Historique‎ > ‎4 - Journaux de marche‎ > ‎1944 1945‎ > ‎

Bataillon Berthier

Avant propos

Les combats pour la libération de Lyon et de sa région venaient de prendre fin. La ville avait beaucoup souffert. Les ponts détruits par les allemands pour protéger leur retraite, les immeubles avoisinant à demi effondrés, les façades mitraillées montraient que la guerre etait passée là. La population avait accueilli avec une joie profonde les troupes françaises venues de si loin pour la delivrer. Depuis longtemps elle suivait leur épopée avec fierté, et l'espoir de les voir un jour se réalisait enfin.
Elle témoignait avec la meme joie sa reconnaissance à son armée clandestine, à ses FFI, cette armée sortie d'elle même, et dont l'action avait précédé et grandement aidé sa libération.

La sensation grisante de victoire que donnait cette animation guerrière, la vue du puissant matériel moderne, le pavoisement de la ville qu'on n'avait pas vu depuis si longtemps, l'ambiance particulière du moment, tout contribuait à élever les coeurs.

Aussi ces heures ardentes ne seront jamais oubliées de ceux qui les ont vécues.

Mais la tache n'était pas terminée. Une partie de la France restait encore occupée par l'ennemi. Il fallait d'abord l'en chasser, puis le vaincre. L'armée française débarquée et les alliés ne lui laissaient plus de répit. Les renforts et les convois de ravitaillement passaient jour et nuit, montant vers le Nord pour alimenter la bataille. Artisans de la libération, les FFI désiraient ardemment faire partie des artisans de la victoire. Aussi les plus pressés s'engagèrent-ils aussitot que possible dans les régiments prestigieux de la 1ère Armée française ou de la DFL. D'autres qui ne voulaient pas rompre les liens si solidement noues au sein du maquis, et cette camaraderie du combat qui facilite les taches les plus ardues, formèrent des unités de marche FFI.

Constitution du 1er bataillon de marche FFI du Rhône

Dès le 5 septembre, sous l'impulsion du Capitaine Curvat, chef du Secteur IV FFI du Rhone, un corps franc à l'effectif d'une compagnie se constitue à Sathonay avec les maquisards du camp DIDIER. Ce maquis qui groupait environ quatre cents volontaires des cantons de Trévoux et de Miribel, avait monté son camp dans une forêt près de Tramoyes. Ainsi placé, il pouvait agir sur les communications de l'ennemi et principalement sur la route et la voie ferrée Lyon-Bourg-Jura. La lutte qu'il y mena fut efficace mais souvent rude, et nombreux furent ceux qui tombèrent, notamment à Mionnay et à Meximieux. Le 10 septembre, les maquis du Secteur III commandés par le chef de Bataillon BERTHIER se rassemblaient également à Sathonay. Ils avaient brillamment combattu dans la région N.O. de Lyon et pris activement part à la libération de la grande ville. Le Commandant BERTHIER avait reçu la mission de former un bataillon avec l'ensemble

Les différents maquis furent groupés par affinité en quatre compagnies de voltigeurs et une compagnie hors rang :

  • La 1ère compagnie, commandée par le Lieutenant GROSJEAN (Yvan) avec les maquis de Tarare.
  • La 2ème compagnie, commandée par le Capitaine TRONCY (Contact) avec ceux de Thisy et Court.
  • La 3ème compagnie, commandée par le Lieutenant Sommeron (Max) déjà constituée par le maquis de Tramoyes.
  • La 4ème compagnie, commandée par le Capitaine MICHEL, avec ceux de Ste FOY l'Argentière, St Laurent de Chamoussey, et St Symphorien sur Coise.
  • La CHR groupait les services du Bataillon. Le Lieutenant GAULT, officier des details en pris le commandement

Un tableau d'effectifs et de dotation de matériel fut étudié et autant que possible réalisé avec le personnel et le matériel disponible. La majorité des engagés venait du maquis, mais beaucoup de jeunes gens qui n'en avait pas fait partie, exaltés par l'ambiance et soulevés par le désir de combattre étaient accourus. Ils permirent de compléter les effectifs du Bataillon. L'inscription sur les contr8les nominatifs des compagnies, et la signature sur un vieil imprimé de démobilisation rectifié d'un trait de plume tenait lieu d'engage- -ment pour la durée de la guerre. Ces formalités simplifiées n'avaient aucune valeur légale. Il suffisait d'être volontaire pour être accepté, et les questions de visite médicale, voire d'identité réelle paraissaient tellement secondaires qu'il ne venait même pas à l'idée de s'en soucier. L'ambiance de ce temps devait ressembler à celle de la levée en masse des volontaires de'1792

