Joseph Ratzinger

Joseph Ratzinger, progressiste ? conformiste ?



Tandis que l'orage s'abattait sur le dôme de la basilique St-Pierre de Rome, l'édifice papal se lézardait. Le 265ième successeur de Pierre renonçait à sa fonction de Pape, autrement dit, renonçait à exercer l'autorité spirituelle sur l'ensemble du monde catholique.

Son dernier acte est un acte de renoncement au pouvoir papal qu'il a pourtant servi et même consolidé tout en le critiquant durement dans la première partie de sa vie.

Réformateur du pouvoir absolu de la Curie et du pape, n'avait-il pas écrit en 1968, :

« Au dessus du pape comme expression de l'autorité ecclésiale, il y a encore la conscience de chacun, à laquelle il faut obéir avant tout, à la limite même, à l'encontre des demandes des autorités de l'Église... »(Joseph Ratzinger 1968)

Ce texte, rédigé par Joseph Ratzinger peu de temps avant la parution de l'encyclique « Humanae Vitae » du pape Paul VI, était une réponse anticipée aux positions réactionnaires du pape Paul VI qui se déclarait dans cette encyclique contre toute forme de contraception et conseillait la chasteté comme réponse au contrôle des naissances, niant le droit des époux à prendre des responsabilités personnelles en ce domaine.

En l'occurrence, une fois de plus c'est une position personnelle de la papauté qui fera office de réglementation dans toute l'Église, mettant fin à tous les travaux et réflexions des différentes instances ayant travaillées à l'élaboration d'un texte collégial.

En novembre 1965, le concile Vatican II s'achève. Les progressistes ont bataillé pour faire adopter quelques réformes essentielles, mais ils sont loin d'être satisfaits. Ils estiment finalement que la curie romaine a réussi à vider de leur substances les principales réformes concernant notamment le pouvoir absolu du pape et son infaillibilité. Ils quittent Rome avec amertume.

Déjà, lorsque débute la troisième session le 14 septembre 1964, Hans Küng, qui participe au concile en tant que théologien expert, en compagnie de son compatriote Joseph Ratzinger, fait ce constat amer :

« ...le pape (Paul VI), qui se veut pourtant l'arbitre, soutient de plus en plus le monopole du pouvoir de la curie... »

Il ajoute :

« Si je pense à ce qui a été adopté sur le plan théorique, je suis optimiste, mais lorsque je fais attention à ce qui a été réalisé pratiquement, j'ai des raisons d'être pessimiste. En tant qu'optimiste, je peux saluer, par exemple, la constatation d'une direction commune de l'Église, par le pape et les évêques...Mais en tant que pessimiste, je dois faire remarquer que cette déclaration de collégialité n'a encore rien changé dans les faits, à Rome même. »

Au terme de cette troisième session, Hans Küng part en Inde pour un grand sympodium de théologiens catholiques, intitulé « Révélation chrétienne et religions non chrétiennes »

Voici ce qu'on peut lire sous la plume de Kung :

« Je suis le premier de quatre conférenciers et je peux parler d'un sujet qui est pour moi depuis longtemps d'une importance capitale : «  Les religions du monde dans le plan du salut de Dieu »....je peux maintenant le présenter dans une synthèse qui est également inspirée par de récentes publications de Karl Rahner et de Joseph Ratzinger. »

Si l'on en croit Küng, on remarquera qu'à cette époque le cardinal Ratzinger est donc de l'avis de son collègue au sujet du scandale que représente le positionnement de l'Église vis à vis du salut et qui se résume en cette maxime depuis des siècles :« Hors de l'Église point de salut ». Voici ce que dit Küng au sujet de sa conférence :

« ...je mets à l'épreuve la prétention du monopole de l'Église catholique. Dans une vue d'ensemble des différents témoignages bibliques qui font apparaître les « païens » sous une lumière favorable, je démontre sans ambiguïté que l'on peut constater déjà dans l'Ancien, comme dans le Nouveau Testament, une perspective tout à fait différente, universelle. Dieu y apparaît comme le créateur de tous les humains et « Adam » non pas le premier juif, le premier chrétien ou le premier musulman, mais comme le premier homme. »

Mais pendant ce temps, la troisième session du concile s'achève et la curie soutenu par la pape prend sa revanche, voici ce qu'écrit encore Küng un peu plus tard, dans son livre Mémoires (Mon combat pour la liberté) :

