L’amour est-il compatible avec les années qui passent ? Bien sûr que oui ! À condition de tordre le cou à certaines croyances et de cultiver un certain savoir-vivre conjugal. Enquête au pays des couples au long cours. 



Un soir d’octobre 2017, six jeunes quadras papotent de la rentrée solaire, des vacances déjà lointaines, du boulot toujours stressant. Entre deux chips de betterave et un ballon de rouge, la discussion se concentre sur le couple. Pas n’importe lequel : celui qui dure. Florence, 43 ans, maman célibataire de deux enfants de deux pères différents, n’y croit plus : « Je ne suis pas faite pour la vie de couple. Je m’ennuie très vite. » Xavier, à ses côtés, se vit plutôt comme un traumatisé de la vie à deux. Sept années de montagnes russes émotionnelles l’ont secoué. « Trois ans au paradis, quatre au purgatoire », résume-t-il. Et puis il y a Isabelle et Romain (voir encadré). THE couple. Le modèle d’exposition dont rêvent tous les « Salons du couple heureux » de France. « Ça fait combien de temps que nous sommes ensemble ? réfléchit la jolie brune de 42 ans. Vingt ou vingt-trois ans peut-être. » « Non, mon amour. Vingt-cinq ans cette année, la corrige Romain. J’avais 20 ans, toi, 17. » « Ah oui… c’est vrai, rigole-t-elle en gratifiant d’un clin d’œil complice son amoureux, qui la couve du regard. Une telle complicité sensuelle, palpable après vingt-cinq ans (les noces d’argent) d’amour, d’amis, d’ennuis… forcément, ça en impose ! Surtout que durer en couple c’est… dur. Et pas très courant : selon ­l’Insee, même si on continue à se marier et à se pacser en France (235 000 mariages et 189 000 pacs en 2016) et que le nombre de divorces est en baisse (8 % en moins ces cinq dernières années), le couple a une durée de vie de moins en moins longue : un sur cinq se sépare après cinq ans de cohabitation et près de trois sur dix jettent le gant au bout de dix ans. Un mariage sur deux dure moins de dix ans et le nombre de séparations a plus que doublé en vingt ans.


1- Passer de la fusion à la raison

Le moment le plus tendu ? Les quatre à six ans de vie commune avec un pic de dangerosité à cinq ans. Les plus menacés ? Les diplômés, les tenants de l’union libre, les parents d’enfants ayant atteint l’âge des premiers boutons d’acné (avoir un gamin de moins de 5 ans, c’est 50 % de risque de rupture en moins). Mais aussi ceux dont les parents ont divorcé avant leurs 18 ans. Sans oublier les jeunots qui convolent avant leurs 30 ans. Cela explique peut-être qu’aujourd’hui, les Français, prudents, se marient de plus en plus après une période de cohabitation, vécue comme un premier galop d’essai.

Comment expliquer la résistance de ces couples « survivor » qui surmontent toutes les intempéries ? Pour Yvon Dallaire, psychologue canadien, auteur de Qui sont ces couples heureux ? (Livre de Poche) et du Petit Cahier d’exercices des couples heureux (éditions Jouvence), c’est d’abord leur réalisme qui les sauve. Ils ont intégré l’idée que la fusion des débuts (avec les papillons dans le ventre et le cœur qui bat la chamade) ne dure qu’un temps. « Le désenchantement est le premier motif de rupture, rappelle-t-il. Les femmes, car ce sont elles qui demandent le divorce à 80 %, se rendent compte que leur crapaud n’est pas devenu le prince et le roi qu’elles espéraient. » Rester dans la nostalgie de la magie du premier jour est voué à l’échec, comme le confirme Philippe Brenot dans Un jour mon prince… Rencontrer l’amour et le faire durer (Poche Marabout). « La première étape d’un amour durable consiste à faire le deuil de l’image idéalisée de l’amour passion (…). Ce qui ne veut pas dire oublier. (Mais) cette passion va évoluer, se modifier, se transformer pour devenir compatible avec la vraie vie. » D’ailleurs, « il est faux de dire que “l’amour dure trois ans”, concept popularisé par l’écrivain Frédéric Beigbeder », s’exclame Yvon Dallaire. Ce qui dure deux ou trois ans, c’est la passion. L’amour se développe, ou non, quand la passion commence à diminuer. » Catherine, 42 ans, huit ans d’amour avec Luc, 51 ans, se souvient sans émotion des débuts torrides de son couple : « On ne fait plus l’amour tous les jours mais c’est quand même plus fort aujourd’hui. Même sexuellement, c’est plus profond : on est plus attachés aux câlins, à la tendresse, à l’attention à l’autre. Ce qui permet aussi de surmonter les coups durs. »

