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Fontenelle

Nous ne sommes parfaits sur rien, non pas même sur le mal

 
 
Fontenelle

Bernard Le Bouyer de Fontenelle

(1657-1757)
 
               (Source : Wikimedia
)  

 

 
Réflexions sur la poétique

 

 

Réflexions IX à XIV

 

 

IX. Il semble que les grands intérêts se peuvent partager en deux espèces ; les uns plus nobles, tels que l'acquisition ou la conservation d'un trône, un devoir indispensable, une vengeance, &c. les autres plus touchans, tels que l'amitié ou l'amour. L'une ou l'autre de ces deux sortes d'intérêts donne son caractère aux tragédies où elle domine. Naturellement le noble doit l'emporter sur le touchant ; et Nicomède, qui est tout noble, est d'un ordre supérieur à Bérenice, qui est toute touchante. Mais ce qui est incontestablement au-dessus de tout le reste, c'est le noble et le touchant réunis ensemble. Le seul secret qu'il y ait pour cela, est de mettre l'amour en opposition avec le devoir, l'ambition, la gloire ; de sorte qu'il les combatte avec force, et en soit à la fin surmonté. Alors ces actions sont véritablement importantes par la grandeur des intérêts opposés. Les pièces sont en même temps touchantes par les combats de l'amour, et nobles par sa défaite. Telles sont le Cid, Cinna, Polieucte.

X. Les anciens n'ont presque point mis d'amour dans leurs pièces, et quelques-uns les louent de n'avoir point avili leut théâtre par de si petits sentimens. Pour moi, j'ai peur qu'ils n'aient pas connu ce que l'amour leur pouvoit produire. Je ne vois pas trop bien où seroit la finesse de ne vouloir pas traiter des sujets pareils à Cinna ou au Cid. Toute la question est de mettre l'amour à sa place, c'est-à-dire au-dessous de quelque passion plus noble, contre laquelle il se révolte avec violence, mais inutilement. Cette règle n'est nécessaire que pour les pièces du premier ordre, et elle n'a guère été pratiquée que par Corneille.

XI Le nouveau et le singulier peuvent se trouver dans les événemens de la pièce et dans les caractères : mais nous en parlerons ailleurs plus à propos. Ici, nous ne parlerons que du nouveau et du singulier qui peuvent se trouver dans les passions. Le vrai ne suffit pas pour attirer l'attention de l'esprit, il faut un vrai peu commun. Tout le monde connoît les passions des hommes jusqu'à un certain point ; au-delà, c'est un pays inconnu à la plupart des gens, mais où tout le monde est bien aise de faire des découvertes. Combien les passions ont-elles d'effets délicats et fins qui n'arrivent que rarement, ou qui, quand ils arrivent, ne trouvent pas d'observateurs assez habiles ? Il suffit de plus qu'elles soient extrêmes pour nous être nouvelles. Nous ne les voyons presque jamais que médiocres. Où sont les hommes parfaitement amoureux, ou ambitieux, ou avares ? Nous ne sommes parfaits sur rien, non pas même sur le mal.

XII. Qu'un amant, mécontent de sa maîtresse , s'emporte jusqu'à dire qu'il ne perd pas beaucoup en la perdant, et qu'elle n'est pas trop belle ; voilà déja le dépit poussé assez loin. Qu'un ami, à qui cet amant parle, convienne qu'en effet cette personne - là n'a pas beaucoup de beauté ; que par exemple, elle a les yeux trop petits ; que sur cela l'amant dise que ce ne sont pas ses yeux qu'il faut blâmer, et qu'elle les a très-agréables ; que l'ami attaque ensuite la bouche, et que l'amant en prenne la défense. Le même jeu sur le teint, sur la taille : voilà un effet de passion peu commun, fin, délicat, et très - agréable à considérer. Cet exemple, quoique comique, et tiré du Bourgeois Gentilhomme, m'a paru si propre à expliquer ma pensée, que je n'ai pu me résoudre à en apporter un plus sérieux. Nous ne connoissons pas nous-mêmes combien les romans de notre siècle sont riches en ces sortes de traits, et jusqu'à quel point ils ont poussé la science du cœur.

XIII. La finesse, la délicatesse, enfin l'agrément de ces effets de passion, consistent assez ordinairement dans une espèce de contradiction qui s'y trouve. On fait ce qu'on ne croit pas faire ; on dit le contraire de ce qu'on veut dire ; on est dominé par un sentiment qu'on croit avoir vaincu ; on découvre ce qu'on prend un grand soin de cacher. Celle de toutes les passions qui fournit le plus de ces sortes de jeux, et peut-être la seule qui en fournisse, c'est l'amour. L'obligation où sont les femmes de le vaincre ou de le dissimuler, et la délicatesse de gloire qui fait qu'elles se le dissimulent à elles-mêmes, sont des sources très - fécondes de ces contradictions agréables. Les hommes sont rarement, à cet égard, dans la même situation que les femmes ; aussi l'amour ne plaît pas tant dans leur personne. L'ambition et la vengeance n'ont point par elles-mêmes de ces effets contrastés ; et ceux qui sont d'un caractère à ressentir vivement ces passions, s'y livrent sans les combattre et sans les déguiser.

XIV. Rarement ceux qui aspirent ou à s'élever ou à se venger, sont-ils délicats sur les moyens qui les y peuvent conduire ; les amans le sont sur les moyens de parvenir à la possession de ce qu'ils aiment. L'espérance d'être aimé, ou la crainte de ne l'être pas, roulent sur un regard, sur un soupir, sur un mot ; enfin, sur des choses presque imperceptibles et d'une interprétation douteuse ; au lieu que les espérances ou les craintes, qui accompagnent l'ambition et la vengeance, ont des sujets plus marqués, plus déterminés, plus palpables. Ceux mêmes qui sont aimés, peuvent douter s'ils le sont, ou craindre à chaque moment de ne l'être plus, ou s'affliger de ne l'être pas assez. Quand on s'est vengé, quand on est arrivé au terme de son ambition, tout est fini. Enfin, l'amour produit plus d'effets singuliers et agréables à considérer, parce qu'il a des objets plus fins, plus incertains, plus changeans. Je sens que l'on pourroit pousser encore plus loin le parallèle de l'amour et des autres passions, et que l'amour en sortiroit toujours à son honneur. Mais je crois en avoir assez dit pour prouver qu'aucune autre passion ne peut avoir par elle-même autant d'agrément sur le théâtre. La disposition des spectateurs y contribue encore. N'y a-t-il pas plus d'amour au monde que d'ambition ou de vengeance ?

 

 


 

Aucune autre passion ne peut avoir par elle-même

autant d'agrément sur le théâtre

 
On fait ce qu'on ne croit pas faire ; on dit le contraire de ce qu'on veut dire ;

 on est dominé par un sentiment qu'on croit avoir vaincu ;

on découvre ce qu'on prend un grand soin de cacher.

Celle de toutes les passions qui fournit le plus de ces sortes de jeux,

et peut-être la seule qui en fournisse, c'est l'amour.

 
 

 

 

 
 
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