« Il est impossible de ne pas s'en rendre compte à présent: Paul VI veut la modernisation de l'Église catholique, mais sans abandonner son enracinement dans le Moyen age romain. Il veut la collégialité, mais sans revenir sur le papisme du XI ème siècle. Il veut la réforme de la curie, mais sans abolir le Saint-Office et sans laisser tomber Ottaviani....Un pape qui a retiré du concile les questions controversées de la morale sexuelle, notamment celle de la contraception, pour les référer à une commission dominée par la curie. Un pape qui retire l'appui qu'il avait donné au concile jusqu'au milieu de la deuxième session environ et qui prononce maintenant des discours d'un ton tout à fait différent de ceux, très prometteurs, qu'il avait prononcés à l'ouverture de la deuxième session sur la réforme de la curie. »

On appellera cette semaine de compromission, « la semaine noire », car le pape loin de se soumettre à l'esprit conciliaire du partage de son autorité avec les autres évêques, durcit au contraire sa position de primauté de gouvernance dans le style de Vatican I par une note appelé « Nota praevia », qu'il introduit au dernier moment, le 16 novembre 1964, avant le vote final de ce chapitre 3, il y précise que : le « collège ne s’entend pas d’un groupe d’égaux car il n’y a pas d’égalité entre la Tête et les membres... On doit distinguer les charges que l’évêque reçoit par l’ordination épiscopale (enseigner, sanctifier et gouverner) et l’exercice de ces charges qui exige un acte de l’autorité hiérarchique;– le collège n’existe jamais sans sa Tête : le Souverain Pontife qui ordonne, promeut et approuve l’exercice collégial comme il l’entend ; le collège ne peut agir collégialement, en acte, qu’avec le consentement de la Tête »

On voit bien que le mot collégialité est par cette note , complètement vidé de sa véritable substance.

Après la quatrième et dernière session, en décembre 1965, chacun rejoint sa région d'apostolat et Hans Küng conclut ainsi :

« Certes il regarde en avant (Paul VI) : il veut « moderniser » la curie et l'Eglise, et pour se faire, il veut gagner des gens comme Ratzinger et moi; dans sa « politique extérieure », il veut s'engager honnêtement pour la paix et pour des réformes sociales dans le monde. Son voyage à New-York et son discours à l'ONU, le 4 octobre 1964, poursuivent ce but, tout comme son encyclique sociale « Populorum progressio »,  du 21 mars 1967. Mais...le système médiéval romain doit rester intact; des réformes sérieuses de politique intérieure qui modifieraient la structure du pouvoir, il n'en est pas question ».



-Hans Küng rejoint donc son université de Tübingen

-et Joseph Ratzinger celle de Münster ou il est professeur de théologie dogmatique.

Mais il se trouve qu'à Tübingen le titulaire de cette chaire est nommé à Munich.

Naturellement Hans Kung qui a apprécié son brillant collègue de 37 ans, Joseph Ratzinger, durant le concile, fait appel à lui avec insistance. Celui-ci accepte et arrivera au semestre d'été 1966 à Tübingen.

Cette université sous l'impulsion de ces deux jeunes enseignants progressistes, se révèle bientôt un centre influent œuvrant pour favoriser le rapprochement œcuménique des églises chrétiennes. Dans leur collection « Recherches œcuméniques », ils écrivent en janvier 1967 :

« On ne pourra pas régler toutes les questions entre les églises chrétiennes. Mais les questions qui sont responsables des séparations entre les églises doivent être résolues. »

Mais à la fin du semestre d'été 1969, Joseph Ratzinger mortifié par les remises en question de la révolte étudiante de 1968, quitte Tübingen et accepte un poste à l'université de Ratisbonne.

C'est alors le début d'une ascension vers les hautes instances du pouvoir qu'il avait jusqu'alors critiquées et dénoncées : Archevêque de Munich et cardinal en 1977, préfet de la congrégation pour la foi en 1981.



