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Victorien Sardou

Dès le potron-minet

(Dès le potron-jacquet)

 

 
Victorien Sardou
(1831 - 1908)
 
(source : wikimedia)
 
 
 
Nos bons villageois
 
Acte I
 
Scène VII
 

 

 

LES MEMES, GRINCHU, avec son panier et sa ligne rustique ; il entre par le petit pont, les yeux fixés à terre.

 
GRINCHU.

Y faut que c'malin-là, il se soye levé dès le potron-minet pour trépigner tout ça !... Je ne peux pas trouver une gueuse de marque... (se baissant rapidement.) Ah !... Non !... c'est un sabot !... (Il s'accroupit.) C'est-y un sabot ?... ou un pied de vache ?... C'est égal, va... je t'pincerai ben tout de même !... Pour l'instant, avant d'me faire raser pour la messe, je vas jeter un petit, coup de ligne à la place des blanchisseuses... là... et pour met' eul'poisson... comme ça... su les bonnes herbes...

(Il arrange son panier avec un lit d'herbes.) La !... il sera content, c'poisson, d'èt'là dedans ! — C'p'tit coin-ci que j'me suis pris pour moi,... c'est la vraie place aux goujons... quand on y est bien seul... (il fredonne en préparant sa ligne.) C'est moi qui suis la femme à barbe !...

 
LE BARON, d'en haut.

Chut !...

 
GRINCHU.

Hein ? (il se retourne et demeure saisi à la vue de Morisson.) Ah ! Le Parisien !...

 
LE BARON.

Chut donc, Grinchu !

 
GRINCHU, à Morisson.

Dites donc, vous !... Eh bien, n'vous gênez pas !

 
MORISSON, ahuri.

Hein ?... quoi ?...

 
GRINCHU.

Voulez-vous ben m'rend' ma place !

 
MORISSON.

Quelle place ?

 
GRINCHU.

La place ousque j'pêche tous les matins.

 
MORISSON.

Ah bien, j'aime cette réclamation-là, par exemple !.. Est-ce que le bord de l'eau n'est pas à tout le monde ?...

 
GRINCHU.

Le bord de not' ru... n'est pas à nous ? — Le ru du pays... qui traverse l'pays, n'est pas au pays ?

 
LE BARON, impatienté.

Allons, voyons, Grinchu ! ... en voilà assez : M. Morisson est dans son droit. La place est au premier occupant. — Il fallait vous lever plus matin ! voilà tout, et laissez-nous la paix !

 
GRINCHU.

Ah ben. Excusez !... C'est pas assez qu'les Parisiens y nous prennent not' terrain pour y bâtir leu chalets, ils ne laisseront pas tant seulement un peu d'eau aux pauvres maraîchers du pays, pour l'agrément de leur pauvre existence.

 
MORISSON.

Ah çà ! dites donc ! eh ! le maraîcher !... ne dirait-on pas que je ne l'ai pas payé assez cher, ce terrain, grâce à vous qui l'avez fait monter ?

 
GRINCHU.

Et pourquoi qu'vous l'avez fait monter sur moi ? Que j'le guignais depuis vingt ans pour y faire mon hangar !

 
MORISSON.

Il est superbe, ce villageois !

 
GRINCHU.

Vous pouviez pas acheter des terrains à Paris, puisque vous êtes Parisien ? Il en manque donc, des terrains, à Paris, pour venir molester comme ça le pauvre monde de la campagne ?

 
LE BARON.

Mais, sapré mâtin ! sur quoi diable avez-vous marché ce matin, voyons, Grinchu ?...

 
GRINCHU, exaspéré.

Non, m'sieu le maire, voyez-vous, ça n'peut pas s'passer comme ça ! Vous défendez les Parisiens, à cause que vous êtes aussi un Parisien, vous !... Mais, moi, j'dis qu'c'est la ruine du pays, tout c'monde-là. Nous n'sommes pas chez nous !... Vlà vingt ans, il n'y a pas de bon Dieu qu'y tienne, vingt ans que j'pêche tous les matins à c'te place-là !... Les poissons, ils n'y viennent qu'parce qu'ils disent : « Vlà l'père Grinchu ! allons-y !... » Et ct'homme-là me les prendra à mon nez, mes pauvres poissons, qui m'aiment tant !...

 
LE BARON.

Mais il ne prendra rien, diable d'homme ! ni moi non plus, si vous braillez comme ça.

 
GRINCHU.

J'veux ma place.

 
LE BARON.

Et moi, j'veux que vous vous taisiez. Mille millions de carabines, est-ce fini ?

 
GRINCHU.

Monsieur le maire, les Parisiens !... ô misère !...

 
LE BARON.

Il n'y a pas de Parisiens ici, caboche de mulet que vous êtes... Il y a un colonel de dragons qui va sauter le ru si vous continuez, et vous étendre au fond, tout du long pour vous rafraîchir le sang !... Est-ce entendu ?... Une, deux... silence dans les rangs !... Pêchez donc, Morisson !

 
GRINCHU, intimidé, à lui-même, à demi-voix.

Eh ben, c'est bon !... Eh ben, c'est bon !... Eh bien, ça va bien !

 
MORISSON, au baron.

Ça mordait si joliment !

 
GRINCHU, grommelant en arrangeant sa ligne.

C'est comme ça, mon pauvre Grinchu... Vlà c'qu'il faut entendre, mon pauvre vieux ! (Jetant sa ligne dans l'eau à droite, sans conviction et avec rage.) Nom d'une brique !...

 
LE BARON.

Tirez donc, monsieur Morisson, vous en tenez un.

 
MORISSON, triomphant, faisant sauter sa ligne avec un goujon au bout.