Chaque maquis avait apporté son matériel et Dieu sait s'il y en avait. Chacun avait appris en l'acquerrant le prix de toute chose, et il n'était pas question d'en abandonner la moindre parcelle, ni d'en céder au voisin. Mais il manquait surtout de l'habillement et des équipements, aussi le Commandant BERTHIER et le Capitaine POIRIER son adjoint s'efforcèrent-ils d'en obtenir auprès de services pauvres mais avares •


Chacun mettait beaucoup d'ardeur à la mise sur pied du Bataillon, et l'émulation la faisait avancer à grands pas. Le camp de Sathonay qui pendant vingt et un mois avait retenti du bruit de bottes des occupants et des chants de marche germains ou slaves revoyait enfin nos soldats. Les compagnies allaient à l'exercice, et nos maquisards, amis habituels de l'ordre dispersé et de l'action personnelle et autodidacte, se pliaient avec entrain à la discipline du rang. La meme foi animait cadre et troupe, et chacun s'efforçait de s'instruire pour pouvoir mieux se battre. Comme le temps manquait, il s'agissait surtout d'apprendre au plus vite ou de remettre au point les rudiments essentiels. Aussi le maniement d'armes et le pas cadencé, l'instruction du tir et les exercices de combat absorbèrent ils les quinze jours de travail qui devaient nous être consentis. Il y a peu d'exemples qu'un bataillon créé de toute pièce puisse être considéré comme apte à se battre après deux semaines seulement d'organisation et d'instruction. Ce fut pourtant celui que donna le Bataillon BERTHIER. Les éléments constitutifs assez hétérogènes s'étaient fondus en un tout cohérent et discipliné. La foi et la volonté avaient eu raison du temps et des difficultés, et le nouveau-né ne tarda pas à se faire connaître.

Le bataillon Berthier

Le Commandant CALLOUD, chef départemental FFI du Rhone, prévint de son inspection pour le 25 Septembre.

Pour l'heure fixée, le Bataillon avait été rassemblé en ligne de sections par trois sur le terrain de sports de Sathonay. Accompagné des Colonels DARCIEL et CHEVALIER, le chef de bataillon CALLOUD passa sur le front des troupes.

Ils furent étonnés de l'excellente présentation des unités, du maniement d'armes fort convenable, et du défilé digne d'une bonne troupe d'active. Il faut dire que chacun avait fait l'impossible pour que l'impression soit bonne et que le Bataillon soit remarqué.

Le résultat dépassa les espérances, car il fut d'emblée considéré comme prêt, ce qui était l'essentiel, et bon pour le combat.

A vrai dire, l'inspection avait été faite un peu superficiellement. L'uniformité de la tenue était réalisée par la coiffure, grâce au béret basque national, et par les regards clairs et enthousiastes placés immédiatement au dessous. Mais elle s'arrêtait là, et il valait mieux fermer pudiquement les yeux sur le reste.

L'habillement, l'armement et l'équipement étaient hétéroclites. presque tout le monde avait une capote kaki,

mais la 4ème était en bleu chasseur. Quelques hommes avaient des cartouchières de cuir françaises ou allemandes, d'autres en portaient une en sautoir, en tissu léger, d'origine anglaise. Les moins favorisés avaient leurs cartouches dans leurs poches.

Chacun avait une arme, fusil français, anglais ou allemand, mitraillette Sten ou Thomson, F.M. 24-29, ou Bren ou L.E.G. Quelques grenades à manches ornaient les ceinturons. Il y avait peu d'armes lourdes: cinq mitrailleuses Hotchkiss dont une, provenant d'un fort avait encore son enveloppe de bronze, et un mortier de 81 français. Un mortier de 120 américain avait été récupéré Dieu sait ou, il ne lui manquait que le tube, mais l'espoir n'était pas perdu d'en trouver ou d'en piquer un quelque part.

