Reponse a` l'interview de P.T Uyên

Réponse à l'interview de Pham To Uyen ( Revue Carnet du Viet Nam Paris avec l'adaptation de Jean-Jacque Chavanat)

 

 

Un page du Carrnet du VN

Nguyên Quang Thân :

Réponses à l’interview de Pham To Uyen :

 

1. Les écrivains et les artistes sont nombreux à sortir du pays. Qu’en pensez-vous ? Vous-même, pourquoi êtes-vous ici en France ?

 

Par le passé, il était difficile aux écrivains vietnamiens de se rendre à l’étranger, en particulier dans les pays du bloc occidental, du fait de la guerre, des systèmes idéologiques, mais surtout cela était dû au nombre insuffisant de lecteurs de  littérature vietnamienne à l’étranger. Puis la situation a changé. Une série de romans, de recueils de récits ont paru en français, et dans d’autres langues, répondant à l’attente d’un public désireux de connaître la société et la mentalité vietnamiennes, depuis l’après - guerre jusque sous la période dite du Dôi Moi. Ainsi les écrivains vietnamiens ont pu renouer de belles relations culturelles et historiques, quoique ces dernières aient été empreintes de tristesse – mais que peut-on faire avec l’Histoire ?- Les succès des éditions Philippe Picquier et des éditions de l’Aube, deux maisons qui publient régulièrement des œuvres littéraires vietnamiennes, ont contribué largement à cet essor.

Dès lors s’offre aux lecteurs français, la possibilité d’approcher un monde familier et étrange à la fois. Je pense que c’est non seulement le talent des auteurs mais également les souvenirs doux et amers de l’Indochine qui les attirent.

Les rencontres entre auteurs et lecteurs sont des événements réguliers en France. D’autre part, venir à la rencontre de la culture française et des lecteurs, est le souhait de presque tous les écrivains  vietnamiens. Je ne suis pas une exception ! J’ai été invité par l’Institut Départemental de Développement Artistique et Culturel (IDDAC) de la Gironde, en Aquitaine, pour une résidence d’auteur d’une durée d’un mois, en novembre 2004. A cette occasion, j’ai fait d’intéressantes rencontres avec mes lecteurs bordelais, et j’ai pu tisser des liens amicaux. J’ai écouté des comédiennes lire avec de belles voix mélodieuses, quelques chapitres de mon roman « AU LARGE DE LA TERRE PROMISE ». Enfin, j’ai découvert un Bordeaux historique et moderne, et naturellement aussi, goûté son vin, non moins mythique !

 

2. Vous faites partie de la génération d’écrivains francophones et francophiles. La rencontre avec la culture française a donné naissance à un mouvement de modernisation littéraire au Viêt Nam au début du 20e siècle. Pouvez-vous nous parler de votre expérience ?

 

Je suis d’accord avec le Professeur PHAN NGOC sur cette idée : « La culture française, sous une forme favorable, la littérature, a dompté la jeunesse vietnamienne de l’époque. Et nous trouvons l’apport français dans toutes les branches de la connaissance : linguistique, histoire, géographie, ethnologie, archéologie, folklore, étude des arts, des religions, des coutumes… En moins de dix ans (1931- 1940), une nouvelle culture incroyable est née. »

(Prof . PHAN NGOC – Contact culturel franco-vietnamien, influence de la littérature française sur la littérature vietnamienne)

En fait, une nouvelle langue vietnamienne s’est développée en calquant la langue française, à partir des années vingt. Elle a hérité des règles de versification française et a porté ainsi les nouveaux contenus du romantisme et du réalisme vietnamiens. En poésie, on peut comparer, sur le plan formel – douze pieds – une strophe de THE LU : « Gam mot khoi cam hon trong cui sat / Ta nam dai trong ngay thang dan qua / Khinh lu nguoi kia ngao man ngan ngo / Giuong mat be dieu oai linh rung tham » avec une strophe d’ Alfred DE VIGNY : « J’aime le son du corps, le soir au fond des bois / Soit qu’il chante les pleurs de la biche aux abois / Ou l’adieu du chasseur que l’écho faible accueille / Et que le vent du Nord porte de feuille en feuille ».