Voilà !

 
GRINCHU, à lui-même.

Et un goujon encore !... Ils me prennent mes goujons, ces gueux-là !

 
LE BARON, tirant sa ligne avec un poisson au bout.

Et le mien !

 
GRINCHU, désespéré.

Et l'autre aussi !... C'est la fin du monde, quoi ! le renversement des renversements !

 
MORISSON.

Je crois que ça commence, monsieur le maire.

 
LE BARON.

Oui, oui, ils viennent.

 
GRINCHU, sur le pont, tirant sa ligne vide avec rage et grommelant.

Il y a pourtant une rivière à Paris !... Je ne vas pas pêcher à Paris, moi... Alors, pourquoi qu'ils viennent ici ?.. (Regardant la ligne du baron.) Gredin de sort, va ! C'est pourtant vrai, v'là qu'ça mord encore !...

 
LE BARON, prêt à tirer.

Encore un !... (Grinchu éternue exprès bruyamment, la ligne remonte à vide.)

 
LE BARON,

Mille diables !... Grinchu !

 
GRINCHU.

Je dis rien... j'éternue !...

 
LE BARON.

Vous éternuez exprès, vieux sorcier !

 
GRINCHU.

On éternue comme on peut.... J'suis pas un Parisien, moi ; J'éternue pas comme dans le grand monde... J'éternue à la paysanne... le cœur sur la main.

 
LE BARON.

Quand vous aurez fini de rognonner, hein ?

 
GRINCHU.

Si on ne peut pas éternuer maintenant, ah bien !... excusez !... Ça va bien !... Ah bien, ça va bien !

 
LE BARON, se contenant.

Ouh !... Ouh ! patience ! (Ils se remettent tous à pêcher. — Silence d'une seconde, pendant laquelle Grinchu s'installe sur le pont et jette sa ligne à l'eau vers la droite.)

 
GRINCHU, à lui-même, continuant.

C'est comme au pays des esclaves, quoi !... comme si qu'on était de pauvres nègres !...

 
LE BARON, à demi-voix.

Morisson, regardez-moi ce coup-là !

 
MORISSON, de même.

Une anguille !

 
LE BARON.

Oui!... elle mord ! Chut !... (Même jeu que ci-devant. Grinchu met le coin de son mouchoir dans sa bouche, et se mouche à l'étouffée, comme quelqu'un qui ne veut pas faire de bruit, en en faisant beaucoup. — Le baron retire sa ligne à vide.)

 
MORISSON.

Manqué !

 
GRINCHU.

Vous direz pas que j'ai pas pris de précautions !

 
LE BARON.

Morisson, faites-le partir !... Ça finira mal !

 
MORISSON.

Allons, voisin, allez-vous-en.

 
GRINCHU.

Pourquoi donc qu' j'men irais ?... Parc'qu'il est m'sieu le maire ?... Ah ben !...

 
LE BARON.

Ah ! il ne veut pas partir !... (il dépose sa ligne.)

 
GRINCHU.

S'il est le maire, j'suis le lieutenant des pompiers, moi !

 
LE BARON.

Oui, Oui ! attends, lieutenant ! (Il disparaît vivement vers la droite.)

 
MORISSON, exaspéré à Grinchu.

Voulez-vous vous en aller, nom de nom, de nom, de nom !...

 
GRINCHU, s'apprêtant à filer.

Même qu'il faut qu' j'aille mettre l'uniforme pour la messe ; sans ça, pus souvent que j' m'en irais !

 
LE BARON, dehors.

Patience, me voilà !

 
GRINCHU.

Presti ! le premier coup qui sonne !... Je n'ai que temps tout juste ! (Il se sauve par la gauche, à toute bride, au moment où le baron débouche par le pont.)

 

 
  

  
 
Dès le potron-minet
 

 

— Ce n'est pas qu'on le voie beaucoup... Lui qui était pour notre malheur dans son cabinet... dès le potron-minet, et toujours sur notre dos, il reste maintenant des deux jours sans mettre le nez dans l'étude.

 
Tiré de « Les Mystères de Paris – Volume III - Chapitre XXV »
par Eugène Sue sur Google Livres
 
 
 

  
 
S'éveiller ou se lever dès le potron minet
 

 

C'est-à-dire de très-grand matin, comme le petit chat qui, distinguant très-bien les objets dans le crépuscule, à cause de la conformation particulière de ses yeux, profite de ce moment pour s'exercer avec plus d'avantage à la chasse des souris. Potron est un diminutif du vieux mot potre, qui signifie petit des animaux.

On dit aussi, dès le potron jacquet, comme on le voit dans ces deux vers du VIIe chant du poème de Cartouche par Grandval :

Il avançait pays monté sur son criquet,

Se levait tous les jours dès le potron jacquet.

Jacquet est un vieux mot par lequel on désignait un flatteur(*), acception qu'Amiot a conservée dans la phrase suivante de sa traduction de Plutarque (Traité de la mauvaise honte, ch. VIII). Tu le loueras doncques haultement et follement et feras bruit des mains en lui applaudissant comme les jacquets. C'est sans doute en raison de la conformité qu'on a trouvée entre le caractère du flatteur et celui du chat, que le nom de jacquet a été transporté à cet animal.

(*) Jacquet était venu par corruption de jacet, troisième personne du présent indicatif de jaceo, employé pour exprimer l'action du flatteur qui se prosterne, qui se met pour ainsi dire à plat ventre devant la personne qu'il a intérêt de flagorner. 

 
Tiré de « Journal grammatical et didactique de la langue française -
Tome II » sur Google Livres
 
 
 

 
 
 
 
 
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