BIOGRAPHIE

Théodule RIBOT (1839-1916)

par Serge R. NICOLAS

Université Paris Descartes


Philosophe fondateur de la psychologie scientifique française

 

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Psychologie et Histoire

 

BIOGRAPHIE

 

Texte extrait de

S. Nicolas (2005).

Théodule Ribot,

Paris : L’Harmattan (Collection Encyclopédie psychologique) (226 pages).

 

 

INTRODUCTION


                Théodule Ribot (1839-1916) aimait à rappeler qu’il était Breton. Natif de Guingamp, une des rues du centre ville porte aujourd’hui son nom. Comme l’a souligné Ludovic Dugas (1917), il avait le culte de sa province et le caractère de sa race : travailleur infatigable, sérieux et obstiné.

Ribot fut en son temps une figure marquante de la philosophie et de la psychologie françaises comme l'attestent les revues et les ouvrages sur ce sujet (cf. Nicolas, 2002a ; Nicolas & Murray, 1999). En effet, dans le dernier quart du XIXe siècle, l'œuvre de Ribot est à son apogée. La correspondance qu'il a entretenue avec son ami Alfred Espinas, publiée par Lenoir (1957, 1962, 1964, 1970, 1975) dans la Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, ainsi que tout un ensemble de lettres déposées dans diverses bibliothèques françaises dont la Bibliothèque Nationale et la Bibliothèque de la Sorbonne nous apprennent cependant aujourd'hui beaucoup sur le personnage et son parcours intellectuel. De même, l'étude des archives disponibles (Archives Nationales, Archives du Collège de France) ainsi que les écrits des contemporains de Ribot nous permettent de donner des précisions sur sa vie et de mieux cerner les conditions qui ont concouru au développement en France de la psychologie scientifique.

 

FORMATION CLASSIQUE D'UN PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE

 

                On connaît véritablement peu de choses sur l'enfance et la scolarité de Théodule Ribot, si ce n'est quelques anecdotes très insignifiantes. La lecture de son acte de naissance nous apprend que Théodule Armand Ferdinand Constant Ribot est né en Bretagne à Guingamp (Côtes d'Armor) le 18 décembre 1839 à 3 heures du matin, place du Centre. Il était l'enfant unique de Théodore Simon Ribot (1808-1870), pharmacien, et de Marie Françoise Julienne Yvonne Le Camus (née en 1811), propriétaire originaire de la région de Pontrieux. Il fit ses premières études à Guingamp puis intégra à l'âge de 15 ans le Lycée à Saint-Brieuc. Il fut un brillant rhétoricien (premier prix de discours français) mais un philosophe moyen. D'une façon générale, d'après Dugas (1924), il tient un bon rang dans sa classe ; il n'est pas le premier d'emblée mais on relève son nom sur les palmarès de 1855, 1856, 1857. Dans la classe de logique (ainsi s'appelait alors la philosophie en France à cette époque), s'il obtint en 1857 le prix de dissertation latine, il n'eut que le deuxième accessit de dissertation française. C'est en 1857 qu'il passe avec succès les épreuves du baccalauréat. Alors qu'il n'est pas encore âgé de 18 ans, son père le contraint à entrer dans l'austère administration de “l'Enregistrement, des Domaines et du Timbre”. Il y travaillera pendant près de trois ans.

 

Théodule RIBOT en 1863

(Archives S. Nicolas) 

 

L'École Normale Supérieure (1862-1865) : formation de l'élite des professeurs

 

                 Le jour de sa majorité, le 18 décembre 1860, Ribot donne sa démission à l'administration qui l'employait, ceci sans consulter personne (Sertillanges, 1921). Puis il déclare tranquillement à son père qu'il est décidé à préparer le concours très sélectif de l'École Normale Supérieure (ENS) de Paris, installée à l'époque et aujourd'hui encore rue d'Ulm. Il s'inscrira au Collège Sainte-Barbe à Paris dans une classe préparatoire spéciale, une préparation qui durera deux ans. Quand il concourut pour la première fois, il fut déclaré seulement admissible (Janet, 1919) et cet échec le désespéra. Encouragé par un vieil ami de sa famille à persévérer, il réussit l'année suivante (1862), classé 17e sur les 20 candidats admis dans la section des lettres. Dans ce concours très sélectif, il y avait environ 280 candidats pour 35 places (section des lettres et section des sciences confondues). Il a 23 ans. L'admission à l'École Normale Supérieure lui permet de subvenir à ses besoins, mais en retour il doit servir pendant 10 ans dans l'administration.

                De novembre 1862 à décembre 1865, il est donc enfin élève interne à la prestigieuse École Normale Supérieure (ENS) qui donnera à l'enseignement secondaire et supérieur ses cadres les plus éminents. L'historien Ernest Lavisse (1842-1922) (section des lettres), qui deviendra professeur à la Sorbonne et membre de l'Académie française, et Félix Alcan (1841-1925) (section des sciences), qui deviendra un fameux éditeur français, sont ses amis intimes. Dans cette promotion de 1864, on trouve (cf., Rémond, 1990), parmi d'autres personnages plus ou moins célèbres par la suite en France, le nom de Gabriel Monod qui deviendra professeur à la Sorbonne et membre de l'Académie des Sciences Morale et Politiques. Il côtoiera d'ailleurs à l'ENS de nombreux élèves des autres promotions (1860, 1861, 1863, 1864) dont les noms sont restés attachés aux différentes Académies (sciences, sciences morales et politiques, inscriptions et belles-lettres) de l'Institut de France tels François Evellin (1860), Henri Joly (1860), Louis Petit de Julleville (1860), Alfred Rambaud (1861), Gaston Darboux (1861), Paul Vidal de la Blache (1863), Alfred Croiset (1864), Albert Dastre (1864), Alfred Ditte (1864), Edmond Perrier (1864) et surtout celui qui deviendra son grand ami : Alfred Espinas (1864) avec qui il entretiendra une correspondance suivie (cf., Lenoir, 1957, 1962, 1964, 1970, 1975). À l'ENS, il eut pour maîtres en philosophie Elme Caro (1826-1887), Albert Lemoine (1824-1874), puis en 1864 Jules Lachelier (1832-1918). Tous exerceront sur lui une influence profonde. Caro pût lui communiquer le dégoût de l'éclectisme de Victor Cousin (1792-1867) par ses leçons oratoires, Lemoine le goût de la psychologie orientée vers la physiologie et la pathologie (cf., Drouin-Hans, 1995), et Lachelier, celui des analyses serrées, précises, sobres et rigoureuses qui semblent avoir porté à cette époque sur Stuart Mill (cf., Picavet, 1894).

                Dans la section des lettres, la première année à l'ENS était dévolue à la préparation de la licence, la seconde année permettait aux élèves de souffler un peu, la troisième année était orientée sur la préparation intensive à l'une des quatre agrégations suivantes : grammaire, lettres, histoire ou philosophie. Ribot obtint sa licence ès lettres le 4 décembre 1863 et se présenta à l'agrégation en août 1865. Le titre d'agrégé était exigible pour être nommé professeur titulaire dans un lycée. Pour se présenter à l'agrégation de philosophie (qui était alors la plus prestigieuse), le baccalauréat ès sciences et le diplôme de licencié ès lettres étaient exigés. Le passage par l'ENS n'était pas obligatoire pour devenir agrégé mais il fallait alors généralement avoir enseigné plusieurs années dans des collèges ou des lycées. Les élèves de l'ENS qui avaient suivi avec distinction le cours triennal des études avaient l'avantage d'être autorisés à se présenter immédiatement aux examens de l'agrégation. Ceux qui n'avaient pas obtenu cette autorisation pouvaient être admis à se présenter aux examens après une année de professorat dans un lycée ou un collège. Or, deux élèves de l'ENS obtinrent ce certificat d'aptitude pour la philosophie : Gabriel Compayré et Théodule Ribot.

                Entre 1843 et 1865, les normaliens avaient en moyenne une chance de succès sur trois à l'agrégation, alors que les non-normaliens une chance sur dix. Il faut dire que le concours était d'autant plus sélectif que le nombre de places était limité chaque année sur décision ministérielle (en moyenne trois à quatre places par an dans la section de philosophie). Le concours d'agrégation se déroulait à l'époque durant la seconde quinzaine d'août. Les épreuves des divers ordres d'agrégation étaient de deux sortes : les épreuves préparatoires et les épreuves définitives. Les épreuves préparatoires consistaient en compositions écrites. Le jury d'examen dressait, d'après le résultat des épreuves préparatoires, la liste des candidats qui étaient admis à prendre part aux épreuves définitives. Les épreuves préparatoires pour les candidats à l'agrégation des classes de philosophie comprenaient, selon le programme de la philosophie officielle (l'éclectisme était toujours en vigueur), deux dissertations en français ; l'une sur une question de philosophie, l'autre sur une question d'histoire de la philosophie. Les épreuves définitives étaient au nombre de trois et devaient être soutenues oralement. Le candidat devait d'abord corriger de vive voix une composition tirée au sort parmi les dissertations de philosophie française et latine rédigées lors du Concours Général à Paris. Le candidat devait ensuite expliquer et commenter un texte d'un philosophe grec, d'un philosophe latin et d'un philosophe français. Ces textes étaient tirés au sort parmi les auteurs anciens et modernes indiqués par le ministre. Enfin, le candidat faisait une leçon sur un sujet de philosophie pris dans le programme d'enseignement des lycées.

              En 1865, le jury d'agrégation (Archives Nationales, agrégation de philosophie, côte AJ/47) était composé du fameux inspecteur général de l'Instruction publique Félix Ravaisson (1813-1900), du doyen de la Faculté des lettres de Lyon Francisque Bouillier (1813-1899) et de deux professeurs au Collège de France : Adolphe Franck (1809-1893) et Charles Lévêque (1818-1900) (Archives Nationales, cote 61/AJ/47). Vingt-huit candidats se présentèrent aux épreuves de philosophie cette année-là (sujet : la théorie de la certitude) et d'histoire de la philosophie (sujet : esquisse de la philosophie de Platon). Dix candidats furent admissibles parmi lesquels Ribot. Mais Ribot ne devait pas réussir aux épreuves orales de la seconde session. Ayant échoué à l'agrégation, il se retrouve alors simple chargé de cours de philosophie au Lycée de Vesoul en remplacement du professeur titulaire (Rousselot) de décembre 1865 à septembre 1866 avec un traitement de 3000 francs par an. En 1866, Ribot se présente à nouveau à l'examen dont le programme vient de changer. Les auteurs à étudier étaient : Aristote (Physique) ; Cicéron (De finibus bonorum et bonorum, les deux derniers livres), Sénèque (De Vita), Descartes (Discours de la Méthode), Kant (Critique de la Raison Pure). Il retrouve la plupart des membres du Jury de l'année précédente : Ravaisson, Franck, Bouillier auxquels s'est joint un professeur de philosophie de l'Université de Strasbourg Jean-Émile Maurial (1816-1874). Après les premières sessions d'épreuves de philosophie (sujet : la volonté) et d'histoire de la philosophie (sujet : comparer le Dieu de Platon au Dieu d'Aristote), il est admis à passer les épreuves orales en compagnie de Jules-Émile Alaux (1828-1903), Artidor Beurier (mort en 1889), Jules-Gabriel Compayré (1843-1913), Dutasto et Auguste Penjon (mort en 1919). Les leçons orales prises dans le programme de philosophie et tirées au sort pour chaque candidat concernèrent les six thèmes suivants : Des rapports de la pensée et du langage ; les moyens de connaître l'âme ; de la perception extérieure ; montrer comment les anciennes preuves physiques de l'existence de Dieu peuvent s'accorder avec le progrès des sciences ; des passions ; de l'induction. Ribot fera devant ses juges une brève leçon sur l'induction (cf., Lenoir, 1957).

                Au terme des épreuves, et bien qu'il eut le sentiment d'être refusé par le jury, Ribot est à sa grande surprise classé officiellement cinquième pour l'année 1866 à l'agrégation de philosophie (sur les cinq places données au concours cette année-là) sur une liste où le précèdent Artidor Beurier (promotion de 1863, ancien journaliste et qui deviendra directeur du Musée pédagogique), Auguste Penjon (promotion de 1863, qui deviendra correspondant à l'Académie des Sciences morales et politiques et professeur honoraire de philosophie à la faculté de Douai), Gabriel Compayré (son camarade de promotion qui sera plus tard recteur d'Université et fera partie de l'Académie des Sciences Morales et Politiques) et Jules-Émile Alaux (le seul candidat extérieur à l'École Normale qui sera nommé quelques années plus tard professeur de philosophie à Alger à l'école préparatoire à l'enseignement supérieur des lettres). Il attribuera son mauvais rang à la brièveté de sa leçon sur l'induction que le jury a considérée comme une marque de dédain. Son sentiment face à ce concours sera toujours négatif. Il commentera un article d'Espinas sur ce concours en ces termes : "Tu n'insistes pas assez sur le côté bâtard du concours. Veut-il créer des philosophes ? C'est une prétention ridicule et inadmissible. Veut-il créer des professeurs de philosophie, comme on le prétend ? Alors ce concours est aussi peu adapté que possible à son but. Nulle épreuve pédagogique : rien qui ressemble à une classe de philosophie" (lettre à Espinas datée du 25 juillet 1884, cf. Lenoir, 1975). La difficulté du concours et la forme de celui-ci seront certainement à l'origine de sa révolte contre les philosophes spiritualistes de son époque ainsi que de son profond dégoût pour les questions métaphysiques.