Concernant le roman, avec le Quoc Ngu, on pourrait parler d’une véritable modernisation. Sans pareille dans notre histoire, une vague de romans modernes a inondé le monde littéraire avec les chefs-d’œuvre de VU TRONG PHUNG, NHAT LINH, NGUYEN HONG, NGUYEN CONG HOAN et d’autres…

La langue littéraire vietnamienne d’aujourd’hui n’est guère différente de celle des années trente.

Le jour même qui allait marquer le début de la Révolution d’Août, mes études françaises à l’école s’achevaient.

Peut-on appeler « écrivain francophone » celui qui n’a étudié qu’à l’école élémentaire, et qui pendant des années n’a plus ni parlé, ni écrit le français ? Mais la littérature française, avec ses grands noms comme HUGO, BALZAC, DE VIGNY… m’a initié  à un nouveau monde, celui de l’universalité.

J’ai passé mon enfance dans un village désert, oublié par l’indifférence de la société colonialiste et de « l’intelligentsia indigène » ; néanmoins, ma mère s’étant abonnée à presque toutes les productions littéraires publiées de son temps, j’ai connu malgré tout les noms des auteurs remarquables de notre littérature contemporaine et ceux de la littérature française classique. De plus, mes frères-et-sœurs et moi dévorions jour et nuit, les belles lettres apportées par des parents venus de la ville la plus proche ou de la capitale. J’ai débuté mon apprentissage du français à partir des pages des « MISERABLES » dont je déchiffrais les mots étrangers à l’aide d’un LAROUSSE. Avec cette brique dans une main, le monde de Paris et le bois de Montreuil dans l’autre, j’ai découvert un autre univers tout différent du mien, où des Français armés jusqu’aux dents réprimaient les paysans qui manquaient au paiement des impôts ou les révolutionnaires qui luttaient pour l’indépendance et la liberté de leur patrie. Là, tout se passait autrement que dans les romans de Victor HUGO, les contes de Guy DE MAUPASSANT, dans l’Indochine française d’alors, de nombreux JAVERT et TÉNARDIER figuraient aux premiers rangs de la société. C’est pourquoi la littérature française initiait, dans la profondeur de mon âme d’enfant, un paradoxe : il y avait deux France, l’une que je voyais et l’autre, que je lisais.

J’ai participé à la résistance durant neuf ans, d’abord comme cadet militaire puis comme soldat. Mais pendant ces neuf années de guerre, je ne quittais jamais ce chef-d’œuvre du grand Victor HUGO, toujours accompagné du LAROUSSE , pour lire tout en étudiant. Ainsi, la culture française a beaucoup compté dans le paquetage du combattant , et je pense que l’esprit de la Révolution française et la grande littérature de cette nation nous ont accompagnés tout au long de la résistance.

 

3. Quelle est cette influence aujourd’hui ?

 

Je veux me rappeler de l’épigraphe1 de Victor HUGO dans « LES MISERABLES », où il disait que ce livre pourrait ne pas être inutile tant que le malheur et l’inégalité existeraient dans le monde humain. L’humanisme, l’esprit de liberté, d’égalité et de fraternité ont toujours et de tous temps inspiré les écrivains, nous, auteurs vietnamiens ne sommes pas l’exception. D’après moi, la finalité d’une œuvre littéraire, consiste à rendre l’homme plus humain qu’il ne l’est.

 

4. Avec votre roman  « AU LARGE DE LA TERRE PROMISE », traduit en français, vous êtes considéré comme un des premiers écrivains qui a mis le feu aux poudres pour déclencher un renouveau littéraire. Pour quelles raisons ? Pouvez-vous nous parler de ce renouveau ?

 

Il est difficile de se reconnaître comme « un des premiers » à avoir ouvert un chemin ou à avoir « mis le feu aux poudres ». Pour déclencher un renouveau littéraire, comme vous l’appelez, je pense qu’il faut plus d’une seule personne, et que cela nécessite les pas des marcheurs qui parcourent le nouveau chemin.

Avec mon récit « L’HOMME QUI REFUSE D’EMBARQUER DANS UN MEME TRAIN », j’avais mis mes pas dans ceux des auteurs qui m’avaient précédé. Mon roman « AU LARGE DE LA TERRE PROMISE », épuisé maintenant, a été un instrument modeste dans l’orchestre du renouveau littéraire. Cet orchestre a joué une pièce remarquable, mais la lune de miel pour les musiciens s’est achevée cependant prématurément.

