Le Congrès de Milan


Le 6 au 11 septembre 1880 est organisé à Milan le « Congrès international sur l’amélioration du sort des sourds-muets ». Ce congrès a déclenché de nombreuses conséquences à long terme tant sur l’émancipation de la langue des signes, que sur le développement des écoles, des instituts pour sourds-muets et des réflexions qui en découlent. Ce congrès est un moment clef sur l’histoire de la surdité puisqu’elle sera celle qui interdira l’enseignement de la langue des signes dans les écoles. Seulement, cela s’intègre dans un long combat, entamé dans la première moitié du 19ème siècle, sur l’éducation des jeunes sourds.
 
 

Méthode oraliste contre méthode gestuelle

 
Deux principales conceptions s’opposent entre-elles: d’une part les partisans de l’enseignement oraliste et d’autre part ceux de l’enseignement gestuel. La première méthode vise à apprendre aux sourds l’articulation artificielle et la lecture labiale dans l’espoir de pouvoir les faire parler, tandis que la seconde ambitionne plus à leur transmettre avec l’aide de la langue des signes de nombreux savoirs, entre autre pouvoir lire et écrire et accéder à un métier. Certaines écoles vont cependant procéder à une méthode mixte, reprenant les deux méthodes précitées.
 
 
L'abbé Charles-Michel de l'Epée enseignant à une classe de sourds 
 
 
  
Pourtant il faut remonter au début du 19ème siècle pour comprendre quels ont pu être les facteurs qui ont déterminé leurs réflexions. En effet, depuis la création de l’École pour sourds et aveugles, fondée par l’abbé de l’Épée à la fin du 18ème siècle, de nombreux intellectuels se sont penchés sur la question de l’enseignement. Déjà par sa dénomination, un sourd-muet ne peut, en principe, pas parler, et donc s’exprimer. Mais grâce à l’abbé de l’Épée, la langue des signes, qui existait déjà, se développe et permet ainsi l’expression des sourds. Seulement, pour se développer et pouvoir perdurer, il faut de nombreux appuis politiques et financiers. Or dans les années 1860, la méthode oraliste prend de l’ampleur et attire de nombreuses personnalités politiques, lançant le conflit.
 
La première école publique pour sourds fut fondée en 1779 par l’abbé de l’Épée à Paris sous le nom d’ « Institution nationale pour sourds-muets de Paris » et a gagné une protection étatique dès 1791. Il faut savoir que les débuts de cette école se firent dans la maison personnelle de l'abbé. à Paris. Ce ne sera que sous l'abbé Sicard que l'Institution s'installera vers 1791 rue Saint Jacques, toujours à Paris. C’est donc un épicentre sur l’expansion de la langue des signes française. Depuis de nouvelles institutions ont émergé. Pourtant classées comme instituts de bienfaisances, elles sont, pour la plupart, des internats scolaires où, dès l’âge de dix ans, les jeunes sourds, peuvent gagner un apprentissage intellectuel. À l’intérieur de ces instituts, la méthode gestuelle, dite française, est de mainmise, à l’opposé des écoles allemandes, qui préfèrent la méthode oraliste, dite allemande. Cette dernière méthode deviendra la marque de fabrique des écoles françaises dès 1880, abandonnant définitivement la méthode gestuelle.
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Les congrès

 

Dans les années 1860 à 1880, la bataille faisait rage, et il était nécessaire d’utiliser tous les moyens pour imposer sa propre idéologie. Le moyen le plus efficace était alors d’organiser des congrès nationaux ou internationaux. Le Congrès de Milan, organisé en 1880 n’est donc pas le premier congrès de type international qui était organisé. En effet, entre 1878 à 1919, pas moins de quinze congrès furent organisés dans le monde, le plus souvent en France.

 

Le premier congrès international à Paris en 1878 déclara que l’oralisme était la meilleure solution. Certaines écoles françaises, comme Bordeaux, se plièrent à cette nouvelle idée avec l’avis favorable du Ministère de l’Intérieur et de l’Instruction Publique. Mais un an plus tard, un congrès national Français, organisé en 1879 à Lyon, le contredit. En effet, les résultats qui en sortirent semblaient faire marche arrière en préférant la méthode gestuelle. Toutefois, c’est lors des deux congrès organisés en France qu’apparut l’argument le plus repris à Milan : l’oralisme permettait au sourd de bien s’intégrer dans la société entendante, et donc de ne plus pratiquer ce qu’ils surnommaient la « langue des singes ». Avec un tel impact, ce principal argument, mais pas le premier, fit mouche et les résolutions qui découlèrent du congrès de Milan déclarèrent la supériorité de la langue parlée et firent en sorte qu’avec la huitième résolution la langue des signes soit exclue de l’enseignement, balayant au passage un siècle de domination gestuelle.
 
