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Paul Féval (4)

Qui dort dîne 

 

 
Paul Féval
(1817 - 1887)
 
(source : wikimedia)
 

 

Le Bossu

ou

Le Petit Parisien

 

Aventures de cape et d'épée

 

Partie  III

 

Les Mémoires d’Aurore

 

Chapitre III (extrait)

 

La Gitanita

 

(...)

 

 

 

C'était le soir : nous allions côtoyant les frontières du Léon pour arriver à Ségovie. Nous étions montés tous deux sur la même mule et nous n'avions point de guide. La route était belle. On nous avait enseigné une auberge sur l'Adaja où nous devions faire grande chère.

Cependant, le soleil se couchait derrière les arbres maigres de la forêt qui va vers Salamanque et nous n'apercevions nulle trace de posada. Le jour baissait ; les muletiers devenaient plus rares sur le chemin. C'était l'heure des mauvaises rencontres.

Nous n'en devions point faire, ce soir-là, grâce à Dieu : il n'y avait qu'une bonne action sur notre route.

Ce fut ce soir-là, ma mère, que nous trouvâmes ma petite Flor, ma chère gitanita, ma première et ma seule amie.

Voilà bien longtemps que nous sommes séparées, et pourtant je suis bien sûre qu'elle se souvient de moi. Deux ou trois jours après notre arrivée à Paris, j'étais dans la salle basse et je chantais. Tout à coup, j'entendis un cri dans la rue : je crus reconnaître la voix de Flor. Un carrosse passait : un grand carrosse de voyage sans armoiries. Les stores en étaient baissés. Je m'étais sans doute trompée.

Mais bien souvent, depuis lors, je me suis mise à la fenêtre, espérant voir sa fine taille si souple, son pied de fer, effleurant la pointe des pavés et son œil noir, brillant derrière son voile de dentelle.

Je suis folle ! Pourquoi Flor serait-elle à Paris ?...

La route passait au-dessus d'un précipice. Au bord même du précipice, il y avait un enfant qui dormait. Je l'aperçus la première et je priai Henri, mon ami, d'arrêter la mule ; je sautai à terre et j'allai me mettre à genoux auprès de l'enfant.

C'était une petite bohémienne de mon âge, et jolie !...

Je n'ai jamais rien vu de si mignon que Flor : c'était la grâce, la finesse, la douce espièglerie.

Flor doit être maintenant une adorable jeune fille.

    Je ne sais pourquoi j'eus tout de suite envie de l'embrasser. Mon baiser l'éveilla. Elle me le rendit en souriant. Mais la vue d'Henri l'effraya.

— Ne crains rien, lui dis-je. C'est mon bon ami, mon père chéri qui t'aimera, puisque déjà je t'aime... Comment t'appelles-tu ?

— Flor... et toi ?

— Aurore...

Elle reprit son sourire :

Le vieux poëte, murmura-t-elle, celui qui fait nos chansons... parle souvent des pleurs d'Aurore qui brillent comme des perles au calice de la fleur... Tu n'as jamais pleuré, toi, je parie ; moi, je pleure souvent.

Je ne savais ce qu'elle voulait dire avec son vieux poëte. Henri nous appelait. Elle mit la main sur sa poitrine et s'écria tout à coup :

— Oh! que j'ai faim !

Et je la vis toute pâle.

Je la pris dans mes bras. Henri mit pied à terre à son tour. Flor nous dit qu'elle n'avait pas mangé depuis la veille au matin. Henri avait un peu de pain qu'il lui donna avec le vin de Xérès qui était au fond de sa gourde.

Elle mangea avidement. Quand elle eut bu, elle regarda Henri en face, puis moi :

   — Vous ne vous ressemblez pas, murmura-t-elle ; pourquoi n'ai-je personne à aimer, moi ?

Ses lèvres effleurèrent la main d'Henri, tandis qu'elle ajoutait :

— Merci, seigneur cavalier, vous êtes aussi bon que beau... je vous en prie, ne me laissez pas la nuit sur le chemin !

Henri hésitait, les gitanos sont de dangereux et subtils coquins. L'abandon de cette enfant pouvait être un piège. Mais je fis tant et j'intercédai si bien, qu'Henri finit par consentir à emmener la petite bohémienne.

Nous voilà bien heureux ! au contraire de la pauvre mule, qui avait maintenant trois fardeaux.

En route, Flor nous raconta son histoire. Elle appartenait à une troupe de gitanos qui venaient de Léon et qui allaient, eux aussi, à Madrid. La veille, au matin, je ne sais à quel propos, la bande avait été poursuivie par une escouade de la Sainte-Hermandad. Flor s'était cachée dans les buissons pendant que ses compagnons fuyaient.

Une fois l'alerte passée, Flor voulut rejoindre ses compagnons, mais elle eut beau marcher, elle eut beau courir, elle ne les trouva plus sur la route. Les passants à qui elle les demandait lui jetaient des pierres. De bons chrétiens, parce qu'elle n'était point baptisée, lui enlevèrent ses pendants d'oreilles en cuivre argenté et un collier de fausses perles.