A l'occasion de son 75ième anniversaire en 2002, G Facius écrit dans l'édition du « Die Welt » en date du 16 avril 2002 :

« En tant que théologien et conseiller de Frings, il faisait partie des « jeunes loups » qui combattaient le statu quo dans l'Église, ne cachaient pas leur aversion contre le pouvoir absolu de la papauté, s'engageaient en faveur de la liberté de la théologie, déploraient qu'une piété mariale exagérée soit un obstacle à l'œcuménisme et interprétaient la tradition comme quelque chose qui n'était pas donné une fois pour toutes, mais qui devait être compris dans le contexte de l'évolution, du progrès et du savoir de la foi.... la collégialité deviendra un mot clé de l'avant-garde théologique qui focalisait sa critique sur le cardinal Alfredo Ottaviani, le chef rigoureusement conservateur du Saint-Office de l'époque. Aujourd'hui Joseph Ratzinger l'a remplacé et s'inquiète de l'identité catholique comme l'a fait Ottaviani il y a quarante ans. Est-ce que le Bavarois au Vatican a trahi ses convictions d'antan ? »

Tout est dit dans cet article et c'est aussi la question que se pose son compagnon de lutte Hans Küng :

« comment un théologien aussi doué, aimable et ouvert a pu changer à ce point et devenir, du théologien progressiste de Tübingen qu'il était, le Grand Inquisiteur romain ? »

Mais d'autres témoignent qu'il a toujours été mal à l'aise avec l'exégèse moderne et qu'il a toujours gardé un fond traditionaliste tout en étant profondément affecté par les différents totalitarismes qui ont marqué à la fois son enfance (le nazisme) et le reste de sa vie d'adulte (les totalitarismes marxistes).

L'agitation contestataire des étudiants de la bouillante université de Tübingen en 1968, fut sans doute pour lui le véritable déclencheur de son adhésion à une aile plus traditionaliste du catholicisme. Crainte d'une évolution trop rapide des valeurs dans lesquelles il avait été élevé ? d'un changement de civilisation ? Peur du Marxisme et de l'athéisme que cela implique? Angoisse d'un monde en pleine mutation  qu'il ne comprend pas?

En 1968 cet homme de 41 ans, brillant, timide, mais sans doute ambitieux, car reconnu comme un des meilleur théologien de son temps, conscient du rôle qu'il a joué lors du concile Vatican II, mais probablement encore plus conscient du rôle qu'il aurait pu jouer, cet homme s'éloigne de plus en plus des positions avant-gardistes qu'il a partagées avec son camarade Hans Küng, qui lui, reste infiniment plus à l'aise avec le modernisme.



Personne ne sait exactement ce qui s'est passé alors, mais le prêtre progressiste quitte Tübingen et va petit à petit durcir sa position au point de devenir le symbole d'une tradition qui semblera trahir l'héritage même de Vatican II

Mais revenons à ces années flamboyantes de jeunesse juste avant le concile quand Joseph Ratzinger n'a encore que 36 ou 37 ans et qu'il croit à une Église capable d'évolution et de changement.

Hans Küng évoque dans ses Mémoires, la grande figure progressiste du cardinal Frings et son intervention le 8 novembre 1963 au concile :

... « un seul évêque ose dénoncer ouvertement et directement les pratiques inquisitoriales du Saint-Office, bien que des centaines n'en pensent pas moins. C'est à l'archevêque de Cologne, le cardinal Joseph Frings, qui a conservé, à soixante-seize ans, toute sa lucidité, que revient cet honneur »

L'intervention du cardinal Frings qui va jusqu'à proposer qu'on introduise aussi des laïcs au Saint-Office fera grand bruit et lui attirera les foudres et les rancœurs du terrible patron de cet organisme : le cardinal Ottaviani.

La presse française par le canal du journal le Monde s'enflammera pour les positions du cardinal Frings en la personne du prêtre Marc Oraison qui lui aussi avait à se plaindre de la censure de cette instance inquisitorial.

Hans Küng ajoute et c'est une révélation :

« Mais qui est est le conseiller théologique du cardinal Frings, à qui revient le principal mérite de cette prise de position ? Personne d'autre que mon collègue apprécié, Joseph Ratzinger, qui est encore professeur à Bonn, mais qui sera bientôt à Munster puis finalement à Tübingen. Dans ces années-là, il écrit des phrases prophétiques accusatrices et se sert également du mot scandale... ».