 

La littérature vietnamienne, après un développement incroyable entre 1930 et 1945, a affronté une nouvelle nécessité : servir la résistance contre les Français, puis les Américains. Mais quand le canon gronde, la poésie se tait. Nous nous sommes contentés d’un compromis à partir de l’idée que « l’écrivain doit servir la Patrie, le peuple, l’unification du pays, et pour le faire bien, il doit se lier étroitement avec la réalité pour la refléter ».

La littérature est un cerf-volant qui a besoin d’une ficelle pour voler plus haut, celle-ci la relie à la mère Terre, lui occasionnant  alors de lourdes charges. Justement, notre littérature, résistante et révolutionnaire, a généré de dignes apports à son peuple héroïque et malheureux. Mais de temps en temps le lien se transforme en garrot, et la ficelle pleine d’inspiration du cerf-volant se change en bâton. Cela concerne bon nombre d’œuvres sclérosées, du fait de la guerre, entravées par les « semelles de plomb », dont parlait Albert CAMUS.

Bien après la victoire finale de la résistance anti-américaine, la discipline idéologique resta sévère et l’espace des lignes, des mots, y compris celui des rimes poétiques était encore barré par des grilles invisibles.

La vérité plurielle, stratifiée, du pays d’après-guerre est découverte par la conscience des écrivains, mais elle se trouve aussi au-delà des pages imprimées ; je pense que beaucoup de pages intéressantes de l’art véritable reposent toujours au fond de l’encrier ou de la poubelle. L’Art cède toujours.

Dans ce contexte, mon récit « L’HOMME QUI REFUSE D’EMBARQUER DANS UN MEME TRAIN » (1980) et mon roman « AU LARGE DE LA TERRE PROMISE » (1989), ainsi que certaines œuvres publiées par d’autres écrivains tels NGUYEN MINH CHAU, NGUYEN HUY THIEP,  PHAM THI HOAI, DUONG THU HUONG, BAO NINH, NHAT TUAN etc de la fin des années quatre-vingts, ont insufflé de la fraîcheur dans la littérature vietnamienne lors de la première période du renouveau, déclenchée par le Parti dont le premier secrétaire a dit aux écrivains et aux artistes, au cours d’une rencontre2 importante : « Sauvez-vous vous–mêmes et le Ciel vous sauvera ». En effet, un certain nombre d’écrivains « se sont sauvés » et ont rompu avec les méthodes vieillottes de création littéraire, dignes de l’indifférence du lecteur du temps. On ne regarde pas la réalité en biais3  mais en face ; la vie et les personnages ne sont ni tout à fait noirs ni tout à fait rouges, on n’enjolive pas la vie comme l’on veut. Leurs langages sont devenus davantage polysémiques.

On peut lire et ressentir dans ces œuvres la stagnation d’une société issue d’une guerre de trente ans, d’une idéologie agitée dans la tourmente historique et le souffle d’un peuple. Plus précisément, leur apport est encore un appel au changement, au renouvellement non seulement de la société entière, mais tout autant de l’âme de chaque Vietnamien.

 

5. Comment ce livre a-t-il été accueilli par le public vietnamien à l’époque ? On disait que vous aviez rencontré quelques ennuis ?

 

Aucun débat, aucune critique dans les médias à l’époque. On a jeté le roman dans le silence, c’est la manière la plus sensible, la plus efficace, concernant une publication officielle faite « par mégarde ». On sait bien que le silence est le châtiment le plus sévère pour l’auteur. Malgré cela, plus de 5000 exemplaires de « AU LARGE DE LA TERRE PROMISE » ont été vendus à la première diffusion.

 

6. On a l’impression que vous avez un regard d’historien… La société vietnamienne de l’époque, telle que vous l’avez décrite,  paraît-elle aujourd’hui moins impitoyable ?

 

Chaque écrivain a son regard d’historien. Il décrit souvent les choses à l’imparfait de la conjugaison, n’est-ce pas ? Depuis le Dôi Moi, après une quinzaine d’années, même depuis la parution de mon roman, la société vietnamienne a connu des changements, notamment sur le plan économique. Le niveau de vie s’est élevé peu à peu, cela résulte du développement technologique et de la globalisation contemporains. Les enfants du pays ne se jettent plus à la mer pour se sauver. Les paysans gagnent mieux leur vie qu’auparavant. Les écrivains peuvent aborder des sujets comme le sexe, le meurtre, le viol, l’amour platonique, à l’exception du changement au sein de l’institution politique.

