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Edouard Ourliac (2)

La vérité sort de la bouche des enfants

(Ex ore parvulorum veritas -

Truth comes out from the children's mouth)

 
Edouard Ourliac
(1813 - 1848)
 
 
Le Diable à Paris
 
Paris et les Parisiens
 
Essai sur les mœurs des saltimbanques (extrait)

(...)
 

 

On peut dire que M. Frédéric (une banderole de son établissement portait ce nom en gros caractères) était le Nestor des saltimbanques. C'était un homme grisonnant, à demi chauve, le corps sec, le dos voûté, et dont la voix sourde, éteinte, rompue, n'était plus qu'un sifflement. Il avait eu ceci plus d'un trait de ressemblance avec la serinette enrouée qui grinçait si souvent entre ses mains osseuses. Des favoris épais flanquaient son visage couleur de brique, aussi visiblement dégradé par l'intempérie des saisons que ces vieilles statues exposées dans les jardins. L'œil était vif, perçant et audacieux. M. Frédéric portait l'habit d'un maréchal de camp, ni plus ni moins, orné des traces d'une broderie ; une culotte de postillon en peau verdatre, et des bottes à l'écuyère, flasques et rompues aux plis comme deux fourreaux de panaches. Les deux pointes de son col de chemise se fuyaient l'une l'autre derrière les oreilles, et l'uniforme, entr'ouvert sur la poitrine, laissait voir un trésor de guenilles, dont la plus discernable était un gilet à fleurs en étoffe de vieux rideaux ; tel était Frédéric, la tête inclinée et fermement planté dans ses bottes écartées, d'un air méditatif. Mais la femme, faisant crier l'enfant d'une nouvelle menace, suivie d'un commencement d'exécution, Frédéric s'écria :

« Quand tu assommeras ce petit... tu ne peux que te priver d'un second sujet. »

Alors seulement il tourna sur les jeunes gens un regard interrogatif, et Montgazon crut devoir lui expliquer qu'ayant appris l'accident qui lui arrivait, ils y prenaient grande part.

« Savez-vous battre la caisse ? » interrompit Frédéric.

Les jeunes gens se regardèrent et hochèrent la tète en riant.

« C'était une idée qui me passait comme ça... Continuez. »

Mais à peine Montgazon ouvrait-il la bouche, que Frédéric interrompit encore :

« Voulez-vous me faire un Hercule, l'un ou l'autre ? c'est à prendre ou à laisser. Vous tirez un père de famille d'embarras, et nous partageons la recette. »

Parpignolle éclata de rire.

« Ah ! mon pauvre Montgazon, ce funambule se moque de nous. Vous voyez, mon brave, que nous avons les quatre membres tournés en fuseaux : encolure de poète, mon cher. Tout ce que je pourrais faire en ce moment-ci, serait de porter les morceaux à ma bouche, s'il se pouvait.

— Je ne plaisante point, s'écria Frédéric, le feu dans les yeux ; belle raison que vous donnez là ! J'avais un Hercule, l'an passé... tu sais Adèle, le petit Beauceron... dit L'imcomparable Bras-de-fer... C'était un petit infirme, plein de pituite, qui relevait de maladie ; vous l'auriez culbuté en soufflant dessus. — Ah ! mes amis, nous étions alors à Metz... Il n'y eut pas un portefaix, pas un sapeur de la garnison pour oser se mesurer. Mais nous avions de fameux accessoires. L'accessoire fait tout. Enfin, si vous n'êtes pas bons à autre chose, donnez-moi conseil, c'est toujours ça... La vérité sort de la bouche des enfants ! reprit-il d'un ton emphatique qui sentait le tréteau. J'ai couru toute l'avenue pour m'entendre avec des amis, j'ai recueilli des honnêtetés, mais voilà tout. Enfants ! le métier se fait de plus en plus difficile, et le saut de l'acrobate devient positivement périlleux. Le phénomène ne mord plus. Un phénomène, aujourd'hui, c'est la pratique.

— Mais, dit Montgazon, encouragé par la gaieté du saltimbanque, est-ce qu'on ne pourrait pas simuler quelque difformité ?

— Ce n'est pas ça qui manque. Mais le monstre court les rues, au jour d'aujourd'hui ; il y a toujours dans la société quelqu'un qui rendrait dix points à voire objet. C'est comme le tour de force, il n'y a plus moyen, tout le monde nous fait concurrence.

— J'aimerais mieux, dit Parpignolle, les tours de physique amusante, l'escamotage, la prestidigitation.

