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Jules Barbey d'Aurevilly (3)

Ô de la puberté la terrible démence !

 
 
Jules Barbey d'Aurevilly
(1808 -1889)
 
(source : wikimedia)
 


Recueil posthume :

Poussières

 

Treize ans

Elle avait dix-neuf ans. Moi, treize. Elle était belle ;
Moi, laid. Indifférente, et moi je me tuais...
Rêveur sombre et brûlant, je me tuais pour elle.
Timide, concentré, fou, je m'exténuais...
Mes yeux noirs et battus faisaient peur à ma mère ;
Mon pâle front avait tout à coup des rougeurs
Qui me montaient du cœur comme un feu sort de terre !
Je croyais que j'avais deux cœurs.

Un n'était pas assez pour elle. Ma poitrine
Semblait sous ces deux cœurs devoir un jour s'ouvrir
Et les jeter tous deux sous sa fière bottine,
Pour qu'elle pût fouler mieux aux pieds son martyr !
Ô de la puberté la terrible démence !
Qui ne les connut pas ces amours de treize ans ?
Solfatares
du cœur qui brûlent en silence,
Embrasements, étouffements !

Je passais tous mes jours à ne regarder qu'elle...
Et le soir, mes deux yeux fermés comme deux bras
L'emportaient, pour ma nuit, au fond de leur prunelle...
Ah ! le regard fait tout, quand le cœur n'ose pas !
Le regard, cet
oseur
et ce lâche, en ses fièvres,
Sculpte le corps aimé sous la robe à l'écart...
Notre cœur, nos deux mains, et surtout nos deux lèvres,
Nous les mettons dans un regard !

Mais un jour, je les mis ailleurs... et dans ma vie,
Coup de foudre reçu n'a fumé plus longtemps !
C'est quand elle me dit : " Cousin, je vous en prie... "
Car nous étions tous deux familiers et parents ;
Car ce premier amour, dont la marque nous reste
Comme l'entaille, hélas ! du carcan reste au cou,
Il semble que le Diable y mêle un goût d'inceste
Pour qu'il soit plus ivre et plus fou !

Et c'était un : «  Je veux ! » que ce : «  Je vous en prie !
Allons voir le cheval que vous dressez pour moi... »
Elle entra hardiment dans la haute écurie,
Et moi, je l'y suivis troublé d'un vague effroi...
Nous étions seuls ; l'endroit était grand et plein d'ombre,
Et le cheval, sellé comme pour un départ,

Ardent au râtelier, piaffait dans la pénombre...
Mes deux lèvres dans mon regard


Se collaient à son corps, son corps, ma frénésie !
Arrêté devant moi, cambré, voluptueux,
Qui ne se doutait pas que j'épuisais ma vie
Sur ses contours, étreints et mangés par mes yeux !
Elle avait du matin sa robe, blanche et verte,
Et sa tête était nue et ses forts cheveux noirs
Tordus, tassés, lissés sans une boucle ouverte,
Avaient des lueurs de miroirs !

Elle se retourna : «  Mon cousin », me dit-elle
Simplement, de ce ton qui nous fait tant de mal !

« Vous n'êtes pas assez fort pour me mettre en selle ?... »
Je ne répondis point, mais la mis à cheval
D'un seul bond !... avec la rapidité du rêve,
Et ceignant ses jarrets de mes bras éperdus,
Je lui dis, enivré du fardeau que j'enlève :
« Pourquoi ne pesez-vous pas plus ? » 

Car on n'a jamais trop de la femme qu'on aime
Sur le cœur, dans les bras, partout, et l'on voudrait
Souvent mourir pâmé... pâmé sous le poids même
De ce corps, dense et chaud, qui nous écraserait !
Je la tenais toujours sous ses jarrets ; la selle
Avait reçu ce poids qui m'en rendait jaloux,
Et je la regardais, dans mon ivresse d'elle
Ma bouche effleurant ses genoux ;

Ma bouche qui séchait de désir, folle, avide...
Mais Elle, indifférente en sa tranquillité,
Tendait rêveusement les rênes de la bride,
Callipyge
superbe, assise de côté !
Tombant sur moi de haut, en renversant leur flamme,
Ses yeux noirs, très couverts par ses cils noirs baissés,
Me brûlaient jusqu'au sang, jusqu'aux os, jusqu'à l'âme,
Sans que je leur criasse : « Assez ! »

Et le désir, martyre à la fois et délice,
Me couvrait de ses longs frissons interrompus ;
Et j'éprouvais alors cet étrange supplice
De l'homme qui peut tout... et pourtant n'en peut plus !
A tenir sur mes bras sa cuisse rebondie,
Ma tête s'en allait, tournoyait, j'étais fou !
Et j'osai lui planter un baiser... d'incendie
Sur la rondeur de son genou !

Et ce baiser la fit crier comme une flamme,
Qui l'eût mordue au cœur, au sein, au flanc, partout !
Et ce baiser tombé sur un genou de femme
Par la robe voilé, puis ce cri... ce fut tout !
Ce fut tout ce jour-là. Rigide sur sa selle,
Elle avait pris mon front et l’avait écarté
De ses tranquilles mains, ce front, ce front plein d'elle,
Rebelle qu'elle avait dompté !

Et ce fut tout depuis, et toujours. Notre vie
S'en alla bifurquant par des chemins divers.
Peut-être elle oublia cet instant de folie,
Où de la voir ainsi mit mon âme à l'envers !
Elle oublia. Moi, non. Et nulle de ces femmes
Qui, depuis, m'ont le mieux passé les bras au cou,
N'arracha de ma lèvre avec sa lèvre en flammes,
L'impression de ce genou !

 

 
 

 
 
 
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