 

Milan 1880

 

Durant la décennie 1870 à 1880, les tensions entre les différentes méthodes se renforçaient. En France, les pro-oralistes obtenaient de plus en plus des soutiens financiers. Comme le congrès de Lyon sembla revenir sur la méthode gestuelle, il était urgent pour les partisans de l’oralisme de tenter un grand coup. Avec le Congrès de Milan, organisé en 1880 par des partisans oralistes afin de prouver l’authenticité de leur méthode, ce fut chose faite.

 
 
Milan, Italie, Europe
 
Le choix de la ville de Milan était intentionnel puisque les institutions milanaises furent les premières d’Europe à enseigner exclusivement la méthode orale. Avec ces partenaires milanais, le but du congrès était de faire en sorte que la langue des signes soit purement éradiquée dans les écoles. Dès la fin du congrès, après avoir reçu les rapports qui en découlèrent, le Ministère français de l’Intérieur et de l’Instruction Publique fit immédiatement appliquer la méthode oraliste.

 

Ce congrès fut composé d’environ 255 congréganistes, dont 156 Italiens, tous favorables à l’oralisme et 66 Français, en majorité acquise à l’oralisme (le reste est constitué de douze Anglais, huit Allemands, six Américains, un Belge, un Suisse, un Canadien, un Russe et un Suédois). Ce congrès était totalement inutile, puisque les participants ainsi que les rapporteurs étaient triés sur le volet. Afin d’obtenir l’unanimité, les membres participant à ce congrès étaient en majorité des enseignants de l’oralisme. Les Américains, sceptiques du début à la fin de la méthode oraliste, sont minoritaires. Les résultats étaient donc connus d’avance. À son terme furent projetées huit résolutions, votées à l’unanimité, abordant surtout des problèmes pédagogiques.

 

Ces huit résolutions démontraient la supériorité de la parole sur les signes et proposaient aux gouvernements de prendre les dispositions nécessaires. La huitième résolution, la plus importante, sera celle qui interdira la langue des signes dans les écoles :

 
« Le congrès, considérant que l’application de la méthode orale pure dans les institutions où elle n’est pas encore en vigueur, doit être prudente, graduée, progressive, sous peine d’être compromise, est d’avis que les élèves nouveaux dans les écoles y forment une classe à part où l’enseignement sera donné par la parole ; que ces élèves soient absolument séparés des sourds-muets trop avancés pour être instruits par la parole, et dont l’éducation s’achèvera par les signes ; que chaque année une classe nouvelle de parole soit établie dans l’école, jusqu’à ce que tous les anciens élèves enseignés par la mimique aient achevés leur éducation ». 
 
(Source: A. HOUDIN, Rapport à Monsieur le Président du Conseil, Ministre de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts, sur le Congrès international des maîtres de sourds-muets à Milan en 1880, Paris, 1880, p. 31.)
 
 

Quelles conséquences?

 

Quel a bien pu être l’après Milan ? Les décisions du Congrès de Milan n’auront pas de grandes répercussions en Italie, en Allemagne, puisque pratiquants depuis longtemps de la méthode oraliste. Rien non plus au Canada, aux États-Unis et en Suède, car trop minoritaires. Mais qu'en est-il en France ?

 

Avec les deux rapports des deux délégations envoyées à Milan, les hautes sphères administratives furent largement convaincues sur la justesse de la méthode oraliste et firent en sorte que les résolutions milanaises soient suivies. Dès les jours suivant Milan, les écoles françaises durent plier et progressivement renvoyer les professeurs sourds pour les remplacer par des professionnels adaptés aux exigences, rendant la scolarisation des sourds plus médicale. Cela provoqua le déclin de l'usage de la langue des signes dans les écoles. De ce fait, une absence de référence adulte pour les jeunes sourds entrant dans les établissements scolaires se ressentait.

 

Trente ans après Milan, de nouveaux rapports critiquent les valeurs apportées par les oralistes. En effet, il apparait que malgré les bienfaits que peut apporter cette méthode, le sourd parle mal et lit péniblement les lèvres de son interlocuteur et sa parole est parfois accompagnée de légères mimiques. De plus, il ne peut suivre des formations à des métiers nécessitant de fréquents échanges, le réduisant aux métiers les plus insolites et les plus individualistes. Ainsi l’oralisme pur est devenu un obstacle à la communication et à l’intégration des sourds dans la société.

 

Toutefois, un coté positif est à relever. En effet, face à la subite interdiction de transmettre la langue des signes aux plus jeunes, les sourds les plus âgés se sont réunis dans des associations et continua à pratiquer leur langue et revendiqua le retour de la méthode mixte (français oral et signes).
 
 
 
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