THESE

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Ma thèse, réalisée à l’Université de Paris X-Nanterre sous la direction de Fernand MEYER, s’intitule : 

La part manquante : échanges et pouvoirs aux confins du Yunnan (Chine). Ethnologie des Drung dans leurs relations à leurs voisins

Je l’ai soutenue publiquement le 30 novembre 2005, devant un jury composé de : 

Fernand MEYER, Directeur d’étude (EPHE, CNRS), directeur de thèse

Anne-Christine TAYLOR, Directrice de recherche (CNRS), présidente du jury

Brigitte BAPTANDIER, Directrice de recherche (CNRS)

Yves GOUDINEAU, Directeur d’études (EFEO)

Gerard TOFFIN, Directeur de recherche (CNRS)

Charles RAMBLE, Lecturer (Oxford)

            Le jury m’a accordé la mention très honorable avec les félicitations à l’unanimité. 

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Présentation

Ma thèse est une étude ethnologique qui concerne en premier lieu les Drung (Dulong), une petite société patrilinéaire de langue tibéto-birmane du nord-ouest de la province du Yunnan. Elle constitue la première monographie disponible à ce jour en langue occidentale sur ce peuple et cette région. Alliant perspective diachronique et approche synchronique, son objet est de situer les Drung dans la société globale et dans le cadre des relations inter-sociétales présentes et passées, afin d’identifier les forces de changement, dans le temps long, et de mettre à jour des logiques symboliques qui déterminent les rapports socio-politiques et religieux. Elle traite ainsi des aspects relatifs aux transformations politiques, sociales, économiques et religieuses, en particulier depuis la fondation de la République populaire de Chine (1949).

J’aborde ainsi la société drung à travers certaines recompositions locales, un processus d’adaptation continuel qui permet, dans la confrontation avec d’autres systèmes, à des valeurs essentielles de continuer à se transmettre, comme de trouver de nouvelles formulations à ce que peut vouloir dire être Drung.

Ce travail, centré sur les Drung et ce que j’ai compris de leur « être ensemble », s’inscrit également dans une tentative de compréhension des rapports entre sociétés voisines, et des modalités de communication entre ces sociétés, renvoyant en somme à ce que l’anthropologue Edmund Leach, pour la région voisine des collines Kachin en haute Birmanie, a appelé un « langage rituel commun ». Pour tenter de mettre en lumière en quoi pourrait consister ce langage rituel commun, il me fallait tout d’abord identifier, au niveau local, des logiques de représentation et ce autour de quoi, pour les Drung, pouvait se tisser le lien social. Dans cette étude, je me suis efforcé de souligner la cohérence d’un système régional, au niveau interethnique, et de saisir une configuration locale particulière. Aussi, j’ai tenté de faire jouer plusieurs niveaux de référence et plusieurs échelles, tout en inscrivant mon propos dans une perspective historique.

Ma thèse vise à saisir quelques lignes de force qui participent d’une dynamique sociale, au fil des mutations historiques et contemporaines dont cette société intégrée à la Chine fait l’expérience. L’histoire orale, complétée par l’historiographie existante, m’a permis d’évoquer le passé proche et les transformations qui ont affecté les Drung. Mais, plus essentiellement, j’ai pris en considération la confrontation avec la modernité qui apparaît sous la forme d’un ensemble de pratiques, de projets et d’idéologies véhiculés par l’État, et qui renvoie à la nouvelle donne politique, aux contraintes dans l’utilisation des ressources naturelles, à l’évolution du statut de la femme, à l’effondrement des cultes, à la christianisation, etc. J’ai cherché à déterminer les processus dynamiques internes de la société et à saisir les transformations nouvelles en train de s’accomplir.

Les bouleversements présents me sont apparus en continuité avec une histoire faite de rapports de domination, de ruptures et de nécessaires adaptations pour les Drung qui, aujourd’hui comme hier, font l’expérience de la marginalité. Dans les propos de mes interlocuteurs revenait régulièrement, sous une forme ou une autre, l’expression d’une infériorité, l’expression d’un manque : comme si cette formulation rendait compte de la situation passée et présente, comme si le « manque » était un argument identitaire.

