Projet patrimonialisation
 

 Projet de recherche: Le "Grand Shangri-la: stratégies et enjeux de la patrimonialisation en Chine.

Nous avons, en France, une tendance désormais quasi spontanée à associer l’ethnologie à la notion de patrimoine en raison des développements que la discipline a connus dans notre pays depuis plus de vingt ans. Voilà une association qui, si l’on fait un détour par la Chine, ne va pas autant de soi.

Dans la civilisation chinoise, le culte de la mémoire prend souvent des formes qui n’accordent pas aux constructions prestigieuses des temps révolus la même déférence que celle qui a conduit l’Europe moderne à inventer la notion de patrimoine. Poursuivant la tradition impériale, la République populaire de Chine a conservé une tradition de documentation du patrimoine culturel national, malgré une politique qui a permis la destruction à grande échelle de ce même patrimoine. Ce paradoxe reflète l’attitude culturelle vivace, à la fois révérencieuse et destructrice, envers les traditions et la culture populaire.

Au cours de mes recherches, je me suis longuement penché sur les caractéristiques de la discipline ethnologique en Chine, en particulier dans son application privilégiée au monde minoritaire[1]. Quant aux questions de patrimoine, elles ont pris un relief tout particulier depuis une décennie dans la région du sud-ouest de la Chine qui m’intéresse. En effet, la province du Yunnan connaît depuis le début des années quatre-vingt-dix l’explosion d’un tourisme de masse consommateur de la différence ethnique  et une préoccupation croissante pour la mise en valeur des ressources naturelles. Ainsi, la question de la patrimonialisation s’y formule sous le double aspect de la gestion et de la protection des « ressources culturelles » et des « ressources naturelles »[2].

Les minorités ethniques constituent en effet, dans le discours officiel en Chine, une ressource importante. Objet d’une politique culturelle souvent mise au service du tourisme, les dites minorités sont souvent réduites à l’image en « mosaïque » d’un monde haut en couleur, encore mystérieux et primitif. En même temps, la question de la protection environnementale est devenue en Chine un enjeu majeur, lié de manière indissociable à la question de l’intégration des peuples minoritaires qui constituent généralement la majorité de la population des zones à protéger.

Ainsi, dans le prolongement des questions qui ont animé mon travail jusqu’ici, dans la thèse comme dans mes dernières publications, je compte développer l’analyse de la construction des identités et des espaces en Chine en prenant comme angle d’approche l’étude des stratégies de patrimonialisation et de leurs implications sociales. L’enjeu anthropologique tient en particulier à l’analyse de l’articulation des stratégies de patrimonialisation avec ce qui relève du culturel et du naturel, à la croisée des notions de matériel et d’immatériel.

Le phénomène est d’actualité à plusieurs titres. Tout d’abord parce que la Chine s’est montrée longtemps indifférente à la conservation des vestiges de son passé[3] et que l’usage de la notion de patrimoine y est le signe de certaines transformations (Fresnais 2001 ; Zhang 2003). Ensuite parce que l’époque actuelle voit se succéder des destructions importantes et la mise en valeur sélective de certaines ressources, culturelles ou naturelles, ce qui autorise à s’interroger sur les enjeux liés à ces choix de patrimonialisation et aux idéologies qui les informent.

Cette actualité touche de près mes préoccupations antérieures car si elle concerne bien des régions de Chine et de nombreux vestiges historiques à travers le pays, elle se cristallise de manière remarquable dans le sud-ouest de la Chine et tout particulièrement dans la bordure sino-tibétaine des provinces du Yunnan et du Sichuan. Là, les cultures populaires locales, les paysages et ressources naturelles, sont l’objet d’un processus de patrimonialisation de grande ampleur. Cette région montagneuse où Tibet, Sichuan et Yunnan se rencontrent, où trois des plus grands fleuves d’Asie ont creusé des vallées profondes, où la biodiversité n’a d’égale que la richesse des cultures locales, est l’objet d’une attention sans précédent : la voilà devenue un « Grand Shangri-la ». L’attribution du label (littéralement Cercle Eco-touristique du Grand Shangri-la 大香格里拉生态旅游经济圈)[4] est significatif des transformations en cours et à venir pour la région et ses populations au rang desquelles les Tibétains constituent un enjeu de taille dans le processus de construction nationale.

Mon projet de recherche propose de mettre en lumière les caractéristiques du processus de patrimonialisation en Chine à travers l’étude des diverses facettes d’un cas exemplaire. Cela implique l’examen la construction des identités et des territoires, du rapport au passé, à la culture, comme à la nature. Ce travail de production symbolique est le fait de différents acteurs, de l’Etat au citoyen, des ethnologues aux minorités concernées. Et les inventions de patrimoines du type du « Grand Shangri-la » requièrent l’examen détaillé des institutions et des différents savoirs mobilisés pour saisir et analyser les enjeux politiques, idéologiques, sociaux ou encore esthétiques engagés dans de tels processus. Dans ce cadre, prendre pour objet ce nouveau rapport au patrimoine en Chine me semble être un biais particulièrement fécond pour analyser la modernité chinoise et les changements sociaux en cours.



[1] Voir en particulier mon article dans la revue Ateliers (2001), mon traitement du problème de la classification ethnique en Chine (2004) et de la réécriture de l’histoire (à paraître, c), ainsi que les chapitres 1 et 2 de ma thèse.

[2] J’ai posé les jalons d’une telle problématique dans le cas des Drung notamment face au problème de l’interdiction de l’usage des ressources naturelles (à paraître, a).

[3] Comme l’a très justement souligné Symon Leys, 1998.

[4] L’appellation « Grand Shangri-la » appliquée à toute la région de la bordure sino-tibétaine est donc à différencier du nom aujourd’hui officiel de Shangri-la (Xianggelila en chinois) attribué au comté de Zhongdian, au nord-ouest du Yunnan.