l’inceste pour laisser libre cours à la nature. On prône sur cette île la libéralité sexuelle: c’est ainsi que les deux enfants repeuplèrent l’île. Lorsque Almont arriva sur la fin de sa vie, des querelles commencèrent à éclater, et il se vit dans la nécessité de légiférer afin de garder son peuple à l’abri de la décadence. On assiste ainsi à un changement dans l’utopie, ainsi qu’à sa mise en péril. L’île des Galligènes est sur le point d’adopter une structure « en miroir » par rapport à la France, et le pessimisme de Tiphaigne prend le dessus : la perfection même de l’utopie est contestée.

La dernière œuvre que l’on attribue à Tiphaigne est Sanfrein ou Mon dernier Séjour à la Campagne, parue la même année, en 1765. Cette œuvre présente quelques différences au niveau de la forme, mais aussi du fond, par rapport aux précédentes. On est passé dans le registre du conte moral centré sur les affres affectifs d’un personnage indécis et dépourvu de toute boussole éthique. L'ironie est toujours là, et plus cruelle parce que plus discrète. Il s’agit d’un narrateur quelque peu extérieur à l’histoire, qui va nous raconter la vie de Sanfrein, et son projet de mariage avec la jeune et bonne Cécile. Tiphaigne va dresser ici une série de portraits, plus longs et plus développés qu’auparavant, où les personnages décrits explorent de l’intérieur les troubles des affects jusque-là décrit de façon plus extérieure Sanfrein est le personnage principal : il est inconstant, et son principal défaut est de ne jamais pouvoir faire ce qu’il lui est ordonné, mais de faire le contraire. Dans sa jeunesse, il choisit une formation ecclésiastique, mais devient bientôt libertin. Lorsqu’il est débarrassé de ses études, et peut être libertin sans crainte de représailles, il devient dévot. Il se retire ensuite à la campagne, où il rencontre Cécile qu’il demande en mariage à ses parents. Une fois le projet de mariage conclu, après quelques péripéties, il s’en dégoûte et fuit avant la cérémonie. Cécile s’étant arrangée pour se marier avec l’homme qu’elle aimait depuis toujours, il tombe dans un chagrin inconsolable, et dépérit. Cécile et son jeune amant sont montrés comme deux personnages plutôt sages, mais emportés par leur passions mutuelles. Les parents de la jeune fille sont montrés inconstants, jamais d’accord entre eux : ils se brouillent à l’occasion du choix du gendre ; tantôt Sanfrein est le gendre idéal pour le père, tantôt il l’est pour la mère. Le père du jeune Dunville est montré comme avare, par amour pour son fils et son désir de lui laisser un héritage conséquent, s’opposant au mariage de celui-ci avec Cécile, par aversion contre ses parents. Il meurt soudainement d’une apoplexie, ce qui permettra la résolution de l’histoire. Le narrateur, qui ne prend pas part à cette histoire, se lie d’amitié pour un sage philosophe, avec qui il partage ses idées sur le monde des hommes, mais aussi discute de la nature, par le biais de la botanique. On retrouve dans ces discutions quelques pointes satiriques adressées aux sociétés, avec cette même distance qui est mise entre le narrateur et le reste du monde, mais aussi des idées scientifiques sur la germination et sur l’agriculture. Malgré de tels épisodes, cette œuvre diffère donc des autres par son contenu, qui s’attache moins aux problèmes scientifiques de l’époque, et par son ton différemment  critique. Tiphaigne construit là un petit roman, avec quelques péripéties, qui rendent sa lecture plus facile et plus divertissante.

L’oeuvre de Tiphaigne est souvent très satirique à l’égard des sociétés humaines, et nous avons vu qu’il aimait à multiplier les portraits, à la fois très critiques et amusants. Chacune de ses œuvres repose sur une grande érudition, autant classique que moderne. Sans vraiment paraître vouloir s’engager dans aux problèmes de son époque, il en montre les travers, et ses connaissances scientifiques lui servent souvent d’appui lors de ses anticipations, parfois très surprenantes. Il s’inscrit cependant au cœur des grands thèmes littéraires de son époque, comme nous l’avons vu, il fait usage du rêve, de l’utopie, du voyage supposé vers un monde inconnu et fermé au commun des mortels. Le trait le plus marquant chez lui reste toutefois peut-être  son pessimisme moral terriblement désenchanté.

   


[1] Le Nordez Albert Léon Marie, « Tiphaigne de la Roche ou un moraliste normand du siècle dernier » in La Normandie Littéraire, Archéologique, Historique ; Rouen, 1892.

[2] « Ne reste-il plus d’épreuves a faire sur la nature des vignes en Normandie, et autres pays qui ne donnent point de vin ou en donnent un sans qualité ? » in Questions relatives à l’agriculture et à la nature des plantes ; La Haye, 1759.

[3] Le Cacheux  Marie Joseph, « Un médecin philosophe au XVIIIème siècle. Le Normand Tiphaigne de la Roche » in Précis des travaux de l’Académie des Sciences, Belles Lettres et Art de Rouen pendant les années 1945 et 1950 ; Rouen, 1952.

[4] Marx Jacques, Tiphaigne de la Roche, modèle de l’imaginaire au XVIIIème siècle, édition de l’Université de Bruxelles, 1981.

[5] Le Nordez Albert Léon Marie, Travaux de vacances au pays des Pommes, Paris, 1885-1888, II, p.12.

[6] Ces données historiques sont relatées dans l’œuvre de Jacques Marx, précédemment cité.

[7] Sur ce sujet, un article est publié sur le site Internet du CNRS : ARC, Stefanie, IMPERIALI, Fabrice. Phéromones humaines : un mythe ?. Page Web : CNRS. http://www2.cnrs.fr/presse/journal/1233.htm

[8] J’ai préféré ce terme à celui de « sensualisme » puisqu’il met plus en avant l’importance de la sensation.

[9] Diderot, Le Rêve de D’Alembert ; sur le rôle du rêve chez Diderot voir Mayer Jean, Diderot homme de science ; Rennes, 1959

[10] La présente édition ne figurant pas sur Gallica, je reprends ici les remarques de Jacques Marx.

[11] Marx Jacques, Tiphaigne de la Roche, modèle de l’imaginaire au XVIIIème siècle, op. cit., p.43

[12] Fulcanelli, Les Demeures Philosophales, Paris, 1965, II, p.108

[13] Marx Jacques, Tiphaigne de la Roche, modèle de l’imaginaire au XVIIIème siècle op. cit., p. 43

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