L'enseignement de la philosophie aux lycées de Vesoul (1865-1868) et de Laval (1868-1872)

                À son grand désarroi, le ministère le maintient au lycée de Vesoul : "je m'y résigne ; j'en suis arrivé à un état d'inertie complète. Je me consolerai en reprenant mes études hindoues si longtemps abandonnées et en méditant la grande doctrine bouddhique de la stérilité de l'effort" (cf., Lenoir, 1957, p. 1). Lorsqu'il est nommé officiellement professeur de philosophie au lycée de Vesoul en octobre 1866 (avec un traitement de 9000 francs par an), Ribot n'était pas un novice dans le domaine de l'enseignement puisque dans le cadre de sa formation à l'École Normale il avait déjà enseigné en tant que stagiaire dans différents lycées parisiens. De plus, après son premier échec à l'agrégation (1865), l'administration l'avait proposé comme adjoint d'enseignement en philosophie au Lycée de Vesoul. C'est à cette époque (1866) qu'il lit des livres de science, dont le Manuel de Physiologie de J. Müller (1851), mais aussi les écrits des philosophes Taine, Stuart Mill et Spencer dont il se met à traduire en 1867 pour son usage personnel les Principes de Psychologie (Spencer, 1855) acquis le 18 novembre 1866. Dans une lettre du 9 mars 1867 il écrit à son ami Espinas (cf., Lenoir, 1957) : "Je déclare que c'est un des ouvrages les plus originaux et les plus intéressants que je connaisse, c'est la psychologie étudiée à la manière positive c'est-à-dire abstraction faite de la question de substance et en s'appuyant sur la physiologie". Il lit aussi durant les années 1867-1868 des ouvrages d'histoire, de médecine (Moreau de Tours, 1859), et de philosophie anglaise (Spencer, Bain, Bailey, Lewes) qui le séduisent. Il donne 15 heures de cours par semaine au Lycée mais il s'ennuie à Vesoul surtout à cause des conditions de travail : "Je t'avoue que j'ai beau faire, je ne puis m'y habituer. La vie de province m'est aussi odieuse qu'au premier jour ; j'ai beau m'isoler, vivre chez moi loin du monde officiel et banal ; je n'aboutirai qu'à végéter. J'ai d'ailleurs la réputation bien établie d'être sauvage, misanthrope et sceptique" (lettre à Espinas, 9 mars 1867, cf. Lenoir, p. 2). De plus, ses relations avec l'église se détériorent : "J'ai été persécuté par le clergé : accusé de scepticisme, panthéisme, etc. L'aumônier a fait un prône contre moi" (lettre à Espinas, 5 juillet 1868, cf. Lenoir, p. 3).

                Ayant demandé une mutation, Ribot est nommé en octobre 1868 au lycée impérial de Laval, il se plaît mieux dans cette ville qui est plus importante (32000 hab.) que celle de Vesoul (6000 hab.), plus accueillante et surtout plus proche de Guingamp, sa ville natale, même si le pays est "pourri de catholicisme" et les élèves ont un niveau intellectuel excessivement bas (Le Malefan, 1992). Il se remet à la traduction de l'ouvrage de Spencer, mais cette fois-ci sur la seconde édition, car ce dernier lui avait annoncé vers le milieu de l'année 1868 qu'il allait refondre ses Principes de psychologie. Ribot est contrarié car il venait de terminer la traduction sur la première édition qui, semble-t-il, devait être éditée, mais Spencer l'agrée traducteur de la seconde édition dont les fascicules paraîtront à Londres au fur et à mesure (lettre à Espinas datée du 5 juillet 1868, cf. Lenoir, 1957, p. 3). Admiratif pour l'homme et son œuvre, Ribot décide de rendre visite à Spencer à Londres au second semestre de l'année 1868 mais ne parvient pas à le voir en personne. Dans une lettre datée du 22 novembre 1868 il écrit à son ami Espinas : "Je considère comme un grand honneur pour moi de le traduire". Dans ses cours, influencé par la psychologie anglaise de son temps, il accordera une place prépondérante à la psychologie et traitera le reste (logique, morale, histoire de la philosophie) un peu par acquis de conscience (Dugas, 1924). Cependant, comme il a l'esprit très critique, il est persécuté par le clergé qui l'accuse encore de scepticisme, panthéisme, etc. En 1869, ses rapports avec le lycée se dégradent. Ribot travaille beaucoup pour lui-même en continuant ses lectures, sa traduction du nouvel ouvrage de Spencer et la rédaction d'un livre sur la psychologie anglaise qui devait le faire sortir de l'anonymat (Ribot, 1870)[1].

 

Théodule RIBOT en 1872

(Archives S. Nicolas) 


L'INTRODUCTEUR DE LA NOUVELLE PSYCHOLOGIE EN FRANCE

                L'introduction de la nouvelle psychologie se fit de manière lente dans le contexte de la crise philosophique du dernier tiers du XIXe siècle (cf., Janet, 1865, 1872 ; Margerie, 1870 ; Ravaisson, 1868 ; Ribot, 1877a ; Vacherot, 1868). Au moment où Ribot commence à publier ses premiers travaux, les attaques des positivistes et surtout les critiques de Taine avaient montré la faiblesse de la psychologie spiritualiste de l'école de Cousin (Nicolas, 2002a). Partout on sentait le besoin de sortir des entités métaphysiques et des explications verbales. Les Anglais faisaient une psychologie positive, presque uniquement fondée sur l'association des idées ; les Allemands, à la suite de Weber (1795-1878) et de Fechner (1801-1887), essayaient d'introduire la quantité et la mesure dans l'étude des faits psychiques. Ribot commença par faire connaître en France ces deux psychologies dont les tendances l'intéressaient. Mais presque en même temps, grâce à ses lectures et à ses études, il vit tout le parti qu'il pourrait tirer des travaux dans les domaines de la pathologie mentale et nerveuse afin d'étudier le mécanisme de la pensée, de l'affectivité et de la volonté normales. Les livres qui ont été inspirés par cette méthode ont été des classiques traduits dans de nombreuses langues qui ont rapproché les médecins et les psychologues.

La première publication de Ribot : "La psychologie anglaise contemporaine" (1870)

                Sorti des presses de l'imprimerie Belin à Saint-Cloud le 24 décembre 1869, c'est seulement le 1er février 1870 que paraît chez l'éditeur Ladrange l'ouvrage de Ribot sur La Psychologie Anglaise Contemporaine (Ribot, 1870) où il présente aux lecteurs français la psychologie associationniste anglaise pratiquement inconnue en France à cette époque (cf. cependant, Taine, 1861, 1864 ; Laugel, 1864 ; Mervoyer, 1864). À cause de sa nouveauté, l'ouvrage a d'emblée du succès (2e édition remaniée en 1875, 3e en 1883 ; traductions en anglais, en russe, en polonais, en espagnol, en allemand). Ce livre est généralement considéré comme un des premiers manifestes de la nouvelle psychologie (cf., aussi Taine, 1870) parce que dans l'introduction, publiée par nos soins dans le troisième chapitre de cet ouvrage, Ribot établit une critique de la psychologie spiritualiste et essaye de promouvoir une psychologie à caractère scientifique. Dans cette longue introduction, Ribot revendique pour la psychologie le droit d'exister à côté et en dehors de la philosophie et de se constituer comme science autonome, ayant son objet aussi vaste que nettement défini, et une méthode propre, qui est l'expérience entendue au sens le plus large, et non pas seulement l'expérience intime ou introspection. Ribot voulait que la philosophie s'écarte de la métaphysique en ayant pour unique objet la psychologie qui ne pouvait être que de nature scientifique, positive, expérimentale. La métaphysique, voilà l'ennemi que désigne Ribot (lettre à Espinas du 15 juillet 1871, cf. Lenoir, 1957) : "La métaphysique ne pourra jamais donner que des possibilités, puisqu'elle n'est pas vérifiable, ne fera jamais, au point de vue scientifique, que gâter toute science où elle entre". Ribot aimait l'ironie de Voltaire qui disait autrefois : "Quand deux philosophes discutent sans se comprendre, ils font de la métaphysique ; quand ils ne se comprennent plus eux-mêmes, ils font de la haute métaphysique" (cité par Ernest-Charles, 1905). Dans la correspondance (déposée aux Archives de la Sorbonne sous la cote 341) qu'il a entretenue avec le philosophe Lionel Dauriac (1847-1924), Ribot a donné en quelques lignes un bon résumé de ses conceptions et de ses sentiments à l'époque: "Pour la nouvelle psychologie, toute hypothèse sur l'âme, la matière, le "phénomène à double face", etc. tout cela n'est qu'un hors-d'oeuvre auquel elle n'attache aucune importance. (...) Le plus grand malheur qui puisse arriver à la psychologie, c'est d'être cultivée par la philosophie ; c'est-à-dire par des gens pour qui la meilleure part du gâteau est celle qu'on ne peut pas manger. (...) Lorsque, en février 1870, j'ai publié la psychologie anglaise, personne ne la connaissait en France. Tout le monde a crié à l'innovation ou fait des réserves de toute espèce : on l'a traitée en hétérodoxie absolue. Aujourd'hui je vois qu'elle entre dans le domaine commun, de votre propre aveu. Mais on oppose à la psychologie allemande la même fin de non recevoir. Tout cela est en grande partie une affaire d'accoutumance. Laissons agir le temps et tout ira bien. Je vis du moins dans cet espoir" (lettre du 15 septembre 1879). L'introduction de l'ouvrage est cependant jugée plutôt hardie, subversive, positiviste d'allure par les universitaires de son temps tels Caro, Janet, Lachelier, etc. qui défendent une psychologie attachée à la philosophie spiritualiste (cf., Lenoir, 1957, p. 5). Mais l'ouvrage est accueilli favorablement par la majorité des critiques (cf., Vacherot, 1870). Ribot devient alors un personnage public qui gagne en renommée et que l'on considère un peu rapidement comme un disciple de Taine (cf., Lenoir, 1957, p. 6). À Laval, où l'on est au courant de son succès, l'accueil est plutôt mitigé car les cléricaux continuent à le juger comme un matérialiste et un athée (ce qu'il n'a jamais été).

 

Photo de la page de couverture de la

première édition de l'ouvrage de Ribot sur la psychologie anglaise.

(collection S. R. Nicolas)

 

                Il reçoit néanmoins un nombreux courrier qui l'encourage (Stuart Mill, Spencer, Taine) à persévérer dans cette voie. Il s'attaque alors à l'étude des philosophes et des psychologues allemands contemporains qui le conduira quelques années plus tard à publier un ouvrage complet sur le sujet (Ribot, 1879) dont l'introduction fut encore une violente attaque de la psychologie académique qui fut mal perçue par les philosophes en poste à la Sorbonne. Les premiers ouvrages de celui qui deviendra le promoteur de la psychologie allemande et mondiale, Wilhelm Wundt (1832-1920), le passionnent (cf., Lenoir, 1957, p. 7). Il commence aussi à rédiger sa thèse sur l'hérédité psychologique qu'il mettra trois ans à compléter. La guerre franco-prussienne de 1870-1871 perturbe l'année scolaire et l'armée française occupe même le lycée. Son père décède de la variole en décembre 1870 qu'il contracte à son tour mais dont il réchappera par miracle. En novembre 1871, il fera personnellement la connaissance de Spencer à Paris. Suite à cette rencontre, il demande le 15 mai 1872 (cf., Lenoir, 1957) à son ami Alfred Espinas sa collaboration pour la traduction des Principes de psychologie  qu'il a du mal à réaliser par manque de temps. Les attaques qu'il subissait encore de la part de l'administration de son lycée et du clergé plus sans doute les aspirations qu'il avait et les divers travaux en cours l'incitèrent à quitter Laval et à prendre un congé officiel d'inactivité en octobre 1872. Après avoir déposé ses thèses à l'Université de Paris en mai 1872, il décide de s'installer dans la capitale, le véritable centre intellectuel de la France, qu'il ne quittera que pour les vacances d'été pour aller se reposer dans sa maison de campagne en Bretagne ou pour voyager à l'étranger. Il s'inscrit à la faculté de médecine le 10 novembre 1872 et commence ses premiers cours et visites d'hôpitaux en attendant la soutenance de ses thèses à la Sorbonne qui fut considérée à juste titre comme un événement de toute première importance (pour une présentation : Nicolas, 1999). En effet, pour la première fois, une thèse de philosophie allait traiter de questions psychologiques traitées au moyen d'une nouvelle méthode considérée comme plus scientifique.

La question de l'hérédité psychologique : La première thèse française de psychologie scientifique  (1873)

                Si à l'époque en France toutes les Facultés des lettres pouvaient conférer le doctorat c'est en fait à la Faculté de Paris que presque toutes les thèses étaient présentées. Le prestige de la Sorbonne faisait que toute personne ambitieuse voulant intégrer le cadre universitaire se devait de soutenir ses thèses devant les maîtres éminents de l'époque qui siégeaient dans ces locaux (Fabiani, 1988). Depuis la création du doctorat par Napoléon Ier en 1808, les épreuves consistaient en deux thèses, l'une en latin, l'autre en français. La thèse latine était considérée à l'époque comme un exercice indispensable même s'il soulevait depuis longtemps de vives critiques (cf., Bigot, 1880 ; Larroumet, 1886). Pour leur défense, les philosophes de l'Université invoquaient la nécessité pour le futur philosophe du maniement correct de la langue latine. Ainsi, la thèse latine passait plus pour une épreuve de thème que pour un exercice philosophique. D'ailleurs la disproportion, souvent considérable, dans le nombre de pages entre la thèse latine et la thèse française (pour Ribot on a respectivement 76 p. et 551 p.) reflétait l'intérêt des candidats et l'importance des sujets traités.

                D'après les textes de loi en vigueur à l'époque, le permis d'imprimer les thèses et donc l'accord de soutenance de celles-ci n'était octroyé par le doyen de l'Université qu'après la lecture des manuscrits par le responsable de l'unité d'enseignement à laquelle on pouvait rattacher les thèmes présentés par le candidat. Or, en 1873 le principal responsable de la section de philosophie pour les questions psychologiques était Paul Janet (1823-1899), l'oncle du fameux Pierre Janet (1859-1947) que l'on connaît pour ses travaux dans le domaine de la psychologie clinique et pathologique. Paul Janet était à l'époque un des derniers représentants de l'école éclectique de Victor Cousin (1792-1867). Engagé dans un demi-spiritualisme conciliant, Paul Janet restera ouvert à toutes les nouveautés, peut-être plus par nécessité que par conviction. Cette ouverture était en effet imposée par le développement des sciences de l'époque et l'émergence de nouvelles disciplines (psychologie, sociologie). C'est l'esprit de la doctrine de l'école éclectique, représenté à la fin du XIXe siècle dans toute sa largeur par Paul Janet, qui favorisera certainement l'introduction de la psychologie "scientifique" en France. Sa prééminence au sein de l'Université française lui a permis d'assurer un rôle charnière important même si son attitude envers Ribot fut toujours très ambivalente, peut-être à cause d'une jalousie excessive. L'acceptation par Paul Janet des thèses de Ribot témoigne cependant de l'intérêt ou du moins de l'ouverture d'esprit de ce philosophe pour la nouvelle psychologie. Pourtant, si les conceptions anti-spiritualistes et anti-métaphysiques de Ribot exposées dans la préface de sa Psychologie Anglaise Contemporaine (Ribot, 1870) avaient dû irriter Paul Janet, ce dernier ne semblait pas lui en tenir rigueur.