2- S’envoyer des fleurs plutôt que de la boue

Car non, les couples heureux dans la durée ne vivent pas dans un océan de meringue, ponctué de cinq à sept dans une chambre cosy d’hôtel ou de virées surprises au bord de la mer. Eux aussi sont confrontés aux vacheries de la vraie vie et aux « sources de conflits insolubles », comme dit Yvon Dallaire. Elles sont au nombre de six selon lui : l’argent, l’enfant, les relations avec la belle famille, le partage des tâches ménagères, la séparation vie privée-vie professionnelle et le sexe. La différence entre un couple qui capote et l’autre qui casse la baraque ? « L’intelligence émotionnelle conjugale : ceux qui durent ne laissent pas leurs impulsions prendre le dessus sur la raison. Ni leurs sentiments négatifs supplanter les positifs » Exit donc les critiques accablantes, les définitifs « c’est de ta faute », leRésultat de recherche d'images pour "compliments"s agressifs « c’est toujours comme ça avec toi », les mines renfermées, qui polluent l’air des couples en perdition. « Les autres n’oublient jamais que la personne en face est une personne respectable et aimable. Un ou une invité(e) spéciale dans leur vie, qui n’est jamais acquis(e) », ajoute-t-il. Une incertitude qui incite à la bienveillance, aux mots doux et aux signaux de gratitude. Moins à la possessivité, à la chosification ou à l’injustice. « On sait que les couples heureux se font cinq à dix fois plus de compliments que de reproches », renchérit le thérapeute. Virginie, 38 ans, six ans de couple, applaudit ce savoir-vivre conjugal : « Thomas et moi, on s’est toujours dit qu’on voulait être un “couple classe”. Il descend la poubelle ? Je le remercie. Idem quand je lui fais à manger. Ce que l’on fait n’est ni un dû, ni une obligation. On le fait parce qu’on le veut bien. Mais il faut que ce soit vu, valorisé et apprécié à sa juste valeur. Comme un cadeau que l’on fait à notre couple. » 


3- Respecter les différences et les besoins de l’autre

Autre caractéristique des couples au long cours : l’idée que leur bonheur est le fruit d’une coréalisation exigeante, où chacun s’investit à 100 % en tenant compte des différences, des besoins et des sensibilités de chacun. « Les hommes et les femmes ne cherchent pas la même chose dans le couple, explique Yvon Dallaire. Le nier est source de conflits. » Pour montrer à ses patients le fossé qui existe entre deux individus, le psy québécois utilise un échiquier censé représenter le couple. D’un côté du plateau, un jeu de dames, de l’autre, un jeu d’échecs. « Chacun est persuadé que l’autre connaît les règles de son propre jeu, mais non ! Il faut apprendre les règles de l’autre pour répondre à ses besoins essentiels », s’exclame-t-il. Et éviter ainsi moult malentendus inutiles. Catherine, 41 ans, dix ans de couple avec Pierre, a bien connu cette sensation d’avoir épousé un extraterrestre. « Au niveau sexuel, Pierre est plutôt droit au but, moi non. Il peut rentrer du boulot, me dire “bonjour, je t’aime” et me porter sur le lave-vaisselle. Au bout d’un an ou deux, je ne savais plus comment lui dire “stop ! J’ai besoin d’autre chose !” sans le froisser. Lui pensait que, comme je le désirais moins, je l’aimais moins… J’ai compris après plusieurs séances chez un thérapeute que le sexe était une de ses façons de me dire qu’il m’aime, pas de
me traiter en objet. De son côté, il accepte mon besoin de romantisme. Et n’insiste plus quand je n’ai pas envie. On a arrêté d’être sur la défensive et d’écouter nos préjugés. »
Résultat de recherche d'images pour "echecs et dames"4- Chercher le déséquilibre acceptable

Et le partage égalitaire des corvées du quotidien ? Fait-il durer le couple ? Rend-il plus heureux ? « La formule donnant-donnant ne fonctionne pas. Plus on essaye de viser cette équité – je fais le ménage du lundi au mercredi, toi les autres jours, et le dimanche on le fait à deux —, plus on s’affronte au moindre dérèglement », commente Yvon Dallaire. Ce que le psy préconise : accepter un déséquilibre sur certains points, néanmoins acceptable par les deux à l’heure du bilan. Juliette, 39 ans, et Antoine, 41 ans, ont adopté depuis longtemps ce « déséquilibre équilibré ». « Il s’occupe de faire à manger et il passe plus souvent l’aspirateur que moi. Moi, je conduis et je récupère Martin à la crèche tous les soirs… Ça compense. » Mais le vrai ciment d’un couple reste avant tout… l’amitié. « Un couple qui dure, ce sont deux amis qui se font confiance, qui ont des projets à long terme et qui continuent de faire l’amour à l’occasion », analyse le thérapeute. Et de conclure : « Je ne suis pas partisan de considérer la sexualité comme le baromètre du couple. Il y a des gens qui ont des relations sexuelles incroyables mais qui passent leur vie à se chamailler et, à l’inverse, des couples très heureux avec très peu de sexualité. » Voilà qui en rassurera un très grand nombre. 























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