A cet arsenal devaits'ajouter le "rabiot" d'armes dont les seuls initiés connaissaient le nombre. Il servit bien lorsqu'il fallut remplacer celles qui furent mises hors de service.

Les munitions pour tous ces engins existaient en quantité impressionnante, ainsi que l'appareillage artificier nécessaire pour faire sauter proprement, comme il fut fait, pas mal de choses, y compris la tête des imprudents et nos jeunes l'étaient tous.

L'inspection n'avait porté que sur les troupes et sur son armement léger. Or, chacun sait que pour vivre et combattre il est nécessaire d'avoir autre chose, et précisément ce qui, en général n'est pas très beau à voir.

Dans une unité régulière, les camions, les camionnettes et les impedimenta sont tous d'un même type, et l'ensemble, malgré son encombrement conserve une allure correcte et ordonnée. Il n'en était pas de même dans notre Bataillon FFI, et une revue un peu détaillée aurait révélé la diversité et la fantaisie de ses moyens de transport et de ses impedimenta.

Si les lyonnais ont inventé le mot "bidule", c'est qu'il manquait à la langue française, pourtant si riche, un maitre-mot capable de désigner d'un seul coup ce qui nécessite normalement une petite page d'explication.

Il suffit d'une intonation particulière pour étendre sa signification à tout ce qU'on veut, pourvu que la chose soit dro1e, intéressante ou exceptionnelle.

Un camion, si possible gazo, mal bâche, chargé à la diable qui se paumoie sur la route dans les sursauts d'agonie de son moteur est un bidule.

Devant une entreprise difficile, les hommes, avant de s'y lancer à corps perdu se croisent les bras, hochent la tête, et disent pour s'encourager: "Ca va être un drole de bidule."

Après un coup dur, quand on se raconte l'histoire, le mot de la fin est toujours le même: "C'était un de ces bidules!"

Mais lorsqu'il se trouve qu'une chose est parfaite, tourne rond, et que tout le monde est satisfait, c'est aussi un beau bidule.

Le Bataillon BERTHIER, en gros et en détail était un bidule. Mais ces trois syllabes, dont une à demi muette, tombaient à pic pour désigner sous tous ses aspects, et sans erreur possible la CHR. D'ailleurs, et pour que nul n'en ignore, le premier de ses camions s'appelait "le Bidulard".

Tout biduIe qu'elle était, la CHR devait remplir , son Office, et ce ne fut pas la moins valeureuse des compagnies

Considéré comme fin prêt, l'ordre arrivait le lendemain pour embarquer le 27. Cela n'avait pas traîné, et il fallait vraiment qu'on ait besoin d'effectifs pour nous expédier aussi vite. Nous n'en demandions pas tant, et le délai parut même un peu court pour mettre la derniere main au bidule. A la demande, le départ fut reporté au 30, et le chef de bataillon partit de suite en reconnaissance.

Napoléon, a-t-on dit, instruisait ses soldats en marchant. La chose est fort possible car les recrues de Brest ou de Perpignan avaient quelques étapes à faire pour se rendre en Allemagne, en Autriche ou en Russie. Elles devaient avoir le temps, en marchant ou au bivouac, d'écouter les anciens leur livrer les secrets de la charge du fusil en douze temps, et la manière d'attaquer sur huit rangs bien serrés. Cela ne devait pas être très compliqué. Il n'était pas question pour le Bataillon BERTHIER de procéder de même puisqu'il partait par le chemin de fer. Aussi devra-t-il poursuivre son instruction du combat avec le meilleur plastron qui puisse exister: l'ennemi lui-meme, et pour cet office, on pourra lui faire confiance, il saura s'en charger

Au loin on entend une musique rythmer une marche militaire. C'est le philharmonique de Sathonay qui, après s'être tue pendant de longs mois, fait scander le pas au Bataillon BERTHIER qui part vers son destin.

Par Caluire, la Croix-Rousse et Lyon, il gagne la gare de la Guillotière où il doit s'embarquer. Sur son passage, la foule se rassemble, le salue, l'encourage et lui souhaite bonne chance.

Nous allons le suivre jusqu'à sa mort, car il ne vivra pas vieux, cent jours à peine, mais qui seront bien remplis.