Laissons parler Joseph Ratzinger :

- « C'est un scandale secondaire, causé par l'Eglise elle-même et donc coupable, lorsqu'on défend, sous prétexte de défendre les droits divins, seulement une certaine situation sociale et les positions de pouvoir qu'on y a gagnées. C'est un scandale secondaire, causé par l'Église elle-même et donc coupable, lorsque sous prétexte de protéger le caractère immuable de la foi, on ne défend que sa propre attitude dépassée... »

Hans Kung ajoute :

« c'est bien le même Ratzinger qui deviendra lui-même plus tard chef du service de l'inquisition et qui recevra alors, selon son propre témoignage » tous les jours sans exception les informations les plus secrètes en provenance de tous les continents...Il reproduira personnellement sans cesse le même « scandale coupable causé par l'Église elle-même ». Certains lui reprocheront d'avoir trahi l'héritage conciliaire du cardinal Frings. Quant à moi, je lui reprocherais plutôt d'avoir dilapidé son propre héritage. »

Le problème est posé. Que s'est-il vraiment passé dans la conscience de Joseph Ratzinger ? Lui, si sérieux, si réfléchi, si scrupuleux, peut-il avoir en quelques années changé aussi radicalement de position ? Par quelle blessure intérieure est-il passé pour arriver à renier tout son passé militant ? Quelle crise de conscience cela cache t-il ?

Bien sûr, dans un premier réflexe on se dit qu'il a trahi peut-être par opportunisme, par peur, par goût du pouvoir, par arrivisme, par ambition... mais pour un homme de cette envergure, ces explications sont un peu courtes. Et quand on considère ce jour du 11 février 2013, on se dit que vraiment l'explication d'une charge trop lourde dans un monde déroutant ne peut pas être le seul motif d'une décision si importante.

J'émets l'hypothèse que ce renoncement ne peut être que le dénouement d'une longue crise de conscience, même si les autres raisons plus officielles ont aussi pesé.

Tout le monde n'a t-il pas remarqué le contraste étrange de ce sourire si doux sur un visage si profondément mélancolique !

Ne porte t-il pas en lui la marque d'une détresse qui pourrait bien dater de ce concile ? Peut-il ne pas ressentir durablement la déception ou même une certaine déstabilisation après avoir donné tant de lui, après avoir tant espéré et tant subi des multiples manipulations du Saint-Office ? Aux dires de tous ceux qui l'ont connu, il a aussi été très perturbé comme nous l'avons déjà dit, par la révolte intellectuelle des étudiants de 1968, qu'il n'a pas comprise.

Tiraillé entre le progressiste qu'il a été et la peur du marxisme athée, il amorce alors lentement sa volte face qui sera finalement une position de défense et de repli.

A t-il pensé que le plus important maintenant était de conserver ce qui restait au prix d'une humble acceptation un peu forcée, afin de ne pas en rajouter sur les difficultés de l'Église à cette époque ?

Croit-il, quand il entre au Vatican qu'il peut doucement changer les choses de l'intérieur ?

Si c'était le cas, alors son renoncement serait l'aveu de son impuissance, la marque d'un ras le bol impossible à juguler.

Bien sûr ce ne sont que spéculations. Mais si c'était vrai, quelles souffrances doit endurer cet homme brillant arrivé au soir de sa vie ! Ce serait non seulement le renoncement à une charge devenu trop lourde, mais aussi le renoncement à espérer changer les choses un jour.

Il partirait alors, non pas par peur du grand age et de la perte que cela implique parfois, mais au contraire en grande lucidité sur l'incapacité à changer un appareil qu'il aurait voulu ramener à sa dimension évangélique et christique.

Car si Joseph Ratzinger a travaillé pour asseoir le pouvoir de l'Église, il a aussi travaillé à une modernisation du Saint-Office, qui deviendra par la suite la Congrégation pour la doctrine de la foi. Et dans ce cadre, il n' a jamais abusé du pouvoir qu'il détenait, étant ainsi fidèle à ses engagements conciliaires de quelques 40ans plus tôt.

D'autre part et pour asseoir mon propos, je ferai remarquer qu'il n'arrive presque jamais qu'un homme ayant aimé et conquis le pouvoir, l'abandonne d'une manière aussi peu démonstrative, alors que rien ne l'y oblige !

Sa sortie est la preuve même de son mépris pour l'exercice du pouvoir.

Dans ce contexte, la décision de Joseph Ratzinger serait vraiment la révélation d'une personnalité complexe et attachante.

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