                C'est aux alentours de la mi-mai 1872 que Ribot déposera ses deux thèses à la Sorbonne (lettre à Espinas du 15 mai 1872, cf. Lenoir, 1957). Le permis d'imprimer les thèses lui sera donné le 9 juin 1872 par le vice-recteur de l'Académie de Paris (A. Mourier) suite à l'accord du doyen de la Faculté des lettres de la Sorbonne (Patin) après lecture des textes manuscrits par le responsable de l'enseignement, en l'occurrence Paul Janet. Il annonce à Espinas (lettre du 21 octobre 1872, cf. Lenoir, 1957) : "On a imprimé actuellement 336 pages de l'Hérédité. Veux-tu que je t'envoie les épreuves ? Elles sont pleines de non-sens grotesques, mais peu importe. Je serai bien aise d'avoir tes critiques et ton avis. Il y aura environ 540 pages". Alfred Espinas accepte la demande et Ribot lui envoie les épreuves au fur et à mesure. "Il y aura environ 550 pages : ce sera colossal" (lettre du 12 novembre 1872, cf., Lenoir, 1957). Les critiques d'Espinas seront prises en compte par Ribot qui effectuera les corrections en conséquence. Le 21 novembre 1872 la thèse est entièrement imprimée sous forme d'épreuves, elle paraîtra au début de l'année 1873. Pour sa thèse latine, qui fut imprimée rapidement dès le second semestre 1872, Ribot (1872) choisit de présenter la philosophie de David Hartley (1705-1757) qu'il considérait comme le véritable promoteur et organisateur de la psychologie associationniste anglaise dont les deux principaux représentants à l'époque étaient Alexander Bain (1818-1903) et John Stuart Mill (1806-1873). Ribot restera néanmoins un critique du philosophe anglais Hartley qui, à son goût, procède trop en logicien et non en scientifique puisqu'il ne s'est pas assez appuyé sur les faits, comme le préconise la méthode des sciences naturelles. De plus, Ribot n'adhérera pas complètement à l'idée de l'associationnisme comme le prouvent ses dires lors de la soutenance (cf., Nicolas, 1999) et même ses écrits par la suite (cf., Ribot, 1890). Comme dans la première édition de son ouvrage de 1870 sur la psychologie anglaise il n'avait pas présenté les conceptions de Hartley, il complétait ainsi son étude sur l'associationnisme britannique sous une forme linguistique peu usuelle (latine) en présentant un de ses précurseurs. D'ailleurs, dans la première édition anglaise de l'ouvrage (1874) et la seconde édition française de son ouvrage sur la psychologie anglaise publiée (Ribot, 1875a), il incorporera un chapitre sur Hartley tiré de sa thèse latine et le chapitre sur Spencer sera réécrit en fonction des récentes publications de l'auteur.


Photo de la page de couverture de la thèse latine de Ribot de 1872 sur la psychologie de D. Hartley

(collection S. R. Nicolas)


                Concernant sa thèse française (Ribot, 1873a), la plus importante et la plus novatrice, la question que l'on peut d'abord se poser est celle de savoir pour quelle raison Ribot a choisi pour sa thèse principale le thème de l'hérédité psychologique. Nous n'avons à ce sujet aucune certitude mais plusieurs hypothèses qui ne sont pas mutuellement exclusives. Georges Dumas (1939) semble penser que son intérêt tient aux liens de parenté qui unissaient Ribot à J. Baillarger dont on sait qu'il fut l'auteur d'une "Recherche statistique sur l'hérédité de la folie" (Baillarger, 1844). De plus, selon Sérieux (1921, p. 23), Ribot aurait suivi les cours de Baillarger sur les maladies mentales, ce que semble ignorer l'ensemble de ses biographes. Cependant, il semble que ce soient plutôt les propres lectures de Ribot des ouvrages de Spencer (1855), de Moreau de Tours (1859), et de Lewes (cf., Ribot, 1870) qui l'aient dirigé vers le thème en question. L'objet que s'était proposé Ribot était d'étudier le rôle de l'hérédité dans l'ordre psychologique. Si la question n'en était plus une dans l'ordre physiologique (cf., Lucas, 1847-50), elle n'était pas clairement résolue dans l'ordre psychologique. Ribot se servira des écrits de Spencer et de Darwin pour asseoir ses conceptions héréditaristes (cf., Faber, 1997). Dans son ouvrage De la Variation des Animaux et des Plantes sous l'Action de la Domestication, Charles Darwin (1868) mentionnera de nombreuses fois l'ouvrage de Lucas (1847-50) à propos des questions d'hérédité pathologique, organique ou mentale et soulignera que la question de l'hérédité "nous paraît quelquefois très capricieuse dans ses manifestations, car elle transmet les caractères tantôt avec une très grande force, tantôt avec une faiblesse inexplicable" (Darwin, 1868, t. II, p. 86). Pour Ribot, il fallait savoir si cette seconde forme de la vie était soumise à la même loi que la première. Il avait recueilli un grand nombre de faits empruntés à la physiologie, aux maladies mentales, à la psychologie animale ou humaine, à l'histoire mais n'avait pas adopté une détermination quantitative. C'est sur les écrits statistiques de Galton traitant de l'hérédité du génie (Galton, 1869) qu'il va s'appuyer en présentant les principaux résultats de l'auteur (pp. 258-263). Ribot soulignera que Galton est arrivé par une autre voie au même résultat : à établir l'hérédité psychologique et la réalité objective de ses lois.

                C'est le contenu de la thèse française sur l'hérédité qui a causé le plus de soucis à Ribot. La question était de savoir comment allaient réagir les membres du jury face à une question qui n'avait jamais été réellement abordée dans le cadre de la philosophie classique. Comment une thèse de psychologie nouvelle allait être jugée par les philosophes spiritualistes de la Sorbonne ? La soutenance des thèses de Ribot fut à maintes fois reportée pour des raisons politiques, essentiellement à cause d'une grande instabilité ministérielle. D'après sa correspondance avec Espinas (lettre du 2 janvier 1873, Lenoir, 1957), il pensait soutenir au plus tôt fin février. Mais dans sa lettre au même datée du 15 mars 1873 (Lenoir, 1957), il écrit : "Je ne passerai que vers le 25 mai. Je crois t'avoir écrit qu'on fait de ma soutenance une affaire d'État. Lorquet m'a dit qu'on avait parlé de me faire passer presque à huit clos, c'est-à-dire sans annonces préalables. Il craignent des manifestations positivistes ! (cela est fantastique) et (ce qui est plus sérieux) des clabaudages de journaux dans l'un ou l'autre sens. Caro appelle ma thèse "une provocation en 600 pages". Tout cela, comme tu penses, est loin de me faire du bien au Ministère". Ribot s'attendait à ces déclamations, dans sa lettre à Espinas datée du 2 janvier il lui avait déjà écrit : "J'étais chez Lachelier. Il a lu ma thèse et son jugement est assez favorable. Ainsi pour le père Bouillier, Bersot, etc... Tous sont unanimes à dire que je dois m'attendre à une soutenance très rude et à des attaques très violentes".

 

 Photo de la page de couverture de la thèse française de Ribot de 1873 sur l'hérédité psychologique

(collection S. R. Nicolas)

 

                Ribot soutint publiquement devant la faculté des Lettres de la Sorbonne ses deux thèses, sur "Hartley" et sur "L'hérédité" le vendredi 13 juin 1873 (pour une présentation : Nicolas, 1999). Grâce au registre des thèses (Archives Nationales, Registre des procès verbaux de soutenance des thèses, côte AJ/16/4745-5119) nous connaissons le nom des six examinateurs. Il s'agit de L. Etienne (suppléant à la chaire d'éloquence française), E. Caro (professeur de philosophie), P. Janet (professeur d'histoire de philosophie moderne), Ch. Lenient (suppléant à la chaire de poésie française), A. Mézières (professeur de littérature étrangère), H. Patin (doyen et professeur de poésie latine). L'on n'a pas encore retrouvé, si elles existent d'ailleurs, les archives des comptes rendus des soutenances des thèses. Mais il existe plusieurs documents de l'époque qui indiquent que la soutenance fut véritablement un événement intellectuel et politique en France (cf. Nicolas, 1999). Malgré les craintes de départ, la soutenance de Ribot s'est très bien déroulée. Il écrit ainsi à son ami Alfred Espinas dans une lettre datée du 15 juin 1873 (Lenoir, 1957) : "La journée de vendredi s'est bien passée. La soutenance latine a été très bonne de l'avis de tous (de 10h30 à 13h30). La soutenance française (de 14h15 à 17h15) a été bonne pour la première heure ; en ce moment je me suis senti si fatigué, que je n'ai pu montrer le même nerf. J'ai eu plusieurs réparties qui ont fait rire le public et ôté à Caro l'envie de plaisanter. La Faculté m'a d'ailleurs comblé d'éloges et reçu à l'unanimité. La thèse française étranglée en 3 heures n'a pas été discutée sérieusement. On s'en est tenu à des querelles superficielles ; on n'est pas entré dans le fond du débat. Janet s'est perdu de rêveries scolastiques sur le principe du divers". La bataille annoncée entre les philosophes spiritualistes de la Sorbonne et Ribot n'eut donc pas lieu. Le contexte politique instable de l'époque explique, du moins en partie, le caractère feutré de la soutenance des thèses de Ribot. Parmi d'autres sujets, la question universitaire était un sujet très sensible. Comme les cléricaux critiquaient de plus en plus le monopole de l'état sur les questions de l'enseignement supérieur, aucun dérapage n'était permis aux instances universitaires. L'opposition gouvernementale dans son ensemble aurait mal accepté l'interdiction de soutenance ou même l'attaque virulente du travail d'un candidat dont les thèses allaient à l'encontre des idées officielles. Les contre-attaques auraient été violentes du côté des républicains progressistes mais surtout des réactionnaires cléricaux qui attendaient profiter du moindre faux pas pour pousser le gouvernement à de nouvelles réformes de l'enseignement supérieur (ce n'est qu'en 1875 que fut décrétée officiellement la liberté de l'enseignement supérieur avec la création d'Universités libres).

                La thèse sur l'hérédité fut le premier travail véritablement original de Ribot (ses travaux antérieurs concernaient plutôt l'histoire de la psychologie anglaise). Elle eut un profond retentissement dans le monde universitaire et lettré et connut un grand succès dans le public. On peut répertorier onze éditions de l'ouvrage en France, plusieurs traductions (Anglais, Allemand, Russe, Polonais, Danois) et pas moins de dix éditions aux États-Unis dans sa traduction anglaise (1874). Pour la seconde édition française qui parut en 1882, Ribot va changer son titre, désormais ce sera L'Hérédité Psychologique, et refondre complètement son travail original puisqu'en particulier l'importante troisième partie consacrée aux rapports entre l'esprit et la matière est supprimée (peut-être parce qu'il voulait effacer ainsi son incursion dans le domaine de la métaphysique). La thèse de Ribot sur l'hérédité marque une date dans l'histoire de la psychologie française, mais elle annonce aussi de nombreuses idées qui seront développées plus tard par Ribot dans des monographies spécifiques. En effet, on peut affirmer que cet ouvrage a jeté les bases de tous ses travaux ultérieurs et il n'est pas étonnant qu'il en ait entrepris des rééditions successives qui montrent l'importance de l'œuvre ainsi réalisée. Mais le travail de Ribot a reçu de nombreuses critiques de la part de ses successeurs qui lui ont reproché de n'avoir pas assez insisté sur la part de l'environnement (pour une controverse à cette époque : Fancher, 1983). Il s'attacha par la suite à mettre au courant les lecteurs des nouvelles idées sur la question de l'hérédité psychologique (cf., Ribot, 1894).

                Après la soutenance de ses thèses, il renouvellera son congé d'inactivité avec une demande de 600 francs de traitement. Il suivra des cours sur les maladies mentales et fera de l'histologie durant près de trois ans au laboratoire de Charles Robin (1821-1885) : "dès 8h du matin je suis au milieu des cerveaux, des réactifs, des microscopes, je commence à voir ce que c'est que le système nerveux" (lettre du 9 décembre 1873 à Espinas). Il suivra même les cours de Claude Bernard (1813-1878), ceux d’Henri Pouchet (1833-1894), d’Albert Dastre (1844-1917), d’Edme-Félix-Alfred Vulpian (1826-1888) et plus tard ceux de Charcot (non loin de qui il figure dans le tableau que Brouillet a consacré à l'École de la Salpêtrière en 1887 : 'une leçon clinique à la Salpêtrière') avec qui il se liera d'une amitié étroite (Picavet, 1894 ; Sertillanges, 1921). C'est en 1874 qu'il terminera la traduction du premier volume de Spencer qui sera publié en janvier (le second volume sera publié en novembre 1874) chez l'éditeur G. Baillière qui d'ailleurs rachètera le fonds Ladrange et donc les œuvres antérieures de Ribot chez cet éditeur. Baillière lui demandera d'ailleurs d'écrire un petit volume de 150 pages sur Schopenhauer (qui eut 14 éditions et une traduction en espagnol) dont il avait lu l'oeuvre en 1872 (Ribot, 1874a). Il va s'engager alors vers l'étude encore plus approfondie de la psychologie allemande lorsque Émile Alglave (1842-1928), directeur de la fameuse Revue Scientifique,  demande à Ribot de rendre compte des Éléments de Psychologie Physiologique  de Wundt (1874). Il contacte alors Wundt qui vient de quitter la chaire de physiologie de Zurich pour la chaire de philosophie de Leipzig et qui lui envoie son discours d'ouverture. En novembre 1874, il publie dans la Revue Scientifique son premier article sur la psychologie expérimentale allemande qui concernera la mesure des sensations d'après Fechner (Ribot, 1874b). Il participera l'année suivante (Ribot, 1875c) à une discussion d'une haute valeur scientifique sur la mesure des sensations dans l'oeuvre de Fechner déclenchée par une lettre anonyme publiée dans la  Revue Scientifique  d'un spirituel philosophe et mathématicien français du nom de Jules Tannery (1848-1910). À ce fameux débat participeront Delboeuf et Wundt (cf., Nicolas, Murray & Farahmand, 1997). D'ailleurs cette même revue publiera la même année une série d'articles rédigés par Ribot sur la psychologie de Wundt (Ribot, 1875b, 1875d).

 Photo de la page de couverture de la première édition de l'ouvrage de Ribot sur la philosophie de Schopenhauer (1874).

(collection S. R. Nicolas)

 

Directeur-fondateur de la "Revue Philosophique de la France et de l'Étranger" (1876)

                L'année 1876 fut pour lui riche en événements importants. D'abord, il se marie à Paris le 3 mai 1876 avec Antoinette-Fortunée-Louise Le Roux (1857-1940) qui restera sa compagne jusqu'à sa mort mais avec qui il n'aura malheureusement pas de descendance. Ensuite, parce qu'à son initiative, paraît le premier fascicule d'une nouvelle publication en philosophie dont il est le directeur. Il avait déjà annoncé cette nouvelle à son ami Alfred Espinas le 20 avril 1875 (cf. Lenoir, 1957, p. 14) en ces termes : "Voici une grosse nouvelle. Un projet qui couvait depuis quelques mois vient d'aboutir. Germer Baillière fonde pour paraître au 1er janvier 1876 une Revue Philosophique (directeur Théodule Ribot). Elle aura pour caractère d'être ouverte ; pas d'esprit de secte (Littré, Renouvier), tu verras prochainement le programme. Cela paraîtra tous les mois et contiendra : 1) deux ou trois articles de fond dont un traduit de l'anglais ou de l'allemand ; 2) analyses et comptes rendus de livres ; 3) bibliographie aussi complète que possible des travaux étrangers. Ce projet est approuvé sans réserve par Bouillier, Lévêque (qui promet des articles), Lachelier (qui m'en a presque promis un sur le syllogisme !). Caro se méfie. Janet, très hostile surtout à ma direction, commence à se calmer. Il voulait fonder une Revue (essai infructueux en 1868 et 1872), inde irae. Je compte sur des articles de Bain, Spencer, Lewes, Taine, Wundt, Luys."

