L'audace

d'être soi, d'agir dans l'incertitude, de penser à contre-courant
 
 
    

     Si l’on parle souvent de courage, notamment managérial, dans les entreprises, il est en revanche beaucoup plus rare d’y parler d’audace. A tort, tant il est vrai que les grands succès résultent souvent de décisions audacieuses.

 

     Il est loin d'être inutile d'approfondir ce en quoi consiste l'audace, depuis la théorie jusqu’à ses ultimes implications pratiques, tant il est vrai qu'il n'est « rien de plus pratique qu’une bonne théorie » (Bachelard).

 

     En quelques mots, faire preuve d’audace, s'agissant d'un manager, peut vouloir dire plusieurs choses :

 

     1/ Oser la différence. Et cela signifie : oser des pratiques atypiques en lesquelles on croit mais qui ne se trouvent pas être encore partagées. Plutôt que de chercher désespérément à rentrer dans le rang en étant le premier à faire comme tout le monde, n’est-ce pas faire preuve de maturité managériale que d’oser se démarquer, penser par soi-même, dire non et faire preuve d’impertinence ?  En somme : oser être soi-même. Simple, mais rare.  

 

     2/ Oser la nouveauté. Pour faire accepter une innovation, technologique ou organisationnelle, ne faut-il pas avoir le courage, sinon l’audace, de briser les conforts, de chasser les idées reçues et de déranger les certitudes ? Le conformisme ordinaire enlise dans l’existant. Mais il n’a prise sur l’audacieux. « Tout le monde savait que c’était impossible, sauf lui, et c’est pour cela qu’il l’a fait », disait Churchill du général de Gaulle.

 

     3/ Oser se lancer. L’homme d’action assume d’agir dans l’incertitude, de s’engager dans un environnement toujours évolutif. « Je hais les cœurs pusillanimes qui pour trop prévoir n’osent rien entreprendre [1] », écrivait Molière. De fait, les grands entrepreneurs ont su faire preuve d’audace là où les autres demeuraient paralysés par l’incertitude, c’est-à-dire par leur peur du risque.

 

     L’audace est créatrice d’opportunités. Si nous rechignons à faire preuve d’audace, c’est parce qu’elle expose au risque. Mais quoi, « à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire [2] » ! Si « la fortune sourit aux audacieux » (Virgile), c’est bien parce qu’ils créent les opportunités qu’ils pourront ainsi être les premiers à saisir. « Des choses peuvent arriver à ceux qui attendent, mais seulement celles laissées par ceux qui foncent ! », rappelait non sans raison Abraham Lincoln.  

  A la différence du simple courageux qui assume un danger qu’il n’a pas recherché et y fait front, l’audacieux court vers le risque, il va provoquer les événements, bousculer l’ordre des choses : « Impose ta chance, serre ton bonheur, va vers ton risque, à te voir, ils s’habitueront », notait René Char.

  Et, s’il n’a pas peur de se tromper, c’est qu’il connait la valeur de l’erreur. Ce qui vaut pour le progrès scientifique, nourri d’erreurs surmontées, vaut en effet aussi dans le domaine de l’action. Churchill, lui encore, parlait d’expérience quand il disait du succès qu’il « consiste à aller d’échecs en échecs sans perdre son enthousiasme ».

 

     L’audace n’est pas la fougue. L’audace peut être mortifère quand, ne calculant pas ses conséquences, elle se fait inconsidérée. Elle se confondrait alors avec la témérité ou la fougue. Qu’un acte soit une bravade sans lendemain ou une authentique marque d’audace, seul le degré de signification de ses conséquences pourra le déterminer. Le peintre qui transgresse les codes de son époque sera dit audacieux s’il a une postérité. L’audace pérenne est celle qui se fonde sur un minutieux travail de réflexion, non sur l’impulsivité du moment.

 

     L’audace est ambivalente. Car elle est éthiquement neutre. Hitler, Ben Laden aussi étaient des audacieux. Il faut donc se méfier de l’audace non seulement lorsqu’elle n’est pas réfléchie, mais aussi lorsqu’elle est mise en œuvre en toute indifférence aux fins poursuivies. Elle n’acquiert de valeur que mise au service de fins bonnes. A chacun, à cet égard, de discerner en conscience.

 

     S’il y a un sens à « apprendre à oser » (devise d’HEC), peut-être est-ce justement parce que l'audace peut aussi bien conduire aux succès les plus exemplaires qu’aux échecs les plus retentissants. Nous avons, en chacune de nos vies d’entrepreneurs, à apprendre à discipliner notre audace. Ce qui suppose d’abord d’apprendre à la cultiver, par-delà les conformismes. 

 

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[1] Molière, Les Fourberies de Scapin, acte III, scène 1. Albert Schweitzer corroborait : « Attendre d’en savoir davantage pour agir en toute lumière, c’est se condamner à l’inaction ».

[2] Corneille, Le Cid, II, 2

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