— Connu ! le public en est fatigué ; ou lui en fait voir journellement de toutes les couleurs.

— Et les ânes savants ?

— Mon brave ! s'écria familièrement Frédéric, sans vous commander, et sans faire tort aux gens instruits (il souleva légèrement son chapeau), c'est encore un métier qui est bien gâté au jour d'aujourd'hui. Nous sommes dans le siècle des lumières ! Vous savez ça mieux que moi. Il n'y a pas un homme si petitement éduqué, dans les journaux ou les académies, qui ne soit plus fort que tous les ânes d'un champ de foire, savants ou non. Comment, mes enfants, quand vous nagez dans la vapeur, quand tout un chacun écrit dans le journal, quand les marchands de tabac comptent tout couramment par centigrammes,  vous croyez qu'on va s'amuser à vos bourriques ! Mais, jeune homme, si je ne craignais de vous en offenser, je dirais que vous en êtes vous-même une... »

Il souleva de nouveau sou chapeau à plumes, et les jeunes gens se prêtèrent à la plaisanterie de fort bonne grâce.

« Morbleu ! s'écria Montgazon, vous êtes un bon diable ; je veux vous rendre service, et vous allez voir que nous ne sommes pas les ânes que vous croyez. »

Frédéric le regarda d'un air de doute mêlé d'espoir.

« Sérieusement, il me vient une idée. Que diriez-vous si je vous fais des recettes demain ?

— Jeune homme, vous aurez mon affection. Vous m'obligerez, quoi ! ainsi que mon intéressante famille.

— Te souviens-tu de ce que je te disais tout à l'heure ? dit Montgazon à Parpignolle ; voici une belle occasion qui se présente. »

Il se retourna vers Frédéric.

« Il suffit de vous dire que l'éducation brillante que j'ai reçue, et une certaine aptitude naturelle fortifiée par des travaux obstinés et tout spéciaux, me permettent de pénétrer l'avenir d'une manière à peu près certaine, et sauf un très-petit nombre de cas. J'ai assez étudié la vie et les livres, je connais assez le jeu des affaires humaines et toutes leurs combinaisons possibles, pour développer, un ensemble de faits étant donné, leurs conséquences et leurs influences diverses.

— Arrêtez, jeune homme ! interrompit Frédéric transporté, gardez ça pour la parade. N'usez pas vos moyens. Presti ! comme vous maniez la chose ! Ça me suffit, mon ami, je vois quel artiste vous êtes. C'est pour tirer les cartes, la bonne aventure, quoi !

La bonne aventure ! reprit Montgazon avec dignité, voilà ce que disent les pauvres gens qui trompent les nigauds sur les places ; mais le savant modeste qui s'est attaché à la connaissance du monde moral et physique, qui a enrichi sa mémoire de tous les phénomènes connus, et qui suit pas à pas les progrès en tous sens de l'esprit humain ; l'infatigable observateur qui apprécie les prodiges du magnétisme, qui approfondit et vérifie tous les jours les principes admirables de la phrénologie, qui, par ses découvertes successives, s'est convaincu de la puissance illimitée de l'esprit humain ; cet homme, dis-je, a quelque droit de présenter à la foule le résultat de ses études, non point en se vantant, comme un charlatan, d'une puissance infaillible, mais avec la certitude éprouvée qu'il peut, dans le plus grand nombre des cas, saisir d'une main sûre le fil mystérieux des destinées.

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Par la bouche de ces enfants

By the mouth of these children

 

 

"Not so," said Roland Græme, " it is we, gracious Sovereign, who will be your deliverers."

"Ex oribus parvulorum !'" said the Queen, looking upward; "if it is by the mouth of these children that Heaven calls me to resume the stately thoughts which become my birth and my rights, thou wilt grant them thy protection, and to me the power of rewarding their zeal!"

 

 

- Cela ne sera pas, dit Roland Græme ; c’est nous, gracieuse souveraine, qui serons vos libérateurs.

- Ex oribus parvulorum ! dit la reine, les yeux au ciel ; si c’est par la bouche de ces enfants, ô mon Dieu, que tu m’invites à reprendre les nobles idées qui conviennent à ma naissance et à mes droits, tu leur accorderas ta protection, et à moi les moyens de récompenser leur zèle ! »

 

 

Tiré de « L'Abbé – Chapitre XI »

par Walter Scott – trad. : L. de Wailly -  sur Google Livres (En.Fr.)

 

 

 


 
 
Edouard Ourliac (ne figure pas dans Wikipedia à la date du 26 juin 2012)
 
 
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