 

 Photo de la page de couverture du premier fascicule de la

Revue Philosophique datant janvier 1876.

Un document extrêmement rare 

(collection S. R. Nicolas)


                En janvier 1876 paraît donc le premier numéro de la "Revue Philosophique de la France et de l'Étranger" (Mucchielli, 1998 ; Nicolas & Penel, 2005 ; Thirard, 1976) en même temps que celui du 'Mind', fondée en Angleterre par Alexander Bain. L'accueil de cette revue en France fut mitigé. La Critique Philosophique de Charles Renouvier (1815-1903) se félicita de cette nouvelle publication mensuelle. Cependant, la Philosophie Positive, une revue dirigée par le disciple d'Auguste Comte, Émile Littré (1801-1881), lui "souhaita la bienvenue" en lui déclarant que le nouveau périodique n'avait pas de "raison d'être" et qu'il ne "prendrait pas" (la Revue Philosophique existe toujours). Dans la préface à la Revue, Ribot (1876a) s'exprime ainsi : "La Revue Philosophique dont nous commençons la publication se propose d'être ouverte à toutes les écoles. À ce titre, elle n'a aucune profession de foi rigoureuse à faire, et il suffit d'indiquer brièvement le but qu'elle poursuit et les moyens qu'elle compte employer. On peut, en fondant un journal philosophique, se proposer d'être l'interprète exclusif d'une doctrine, le représentant d'un système unique et à ce titre ne rien accepter qui s'en écarte. Telle n'est pas notre intention. Il y a, en France, des publications de ce genre qui accomplissent leur tâche avec habileté et ardeur. Mais il nous a semblé qu'à côté d'elles, il y avait place pour un travail d'un autre ordre qui aurait aussi son utilité. Notre Revue se propose de donner un tableau complet et exact du mouvement philosophique actuel, sans exclusion d'école. Elle ne veut être l'organe en titre d'aucun système et elle convie à son oeuvre les étrangers comme les Français. La tendance inévitable de chaque doctrine est de se renfermer en elle-même et de ne consacrer à ses adversaires que des articles de critique et de polémique ; nous offrons ici au contraire à chacune d'elles un terrain neutre où elles pourront se produire, se rencontrer, s'étudier. Il n'est pas bien sûr, en effet, que les diverses écoles se connaissent suffisamment et peut-être qu'un contact réciproque aurait pour résultat de dissiper bien des malentendus ; en tout cas, il permettrait de ne juger qu'en pleine connaissance de cause. Sans admettre un éclectisme qui n'aurait aucune valeur et qui n'a rien de commun avec l'esprit de la Revue, il nous semble difficile de nier que toutes les philosophies s'accordent par certains points et que, par conséquent, un contact entre elles est possible, autrement que pour s'attaquer. Si vivement qu'elles se combattent, il est certain que les raisons qui les séparent sont bien moins nombreuses que celles qui les unissent, puisque toutes poursuivent les mêmes problèmes, parlent la même langue, s'adressent à une même famille d'esprits. Pour donner ce tableau complet du mouvement philosophique, ce qui est notre but, le moyen le plus simple et le meilleur, c'est de laisser parler librement chaque école sous sa responsabilité propre. En conséquence, le positivisme pur, l'École expérimentale qui compte des représentants en France et en Allemagne aussi bien qu'en Angleterre, le criticisme issu de Kant, le spiritualisme qui dans ces derniers temps a pris chez nous une nouvelle forme en s'inspirant surtout de Maine de Biran, trouveront ici un champ libre pour se produire. La Revue n'exclura que les articles en dehors du mouvement philosophique, c'est-à-dire qui étant consacrés à des doctrines déjà connues, rajeunies seulement par un talent d'exposition littéraire, n'auraient rien à apprendre aux lecteurs".

                Comment fut accueillie la Revue par les spiritualistes de la Sorbonne ? En fait, avec une certaine méfiance. Dès sa parution, le philosophe spiritualiste Paul Janet voulut expliquer aux lecteurs du quotidien Le Temps la collaboration qu'il donnait à Ribot. Il conseillait au directeur de la Revue Philosophique de prendre garde à un écueil, le positivisme. "M. Ribot, écrivait-il le 2 mars 1876, est un esprit droit, honnête, sans passion de secte, éminemment bienveillant. Néanmoins, comme on tend toujours à verser du côté où l'on penche, il doit surveiller son propre penchant au positivisme. Le succès et l'originalité de sa revue sont à ce prix. Nous aurions mauvaise grâce, d'ailleurs, à prévoir une sorte d'exclusivisme que rien n'annonce ; mais la sagesse, dans les choses humaines, consiste à prévoir et à prévenir ce qu'il serait plus tard difficile de corriger". Mais il y a un autre écueil à éviter. Ribot, dans sa préface, excluait les travaux qui n'exposeraient que des doctrines connues "rajeunies seulement par un talent d'exposition littéraire". Défiant envers Ribot, Paul Janet s'écrie : "Méfiez-vous, vous êtes prévenus contre la forme littéraire ; on vous apportera des paquets de philosophie où il suffira de parler d'action réflexe et d'évolution pour paraître un profond penseur". L'ensemble des questions que Ribot se proposa d'embrasser était vaste. Sans prétendre en donner une classification qui ait quelque valeur scientifique, nous pouvons les ramener à cinq groupes : La psychologie, la morale, les sciences de la nature, la métaphysique et l'histoire de la philosophie (cf., Thirard, 1976). Tel est l'ensemble des questions auxquelles la Revue consacrera soit des articles originaux, soit des comptes-rendus et des analyses. Ribot déploie d'emblée beaucoup d'efforts pour sa revue qui marche très bien mais il est fort ennuyé par les vieux philosophes spiritualistes qui complotent contre lui et qui comploteront pendant de nombreuses années encore. Dès la première année, Ribot publiera des articles sur la psychologie allemande (Ribot, 1876b, 1876c, 1876d) ainsi que de nombreux travaux intéressant la nouvelle psychologie (cf. Lewes, 1876 ; Taine, 1876 ; Wundt, 1876). On peut affirmer qu'une grande partie des articles publiés dans cette revue (deux tomes étaient publiés chaque année, soit près de 1300 pages imprimées) concernaient des questions de psychologie.

                 Ribot ne ratera jamais l'occasion de montrer la vigueur de la psychologie nouvelle. Lorsque par exemple, on annonce les premiers fascicules des "Philosophische Studien" de Wundt publiés à partir de 1881 (il s'agit de la première revue de psychologie expérimentale), il se sert des écrits de cette nouvelle publication pour contrer les prétentions des spiritualistes qui envahissent sa revue. Il continuera tout au long de sa vie de directeur à demander à ses collaborateurs un résumé, souvent très bien fait, des travaux anglais, américains et allemands (mais aussi russes et italiens) dans le domaine de la psychologie, de sorte que la France sera particulièrement bien informée des avancées de la psychologie scientifique. Il cherchera aussi des alliés comme Jean-Martin Charcot (1825-1893) qu'il voyait d'ailleurs souvent. Il écrit à Espinas (lettre du 16 mars 1884) : " La revue devient si écrasante que je ne trouve plus de temps pour mon travail personnel... J'aurai beaucoup de physiologie dans les numéros prochains et je me suis procuré ces articles d'une manière très facile. Charcot et tous ses élèves (l'école de la Salpêtrière) désirent vivement faire une pointe dans la psychologie physiologique. Comme je les vois constamment et que je suis au mieux avec eux, j'ai là un bon point d'appui. Charcot désigne lui-même le plus apte à traiter une question, le surveille, le conseille, le stimule, veille à ce qu'il soit prêt à l'échéance, bref fait ma besogne". C'est dans ce contexte que vont paraître dans la Revue Philosophique les premiers articles de l'école de la Salpêtrière. Ribot sera ainsi toujours à l'affût d’articles concernant la nouvelle psychologie et la physiologie ; on en trouve des exemples innombrables en consultant les tables des matières de la Revue Philosophique.

                La Revue Philosophique, actuellement dirigée par Yvon Brès, peut être considérée comme une des meilleures œuvres collectives dont se soit honorée la philosophie française : elle a mis en relation les savants et les philosophes ; elle a renseignée les Français sur ce qui se faisait à l'étranger et les étrangers sur ce qui se faisait en France, elle a contribué à répandre l'érudition scientifique et philosophique. Grâce à la Revue Philosophique il était devenu impossible d'étouffer une doctrine comme on l'avait fait autrefois en France pour le positivisme ou le néo-criticisme. Mais surtout elle a répandu les idées que Ribot avait à cœur de faire triompher en France et a contribué, plus peut-être que ses ouvrages, à ses nominations ultérieures dans l'enseignement supérieur. À partir de 1876, presque toute l'œuvre ultérieure de Ribot va d'abord paraître sous forme d'articles dans sa Revue Philosophique avant d'être imprimée sous forme d'ouvrages.

Premières œuvres originales qui inaugurent la méthode suivie par Ribot

                En mai-juin 1877, Ribot fait un séjour de trois semaines en Angleterre où il est reçu par Spencer qui l'introduit à l'Athénaum Club, le grand club scientifique et littéraire de l'Angleterre de l'époque. Il y rencontre entre autres personnages Alexander Bain, Robertson, James Sully, George Romanes, John Tyndall. Il écrit à Espinas dans sa lettre du 20 juin : "J'ai reçu partout l'accueil le plus aimable et j'emporterai de l'hospitalité britannique le meilleur souvenir, en revanche j'emporte un rude souvenir de la cuisine britannique". La même année il avait fait paraître un article sur "La philosophie en France" (Ribot, 1877 ; cf. Nicolas & Ferrand, 2000) dans la revue anglaise "Mind". Cet article, qui était une commande passée l'année précédente par l'éditeur anglais de cette revue (Robertson), présentait dans une perspective historico-critique le développement de la philosophie française au cours du XIXe siècle et les différentes écoles de philosophie à l'époque. Mais Ribot était très occupé depuis quelque temps déjà par l'étude et l'exposition de la psychologie allemande.

 

 Photo de la page de couverture de l'ouvrage de Ribot sur la psychologie allemande (1879).

(collection S. R. Nicolas)

 

                Il avait étudié minutieusement depuis le début des années 1870 (Ribot, 1874b, 1875bcd, 1876bcd, 1878) la psychologie allemande de son temps. L'ouvrage qui rassemblera et reprendra en grande partie l'ensemble de ses contributions antérieures sera imprimé le 20 février 1879 et paraîtra en librairie rapidement (Ribot, 1879), il le complétera d'ailleurs quelques années plus tard en se mettant au courant du développement de la discipline en Allemagne (2e édition refondue en 1885 ; traductions en allemand, en Anglais, en Russe, en Polonais). L'introduction originale qu'il a donnée de l'ouvrage a d'ailleurs un tour très combatif : Ribot oppose la "nouvelle" à "l'ancienne psychologie" et traite celle-ci sans ménagement, pour ne pas dire en ennemie. C'est le scandale. Il écrit à Espinas le 17 mars 1879, au sujet de l'ouvrage, que Paul Janet lui a fait pendant une demi-heure une "scène épouvantable : je suis absurde, insolent, mal appris, poseur, visant au rôle de chef d'école, cherchant la popularité près des carabins, mais puisque je veux la guerre, il me massacrera dans Le Temps". Il est vrai que le chef du spiritualisme à la Sorbonne appréciait de moins en moins la place qu'était en train de prendre la psychologie en France. Déjà l'année précédente (1878), Ribot rapportait dans une lettre du 25 février à Espinas : "J'ai eu avec Janet une discussion d'une heure, très aigre, sur la psychologie nouvelle. Marion qui y assistait nous a trouvés très montés l'un et l'autre et prétend que nous en étions aux strictes limites de la politesse". En revanche Hippolyte Taine, dont il a présenté l'œuvre maîtresse en psychologie (Ribot, 1877b) et Joseph Delboeuf, qu'il avait rencontré personnellement l'année précédente à Paris en compagnie de Spencer et dont il appréciait les travaux dans les domaines de la philosophie et de la psychophysique, lui enverront de vives félicitations. Wundt, qu'il va rencontrer à Leipzig en juillet 1879 lors d'un voyage d'agrément, le félicitera pour ce travail. Mais ce livre constitue une de ses dernières œuvres de combat.

