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Georges Rodenbach

Les yeux sont les fenêtres de l’âme

  
 
Georges Rodenbach
(1855-1898)


(source : wikimedia)
  

Bruges-la-Morte

 

Chapitre IX

  

 

Hugues avait éprouvé une grande désillusion depuis le jour où il eut ce bizarre caprice de vêtir Jane d’une des robes surannées de la morte. Il avait dépassé le but. À force de vouloir fusionner les deux femmes, leur ressemblance s’était amoindrie. Tant qu’elles demeuraient à distance l’une de l’autre, avec le brouillard de la mort entre elles, le leurre était possible. Trop rapprochées, les différences apparurent.

À l’origine, tout ébloui du même visage retrouvé, son émoi était complice ; puis peu à peu, à force de vouloir émietter le parallèle, il en vint à se tourmenter pour des nuances.

Les ressemblances ne sont jamais que dans les lignes et dans l’ensemble. Si on s’ingénie aux détails, tout diffère. Mais Hugues, sans s’apercevoir qu’il avait changé lui-même sa façon de regarder, confrontant avec un soin plus minutieux, en imputait la faute à Jane et la croyait elle-même toute transformée.

Certes, elle avait toujours les mêmes yeux. Mais, si les yeux sont les fenêtres de l’âme, il est certain qu’une autre âme y émergeait aujourd’hui que dans ceux, toujours présents, de la morte. Jane, douce et réservée d’abord, se lâchait peu à peu. Un relent de coulisses et de théâtre réapparaissait. L’intimité lui avait rendu une liberté d’allures, une gaîté bruyante et dégingandée, des propos libres, son ancienne habitude de toilette négligée, peignoir sans ordre et cheveux en brouillamini, toute la journée, dans la maison. La distinction de Hugues s’en offensait. Pourtant il allait toujours chez elle, cherchant à ressaisir le mirage qui échappait. Lentes heures ! Soirées maussades ! Il avait besoin de cette voix. Il en buvait encore le flot foncé. Et en même temps il souffrait des paroles dites.

Jane, de son côté, se lassait de ses humeurs noires, de ses longs silences. Maintenant, quand il arrivait, vers le soir, elle n’était pas revenue, attardée à des flâneries en ville, des achats dans les magasins, des essayages de robes. Il venait aussi la voir à d’autres heures, en plein jour, le matin ou dans l’après-midi. Souvent elle était sortie, n’aimant plus à rester chez elle, s’ennuyant du logis, toujours en courses par les rues. Où allait-elle ? Hugues ne lui connaissait aucune amie. Il l’attendait ; il n’aimait pas à rester seul, il préférait se promener aux environs jusqu’à son retour. Inquiet, triste, craignant les regards, il marchait sans but, à la dérive, d’un trottoir à l’autre, gagnait des quais proches, longeait le bord de l’eau, arrivait à des places symétriques, attristées d’une plainte d’arbres, s’enfonçait dans l’écheveau infini des rues grises.

Ah ! toujours ce gris des rues de Bruges !

Hugues sentait son âme de plus en plus sous cette influence grise. Il subissait la contagion de ce silence épars, de ce vide sans passants — à peine quelques vieilles, en mante noire, la tête sous le capuchon, qui, pareilles à des ombres, s’en revenaient d’avoir été allumer un cierge à la chapelle du Saint-Sang. Chose curieuse : on ne voit jamais tant de vieilles femmes que dans les vieilles villes. Elles cheminent — déjà de la couleur de la terre — âgées et se taisant, comme si elles avaient dépensé toutes leurs paroles… Hugues les remarquait à peine, marchant au hasard, trop absorbé par son ancienne douleur et ses soucis présents. Machinalement, il revenait à la maison de Jane. Personne encore !

Il recommençait à marcher, hésitait, tournoyait dans les rues atrophiées et, sans s’en douter, arrivait au quai du Rosaire. Alors il se décidait à rentrer chez lui ; il n’irait chez Jane que plus tard, dans la soirée ; s’asseyait en un fauteuil, essayait de lire ; puis, au bout d’un instant, noyé de solitude, envahi par le silence froid de ces grands corridors, il sortait de nouveau.

C’est le soir… il bruine, d’une petite pluie qui s’étire, s’accélère, lui épingle l’âme… Hugues se sentait reconquis, hanté par le visage, poussé vers la demeure de Jane ; il s’acheminait, en approchait, revenait sur ses pas, pris tout à coup d’un besoin d’isolement, ayant peur maintenant qu’elle fût chez elle à l’attendre et ne voulant pas la voir.

À pas rapides, il marchait dans la direction opposée, enfilant des quartiers vieux, déambulant sans savoir où, vague, lamentable, dans la boue. La pluie se hâtait, dévidant ses fils, embrouillant sa toile, mailles de plus en plus étroites, filet impalpable et mouillé où peu à peu Hugues se sentait amollir. Il recommençait à se souvenir… il pensait à Jane. Que faisait-elle à pareille heure, dehors, par ce temps désolé ? Il pensait à la morte… Que devenait-elle aussi ? Ah ! sa pauvre tombe… les couronnes et les fleurs en ruines dans ces averses…

Et des cloches tintaient, si pâles, si lointaines ! Comme la ville est loin ! On dirait qu’à son tour elle n’est plus, fondue, en allée, noyée dans la pluie qui l’a submergée toute… Tristesse appariée ! C’est pour Bruges-la-Morte que, des plus hauts clochers survivants, une sonnerie de paroisse tombe encore, et s’afflige !

 

   

 

Dans cette étude passionnelle, nous avons voulu aussi et principalement évoquer une Ville,

la Ville comme un personnage essentiel, associé aux états d'âme, qui conseille, dissuade, détermine à agir.

Ainsi, dans la réalité, cette Bruges, qu'il nous a plu d'élire, apparaît presque humaine

Un ascendant s'établit d'elle sur ceux qui y séjournent.

Elle les façonne selon ses sites et ses cloches.

 

Extrait de l’avertissement repris en début de l’œuvre

 


 
 

(source : wikimedia)

 

  

Le dessin-frontispice de Bruges-la-Morte est l’œuvre de Fernand Khnopff

 
 

  

 

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