Au Nord, remonte le cours de la Durance, on ne peut s'empêcher de jeter un dernier regard sur cette ville unique, qui représente mieux que toute autre, la volonté permanente d'un peuple qui se méfie et veut se défendre contre les entreprises de son proche voisin.

Accrochée comme par gageure sur un chaos, elle surveille toutes les directions. Hérissée de forts, creusée de fossés, protégée de murs d'enceintes, traversée de chemins abrupts, elle se relie à ses forts éloignés par des routes en lacets qui s'échappent d'elle : comme les tentacules d'une pieuvre.

Mais cette sévérité ne l'empêche pas d'être curieuse et pittoresque. Placée au balcon de la monta-gne, quatre vallées s'offrent à son regard, bruissantes de leurs torrents et de leurs cascades. La haute montagne l'entoure sans l'enfermer et le panorama qu'elle offre et dont le relief parait changer de for-me avec l'éclairage, est un spectacle dont on ne se lasse pas.

La ville la plus haute de France méritait un bienfait particulier, aussi a-t-elle le ciel le plus pur et une luminosité exceptionnelle. La vallée s'élargit vers la Vachette, au confluent de la Durance et de la Clarée. La route nationale s'échappe alors sur la droite pour aller escalader le col du Mont Genèvre, après avoir décrit de larges lacets.

A Plampinet, elle s'étrangle entre les pentes de la crête de Guion et celle de l'Olive, s'infléchit brusquement à l'Ouest et s'étale soudain en une petite plaine comme la tête d'un cygne au bout de son col. Cette enceinte, qui parait fermée de toute part, et la région immédiate qui l'entoure reçut le nom de Névachie.

Quatre villages s'y trouvent :

Névache Ville Haute, la capitale administrative, religieuse et industrielle de cette république perdue. Une petite mairie dont la tache serait écrasante si elle était à la mesure de l'étendue de la commune, la plus grande de France probablement, et la plus riche en cailloux, mais peut-etre aussi la moins peuplée. Une petite église du 14ème siècle, pleine de richesses et d'histoire, entourée de son petit cimetière. Une petite scierie -car tout ici est petit- qui traite les pins et les mélèzes, la grande végétation du pays.

Névache Ville Basse, la banlieue commerçante avec son épicerie, sa boulangerie, son café et son hotel. Celui-ci peut s'intituler Grand Hotel de Névache puisque aucun autre n'est venu lui en disputer la prétention.

Sallé, un peu à l'écart, est le hameau rural de la commune.

Plampinet, placé à la frontière de la Névachie se devait d'en être la ville militaire -il faut de tout pour faire une république. Aussi sa "caserne", ses petits blockhaus, et le fort de l'Olive qui en somme en dépendent, justifient ce titre qu'on peut lui donner.

Mais la question devient curieuse lorsqu'on s'aperçoit que la ville forte de Plampinet parait dirigée contre sa propre petite Patrie. Les canons et les mitrailleuses dont on pourrait armer son fort et ses ouvrages seraient braqués sur la Névachie. cela provient de ce que Plampinet est un verrou naturel à l'accès de Briançon, et que l'économie des forces oblige à y placer la défense avancée de cette ville.

Mais l'activité dominante réside dans l'exploitation des forêts, l'élevage et la culture appliquée de toutes les parcelles de terre arable. La location des paturages pour les troupeaux transhumants de Provence apporte également une source de revenus à la communauté.

Si l'on peut arriver à Névache par une bonne route en pente douce, à partir de là il faut désormais grimper. Le cours de la Clarée, remontant vers le N.O. mène à la haute montagne, et par le col des Rochilles, communique avec la vallée de la Maurienne.

La Névachie est adossée vers le 5ud à une barrière de montagne infranchissable en hiver, sauf peut-être pour les alpins trapus. Le col de Buffère, seul passage possible fait communiquer la vallée de la clarée à celle de la Guisane, qui elle-même fait communiquer Briançon et Grenoble par le col du Lautaret.

Cette direction n'offre d'ailleurs aucun intérêt. Celle du N.NO par contre en offre et du meilleur. C'est la direction de l'Italie, des sites pittoresques, du négoce, de la contrebande et pour le moment de la guerre. La vallée de la Clarée française, et la vallée étroite italienne ne communiquent, pour la partie qui nous intéresse que par quatre passages.