                À partir de mai 1880, Ribot rédige une série d'articles sur la mémoire et sa pathologie (Ribot, 1880abc) dans la Revue Philosophique. Il attend beaucoup de ces écrits et publie l'année suivante un petit ouvrage intitulé "Les Maladies de la Mémoire" (Ribot, 1881, I-II, 169 p.) qui est constitué du recueil des articles parus l'année précédente. Le livre a un très grand succès (il eut 29 éditions, la dernière édition française paraît en 1936) et eut des traductions anglaise, américaine, allemande, espagnole et russe (pour une nouvelle édition de l’ouvrage en Français : cf. Nicolas, 2002b). L'ensemble de l'ouvrage constitue une application de la méthode pathologique et évolutionniste à l'étude de la mémoire (pour une revue historique : Nicolas, 1997, 2002b). C'est à partir de la perspective évolutionniste qu'il empruntera à l'œuvre de Spencer (1820-1903) et de Jackson (1835-1911), comparant aux lois de l'évolution normale d'une fonction celles de sa dissolution pathologique, qu'il allait édifier toute la partie psychopathologique de son oeuvre. La méthode employée par Ribot consistera à élucider les mécanismes normaux par un appel constant à la pathologie (dont il empruntera les exemples dans la littérature) considérée comme une dissolution de la fonction normale. Ribot concevait la méthode pathologique - 1° comme fondée en vertu du principe de Broussais (1828) : "la physiologie et la pathologie, - celles de l'esprit aussi bien que celles du corps - ne s'opposent pas l'une à l'autre comme deux contraires, mais comme deux parties d'un même tout" (en cela Ribot était un idéologue, cf., Picavet, 1894) - 2° comme applicable à tous les faits psychologiques (perception, mémoire, volonté, sentiments, langage, etc.) et la seule applicable à un certain nombre de ces faits (activité inconsciente ou subconsciente) ; - 3° comme logiquement et pratiquement supérieure à toutes les autres méthodes : elle tient à la fois de l'observation pure et de l'expérimentation. C'est un puissant moyen d'investigation et qui a été riche en résultats. La maladie, en effet, est une expérimentation de l'ordre le plus subtil, instituée par la nature elle-même, dans des circonstances bien déterminées et avec des procédés dont l'art humain ne dispose pas : elle atteint l'inaccessible. Pour Dugas (1924), elle joue à la fois le rôle de la loupe et du scalpel ; elle est un instrument de grossissement et un instrument d'analyse. La psychologie morbide est une façon objective d'arriver à la psychologie normale ; elle sert à établir cette dernière ou à la vérifier. Elle en est la preuve indirecte ou la contre-épreuve. La méthode pathologique que Ribot a adoptée n'était cependant, dans son esprit, qu'un des procédés, et assurément le plus fécond, par lesquels il est possible de connaître le mécanisme de l'activité mentale et de rattacher cette activité à ses conditions organiques et cérébrales ; mais il voulait aussi la décrire dans sa diversité, en étudier la genèse, et c'est pourquoi il joignit plus tard à la méthode pathologique l'observation interne dont il avait dit les limites, l'observation externe, les interrogatoires, les enquêtes, la comparaison de l'homme avec l'animal, du civilisé avec le primitif (cf., Ribot, 1909). Après avoir établi la loi de régression des souvenirs, il a généralisé cette loi, l'a étendue à tous les faits psychologiques sans exception, et s'est trouvé dès lors en possession d'une méthode pour étudier l'évolution des fonctions psychiques.

 

 Photo de la page de couverture de la première édition de l'ouvrage de Ribot sur les maladies de la mémoire (1881).

(collection S. R. Nicolas)

                En 1882, il travaille sur le thème de la volonté et commence à publier ses premiers articles sur le sujet dans sa Revue avant de les rassembler sous la forme d'un ouvrage intitulé "Les Maladies de la Volonté" (180 p.) qui paraîtra en avril 1883 chez l'éditeur G. Baillière dont la maison d'édition sera quelques mois plus tard (27 août) rachetée par son ami Félix Alcan (1841-1925). C'est l'ouvrage de Ribot qui connut le plus de rééditions (37 en tout) en France (il fut traduit en Anglais, en Espagnol et en Allemand).

 

 Photo de la page de couverture de la première édition de l'ouvrage de Ribot sur les maladies de la volonté (1883).

(collection S. R. Nicolas)

 

À partir de juillet 1883, il commence à travailler sur les états morbides de la personnalité mais le thème ne le passionne pas. Son ouvrage sur les Maladies de la Personnalité est achevé en juillet 1884. Pourtant l'ouvrage sur les maladies de la personnalité qui paraîtra en janvier 1885 (Ribot, 1885b) est très suggestif ; il eut d'ailleurs 20 éditions et des traductions en Russe, en Anglais et en Danois. L'étude de la personnalité illustrera encore la méthode pathologique de Ribot car c'est "en voyant comment le moi se défait (que) nous comprenons comment il se fait" (Ribot, 1885b, p. 62). Mais il n'est pas satisfait de son œuvre : "je trouve cela détestable et je doute fort que je travaille à autre chose de si tôt" (lettre à Espinas datée du 25 juillet 1884, cf. Lenoir, 1975).



 Photo de la page de couverture de la première édition de l'ouvrage de Ribot sur les maladies de la personnalité (1885).

Il s'agit d'un ouvrage très rare dans son édition originale 

(collection S. R. Nicolas)

 

Pourtant, à la même période, Ribot va entreprendre de remanier sa Psychologie Allemande  pour une nouvelle édition mise au courant des travaux récents. Il travaillera aussi durant l'hiver 1884-1885 sur le thème de la pathologie du sentiment. "Après avoir pataugé pendant cinq mois dans la pathologie du sentiment sans succès, j'ai eu une illumination subite" (Lettre à Espinas datée du 7 février 1885, cf. Lenoir, 1975). Ce furent ses études sur l'attention (qui devaient former un chapitre additionnel à la pathologie de la volonté) qu'il dut interrompre rapidement à cause d'une nomination inattendue à la Sorbonne.

 

L'ENSEIGNEMENT DE LA PSYCHOLOGIE SCIENTIFIQUE

 

                C'est dans le contexte des réformes universitaires (cf., Liard, 1888-1894 ; Prost, 1968 ; Weisz, 1983) que la psychologie va être introduite subrepticement d'abord à la Sorbonne (Nicolas, 2000a) puis au Collège de France (Nicolas & Charvillat, 2001). Ces réformes universitaires entreprises à partir du milieu des années 1860 avaient été accélérées après le profond choc moral déclenché par la défaite militaire de la France face à la Prusse en 1870. En effet, les observateurs de l'époque, dont le fameux Ernest Renan (1823-1892), considéré comme le père spirituel de la IIIe République française, avaient considéré que la puissance de l'Allemagne était surtout due à la qualité de son système universitaire (Renan, 1864, 1867). Ainsi, tout au long des années 1870-1880 des réformes successives ont progressivement favorisé l'innovation du système universitaire français. Plusieurs réformateurs, dont le physiologiste Paul Bert (1872) et le philosophe Émile Boutroux (1882) publièrent même des projets qui envisageaient l'introduction de la psychologie à l'Université sous une forme encore à déterminer (physiologique, expérimentale, comparée...). Si on pensait à introduire la psychologie dans l'Université française, le frein dogmatique exercé par les philosophes universitaires en place, la lenteur administrative, l'inertie politique et le manque chronique de crédits firent que ce vœu ne fut exhaussé que quelques années plus tard et dans des conditions assez douloureuses et exceptionnelles.

Premières tentatives de Ribot (1880-1885)

                 Dès 1880, Ribot avait déjà pensé à enseigner la nouvelle psychologie. Il écrit ainsi à Espinas le 25 février (cf., Lenoir, 1970) de cette même année : "... Quelques amis étrangers à l'Université m'endoctrinaient depuis quelque temps pour me faire autoriser à enseigner quelque part (?) la psychologie nouvelle. Le collège de France me paraissait téméraire ; j'avais pensé à prendre l'École des Hautes Études. Je me serais contenté de 2000 frs, somme suffisante pour payer quelqu'un sur qui je me serais déchargé du gros de ma Revue. J'ai sondé Monod, Maspéro, etc. : on m'a répondu que ce serait très intéressant, mais qu'il y a une 3e chambre d'archéologie à fonder et 3 chaires de copte, etc., et qu'il n'y a pas de local. Je suis aussitôt rentré dans ma coquille... En somme, pour la première fois que j'ai tenté quelque chose depuis dix ans, j'ai été arrêté in limine. Je crois cependant qu'il eût été capital de fonder cet enseignement sous une forme si modeste qu'elle fût". La nomination de Paul Bert, comme ministre de l'Instruction publique, permit à Ribot d'avoir quelques espoirs mais qui furent vite déçus. Durant son court ministère, Bert créa en effet le 30 novembre 1881 une chaire d'Histoire des doctrines psychologiques à l'École Pratique des Hautes Études (EPHE), une structure de recherche de haut niveau fondée en 1868 qui était indépendante de l'Université et directement rattachée au ministère de l'Instruction publique. Cette chaire ne fut cependant pas attribuée à Ribot mais à un ami de longue date de Paul Bert, Jules Soury (1842-1915), qui inaugura ainsi un enseignement d'histoire des doctrines en psycho-physiologie dans une perspective théorique positiviste et matérialiste (Soury est généralement considéré comme le premier historien dans le domaine de la neurologie, cf. Haymaker & Schiller, 1970). Ribot ressentit cette nomination surprise comme un échec personnel.

                Après l'engagement plus soutenu des réformes universitaires et la mise en place de nouveaux types d'enseignement dans les Universités françaises, le chargé des questions d'enseignement supérieur au gouvernement Albert Dumont (1842-1884), pressera par la suite Ribot de présenter sa candidature pour un cours libre à la Sorbonne, mais il refusera. Il écrit dans une lettre à Espinas datée du 22 octobre 1883 (cf., Lenoir, 1970) : "Dumont a fait faire sur moi par Marion une quatrième tentative pour que je fasse un cours libre (nouveau genre) à la Sorbonne. Plus que jamais, je réponds catégoriquement : non. Je n'éprouve pas le besoin de faire un cours à titre instable, toléré, gratuit (et même onéreux) pour l'honneur d'être un sous-sous-sous Waddington. Lorsqu'on a créé un cours officiel et rétribué, on a pensé à Soury. Quand il s'agit d'un experimentum in anima vili on pense à moi. Merci de la préférence".

Cours libre de psychologie expérimentale à la Sorbonne (1885-1888)

                Deux ans plus tard, en 1885, la psychologie scientifique devait entrer à la Sorbonne sous l'initiative et l'autorité du chargé des questions d'enseignement supérieur au gouvernement Louis Liard (1846-1917), un philosophe de formation ouvert aux nouvelles idées. Continuant l'œuvre de Dumont après sa disparition, Liard tint à hâter les réformes universitaires devenues indispensables pour adapter l'Université française aux défis de son temps. Par un constat singulier, il promut la psychologie à la Sorbonne par décision ministérielle sans que les universitaires en place n'aient pu s'y opposer. C'est au retour de ses vacances en Espagne, en juin 1885, que Ribot apprend que par intervention ministérielle et politique on a créé pour lui un cours de psychologie à la Sorbonne. Dans une lettre à Espinas datée du 14 juillet (cf., Lenoir, 1975), il écrit : "À mon retour, j'ai eu un lourd pavé. Liard, de sa propre initiative, sans que j'aie demandé ni fait quoi que ce soit, va créer pour moi un cours complémentaire de psychologie à la Sorbonne. Difficile de refuser. J'ai élevé toute espèce d'objections. On les a rejetées. J'ai déclaré ne pas vouloir des examens : accordé, etc... etc. La Sorbonne m'accueille sans enthousiasme et j'en ai encore moins s'il est possible. Voilà 13 ans que je n'ai pas professé ; je suis rouillé. D'autre part, aurais-je une santé suffisante pour concilier ce travail avec celui de ma Revue que je n'abandonnerai jamais ? Un dernier point reste à régler : je suis décidé à ne faire qu'une leçon par semaine. Sinon rien. Mais cela s'arrangera parce qu'ils savent bien que je ne demande qu'à m'en aller. Je n'accepte qu'à l'essai : si je ne réussis pas ou si cela m'éreinte, je lâcherai. C'est un cauchemar qui empoisonne mon existence et je sens que je fais une sottise en acceptant. Pour corriger le mauvais effet de ma nomination, Boutroux sera aussi chargé d'un cours complémentaire (philosophie allemande)." Il continue dans une nouvelle lettre adressée à Espinas (datée du 23 juillet, cf., Lenoir, 1975) : "Le temps qu'on passe à endoctriner quelques auditeurs, on pourrait le donner à faire des ouvrages et articles qui s'adresseraient à des milliers de lecteurs. Oui, l'enseignement supérieur est une duperie. J'en suis persuadé. Aussi je n'accepte qu'à mon corps défendant et à l'essai et sous les conditions suivantes bien stipulées : pas d'examen à faire, une seule leçon par semaine. La Sorbonne et moi, nous sommes d'accord pour trouver que c'est déjà trop. La question des appointements n'a pas été traitée. 4000 frs je suppose. Si j'avais supposé que tu désires  la chose à un degré quelconque, je me serais bien vite hâté de te mettre en avant. La perspective de ce cours continue à empoisonner mon existence". Par arrêté du 31 juillet 1885, Ribot fut officiellement chargé du premier cours complémentaire jamais créé en France de psychologie expérimentale. Il reçut sa nomination officielle comme chargé de cours le 11 août avec 3000 francs de traitement à partir de novembre 1885. Il débute son premier cours le lundi 7 décembre 1885 qui sera d'ailleurs publié dans la "Revue Politique et Littéraire" (Ribot, 1885a) à laquelle il collaborait ponctuellement depuis quelques années (analyse d'ouvrages, rédaction de cours d'ouverture des facultés) avec entre autres un bon article rédigé après le décès de John Stuart Mill (Ribot, 1873b). Cette publication attestait de l'importance accordée à l'événement qui venait de se produire.

                Dans sa leçon d'ouverture (voir Nicolas, 2000a pour une nouvelle publication de ce cours), il présentera la psychologie nouvelle, sa nature et sa méthode basée sur celle des sciences naturelles et sans aucune préoccupation métaphysique. Voici les impressions qu'il laisse dans une lettre adressée à Espinas (27 décembre) : "Le métier de Professeur en Sorbonne est le plus bête, le plus vain et le plus écrasant que je connaisse. Je crois fort que je ne continuerai pas. De l'avis unanime j'ai du succès ; mais je sais ce que cela me coûte : insomnies, fièvre, temps perdu. Je ne crois pas avoir assez de santé pour mener de front mes deux métiers. J'ai trop de monde et un public trop hétérogène : professeurs de Facultés et de Lycées, normaliens, candidats à l'agrégation, prêtres, étudiante russe (nihiliste), médecins, étudiants en médecine ; c'est une tour de Babel. Tout cela ne m'apprend rien, me fait perdre mon temps et ruine ma santé pour 2850 frs. Je n'ai qu'une envie, c'est de m'en aller". Pourtant l'événement qui venait de se produire était considérable et Lionel Dauriac (1847-1924), contemporain et ami de Ribot, ne s'est pas trompé sur sa signification : "L'entrée de M. Ribot à la Faculté des Lettres de Paris, sera un des événements philosophiques les plus considérables de ce temps. Il n'y a pas à s'y tromper : Novus rerum nascitur ordo. (...) Les portes du vieil édifice s'entr'ouvrent pour laisser passer les dissidents et les hérétiques. Quelle révolution n'est-ce pas ? Mais que parlons-nous de dissidents et d'hérétiques, puisqu'il est convenu que la Sorbonne a cessé d'être une église ? - Alors, il n'y aura plus de philosophie officielle, plus de doctrines enseignées au nom de l'État ? Alors toute distinction va s'effacer entre la philosophie saine et la philosophie malsaine ? Alors chacun, à la condition de bien savoir, pourra librement dire ce qu'il sait et enseigner ce qu'il pense ? - Sans doute, et les choses se passeront dans l'Université de Paris comme elles se passent dans les Universités anglaises et allemandes, ni plus ni moins. La Sorbonne est entrée dans une voie nouvelle, absolument nouvelle : cela, il importe de le dire et de l'en féliciter. L'ouverture (...) du cours de M. Ribot est le premier pas dans une direction où il faudra marcher encore et longtemps peut-être pour accomplir toutes les améliorations souhaitables. Jusqu'à aujourd'hui, on pouvait croire ces améliorations renvoyées aux calendes grecques. À partir d'aujourd'hui, il nous est permis de croire que les générations présentes les verront s'accomplir" (Dauriac, 1885).

