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Alexandre Dumas (9g)

L’Épée de Damoclès

 
 
 
Alexandre Dumas
( 1802 - 1870)
 
(source : wikimedia)
 
 
Le Pasteur d'Ashbourn

 

Volume I

 

Chapitre XXX (extrait)

 

Monsieur l’Intendant

 

(...)

 

 

  Je savais maintenant quelle était l'œuvre qui pouvait plaire à mes contemporains ; ce n'était ni un poëme épique que je mettrais dix ans à écrire, ni une tragédie que je ne saurais où faire jouer, ni un traité de philosophie comparée que je serais obligé de publier à mes frais.

     Non : c'était un roman moral, comme ceux de Lesage, de Richardson ou de l'abbé Prévost ; un Gil Blas, une Paméla, un Cléveland, voilà ce qui remuait la société, voilà ce que, avec ma connaissance de l'homme, j'accomplirais aux grands applaudissemens de mes contemporains.

     Qui m'empêcherait, d'ailleurs, de répandre dans ce livre un peu de cet esprit satirique si puissant en moi qu'il ne demandait qu'à déborder ?
     Qui m'empêcherait de créer et de peindre un hypocrite comme le recteur, un plat et lâche parvenu comme l'intendant ?  
     C'était, certes, une belle mission devant Dieu et devant les hommes que de souffleter en même temps, à la face de la société, la luxure et l'hypocrisie.

     Dieu m'avait donné sans doute une chaire pour tonner contre les vices, mais quel était l'horizon dans lequel gronderait mon tonnerre ? quel était le cercle dans lequel pouvait frapper ma foudre? Le cercle et l'horizon d'un petit village !

     Or, avec mon roman, ce n'était plus cela ; je faisais éclater le cercle dans lequel j'étais enfermé ; je déchirais l'horizon qui me bornait : un roman parlait à Londres, à l'Angleterre, à l'Écosse, à l'Irlande, aux trois royaumes ; l'abbé Prévost le traduisait, ainsi qu'il venait de faire de Clarisse Harlowe et de Grandisson.

     Alors, ma renommée, comme elle avait passé la Tweed, comme elle avait passé le canal Saint-Georges, ma renommée passerait le détroit de la Manche.

     Une fois connu en France, j'étais connu du monde entier : la France, c'est le foyer de lumière qui répand ses clartés sur toute l'Europe ; alors, la considération et la fortune m'arrivaient de tous côtés ; alors, je bravais tous les recteurs et tous les intendans du monde ; alors, j'élevais Jeannie sur le pavois doré de ma richesse et de ma gloire.

 Je faisais de Jeannie la reine du monde !...

     Ah ! mon cher Petrus, qu'il y a, dans ce grand philosophe qu'on nomme La Fontaine, une belle fable intitulée : Perrette ou le Pot au Lait.

     Mon ami, le sujet de mon roman était arrêté, le plan en était fait, le titre en était écrit ; je tenais la plume pour en tracer les premières lignes ; l'Inspiration était là, debout près de moi, les bras et les yeux levés au ciel, quand tout à coup Jeannie rentre ; elle venait de faire notre pauvre marché, qu'elle faisait toujours elle-même ; je me retourne en l'entendant ouvrir la porte de mon cabinet ; je la vois pâle et les larmes aux yeux...

 Je pose ma plume, car Jeannie avant tout !

 Je m'inquiète, je m'informe, et j'apprends que le bruit court à Ashbourn(*) que ma cure est transformée en un simple vicariat, et qu'un vicaire va être envoyé pour me remplacer !

     C'était là le coup prédit par mon hôte le chaudronnier.

     Jamais, mon cher Petrus, jamais homme ne descendit de plus sublimes hauteurs dans un plus profond abîme !

 Si ce bruit avait quelque réalité, si j'étais remplacé, si ce vicaire arrivait, j'étais perdu !

     Aller demander l'hospitalité pour moi et pour Jeannie à monsieur et madame Smith, aller faire chez eux une misère générale de notre misère, être à charge, moi, ma femme, l'enfant que Dieu nous accorderait peut-être, à nos bons et chers parens....

     Jamais !  j'aimerais mieux mourir.

     Vous comprenez, mon cher Petrus, qu'avec un pareil trouble dans la tête, après un pareil coup au cœur, il ne fut plus question de me mettre à mon roman.

    Les événemens de ma propre vie prenaient un intérêt trop douloureux pour laisser ma verve et mon imagination se répandre sur des intérêts étrangers et fictifs.