Le col de l'Etroit du Vallon, presque impraticable en hiver est d'ailleurs sans intérêt particulier.

Le col des Thures, qui passe entre l'Aiguille Rouge au N.NE et la Grande Chalanche au S.SO et aboutit aux Granges de la Vallée Etroite par Grange Chevillot. Quittant Sallé par la piste qui pénètre dans la ré-9ion boisée de la Combe des Thures, on suit d'abord le torrent de Robion, en montant une pente acceptable jusqu'à la maison forestière. Puis la piste très raide monte en serpentant entre les deux grandes ramasses, contournant une aiguille plantée à mi-pente comme un énorme menhir. Sortant des bois et de la combe, on atteint le plateau du col comme si l'on sortait d'un entonnoir, la combe étant un immense cene d'effondrement dont les bois maintiennent à grand peine les terres et les roches pourries. Devant soi apparait l'Aiguille Rouge, grand pain de sucre ainsi nommé pour la teinte de l'aiguille plantée sur sa pente du coté de l'Echelle comme une corne de rhinocéros.

Accrochés au bord de la grande ramasse qui plonge dans la combe, les Chalets des Thures sont destinés à abriter les bergers des troupeaux transhumants. Quatre murs et un toit, un atre rustique, des bas-flancs remplis de paille font un refuge suffisant pour l'été.

Continuant d'avancer par la piste imprécise, qui se déplace au gré de ceux qui y passent, on atteint le culminant du col près des trois bosses de la Tete Ronde, puis on plonge dans la Vallée Etroite. A l'orée des bois, et sur l'étroit replat planté de sapins épars, Grange Chevillot la domine sans la voir, car elle lui est cachée par un angle mort.

Si du coté des Thures la vue est limitée à quelques cinquante mètres par les pentes descendantes du col, du coté de la vallée elle est aussi étendue qu'impressionnante. Se dressant dans le ciel qu'il semble menacer,. le Grand Séru s'érige comme le donjon crénelé d'un chateau fort en ruines.

A certaines heures du jour, l'ensemble a quelque chose de fantasmagorique, et l'on se sent tant petit devant ces masses inhumaines.

Le col de l'Echelle est le troisième et plus important passage. Assez bas, très facile du coté français, mais abrupt sur le versant italien, le nom d'Echelle qui lui est donné est assez explicite à cet égard. Fortement encaissé entre les Rochers de la Sueur à l'Est et l'Aiguille Rouge à l'Ouest, qui le dominent de 600 et 900 mètres, c'est un coupe-gorge.

Le dernier passage aboutit à Plampinet. Deux pistes venant de Mélezet et Bardonnèche passent par les cols de Pertusa et de la Chaux d'Acles et aboutissent aux Chalets des Acles, à l'extrémité du chemin carrossable en été conduisant à ce village.

Mais il ne faut pas etre un néophyte pour s'y aventurer, surtout l'hiver. Si la Névachie est charmante et agréable en été, elle est rude en hiver et ses habitants, rudes comme elle, doivent durement lutter pour vivre.

Vingt kilomètres les séparent de Briançon, la grande ville qui seule peut satisfaire leurs besoins. Leurs coupes de bois sont difficiles à atteindre et à exploiter. Les routes et les pistes sont fréquemment coupées, au printemps par les torrents, en hiver par les congères et les avalanches, et il faut travailler dur pour les remettre en état.

Le climat donne aux cultures une grande insécurité. Il n'est pas rare de voir des gelées en Juillet et meme en Aout. Dans ce pays rude il faut y être né pour aimer y vivre disait un ancien. Et pourtant, en toute saison, le site est. merveilleux. Lorsque les neiges fondent, progressivement des prairies vers les hauts sommets, elles découvrent les bois et les rochers dont les contours précis apparaissent, dévoilant une richesse de couleurs jusque là insoupçonnée.

Les mélèzes se couvrent d'une claire verdure qui contraste avec le vert sombre des sapins. Le large lit de cailloux blanchâtres des torrents où l'été coule timidement un mince filet d'eau se remplit Soudain,. déborde et roule vers la vallée des masses d'eau bouillonnante qui entraînent avec elles les rochers et les arbres des pans de montagne éboulés.