La notion de « part manquante », empruntée à un mythe drung, m’a parue centrale. Dans bien des domaines, de nombreux éléments reposent sur cette même tension dynamique révélée par cette expression du manque qui implique le rapport à l’autre et l’ouverture sur l’extérieur. Elle traduit une dynamique essentielle, qui s’articule aux notions d’échange, de partage, de dette, et que l’on retrouve dans la logique sociale interne comme dans les relations avec les sociétés voisines.

 

La première partie de ma thèse s’organise autour d’une réflexion sur l’ethnicité et l’histoire, et a pour objet de situer la société drung dans le cadre des relations inter-sociétales présentes et passées. Considérer les Drung en tant que « groupe » était en soi déjà le début de la recherche. J’ai donc ressaisi l’objet d’étude, tant dans ses contours que dans son contenu, en tentant de suivre le façonnement historique des identités, comme la réinterprétation permanente de l’histoire. J’analyse dans le détail la manière dont s’articulent les identités au plan local, mais aussi en interaction avec les catégorisations opérées de l’extérieur, avec la taxinomie officielle imposée par l’État, dans le cadre spécifique du contexte chinois en matière d’ethnicité et de la politique des « nationalités ». Je propose une lecture de la « situation minoritaire », qui pose les termes de la relation avec la société globale aujourd’hui. Ces différents espaces sociaux et ensembles de référence dans lesquels les Drung se trouvent englobés une fois dégagés, un retour sur l’histoire permet d’envisager les relations des Drung avec les sociétés voisines dans la diachronie. La mémoire collective participe à la mobilisation de forces sociales impliquées dans la construction identitaire et les récits drung sur le passé dévoilent ainsi une manière d’être au présent. Ce jeu de renvoi entre condition présente et passée, opérant dans les discours des Drung eux-mêmes, met en évidence plusieurs spécificités des relations de pouvoir, hier comme aujourd’hui : d’une part, l’importance de l’échange et de certains biens dans la constitution des réseaux de dépendance, et d’autre part, la vision qu’ont les Drung d’un ordre hiérarchique qu’ils associent à leurs conceptions du prestige et de la richesse. Les Drung font souvent référence à un passé de domination, à leur position sociale inférieure, qui les pose en victimes des autorités autrefois présentes. L’histoire se pense à travers les relations de pouvoir, la hiérarchie apparaissant comme une donnée fixée dès les origines. Les récits drung sur le passé mettent en évidence l’inégalité des rapports dans lesquels ils se trouvaient pris, la domination dont ils étaient victimes et la mise en esclavage qui en résultait parfois. La répartition inégale du pouvoir, comme des richesses et des savoirs, trouve ses fondements dans le mythe et justifie d’autre part leur condition présente. Les discours renvoient ainsi à une situation de dépossession, première formulation d’une « part manquante ».

La deuxième partie de ma thèse est un parcours transversal de la morphologie sociale dans lequel je tente de mettre en lumière les logiques spécifiques à chaque champ investi : le rapport au territoire, le système lignager et l’alliance, l’univers domestique. Leur mise en perspective permet de faire émerger diverses facettes d’une préoccupation fondamentale pour la fertilité. Cette préoccupation est en premier lieu mise à jour à travers la pratique, aujourd’hui révolue, du tatouage facial féminin. Cette pratique est l’inscription de la nubilité des femmes, et le tatouage leur donne leur place dans la vie et dans la mort au sein de la société. Le tatouage renvoie également au rapport identitaire au territoire, ainsi qu’à l’alliance dont l’analyse, à travers la nomenclature de parenté et les pratiques matrimoniales, souligne l’importance de l’ouverture de l’échange. Ce fil rouge de la fertilité prend un relief particulier dans le cadre de la maison, domaine symboliquement chargé où s’articulent le masculin et le féminin. Si la force de l’homme s’affirme au dehors dans un rapport prédateur, la femme assure pour son foyer la réalisation d’un « accroissement ». La fertilité, notion que j’analyse comme un principe génératif, résulte du mouvement des femmes dans l’alliance matrimoniale et des échanges portant sur les principes vitaux qui participent d’un ensemble de « conversions » qui assurent un gain de vitalité nécessaire à la perpétuation de la vie sociale. Mon analyse accorde ainsi aux femmes, et particulièrement à la fertilité acquise par le biais de l’alliance, une place centrale. La prescription de l’ouverture de l’échange matrimonial et l’exigence plus générale du contact avec l’Autre ou l’extérieur pour obtenir ce qui permet de (se) reproduire, se formule en même temps qu’un souci d’endogamie et d’autarcie au sein de la vallée éponyme. Cette tension entre nécessité de l’ouverture sur l’extérieur et fermeture sur soi est génératrice d’une dynamique sociale. Je mets ainsi en évidence une logique de la reproduction sociale, centrée sur la circulation de substances, le rôle essentiel du partage et la notion d’une dette fondamentale, deuxième formulation de la « part manquante ».