Le plus pressé, vous en conviendrez vous-même, n'est-ce pas ? c'était d'écrire à monsieur le recteur ; c'était de savoir à quoi s'en tenir sur un pareil événement ; c'était de ne pas vivre avec une telle épée de Damoclès suspendue sur ma tête.
Et, encore, cette épée de Damoclès, qui menaçait le flatteur de Denis le Tyran, ne menaçait que lui seul, et ne le menaçait que pendant la durée du repas.
Mais cette épée suspendue au-dessus de ma tête, à moi, menaçait en même temps Jeannie ; cette épée, ce qu'elle menaçait, c'était, non-seulement le présent, mais encore l'avenir.

../...

 

(*) Hors texte : Ashbourn, près de Nottingham (voir Chapitre I - Page 1 )

 

 

 

 


 
 

 

 

     C'est un homme étrange, que rien ne satisfait ni n'effraie ; partout où il peut le faire, il me contredit ; jusque dans mon sommeil, il m'apparaît comme l'épée de Damoclès, que je m'attends à me sentir tomber sur la tête à chaque instant.

 

Tiré de « Le Monte-Cristo – La Maison de Glace – Volume II – Chapitre V »

par Alexandre Dumas sur Google Livres

 

 


 

 

L’Épée de Damoclès
  

                                                        (Source : Wikimedia) 

 
Il vit au plafond une épée nue qui ne tenait qu’à un crin

 

 

     Je range parmi les fables l'histoire de cette épée, non parce que je tiens pour faux tout ce qui est invraisemblable, mais parce que je me méfie du génie inventif des peuples grecs. Certes, j'ai lu l'histoire des Républiques italiennes du moyen âge, et je sais trop combien leurs affreux petits tyrans étaient raffinés dans le choix des supplices, pour révoquer en doute l'imagination de Denys de Syracuse en ce genre ; mais les Grecs, de leur côté, n'étaient pas moins ingénieux. Ils mêlaient sans scrupule la fiction à l'histoire et ne se faisaient pas plus faute d'exagérer les crimes de leurs tyrans que les vertus de leurs grands hommes. Il se peut donc qu'ils aient prêté des cruautés à Denys, comme ils ont prêté des soldats à Xerxès. Les en blâmera qui voudra, je n'ai pas ce courage, et je crois même que notre sévérité scrupuleuse, qui n'admet que ce qu'elle a passé au crible de la critique, altère encore plus la beauté morale de l'histoire que les légendes populaires n'en altèrent l'authenticité.

 

     Vraie ou fausse, voici la tradition de DamoclèsJ'en emprunte le récit à Cicéron, et le lecteur m'en saura gré. Je lui donne le tableau d'un maître.

     — Un jour un des flatteurs de Denys, s'entretenant avec ce prince, lui faisait un tableau pompeux de sa puissance, de ses trésors, de la majesté de son règne, de l'abondance où il nageait, du faste opulent de sa demeure royale. Jamais, à l'entendre, mortel au monde n'avait été plus heureux. « Eh bien, Damoclès, mon ami », lui dit le tyran, « puisque mon existence te paraît si enviable, te plairait-il d'en goûter ? Je t'en propose l'essai ». Damoclès accepte. Aussitôt le maître fait installer notre homme sur un beau lit d'or, chargé de somptueux coussins et tendu d'une housse toute rehaussée de superbes broderies. L'argenterie, l'or ciselé, étincellent sur les buffets. Devant la table, une troupe de jeunes esclaves, choisis parmi les plus beaux, ont l'ordre de se tenir debout, prêts à le servir et attentifs à ses moindres gestes. Partout des parfums, des couronnes ; les fins aromates brûlent dans les cassolettes ; la table se couvre des mets les plus exquis. Damoclès s'estimait le plus heureux des hommes. Mais voilà qu'au milieu de ce splendide appareil, une épée étincelante, suspendue au plafond par un crin de cheval, s'abaisse et vient menacer la tête de l'heureux convive. Dès lors, il n'a plus de regards pour les beaux esclaves, pour le fin travail de l'argenterie ; sa main ne se porte plus vers les plats ; les couronnes même tombent flétries de sa tête ; enfin il supplie le tyran de lui permettre de s'en aller ; il proteste qu'il a assez de ce bonheur-là, que c'est fini, qu'il n'en veut plus.

 

     Vous tous qui lisez ce récit, prenez garde : elle vous menace cette terrible épée de DamoclèsLa convoitise, l'ambition, la crainte, l'espérance, sont les tyrans qui la tiennent attachée ; les hasards de la vie forment le fil imperceptible qui la supporte et la tiendra suspendue sur vos têtes, toujours menaçante, toujours prête à tomber, jusqu'à ce que la mort vienne enfin le trancher de ses mains secourables. 

 

Tiré de « Dictionnaire de mythologie »

 par Dionys Ordinaire sur Google Livres

 

 

 

 


 
 
 
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