Puis tout se calme et la nature semble se reposer de tant de bouleversement. Le grondement des torrents fait place au murmure de la rivière et des ruisseaux. Un ciel magnifiquement bleu, une clarté merveilleuse avive les tons et accentue les reliefs violents ou délicats de ce splendide paysage alpestre dont la variété est un ravissement pour les yeux.

Les prairies basses deviennent des champs de narcisses dont la blancheur répond comme un reflet aux blancheurs des neiges éternelles des hauts sommet. Tot levé, pour ne pas perdre une minute de cette saison bienveillante, le village s'éveille à l'angélus, et les cheminées fument tout à coup, presque toutes ensemble, signalant le retour de la vie qui recommence.

Quelques bruits domestiques, le meuglement des vaches à l'étable, et là-haut, au flanc de la montagne ou sur quelque plateau herbeux, les sonnailles des troupeaux s'appellent et se répondent de leur tintement grave ou grêle.

Mais les jours diminuent, et bientot le soleil dépassera à peine les sommets, privant la vallée de sa chaude lumière. Sans soleil le froid se fait sentir, précipitant le bref automne.

Les premières neiges agrandissent la couronne blanche des hauts sommets, puis gagnent de proche en proche vers le fond de la vallée. Insensiblement ou après une grosse chute, le manteau d'hermine hivernal recouvrira ce que le printemps et l'été avaient dévoilés. Mais n'est-ce pas ainsi 9ue la montagne est la plus belle? Après s'être donnée aux yeux, à la végétation, aux êtres, elle se reprend, elle se refuse.

Aux téméraires qui veulent quand même l'affronter, au mépris du froid, du brouillard qui aveugle, de la tempête de neige, de l'avalanche qui ensevelit, par goût de l'effort et du risque, simplement pour vouloir monter plus haut, ou à ceux qui recherchent seulement une diversion à leurs horizons habituels, la montagne n'est jamais décevante.

La neige aux reflets violets des hautes altitudes n'est-elle pas la pureté, le ciel lumineux la clarté, la montagne déserte le recueillement et le silence.

Après le débarquement des alliés en Provence, les troupes allemandes se replient vers le nord et vers l'est. Si vers le nord elles s'efforcent de se sauver pour se mettre à l'abri du Rhin, par contre vers l'est, elles se cramponnent aux hauts sommets pour protéger le flanc droit des armées italo-allemandes qui se battent en Italie.

Les américains ont trouvé dans les FFI une aide précieuse qui précéda leur effort dans ces montagnes où la guérilla est reine.

Délogés de Briançon le 25 Aout et rejetés sur les cols, les allemands reprenaient la ville le 29 Aout. Il devait appartenir à la 4ème Division marocaine de montagne, avec les FFI de l'Oisans de les rejeter définitivement sur les sommets le 4 Septembre.

Le front des Alpes devait rester pendant l'hiver un théatre d'opérations secondaires. Il s'agissait de maintenir et de contenir l'ennemi. De son coté l'ennemi s'efforca de verrouiller solidement son front pour empêcher toute manoeuvre sur le flanc de ses armées d'Italie.

La 4ème D.M.M. assura à peu près seule la tenue du front en Septembre. Puis elle fut renforcée par des bataillons FFI qui formèrent bientot la 1ère Division Alpine FFI créée et commandée par le Colonel VALLETTE d'OSIA.

Puis la 4ème D.M.M. fut retirée du front des Alpes pour aller combattre en Alsace, et il ne resta plus que la D.A.F.F.I. qui deviendra plus tard la 27ème Division Alpine, quelques éléments non endivisionnés, et un soutien de l'armée d'Afrique, notamment de l'artillerie.


Lorsque le bataillon BERTHIER, parti de Sathonay le 30 Septembre débarqua à Embrun, puis fut acheminé sur Briançon, il venait de comprendre qu'on le baptisait Alpin, et il allait apprendre qu'il allait à Névache.

Les lyonnais savent évidemment ce que c'est que les Alpes. Par temps clair on distingue très nettement le Mont-Blanc du haut de Fourvières, et par tous les temps en hiver, on voit des quantités de gens à la gare de Perrache, les jambes gainées de fuseaux et l'épaule chargée de skis.