                Malgré les mauvais sentiments à l'égard de sa tâche universitaire, Ribot termine l'année tant bien que mal. Son cours a du succès mais le fatigue énormément. Il décide d'enseigner pendant trois ans seulement et ensuite de prendre un congé. En 1887, il écrit à Espinas (lettre du 13 avril, cf., Lenoir, 1975) : "À l'égard de mon cours en Sorbonne, je suis toujours dans les mêmes sentiments. Je ne m'adapte pas à l'air de cet établissement, quoique j'y passe juste 24 heures par an (24 leçons d'une heure). Auditoire presque entièrement extra-universitaire (ceux-ci figurent pour 7 ou 8). Il y a aussi 4 prêtres stables. La moitié se compose d'étrangers Russes (des deux sexes), Allemands, Américains, une petite Roumaine, un Japonais (stable), plus ce public flottant qui arrive à Paris par divers trains. La Sorbonne appelle cet enseignement 'un cours libre officiel' (sic) et préférerait le voir ailleurs et moi aussi. En somme mon cours semble surtout destiné à l'exportation". Durant l'année universitaire 1885/86 Ribot abordera l'étude des sentiments et des émotions, puis l'année suivante le rôle des mouvements en psychologie et enfin durant l'année universitaire 1887-1888 celui de la conscience et des états inconscients. Il n'aimait pas la parole publique et ses cours mêmes ne l'intéressaient que comme moyen de diffusion des nouvelles idées en psychologie. Lui-même répétait avec satisfaction ce propos d'un auditeur au sortir de son cours : "Il n'est guère éloquent, mais quand on va l'entendre, on apprend toujours quelque chose" (Sertillanges, 1921, p. 216).

                Pour la première fois depuis près de 15 ans, étant trop occupé à la préparation de ses cours et à la direction de sa revue, Ribot ne publiera rien de nouveau durant cette période si ce n'est en 1887, durant les vacances de Pâques et d'été, un article sur l'attention (Ribot, 1887) où il a résumé quelques-unes de ses leçons à la Sorbonne (Picavet, 1894). Il avait entrepris cette étude en 1885 dans le but de continuer ses travaux sur la volonté. Il achèvera le troisième article en novembre 1887 sur les "États morbides de l'attention" qui paraîtra au début de l'année suivante (Ribot, 1888b) et réservera un dernier article (qui ne paraîtra pas dans la Revue) pour un petit volume qui sera édité en 1889 (Ribot, 1889a) et intitulé : "La psychologie de l'attention" (cet ouvrage de 182 pages eut 17 éditions ultérieures et fut traduit en Anglais et en Russe).


 Photo de la page de couverture de la première édition de l'ouvrage de Ribot sur la psychologie de l'attention (1889).

(collection S. R. Nicolas)

 

Le cours de "Psychologie expérimentale et comparée" au Collège de France (1888-1901)

                Le 16 novembre 1887 Ribot apprend une nouvelle surprenante de la bouche de l'administrateur du Collège de France, Ernest Renan : "Voici ce qui m'arrive brusquement. Hier Renan m'a mandé au Collège de France et m'a fait savoir que Franck a demandé sa retraite, qu'on ne veut à aucun prix de Joly et que l'on va transformer la chaire (de Droit de la nature et droit des gens) en "psychologie" et que l'on veut me transférer de la Sorbonne au Collège. Tel est le vœu du ministre, si toutefois le collège y consent" (lettre à Espinas du 17 novembre, cf., Lenoir, 1975). Le Collège de France, institution créée par François Ier en 1530 (cf., Charle, 1986) et vouée à l'enseignement comme la Sorbonne, fut fondé à l'origine sur des principes opposés à ceux de l'Université médiévale. En effet, l'établissement, implanté à côté des locaux de la Sorbonne à Paris depuis le règne de Louis XV, sera le lieu où sera cultivé un enseignement de plus en plus érudit qui éloignera les professeurs du contact avec le grand public. L'éclat du Collège dans la deuxième moitié du XIXe siècle viendra de ses spécialistes et de ses savants (Marcellin Berthelot, Claude Bernard, Ernest Renan, etc.). Par décret du 6 décembre 1887, signé du Président Sadi Carnot, sur la proposition de Spuller, ministre de l'Instruction publique, la chaire de "Droit de la Nature et des Gens" (créée en 1774) au Collège de France, tenue par le philosophe cousinien Adolphe Franck (1809-1893) de 1856 à 1887, fut officiellement transformée en chaire de "Psychologie Expérimentale et Comparée". Le titre même de la nouvelle chaire avait été longuement discuté, il fut le fruit d'une habile tactique de la part des spiritualistes destinée à écarter la candidature de Ribot à une chaire au Collège de France afin de privilégier celle d’Henri Joly (1839-1925), un philosophe spiritualiste (pour un historique : Nicolas & Charvillat, 2001). Plusieurs appellations avaient été proposées au cours de cette séance du 4 décembre. Le biologiste Édouard-Gérard Balbiani (1825-1899), qui deviendra le beau-père d'Alfred Binet,  avait avancé celui de "Psychologie physiologique", le philosophe Alfred Maury (1817-1892) celui de "Psychologie comparée", le physicien Eleuthère Mascart (né en 1835) celui de "Psychologie Expérimentale". Le qualificatif 'physiologique' ne pouvait qu'être rejeté par les philosophes qui aurait vu d'un mauvais œil la psychologie rattachée aux thèses matérialistes ou positivistes. Par conséquent on se résolut, à cause de l'intervention du philosophe Charles Lévêque (1818-1900), à qualifier la chaire de "psychologie expérimentale et comparée". L'émotion fut extrêmement vive dans le monde universitaire. On accusa l'Assemblée du Collège de France de proscrire une science et une doctrine : elle faisait preuve d'étroitesse et d'intransigeance ; par sa méconnaissance du droit naturel et du droit des gens, elle travaillait à ruiner la vraie base de la Déclaration des Droits de l'Homme et le principe même des revendications patriotiques de l'époque. Quant à la nouvelle chaire, elle inspirait la plus grande défiance. On craignait que sous la couleur de psychologie positive et de méthode scientifique ne s'introduisissent subrepticement les doctrines matérialistes que les philosophes spiritualistes universitaires français ont toujours combattu avec vigueur (cf., Janet, 1864, 1867 ; Caro, 1868).

                Ribot fut informé du déroulement des débats. "Dimanche, le Collège de France a voté la transformation de la chaire de Franck en "psychologie expérimentale et comparée", 19 voix pour, 9 contre. Lévêque a fait une violente campagne contre moi et pour Joly, je suis le candidat du Collège et de Liard. Mais Joly aura pour lui l'Académie des Sciences Morales" (lettre à Espinas du 9 décembre). Le 23 décembre 1887, Ribot donnera officiellement sa lettre de candidature à la chaire de Psychologie expérimentale et comparée. Plusieurs autres candidats s'étaient alors officiellement déclarés : Henri Joly, V. Egger, Alaux et son collègue A. Espinas que l'on avait prié de se présenter pour isoler la candidature de Joly et faire ressortir celle de Ribot. En fait seuls Joly et Ribot se présentaient pour le premier rang ; Egger, Alaux et Espinas bornaient expressément leur ambition aux présentations de second rang (Archives Nationales, F/17/13556 – 20 bis). "La chaire étant créée, il y a double présentation 1° du Collège de France ; 2° (après) de l'Académie des Sciences morales. Je suis à peu près sûr de la majorité du Collège. Mais l'Académie sera probablement pour Joly. Dans ce cas, c'est le Ministre qui décide en dernier ressort." (lettre de Ribot à Espinas du 25 décembre, cf. Lenoir, 1975). C'est en effet ce qui arriva. La nouvelle réunion de l'Assemblée du Collège de France qui eut lieu le 22 janvier 1888 consacra la candidature de Ribot (cf., procès verbal manuscrit déposé aux Archives du Collège de France sous la côte G-IV-e-37E). Si Ribot était le vainqueur de la première étape, la bataille qui s'annonçait à L'Académie des Sciences était de nature à renverser les décisions prises au Collège de France : "Le collège m'a présenté en première ligne par 20 voix contre 8 pour Joly " (lettre à Espinas du 25 janvier). La seconde étape, décisive celle-là et beaucoup plus difficile pour lui, allait se dérouler les jours suivants. L'Académie des Sciences Morales et Politiques, qui possédait un droit de tutelle sur le Collège de France, devait donner son avis sur les candidats susmentionnés au ministre, telle était la procédure légale.

                Le 28 janvier 1888 le philosophe Jules Simon (1814-1896), secrétaire perpétuel, donnera lecture à l'Académie des Sciences Morales et Politiques de la demande du Ministre de l'Instruction publique de s'occuper de désigner deux candidats pour la chaire de "psychologie expérimentale et comparée" nouvellement créée au Collège de France. C'est au cours de la séance du 4 Février, qu'en comité secret, Adolphe Franck, celui-là même dont la chaire venait d'être transformée, au nom de la section de philosophie, présentera comme candidats à la chaire de psychologie nouvellement créée au Collège de France en première ligne Joly et en seconde ligne Ribot (cf., Compte-Rendu des Séances et Travaux de l'Académie des Sciences Morales et Politiques, 1888, tome 129, p. 651). Il ajoutera que cette présentation a été faite par une majorité composée de 4 voix, les trois autres voix s'étant prononcées pour l'ex-aequo. Malgré l'appui de Paul Janet qui fit valoir ses titres, la candidature de Ribot était rejetée par la section de philosophie présidée par Franck, lui-même un des protecteurs de Joly puisqu'il l'avait choisi comme suppléant à sa chaire durant l'année 1886-87. Le vote final au sujet de cette présentation eut lieu au cours de la séance plénière du 11 février 1888 (Procès Verbal des Séances de l'Académie des Sciences Morales et Politiques, Archives cote 2D9 ; et Compte-Rendu des Séances et Travaux de l'Académie des Sciences Morales et Politiques, 1888, tome 129, p. 653). Ribot s'exprimera au sujet de cette séance ainsi : "Mon affaire va bien mal et je crois que c'est Joly qui sera nommé. L'Académie m'a blackboulé : c'était prévu. Arth. Desjardins, farouche clérical, a même proposé, pour la présentation en 2e ligne, de voter par bulletin blanc pour m'éliminer totalement, conseil qui a été suivi par 16 membres  - Reste le Ministre qui n'entend rien à tout cela. Joly qui, depuis un mois, intrigue à outrance et ne quitte pas la Chambre des députés, fait agir pour lui d'une façon désespérée par son beau-frère Proal et autres. Berthelot m'a dit que l'élection Flourens pourrait avoir une influence funeste pour moi par suite d'un tas de marchés et de compromissions politiques où je me perds. Bref Joly a transformé l'affaire en une question politique : son beau-frère, hier, a conféré avec le Ministre. Il ne me reste que Liard et Renan qui sont très fermes : sans eux, Joly serait nommé depuis longtemps. Voilà le quatrième mois que cette affaire dure. Les 11 qui ont voté pour moi à l'Académie (au 1er tour) sont : Janet, Ravaisson, Havet, Beaussire, Martha, Léon Say, Leroy Beaulieu, Levasseur, Duruy, Himly, Zeller" (lettre à Espinas du 17 février, cf. Lenoir, 1975).

                Mais le Ministre de l'Instruction publique de l'époque, Léopold Faye, n'a pas cédé aux pressions exercées et ratifiera la décision du Collège de France, ce qui semble avoir toujours été le cas dans des affaires semblables (Charle, 1986). Malgré les vicissitudes et les intrigues, Ribot obtient donc officiellement à son grand soulagement le poste convoité (traitement 10000 francs) au Collège de France le 18 Février 1888 par un décret signé de la main du Président de la République Sadi Carnot, du Ministre de l'Instruction publique Léopold Faye et du directeur de l'Enseignement supérieur Louis Liard (Archives du Collège de France, cote C-XII-2). Paul Janet (1888), dans un article de la "Revue des Deux Mondes", crut devoir se justifier pour son soutien, quoique assez timide, à Ribot. Il entreprit d'expliquer que l'ancienne chaire avait été supprimée, non pour des raisons doctrinales, mais pour des raisons d'ordre pratique. Les hautes études ne renonçaient pas à l'enseignement de la philosophie du droit. Cet enseignement aurait la faculté de renaître sous une forme ou sous une autre, soit à la Faculté des lettres, soit à la Faculté de droit, sans la création de nouvelles chaires, ou même par le procédé qui le faisait disparaître : la transformation. Paul Janet essayait en même temps de détruire la suspicion qui entourait la nouvelle chaire, et surtout de donner des conseils à son titulaire, dont l'orthodoxie laissait toujours à désirer. Il savait gré à l'Assemblée du Collège de France d'avoir choisi un titre assez compréhensif pour se prêter à toutes les éventualités. Des physiologistes et des magistrats philosophes, des hommes versés dans la psychologie ethnologique, ou dans la psychologie animale, des pédagogues, des psychologues 'purs' avaient pu concourir à une pareille chaire, qui n'est pas le domaine exclusif d'une spécialité. Il estimait que le vrai nom de la nouvelle science serait celui de 'psychologie objective'. Sa nouveauté consiste uniquement en ce qu'elle se constitue comme science distincte : elle a toujours plus ou moins existé. Elle n'est, en principe, ni matérialiste, ni spiritualiste. Elle doit être exclusivement expérimentale et scientifique. Elle a même été fondée par les spiritualistes. "C'est le spiritualiste Descartes, après lui le mystique Malebranche, et après eux Charles Bonnet de Genève, l'homme le plus religieux du XVIIIe siècle, qui sont les vrais fondateurs de la psychophysiologie. Passons à la psychologie de l'Allemagne contemporaine, dont M. Ribot nous a fait l'histoire. Qu'y voyons-nous ? Lotze, un de ceux qu'il mentionne, est un spiritualiste déclaré, le rénovateur du leibnitianisme en Allemagne ; Helmholtz, le grand physicien est un kantien ; Wundt, le chef de l'école, est également un kantien : il déclare que la physiologie peut rendre compte des facultés inférieures et non des facultés supérieures de l'esprit humain : Fechner, le célèbre inventeur de la loi qui porte son nom, est un illuminé bien plus près d'être spirite que matérialiste ; Weber est un pur physicien, indifférent entre les systèmes de métaphysique. Ainsi parmi les maîtres les plus autorisés de la science nouvelle en Allemagne, aucun n'est matérialiste. Je ne dis pas qu'il en soit de même de tous les physiologistes qui s'occupent de ces questions ; mais la science en elle-même est désintéressée entre les deux doctrines : elle peut s'associer à l'une comme à l'autre".

