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Henri-Émile Chevalier

Nécessité fait loi

(La nécessité n’a point de loi - Necessitas non habet legem)

 

 

 
Henri-Émile Chevalier
(1828-1879)
 
 
Le Soleil d’Or
 
en collaboration avec Léon Clergeot
 
 
Chapitre III (extrait)
 
Avant le bal
 
(...)
 

 

Après dix années de dilapidation insensée, la débâcle commença, et les créanciers vinrent frapper aux portes de l'hôtel de Moissac. Froissé dans ses affections, — car la comtesse oubliait son bienfaiteur dans le tourbillon du monde, — voyant son crédit ébranlé, le comte vendit ses biens, et, toutes dettes payées, ne se trouva plus riche que d'une dizaine de mille livres de rente. Il en assura la jouissance à sa femme, et le capital à un fils qu'elle lui avait donné un an après leur mariage ; puis s'armant d'une résolution affreuse, le malheureux se brûla la cervelle. Si cette mort porta un coup douloureux à la comtesse, la perte de son opulence, primitive l'affligea davantage encore. Il est dur pour les gens partis de bas et élevés au faite de l'échelle sociale, d'être réduits soudain à une position précaire, fût-ce même à une condition moins infime que celle qu'ils occupaient avant leur élévation. Madame de Moissac s'accoutuma donc difficilement aux privations. Mais, nécessité fait loi ; et, quand elle vit l'impossibilité de continuer à tenir le rang qu'elle avait tenu jusqu'alors dans la haute société parisienne, elle eut pourtant le bon esprit de ronger son dépit et d'abandonner la capitale pour la province. C'est alors qu'elle vint s'établir à Dijon, où du moins à défaut de somptuosité, elle put vivre dans une honorable aisance. On ne connaissait de son passé que le faste qu'elle avait affiché à l'époque de la prospérité. Aussi fut-elle accueillie avec un certain éclat au lieu de sa nouvelle résidence. Elle était spirituelle, sarcastique ; on l'admira, parce qu'on la craignait : elle portait un nom illustre, et avait figuré avec éclat dans les salons du faubourg Saint-Germain ; on se la disputa, parce qu'on s'enorgueillissait de l'avoir chez soi.

Enfin, malgré la modicité de ses ressources, elle parvint à se composer à Dijon une petite cour où elle trônait encore à l'époque de la présentation que nous en faisons au lecteur.

Lorsque Henry arriva, madame de Moissac achevait sa toilette.

— Monsieur le comte est-il rentré ? demanda-t-elle à sa femme de chambre.

— On vient de sonner, madame, répondit celle-ci. Je suppose que c'est monsieur le comte.

— Priez-le de m'attendre au salon.

La domestique exécuta l'ordre qu'on venait de lui donner, et, quelques minutes après, la mère et le fils se trouvaient réunis dans un petit salon, meublé simplement, mais avec un goût exquis.

— Eh quoi ! vous n'êtes pas encore habillé, Henry, s'écria la comtesse en voyant le costume à demi négligé de son fils.

— Mais, madame, il n'est point minuit.

— Minuit ! y pensez-vous, mon fils ? nous ne sommes pas à Paris ; ici, vous le savez, les soirées commencent à dix et sont terminées ordinairement à une heure du matin. Il faut savoir se conformer aux usages.

— Alors, je cours...

— Un instant, j'ai besoin d'avoir un entretien avec vous avant ce bal, car il s'agit pour vous d'une chose très-importante. Henry, qui s'était levé, se rassit.

— Vous savez, dit madame de Moissac d'un ton plus affectueux que celui qu'elle prenait d'habitude, vous savez qu'en mourant, votre père ne nous a laissé qu'un mince avoir, à peine suffisant à notre entretien.

Le jeune homme s'inclina respectueusement.

— Malgré toutes les privations que je m'impose, nous sommes loin de mener le train d'existence qui conviendrait an rang que nous devrions occuper dans la société et auquel nous appelle le titre que nous portons. La noblesse, mon fils, en ce siècle stupide, n'obtient de considération qu'autant qu'elle s'appuie sur des monceaux d'or. Les places ne sont plus le privilège exclusif de notre caste. Jusqu'à ce jour, je ne vous ai point tourmenté pour le choix d'une carrière. D'ailleurs, c'était naturel : le commerce ne vous seyait pas, la profession des armes est stérile, le barreau peu lucratif. Cependant, vous avancez en âge, Henry. Il est temps de songer à votre avenir. Un mariage raisonnable vous sourirait-il ?

— Me marier, madame !

— Cela vous étonne ?

— J'avoue...

— Pourtant oui ; dans ma tendresse pour vous, je me suis préoccupée de votre établissement, et, ce soir même, j'ai l'intention de vous présenter à la mère d'une jeune personne sur laquelle j'ai jeté mes vues... j'ose espérer que vous serez content de mon choix.

— Mais, objecta encore le jeune homme, étourdi de cette ouverture...

— Allez, interrompit sa mère, allez vous préparer !

Henry passa dans sa chambre en proie à diverses émotions.

Ce fut sous l'empire de ces émotions qu'il procéda à sa toilette. Cependant il l'eut bientôt terminée : quand il revint, madame de Moissac lui fit sur l'élégance de sa mise des compliments qu'il écouta sans les entendre. Puis, tous deux montèrent en voiture et se rendirent au bal de la préfecture.

 

 
 
  
 
Il est dur pour les gens partis de bas et élevés au faite de l'échelle sociale,
d'être réduits soudain à une position précaire
 

  
La noblesse, mon fils, en ce siècle stupide,
n'obtient de considération qu'autant qu'elle s'appuie sur des monceaux d'or.
Les places ne sont plus le privilège exclusif de notre caste.
 

  
 
La nécessité fait loi
 
Les assiégés aussi s'arment dans la ville, en plus petit nombre ;
mais la nécessité fait loi,
et ils ne sont pas moins ardents à s'élancer dans la plaine
pour défendre leurs enfants et leurs femmes. ...
 
Tiré de « Iliade – Chant VIII »   
par Homère - trad.: P. Giguet sur Google Livres 
 
 

  
 
Nécessité n'a point de loi
Necessitas non habet legem
 

 

Un extrême péril, un extrême besoin peuvent rendre excusables des actions blâmables en elles-mêmes. Saint Bernard s'est servi de ce proverbe dans la phrase suivante, extraite du chapitre V de son Traité sur le précepte et la dispense : Necessitas non habet legem, et ob hoc excusat dispensationem. La nécessité n'a point de loi, et c'est pour cela qu'elle excuse la dispense.

 

— On dit aussi : Nécessité contraint la loi.

 

Dictionnaire étymologique, historique, et anecdotique des proverbes et des ...
par Pierre-Marie Quitard sur Google Livres
 
 

 

Henri-Émile Chevalier  et Léon Clergeot (non repris dans Wikipedia au 27 septembre 2011)

 
 
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