Mais tout cela ne signifie pas que les personnages de mon roman ont trouvé leur terre promise ! Monsieur HUY est devenu plus riche grâce au marché noir, il prend souvent le risque de retourner en prison. Thuc s’élève peut-être dans sa carrière politique, on peut voir Huong et d’autres belles errer dans les rues ou les impasses de Hà Nôi ou d’autres villes, voire sur le chantier d’un village pour se vendre. La prostitution est assez présente en milieu rural, et davantage encore dans les banlieues des grandes villes. Elle se développe grâce à l’argent illégal des mandarins cupides et des paysans qui viennent de vendre leur terrain. Seul, l’écrivain Thao piétine, avec son rêve de penser et d’écrire librement. Nul ne peut changer la mentalité d’une communauté en quinze ans !

 

7. Le roman historique est–il votre point fort ? Qu’avez-vous publié ces dix dernières années ?

 

« LE CHEVAL MANCHOU » est mon cinquième roman qui aborde des destins humains « Gone with the wind », dans la tempête des premières années qui suivirent la Révolution d’août. On peut le lire comme un roman historique. Le roman historique est un point fort non seulement pour moi mais aussi pour la plupart des écrivains vietnamiens parce qu’on n’affronte guère de tabous en décrivant les choses du passé. Les vivants ne sont pas responsables de ce que les morts ont fait. Ces dix dernières années, j’ai écrit des articles de journaux en me considérant moi-même comme un bon citoyen dont le devoir était de lutter contre l’aliénation sociale Les fléaux qu’évoquait HAMLET, dans son célèbre monologue : « Le retard de la justice, l’insolence du pouvoir, la haine des ganaches envers les talents patients…» perdurent et partout nous accompagnent. J’ai écrit aussi des récits qui ont été rassemblés dans trois recueils, et deux scenarios. Le premier, « L’ARBRE ANONYME » a été réalisé et le deuxième, « LA CEREMONIE DU SERMENT DE DONG QUAN » sera réalisé pour la célébration du millénaire de la fondation de la capitale Hà Nôi.

 

8. Les jeunes écrivains poursuivent-ils ce combat pour une littérature au service de l’homme, pour le perfectionnement de l’âme ?

 

La littérature est un vent continu qui vient rafraîchir le genre humain, pour lui apporter l’espoir de se perfectionner, d’être plus humain. Ce vent  souffle à travers les siècles et je crois que chaque écrivain vietnamien y participe de sa propre haleine, et y apporte sa contribution originale.

 

9. Quels sont les chantiers en cours ? Pensez-vous écrire à propos de votre[i] voyage en France, le pays de Victor HUGO qui vous a profondément impressionné ?

 

Après trois ans de travail pour le roman « LE CHEVAL MANCHOU » et le scénario « LA CEREMONIE DU SERMENT DE DONG QUAN », j’ai pris la décision de me reposer un peu. Le voyage en France, en particulier à Bordeaux, m’a donné des impressions inoubliables. Mes pensées, mon âme s’inclinent vers la destinée des Viet kieu, mes compatriotes qui depuis environ un siècle, présents à Bordeaux, par des voies, des circonstances personnelles, ont vécu dans l’affection du peuple français. J’ai lu dans la profondeur de leur âme la nostalgie séculaire de leur pays natal. Oui, j’ai envie d’écrire sur cette nostalgie, dans un futur roman peut-être. Mais écrire c’est rêver, c’est bien connu.

 

 



1.  « Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ;en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, les livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. » Victor HUGO – Hauteville-House, 1er janvier 1862.

 

2. Note personnelle de Jean-Pierre Chavanat : S’agit-il de la réunion d’octobre 1987, à Hà Nôi, où le secrétaire général Nguyên Van Linh a exhorté les artistes à la liberté d’expression, les écrivains, les journalistes à exprimer ouvertement leurs opinions et leurs critiques à l’égard du pouvoir et à débattre sur les perspectives de la vie intellectuelle du pays ? … La romancière non conformiste DUONG THU HUONG fut exclue du parti et jetée en prison  en 1990-1991, comme bien d’autres…

 

3.  « Vous parlerez de nous en biais » Joseph BRODSKI , poète russe.