                Ribot quittait donc la Sorbonne où l'enseignement qu'il y donnait ne fut pas immédiatement maintenu, ce n'est que quelques années plus tard (1898) qu'il fut remplacé par Pierre Janet (cf., Nicolas, 2000b). La nomination de Ribot au Collège de France fit sensation et fut accueillie avec joie dans le monde psychologique. Lors d'une interview publiée dans le quotidien "Le Temps" daté 25 août 1900, Ribot rappela le mot qu'il avait reçu de William James à l'époque : "Je m'en réjouis pour la cause, m'écrivait-il au moment où l'on créa ma chaire du Collège de France". Georges Dumas (1866-1946), un de ses plus fidèles élèves, était chez Ribot le jour où il apprit sa nomination (Dumas, 1939) ; une lettre de Renan était sur la table de travail ; elle disait : "Et maintenant je puis chanter mon nunc dimitte..." C'était un vœu très ancien qui se réalisait pour lui : l'entrée de la psychologie scientifique et de son fondateur au Collège de France. L'administrateur du Collège de France, Ernest Renan, qui avait pris très à cœur la nomination de Ribot lui avait dit (cf. Dumas, 1939) : "Je donnerai ma démission d'administrateur si vous n'êtes pas nommé". Le lendemain, Ribot fit à Renan une visite de remerciement et posa quelques questions (cf., Dumas, 1939), celle-ci entre autres : "Quel auditoire aurai-je ?" Renan répondit : "Vos fidèles d'abord, cela va de soi, ceux qui travaillent avec vous et pour qui vous travaillez. Mais comme vous aurez la même salle et les mêmes heures que votre prédécesseur, qui parlait du Droit de la nature et des gens, vous aurez probablement son auditoire". Renan ajouta avec un sourire ironique : "Beaucoup d'auditeurs du Collège de France sont comme les chats ; ils s'attachent aux pièces de la maison, à ses âtres, mais ils se désintéressent un peu des personnes". Cent-vingt personnes (médecins aliénistes, candidats à l'agrégation, naturalistes) participèrent à la première leçon sur "la psychologie contemporaine" qui eut lieu le 9 avril 1888. Dans cette leçon d'ouverture (Ribot, 1888a), il présentera la situation de la psychologie en 1888 dans les principaux pays qui ont commencé à développer la nouvelle science (France, Angleterre, Allemagne, Italie, États-Unis d'Amérique). Il fera par la suite deux leçons par semaine, le lundi et le jeudi après-midi, jusqu'à la mi-juin en ayant malheureusement perdu la moitié de son auditoire. Si la tâche est rude pour Ribot, il la préfère tout de même à celle des cours en Sorbonne.

                Le succès de Ribot dans la chaire de "Psychologie expérimentale et comparée", qui fut durable et légitime, fut souligné par de nombreux auteurs. Un article sur la philosophie au Collège de France, rédigé par E. Halévy et L. Brunschvicg dans le premier tome (1893) de la "Revue de métaphysique et de morale" (pp. 369-381), un journal concurrent de la "Revue philosophique" dirigée par Ribot, souligna que son succès "était dû non pas seulement à la remarquable clarté de ses expositions, à l'abondance des documents, à l'étendue et à la sûreté de ses connaissances, mais encore au caractère de son enseignement". Le contenu des cours de Ribot au Collège de France a été publié sous forme d'articles et d'ouvrages à partir du début des années 1890. En 1896 paraît la Psychologie des Sentiments (Ribot, 1896, I-XI, 413 p.) qui connut 14 éditions ultérieures et de multiples traductions en Anglais, Italien, Allemand, Russe, Polonais et Danois, en 1897 paraît l'Évolution des Idées Générales  (Ribot, 1897, 260 p.) qui connut cinq éditions ultérieures et des traductions en Anglais et en Russe, et en 1900 paraît son Essai sur Imagination Créatrice (Ribot, 1900a, I-VII, 304 p.) qui connut sept éditions ultérieures et des traductions en Allemand, Espagnol et Russe.

Photo de la page de couverture de la première édition de l'ouvrage de Ribot sur la psychologie des sentiments (1896).

(collection S. R. Nicolas)

 

Photo de la page de couverture de la première édition de l'ouvrage de Ribot sur l'évolution des idées générales (1897).

(collection S. R. Nicolas)

 

Photo de la page de couverture de la première édition de l'ouvrage de Ribot de l'essai sur l'imagination créatrice (1900).

(collection S. R. Nicolas)

 

PARTICIPATION AU DÉVELOPPEMENT DE LA PSYCHOLOGIE SCIENTIFIQUE

 

                Malgré ses succès évidents, les débuts de la psychologie scientifique en France furent lents et laborieux (cf. Brooks, 1993 ; Nicolas, 2002a ; Nicolas, Marchal & Isel, 2000). Cette lenteur dans le développement de cette nouvelle science est due à diverses circonstances dont la plus menaçante fut certainement le frein exercé par la philosophie académique qui ne voyait pas d'un bon œil un objet d'étude si important pour elle lui échapper. La marche en avant fut donc truffée de pièges mais elle devint inexorable grâce à l'ardeur de ses pionniers qui ont érigé des laboratoires (souvent sur leur propre initiative), fondé des revues pour diffuser les résultats de leurs recherches et mis en place des réunions internationales destinées à promouvoir leur discipline. Ribot participera à ce mouvement de diffusion du savoir scientifique en tant que chef de file de la psychologie française.

Les laboratoires et les revues

                Ribot participa indirectement à la création en France de nouveaux laboratoires et de nouvelles revues en psychologie. Lorsqu'il accède à la chaire du Collège de France en 1888, Ribot aurait pu demander à ce qu'un laboratoire lui fut annexé. Mais il ne le fit pas pour la simple et bonne raison qu'il n'était pas un expérimentaliste. D'ailleurs, peu de temps après sa nomination, en mai-juin 1888, il fut contacté par Henry Beaunis (1830-1921), un des fondateurs de l'École de Nancy (cf., Nicolas, Segui & Ferrand, 2000ab) qui lui demanda de l'introduire auprès du ministère et d'appuyer sa requête pour la création d'un laboratoire de psychologie physiologique et expérimentale. Cette demande était motivée par le fait que la France ne possédait pas encore à l'époque un laboratoire de psychologie et qu'il était urgent qu'elle le fasse pour ne pas être distancée par les États-Unis et surtout l'Allemagne. Ribot accéda à la demande de Beaunis surtout parce qu'il le connaissait depuis quelques années. En effet, en 1879 il lui avait déjà demandé de participer à l'instruction physiologique de ses lecteurs de la Revue par l'intermédiaire d'articles ou de comptes-rendus d'ouvrages. Beaunis y avait répondu par une série d'articles dans les domaines de la sensation et de la suggestion hypnotique. L'intervention de Ribot et la volonté ministérielle firent que le décret annonçant la création effective du laboratoire de Psychologie physiologique et qui nommait Henry Beaunis Directeur fut signé le 23 Janvier 1889. Les débuts de ce laboratoire dépendant de l'EPHE furent modestes (cf., Nicolas, 1995) mais après le recrutement d'Alfred Binet (1857-1911) en 1891 (qui venait de quitter Charcot à la Salpêtrière) tout s'accéléra. Ribot, qui avait discerné douze ans auparavant chez ce jeune auteur des aptitudes exceptionnelles pour la psychologie, l'avait aidé à publier son premier article (Binet, 1880). L'influence de Ribot fut aussi déterminante par la suite puisqu'il l'encouragea vers l'étude de cette science en lui permettant de publier ses travaux de recherche réalisés à la Salpêtrière. De même, les premiers travaux du laboratoire furent accueillis dans la Revue philosophique de Ribot où Binet publia de nombreuses notes et articles de psychologie expérimentale. Lorsque Binet créera en 1894 L'Année psychologique (cf., Nicolas et al., 2000ab), la première revue française totalement dédiée à la psychologie scientifique, Ribot se félicitera de cette nouvelle et ce d'autant plus qu'il fut associé à la rédaction de la revue dès sa parution en 1895. Il contribuera au développement de cette publication en rédigeant un article (Ribot, 1896a) qui sera inclus dans le second tome de L'Année psychologique et en parlant régulièrement de son contenu dans sa Revue philosophique.

                Ribot favorisa non seulement le développement de la psychologie expérimentale de laboratoire mais aussi le développement de la psychologie d'orientation pathologique qu'il avait contribué à promouvoir (cf., Brooks, 1993). Ainsi, aux élèves qui le côtoyaient, il exigea d'eux qu'ils deviennent docteurs en philosophie et en médecine. Cette double compétence était rare en France et exigeait une double formation de haut niveau et un important travail personnel à cause de l'ampleur des thèses exigées (surtout dans le domaine de la philosophie). Ceux qui réussirent dans cette voie furent peu nombreux mais eurent l'honneur de poursuivre l'œuvre psychopathologique du maître. Il est important de citer ici les noms de Pierre Janet (1859-1947) et de Georges Dumas (1866-1946) qui fondèrent des laboratoires de psychologie dans les hôpitaux parisiens, le premier à la Salpêtrière en 1890 à l'instigation de J.M. Charcot et le second à la clinique des maladies mentales de la Faculté de Médecine (hôpital Sainte-Anne) en 1897. Janet et Dumas devaient d'ailleurs être les successeurs de Ribot dans son enseignement (cf., Nicolas, 2002a), le premier à la Sorbonne (1897-1902) puis au Collège de France (1902-1933), le second à la Sorbonne comme chargé de cours (1902-1912) puis professeur de psychologie expérimentale (1912-1936). Ils fondèrent tous les deux en 1903-1904 le Journal de psychologie normale et pathologique que Ribot accueillit avec joie car il voyait là le couronnement de sa carrière à travers ses élèves les plus proches. Ribot collaborera d'ailleurs à cette revue en publiant le premier article de la série (Ribot, 1904) comme il collaborera plus tard au premier traité français de psychologie scientifique en écrivant la préface de l'ouvrage (Ribot, 1923) dirigé par son élève Georges Dumas.

Les Congrès internationaux de psychologie

                L'homme qui a suggéré explicitement pour la première fois la mise en place d'un congrès international de psychologie est un Polonais du nom de Julian Ochorowicz (1850-1917) de l'Université de Lemberg. C'est en 1881 qu'il envoya à Théodule Ribot un article intitulé "Projet d'un Congrès International de Psychologie" (Ochorowicz, 1881). Son travail fut inséré dans la Revue philosophique, mais son projet parut chimérique à bien des gens, au directeur de la revue en tout premier (Ribot, 1889b). En effet, de nombreuses tendances se dessinaient autour de la psychologie à l'époque ; les psychologues venaient de divers horizons. Il y avait d'un côté les psychologues physiologistes, les psychologues médecins-psychiatres, les psychologues physiciens et les psychologues philosophes et, d'un autre côté, les psychologues qui s'intéressaient aux phénomènes occultes, à la télépathie, à la clairvoyance, etc. L'unité de la psychologie était loin d'être évidente, ce qui explique l'attitude de méfiance de Ribot à l'époque. Cependant, les motifs que faisaient valoir Ochorowicz (1881) pour l'organisation d'un congrès international pour la nouvelle psychologie étaient excellents. Il montrait que, depuis un demi-siècle, la psychologie avait changé de caractère, qu'elle était devenue une science fort analogue aux sciences naturelles, qu'elle ne pouvait faire de progrès rapides que par des efforts collectifs, par la collaboration de tous avec tous, par un échange perpétuel d'observations et de renseignements, une mise en commun des expériences ; il insistait sur la nécessité de se connaître et de s'entendre ; c'était le plus sûr moyen de terminer vite et bien des polémiques qui ne tiennent souvent qu'à des malentendus, à des confusions de mots. On comprenait bien qu'un tel congrès pourrait rendre de grands services, mais on doutait un peu qu'il pût jamais se réunir ; on se sentait découragé par l'étendue de la tâche que l'on avait devant soi. Pourtant, Ribot ne doutait pas que dans un avenir plus ou moins lointain la tenue d'un tel congrès puisse avoir lieu, si ce projet lui avait paru totalement absurde il n'aurait jamais publié l'article d'Ochorowicz.

                Pourtant, quelques années plus tard le premier Congrès international de psychologie allait s'ouvrir à Paris (1889). Dans son discours d'ouverture Ribot confesse : "Je ne comptais pas sur une éclosion si rapide : je m'accuse de n'avoir pas eu assez de foi". Quels sont les facteurs qui ont contribué à cette éclosion ? Le principal facteur est sans doute la création des sociétés de psychologie. Elles constituaient l'infrastructure technique indispensable pour la réalisation d'un congrès de cette importance. Comment sont apparues ces sociétés ? Elles ont vu le jour dans le contexte national sous la pression des psychologues de chaque pays. Toutefois ce sont d'abord les sociétés d'hypnotisme et de psychopathologie d'une part et les sociétés de spiritisme d'autre part qui vont surgir à l'époque. La première d'entre elles fut créée à Londres en Angleterre en 1882 (Society for psychical Research), d'autres suivront rapidement dans de nombreux pays. Quelques années plus tard, devait être créée en France une Société de ce genre, mais plus centrée sur la psychopathologie. Ribot avait annoncé la création de cette Société dans sa lettre du 6 mars 1885 à Espinas (cf. Lenoir, 1975) : "Il est fortement question ici de fonder une société de Psychologie physiologique dont Charcot a accepté la présidence. Janet (le seul universitaire qu'on ait sondé) dit oui et non. Elle semble devoir se constituer avec MM. Charcot, Richet, Ribot, Féré, P. Richer, Binet, Magnan, Letourneau, Gley, Franck (le physiologiste), Beaussire, Tannery, etc. (...) Mais tout cela est encore dans les limbes". C'est à la fin du premier semestre 1885 que fut créée la Société de Psychologie Physiologique qui prépara la voie de la création officielle en France d'une psychologie fondée sur l'expérience et qui fut à l'origine de l'organisation du premier congrès international de psycholo-gie. Cette société avait été fondée sous les auspices de Théodule Ribot et de Jean-Martin Charcot, son étiquette même devait indiquer la direction qu'elle devait donner à ses travaux. Elle comporta au début des membres honoraires (Jean-Martin Charcot : président ; Théodule Ribot, Hippolyte Taine, et Paul Janet), des membres titulaires parmi lesquels Alfred Binet, François Franck, Paul Richer, Henry Beaunis et des membres associés parmi lesquels Pierre Janet et des correspondants étrangers parmi lesquels Helmholtz, Galton, Myers, James, Sully, Delboeuf. Charles Richet était secrétaire général, Charles Féré et Eugène Gley secrétaires. Les séances avaient lieu le soir, le premier lundi de chaque mois, d'abord dans le cabinet même de Charcot puis rue de l'abbaye pour enfin s'établir à l'hôtel des Sociétés Savantes (aujourd'hui au 28 rue Serpente).

