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 QUESTIONS DE LINGUISTIQUE THÉORIQUE

COMPRENDRE (1)

Séminaire 2011

Philippe Monneret

Université de Bourgogne

GReLiSC – EA 4178 CPTC

 

On ne comprend que l'incompréhensible. D'abord ne pas comprendre : n'est-ce pas le préalable nécessaire à l'émergence de toute compréhension ? Comment sortirait-il d'un sommeil dogmatique celui qui d'abord ne dormait pas ? L'évidence du comprendre dans la vie humaine, qu'atteste notre désertion nécessaire de l'enfance, est aussi celle de notre familiarité avec le non-sens, ce seuil franchi par tout homme qui, un jour, comprend quelque chose, accède à une signification jamais encore détenue. Mais comment les vieux mots de notre langue pourraient-ils encore nous dire des choses neuves ? Il faut se rendre à l'énigme du comprendre autant qu'à son évidence : impossible d'imaginer que l'homme puisse se passer de comprendre et impossible d'échapper à l'opacité d'un tel événement. Mais s'il est étrange, cet événement, c'est aussi parce que rien ne l'oblige, outre les fins adaptatives qui engagent notre animalité plutôt que notre humanité.


On aurait peine, en effet, à reconnaître l'être faustien dans l'homme d'aujourd'hui. La libido sciendi n'est plus le travestissement pudique de la libido dominandi ; on s'en passe tout simplement, et elle apparaît comme ce qu'elle fut toujours, la trace laissée par des hommes qui ont désiré pour l'homme un désir de savoir. Les figures d'êtres avides de connaissance abondent dans les mythes, mais le mythe dit d'abord ce que l'homme espéra. Après tout, ce ne sont pas les humains qui ont demandé à Prométhée de leur fournir le feu ; il ne doit qu'à lui seul cette initiative heureuse, et chèrement payée.


Nul n'a intérêt à chercher à comprendre, c'est-à-dire à quitter le territoire qu'il maîtrise. Pourquoi s'exposerait-on à une telle fragilité ? L'homme contemporain ne cherche pas à comprendre, il cherche à avoir compris. On lui laisse donc croire que tout est accessible, qu'il n'a plus qu'à se baisser pour ramasser les connaissances, autant qu'il le voudra, dans un océan d'informations dont le flux et le reflux alimente ses écrans. Ou encore on lui offre de la pédagogie, des livres ou des programmes « pour les nuls », de sorte qu'il ne risque jamais de se blesser aux arêtes du non-sens. La vie politique offre du reste un avatar comique de la passion pédagogique lorsqu'elle représente le désaccord comme une mécompréhension à laquelle il suffit de répondre « en faisant preuve de pédagogie ». Et comme Marguerite Duras l'avait judicieusement pressenti, l'enfant reconnaît volontiers, désormais, que s'il n'aime pas l'école, c'est parce qu'on lui apprend des choses qu'il ne sait pas. Ce serait presque une agression, si l'on en croit Marcel Gauchet et quelques autres observateurs des phénomènes éducatifs dans les sociétés développées, que d'enseigner à quiconque ce qu'il ignore – au moins une violence –, et assurément l'une des multiples manifestations de cette liberté individuelle qui semble actuellement plus aliénante que bien des contraintes explicites.


Mais s'il semble disparaître, nous savons bien que le comprendre n'est qu'éclipsé, momentanément, par d'autres préoccupations. Car il y a une émotion propre du comprendre, voire une jouissance. Et c'est elle, sans doute, qui nous préserve de la tentation de la fermeture définitive. Une tentation contre une autre. Le comprendre nous émeut comme la métaphore nous transporte. Il n'est pas seulement le fruit d'une froide raison calculante. Il est étranger au calcul. L'Antigone d'Anouilh le dit bien, elle qui a compris l'essentiel : « Comprendre. .. Vous n'avez que ce mot-là dans la bouche, tous, depuis que je suis toute petite (...) Comprendre. Toujours comprendre. Moi, je ne veux pas comprendre. Je comprendrai quand je serai vieille ». Le refus de comprendre est d'abord le refus d'une réduction rationaliste du comprendre. Il émerge chaque fois qu'une frontière est présumée entre ce qui relève de la raison et ce qui relève de l'émotion ou de l'empathie. Face à l’œuvre d'art, face au scandale, face à toute situation propre à épuiser nos raisons, le refus de comprendre dit le désir d'une compréhension plus vaste ou plus profonde, plus proche du monde, plus proche du corps – si comprendre est vraiment une expérience.


Les raisons ne manqueront jamais de poser à nouveau la question du comprendre. De sa puissance autant que de sa finitude, de sa nécessité et de sa vanité, de ses pièges et de ses promesses. Ce séminaire, prévu pour une durée de cinq ans (2011-2015), interrogera toutes les formes du comprendre – dont les plus communes, qui relèvent plutôt du décodage que de la compréhension proprement dite (mais cette question aussi doit être posée) – en sollicitant non seulement les disciplines concernées au premier chef (sciences du langage, philosophie, littérature, psychologie), mais aussi, plus largement encore, tous les domaines – scientifiques, artistiques, techniques – où le phénomène de la compréhension se présente sous une forme langagière.

Les propositions de communication pour l'année 2012 seront envoyées par mail à comprendreseminaire@gmail.com avant novembre 2011. Deux pages, ou environ 4500 signes, comprenant les références bibliographiques principales. Les enregistrements des séances de l'année 2011 seront disponibles dès février sur le site xxxxxxxx



Programme du séminaire 2011

 

2 février

Présentation du programme du séminaire

 

9 février

Philippe Monneret

« Le comprendre comme accès à l’innovation sémantique »

 

16 février

Pierre Guénancia

« Représentation et compréhension »

 

23 février

David El Kenz

« Comment peut-on comprendre le massacre ? »

 

9 mars

Guy Deniau

« L’unité du comprendre »

 

16 mars

Eric Castagne, Mélisandre Caure

« La problématique de l’intercompréhension »

 

23 mars

Jean-Baptiste Goussard

« Comprendre le fragment »

 

30 mars

Jean-Claude Gens

« Approches herméneutiques du comprendre »

 

6 avril

Pierre Rodrigo

« La compréhension du monde au cinéma : montage, mouvement et création de sens »

 

13 avril

Antoine Gautier

« Approches psycholinguistiques de la compréhension de la phrase écrite »

 

4 mai

Samir Bajric

« Qu’est-ce que comprendre une langue ? »

 

12 mai

Bilan du séminaire