La troisième et dernière partie de la thèse est l’occasion de saisir certains des enjeux contemporains dans le concret de situations précises qui font ressortir les logiques des rapports sociaux et servent à aborder les phénomènes de pouvoir et la dynamique sociale. La conjoncture aboutissant au retour de certaines pratiques religieuses est particulièrement révélatrice. Le rituel collectif du nouvel an, autrefois très important, est par exemple en passe de n’être plus qu’un souvenir. Il a été abandonné depuis plusieurs années. Alors que la société drung semble focalisée sur la quête de fertilité, et que ses institutions tendent vers ce but, comment peut-elle aujourd'hui se passer de ce moyen, autrefois privilégié, de l’obtenir ? L’analyse des conditions particulières de la réinstitution provisoire de ce rituel par les villageois, comme l’étude du rituel lui-même, permet de souligner certaines recompositions locales, mais aussi des valeurs essentielles qui continuent à se transmettre. En ayant de nouveau recours à une approche diachronique, je propose au final une mise en perspective qui révèle une logique du manque dans l’articulation entre les phénomènes de pouvoir et un idéal du partage et de la redistribution. Reprenant les caractéristiques mises en évidence à propos des rapports interethniques et des relations de pouvoir, je montre que la « part manquante » situe inexorablement le pouvoir comme hors de la portée des Drung, dans une « logique de l’extériorité ».

 

 Plan de la thèse

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Table des matières     PDF

     Liste des tableaux et illustrations; Note sur les transcriptions et l’orthographe; Symboles et abréviations

 

Introduction      PDF          Carte_1bis   Carte_3    

 

1ère Partie — Être « Drung » : Relations inter-sociétales et échanges      PDF

Chapitre Premier — L’Imbroglio ethnique     PDF

Chapitre 2 —  La situation minoritaire     PDF

Chapitre 3 — Les chefs de l’Est     PDF

Chapitre 4 — Le sel, le bœuf et l’esclave     PDF

1ère Partie — Conclusion     PDF

 

2ème partie — Se perpétuer : Femmes tatouées, alliance et partage       PDF

Chapitre 5 — Le destin des femmes       PDF

Chapitre 6 — Logique lignagère et résidentielle       PDF

Chapitre 7 — Le mouvement de l’alliance       PDF

Chapitre 8 — L’univers domestique         PDF     Fig. 8.1 

Chapitre 9 — De la génération à la perpétuation       PDF

2ème partie — Conclusion       PDF

 

3ème partie — Rester Drung : Rétablir le lien       PDF

Chapitre 10 Le retour des chamanes       PDF

Chapitre 11 — Réveiller les la       PDF        Fig. 11.2     Fig. 11.3 

Chapitre 12 — La part manquante       PDF

3ème partie — Conclusion       PDF

 

Conclusion       PDF

 

Annexes     

Annexe 1 : Liste des noms de hameaux de la vallée du Dulongjiang       PDF

Annexe 2 : Notes comparatives sur le mythe d’origine       PDF

 

Glossaire       PDF

Bibliographie       PDF