                À la fin de l'année 1888, Charles Richet (1850-1935), le physiologiste futur prix Nobel (1913) mais aussi le fameux investigateur du domaine spirite (Parot, 1993), reprit à son compte les idées de Ochorowicz. Il crut le congrès possible pour la fameuse exposition universelle de 1889 (qui verra l'érection de la Tour Eiffel) qui donc précipita le grand événement qui était lent à venir en réussissant à convaincre la jeune société de 'psychologie physiologique'. Cette grande exposition universelle fut organisée pour fêter le centenaire de la Révolution française dans un contexte historique de défi et de revanche après la défaite contre l'Allemagne en 1870-1871. Richet, alors un des vice-présidents de la Société de psychologie physiologique, proposa ainsi aux autres membres de prendre l'initiative du 1er Congrès international de psychologie qualifié tout naturellement de "physiologique", marquant ainsi une orientation nettement scientifique échappant à la philosophie. Après avoir obtenu (non sans difficultés semble-t-il) l'accord des sociétaires, un comité d'organisation fut constitué sous la présidence de Jean-Martin Charcot, le chef de file de la neuropsychiatrie française. Toutes les composantes de la nouvelle psychologie étaient en effet représentées dans le comité d'organisation du congrès. La neurologie et l'hypnotisme étaient représentés par Jean Martin Charcot (président), la psychiatrie avec Antoine Magnan (premier vice-président), la psychologie 'expérimentale' avec Théodule Ribot (deuxième vice-président), la physiologie et le spiritisme avec Charles Richet (secrétaire). C'est devant un parterre peu conséquent de personnalités connues et d'anonymes que le 6 août 1889 le Congrès s'est ouvert sous la présidence de Théodule Ribot qui deviendra malgré lui, avec Charles Richet, un membre pivot du Congrès ; J.M. Charcot n'ayant pu prendre part aux travaux. Les deux autres vice-présidents (Magnan et Taine) brillèrent aussi par leur absence lors de la séance de rentrée. Rappelant à un journaliste du quotidien "Le Temps" (25 août 1900) ce souvenir : "Nos patrons, Taine et Charcot, s'éclipsèrent au dernier moment et me laissèrent à moi, simple vice-président, le soin honorable et ardu d'ouvrir la séance". Malgré les défections de plusieurs personnalités éminentes, le Congrès s'annonçait sous de bons auspices avec tout de même la présence de quelques éminentes figures de la psychologie étrangère. Dans son allocution de bienvenue, Ribot (1889b) retraça brièvement en termes nets et forts les progrès que la psychologie avait accomplis depuis ces 20 dernières années tout en indiquant les voies pour la recherche future.

                Le Congrès de Paris avait été un succès. D'autres suivirent : celui de Londres en 1892 où Ribot y enverra une communication relative à une enquête (Ribot, 1892a) puis celui de Munich en 1896. C'est lors de ce dernier congrès que fut décidé la tenue du prochain à Paris en 1900 sous le présidence de Ribot. "À Munich, j'ai été élu, à mon insu, Président du Congrès de psychologie. Cela me prend du temps et nécessite une correspondance assez active. Je prévois que les six jours de ce congrès seront assez ardus" (Archives de la Sorbonne, FB 706, lettre adressée à Xavier Léon, datée du 24 avril 1899). Le Congrès s'est ouvert le lundi 20 août 1900, à dix heures du matin, par un discours de Ribot qui a parlé du développement de la psychologie depuis le dernier Congrès psychologique, et a fait le bilan de l'activité déployée par les psychologues dans l'espace des quatre dernières années (Ribot, 1900b). Il soulignera l'augmentation incessante des travaux psychologiques qui concerne principalement le domaine des sensations et regrettera que certaines formes mentales supérieures comme le jugement, le raisonnement et l'imagination ne soient que très peu étudiées. Le 27 août, le Congrès est enfin terminé au grand soulagement de Ribot : "Notre congrès s'est terminé hier soir, après 24 séances. On trouve généralement qu'il a bien marché. Me voilà délivré d'une rude corvée" (Archives de la Sorbonne, FB 706, lettre adressée à Xavier Léon, datée du 28 août 1900). "Enfin il est terminé ce terrible Congrès de Psychologie. J'ai cru que j'y laisserai ma peau : 24 séances en 6 jours. J'étais en permanence dès 8 h du matin au Palais des Congrès. De l'avis unanime il a pleinement réussi. Beaucoup d'Allemands, Russes, Italiens, Belges, Suisses, Américains du nord et du sud, Japonais, etc. Dîner final dans la Tour Eiffel avec 11 taosts. Je ne me serai jamais cru capable de produire tant d'allocutions" (lettre adressée à Dauriac, datée du 30 août 1900, Archives de la Sorbonne, fond Dauriac, cote 343).

                L'intense activité déployée dans ce Congrès par Ribot fut un de ses derniers actes officiels de promotion de la discipline. Ayant été suppléé par Pierre Janet au Collège de France depuis quelques années, Ribot demande le 24 avril 1901 par une lettre au Ministre sa mise à la retraite pour la prochaine année universitaire (1er novembre 1901) pour des raisons de santé et d'état de fatigue. L'Assemblée des professeurs du Collège de France émettra un avis favorable à cette demande dans sa séance du 10 novembre 1901. Le décret présidentiel signé par Émile Loubet du 12 novembre 1901 entérinera cette décision. Il prend donc officiellement sa retraite le 1er novembre et quitte le Collège de France. Il est nommé professeur honoraire au Collège ce qui lui permet de conserver un lien avec l'établissement. Il est remplacé dans la chaire de psychologie expérimentale et comparée par Pierre Janet, remplacé lui-même à la Sorbonne par Georges Dumas (cf., Nicolas, 2002a). À partir de cette période, il va se consacrer uniquement à sa Revue et publier un certain nombre d'articles, traitant parfois de thèmes nouveaux (freudisme, école de Wurzbourg) qui seront régulièrement rassemblés en volumes (Ribot, 1905, 5 éditions ; 1907, 5 éditions ; 1910, 3 éditions ; 1914, 1 édition) mais qui ne semblent pas avoir été traduits. En continuité avec ses premiers travaux sur les sentiments (Ribot, 1896b), il montrera que l'affectivité est l'assise première, le fonds de la vie psychologique (Ribot, 1905, 1910, 1914). En 1905, sachant qu'il n'aura pas d'héritiers il renonce à la succession du manoir de Kermouster qu'il possédait en Bretagne à Kermoroc'h où vivaient ses grands-parents et où il passait ses vacances chaque été. Sa tante, femme de l'oncle paternel de Th. Ribot, veuve de celui-ci et demeurant à Kermoroc'h fit don à la commune du manoir de Kermouster ainsi que des terres et de deux petites maisons (en 1995 la commune a vendu cette propriété à un particulier). Par décret du 11 juillet 1912, Ribot fut promu au grade d'Officier de l'ordre national de la Légion d'Honneur. Malade, atteint de cécité pendant toute une période (il fut par la suite opéré de la cataracte), incapable d'un travail de longue haleine, il consacrera ses derniers articles publiés dans la Revue philosophique et ses dernières pensées à la question des sentiments.


CONCLUSION

 

                Ribot décède le samedi 9 décembre 1916 à 7h30 à Paris, 25 rue des écoles. Les obsèques eurent lieu le lundi 11 décembre à 10 h à l'Église Saint-Étienne du Mont. Il fut enterré au cimetière du Montparnasse à Paris. On peut encore lire ces quelques mots sur sa tombe : "Théodule Ribot (1839-1916) de l'Académie des Sciences Morales et Politiques". C'est en 1899, suite au décès du philosophe Jean-Félix Nourrisson (1825-1899) de l'Académie des Sciences Morales et Politiques, que Ribot fut élu à l'Académie le 23 décembre (cf. Compte-Rendu des Séances et Travaux de l'Académie des Sciences Morales et Politiques, 1900, tome 153, pp. 265-266). Ribot sera introduit à l'Académie des Sciences Morales et Politiques le 6 janvier 1900 (cf. Procès verbaux des séances de l'Académie des Sciences Morales et Politiques, Archives de l'Académie des Sciences, cote 2D11) et à partir de cette date il participera aux séances et travaux de l'illustre assemblée. Ribot avait acquis ce titre par ses études dans le champ de la psychologie "scientifique" qui lui valent aujourd'hui la qualité de fondateur de cette discipline en France. Comme en France un Académicien est aussi appelé un immortel, il est heureux pour nous d'en avoir ravivé la mémoire.

Théodule RIBOT au début des années 1910 dans son cabinet de travail

(Archives S. Nicolas)

 

                Aujourd'hui que reste-t-il de Ribot dans la mémoire des philosophes et des psychologues ? Peu de choses si l'on en juge par l'oubli dans lequel il est tombé en France. En psychologie il n'est plus associé qu'à la loi de la mémoire à qui l'on donne son nom dans le domaine de la pathologie (cf., Nicolas, 2002b). Pourtant au tournant du siècle, le nom de Ribot était incontournable lorsque l'on abordait les questions psychologiques ou philosophiques (cf., les comptes-rendus des ouvrages de Ribot parus dans les diverses revues de philosophie et de psychologie françaises et étrangères de l'époque). Dans une chronique de la vie littéraire, Ernest-Charles (1905, p. 182) écrivait : "L'influence de Ribot est immense". Même ceux qui n'ont pas appartenu à son école et qui étaient des métaphysiciens ont salué l'homme et l'œuvre : "Son influence fut considérable et étendue ; il a suscité plus d'œuvres qu'il a pu en écrire. En trente ans, il a renouvelé le milieu scientifique et l'a pénétré sinon toujours de ses idées, du moins de son esprit, de ses tendances" (Sertillanges, 1921, p. 216). Il était aussi connu et aussi respecté que le philosophe et psychologue spiritualiste Henri Bergson dont il fut le rapporteur et qu'il soutint d'ailleurs lors de son élection à l'Académie des Sciences (Archives Nationales, cote F/17/13552). Cependant les écrits de Ribot ne sont pas restés à la postérité (bien qu'actuellement certaines de ses œuvres sont rééditées chez L'Harmattan). Est-ce le simple hasard dû à sa disparition au cours d'une période trouble de notre histoire ? Est-ce un indice d'un manque d'originalité de l'œuvre ? Est-ce un oubli volontairement orchestré ? Il est difficile de répondre à ces questions. Si les psychologues français de l'entre deux guerres, et en particulier ses élèves, ne l'ont jamais oublié (cf. commémoration de 1939), son absence d'orientation expérimentale au sens strict n'a pas permis aux psychologues expérimentalistes français de laboratoire de se réclamer de lui. En effet, l'originalité de ses écrits est essentiellement dans l'utilisation de la méthode pathologique qu'il a adoptée. En philosophie, il est encore difficile d'estimer son apport dans le domaine des idées (cf., Bertolini, 1991) bien que plusieurs de ses écrits aient été très discutés à l'époque de leur parution tels que la question de la mémoire affective (Ribot, 1894b, 1907a ; Titchener, 1895 ; Pillon, 1907) ; de l'attention (Pillon, 1889), de l'imagination (Bertolini, 1993) ; des sentiments (Binet, 1897 ; Dauriac, 1904 ; Rauh, 1897) et des passions (Huit, 1907 ; Shand, 1907). Si les écrits de Ribot ne nous frappent pas particulièrement par leur caractère scientifique (sa démarche fut plutôt de nature empirique que de nature expérimentale), il a tout de même inauguré en France une nouvelle approche de la psychologie que l'on peut qualifier d'empirique afin de l'opposer à l'approche traditionnelle et subjective des philosophes de l'époque. Mais ces mêmes philosophes ont sacrifié Ribot, en ne le considérant pas comme véritablement uns des leurs. Certains diront peut-être qu'il n'a jamais voulu se réclamer d'eux, cependant c'est lui-même qui a par exemple proposé qu'à sa mort la direction de sa Revue revienne à un pur philosophe de formation (Lévy-Bruhl). Pourquoi ce choix ? Peut-être parce qu'il avait le sentiment que son œuvre était accomplie et que la psychologie en tant que science autonome était sauvegardée (il existait maintenant en France des revues et des laboratoires de psychologie). Il est un autre élément qui transparaît à la lecture de son œuvre, elle est lisible et compréhensible par un néophyte. Cette accessibilité fut peut-être un défaut aux yeux des métaphysiciens français !

                Le rôle de Ribot fut celui d'un précurseur et d'un fondateur de la psychologie française. Par ses ouvrages, ses articles et son enseignement il a permis d'attirer des jeunes gens qu'il a contribué à former. Cependant, Ribot ne fut pas un promoteur de la psychologie en France. Il n'a pas essayé de développer l'enseignement de la discipline ni essayé de favoriser la mise en place de nouveaux centres de recherches. Peut-être qu'après tant d'années de luttes le vieux psychologue était fatigué de se battre contre les ennemis de la psychologie (surtout les philosophes qui ne voyaient pas d'un bon œil un objet d'étude leur échapper) et surtout il devait s'apercevoir de l'immobilisme du système universitaire et éducatif français (les créations de postes étaient extrêmement rares au sein de l'Université). Il avait cependant apprécié les développements récents, bien que largement insuffisants de la psychologie en France avec la création de nouvelles revues de psychologie ("L'Année Psychologique" ; "Journal de Psychologie Normale et Pathologique") et de nouveaux laboratoires. Ribot ne fut pas le promoteur de la discipline en France, ce rôle revient à Henri Piéron (1881-1964) qui en 1920 a créé un Institut de psychologie à Paris puis à son élève et successeur Paul Fraisse (1911-1996) qui a formé entre les années 1950-1970 de nombreux psychologues et qui a marqué de son empreinte la psychologie expérimentale et universitaire françaises. La lenteur dans l'introduction de la psychologie au niveau universitaire est une des caractéristiques importantes de l'évolution de la discipline en France (cf. Nicolas, 2002a).

Ouvrage commémoratif (1939) du centenaire de la naissance de Théodule Ribot


BIBLIOGRAPHIE

 

Pour replacer Ribot dans l’histoire de la psychologie française nous renvoyons le lecteur à notre « Histoire de la psychologie française » publiée chez l’éditeur parisien In Press en 2002.

 

Pour une biographie plus complète avec les références citées nous renvoyons le lecteur à notre « Théodule Ribot » publié chez l’éditeur parisien L’Harmattan en 2005.

 



[1] Tous les ouvrages de Ribot ont été réédités chez L’Harmattan entre 1998 et 2008.