La nuit vint. Flor la passa dans une meule. Qui dort dîne, heureusement, car la pauvre petite Flor n'avait point dîné.

Le lendemain, elle marcha tout le jour sans rien mettre sous sa dent. Les chiens des quinterias aboyaient derrière elle, et les petits enfants lui envoyaient leurs huées. De temps en temps, elle trouvait sur la route l'empreinte conservée d'une sandale égyptienne : cela la soutenait.

Les gitanos en campagne ont généralement un lieu de halte et de rendez-vous avant le but du voyage. Flor savait où retrouver les siens, mais bien loin, bien loin, dans une gorge du mont Baladron, situé en face de l'Escurial, à dix ou douze lieues de Madrid.

C'était notre route. J'obtins de mon ami Henri qu'il conduirait la petite Flor jusque-là.

Elle eut place auprès de moi sur ma paille à l'hôtellerie ; elle eut part de la splendide marmite-pourrie qui nous fut servie pour notre souper.

Ces ollas-podridas de la Castille sont des mets qu'on se procure difficilement dans le reste de l'Europe : il faut, pour les faire, un jarret de porc, un peu de cuir de bœuf, la moitié de la corne d'une chèvre morte de maladie, des tiges de choux, des épluchures de raves, une souris de terre et un boisseau et demi de gousses d'ail. Tels furent du moins les ingrédients que nous reconnûmes dans notre fameuse marmite-pourrie du bourg de San-Lucar, entre Pesquera et Ségovie, dans l'une des plus somptueuses auberges qui se puissent trouver dans les États du roi d'Espagne.

A dater du moment où la jolie petite Flor fut notre compagne, la route devint moins monotone. Elle était gaie presque autant que moi, et bien plus avisée. Elle savait danser, elle savait chanter. Elle nous amusait en nous racontant les tours pendables de ses frères les gitanos.

Nous lui demandâmes quel dieu ils adoraient ; elle nous répondit : Une cruche.

Mais à Zamora, dans le pays de Léon, elle avait rencontré un bon frère de la Miséricorde qui lui avait dit les grandeurs du Dieu des chrétiens. Flor désirait le baptême.

Elle fut huit jours entiers avec nous : le temps d'aller de San-Lucar de Castille au mont Baladron.

Quand nous arrivâmes en vue de cette montagne sombre et rocheuse, où je devais me séparer de ma petite Flor, je devins triste : je ne savais pas que c'était un pressentiment.

J'étais habituée à Flor ; nous allions depuis huit jours, assises sur la même mule, nous tenant l'une à l'autre, et babillant tout le long du chemin. Elle m'aimait bien ; moi, je la regardais comme ma sœur.

Il faisait chaud. Le ciel avait été couvert tout le jour ; l'air pesait comme aux approches d'un orage. Dès le bas de la montagne, de larges gouttes de pluie commencèrent à tomber. Henri nous donna son manteau pour nous envelopper toutes deux et nous continuâmes de grimper, pressant notre mule paresseuse sous une torrentielle averse.

Flor nous avait promis l'hospitalité la plus cordiale au nom de ses frères. Une ondée n'était pas faite pour effrayer mon ami Henri, et nous deux, Flor et moi, nous étions d'humeur à narguer la plus terrible tempête sous l'abri flottant qui nous unissait.

Les nuées couraient, roulant les unes sur les autres et laissant parfois entre elles des déchirures où apparaissait le bleu profond du ciel. La ligne de l'horizon, vers le couchant, semblait un chaos empourpré. C'était la seule lumière qui restât au ciel. Elle teignait tous les objets en rouge. La route grimpait en spirale une rampe roide et pierreuse. Les rafales étaient si fortes que nos mules tremblaient sur leurs jambes.

— C'est drôle, m'écriai-je, comme cette lumière fait voir toute sorte d'objets... Là-bas, à la crête de ce rocher, j'ai cru apercevoir deux hommes taillés dans la pierre.

Henri regarda vivement de ce côté.

— Je ne vois rien, dit-il.

    — Ils n'y sont plus..., prononça Flor à voix basse...

— Il y avait donc réellement deux hommes ? demanda Henri.

Je sentis venir en moi une vague terreur que la réponse de Flor augmenta.

— Non pas deux, répliqua-t-elle, mais dix pour le moins.

— Armés ?

    — Armés.

— Ce ne sont pas tes frères ?

— Non, certes...

— Et nous guettent-ils depuis longtemps ?

— Depuis hier matin, ils rôdent autour de nous.

 

 

 


  

Qui dort, il boit.

 

Dormirons nous point cependant, dit Panurge ?

A vostre liberté, respondit Edituë : car qui dort, il boit.

Vray Dieu quelle chere nous fismes !

 

Tiré de « Pantagruel – Livre V – Chapitre V »

par François Rabelais sur Google Livres

  


  

 
 
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