Mais aller faire des sports d'hiver dans les Alpes, et attaquer les hauts lieux avec une arbalète à la main, ce n'est pas "la meme".

Car le bataillon, ne l'oublions pas, n'était pas mieux équipé pour aller guerroyer sur les Alpes que pour remplir le même office contre les poches de l'Atlantique. De plus, l'entraînement à la "varappe", à de rares exceptions près, n'avait pas dépassé l'utilisation de la "ficelle" de la Croix-Rousse. Et puis, Névache, cela vous a une drole de consonance. On ne peut s'empêcher de penser au bovidé encorné d'aigu qui vous regarde de travers en grattant le sol de ses sabots fourchus.

Laissant sa C.H.R. à Briançon, envoyant la 3ème à l'instruction et en réserve à st Chaffrey, le batailIon poursuivit sa route dans la vallée de la Clarée par la Vachette et Val des Pres. Déposant la 1ère à Plampinet, la 2ème et le P.C. à Ville Basse, le flot montant mourait avec la 4ème à Névache Ville Haute, au bout de la route carrossable et à la limite de l'habitat humain.

Si en cours de route le bataillon avait été regardé avec un peu d'ironie par l'Armée d'Afrique et mon Dieu, cela se comprend un peu, elle ne savait pas avec beaucoup de circonspection par la population de Névache, par contre, il fut accueilli avec joie par l'unité qu'il allait relever.

Le bataillon de l'Oisans combattait en effet depuis le 6 Juin dans la région, et particulièrement depuis le 15 Aout, il avait fait un gros effort pour dissocier l'ennemi et préparer la victoire. Depuis la reprise de Briançon, il tenait le quartier de Névache et avait grand besoin de repos. La relève fut faite rapidement. Le P.C. du bataillon s'installa au Grand Hotel de Névache.

La 1ère compagnie reçut pour mission de verrouiller l'étranglement de la vallée à Plampinet, accès de Briançon, et de surveiller le col des Acles en tenant les points d'appui de la Moraine et de la Cleyda.

La 2ème Compagnie d'interdire l'accès du col de l' Echelle en tenant deux points d'appui, sur le col même, aux cotes 1885 et 1766, et un petit point d'appui arrière, près de la chapelle de N.D. de Bonne Rencontre.

La 4ème Compagnie devait interdire l'accès du col des Thures et les pentes de l'Aiguille Rouge, en tenant un point d'appui aux Chalets des Thures, et un petit point d'appui très avancé à Grange Chevillot, chargé de surveiller la Vallée Etroite.

Ainsi commença, le 1er Octobre, la vie dans le quartier de Névache. Elle devait etre rude et quelques fois dramatique. Mais elle demeura toujours ardente, et la camaraderie de combat née au maquis, devenant chaque jour plus étroite, donna au bataillon une cohésion et une combativité que la foi patriotique de ses volontaires avait déjà pourvue.

La vie était rude. Sans préparation à la vie en montagne, mal habillés, mal équipés -on ne piétine pas impudemment dans la neige en petit souliers mal armés, sans accessoires pour entretenir les armes disparates, sans graisse de nettoyage, sans huile de fonctionnement, portant leurs cartouches dans leurs poches, les chargeurs de F.M. et les bandes de mitrailleuses sous le bras ou dans les sacs à terre, il fallut bien pourtant tenir, se défendre, attaquer meme à l'occasion.

Le cantonnement était assez bon. Les vieilles maisons au rez-de-chaussée voûté étaient à peu près à l'épreuve du 150; aussi les habitants n'eurent pas de pertes à déplorer. Les effectifs au repos, ou plutot au cantonnement d'alerte, en profitèrent également.

Par contre dans les points d'appui, la vie était très pénible. En haute montagne, la première condition d'existence est l'habitat. Il faut un toit, 11 faut des murs, 11 faut du feu. Bien équipé, on peut quitter ces refuges pour fai-re un raid, mais il faut pouvoir revenir s'y reposer, s'y refaire, s'y soigner.

Les postes avancés ne répondaient que de loin à ces conditions, et il fallait pourtant y vivre et tenir. Les guetteurs y passaient des veilles atroces, par des froids de -25, et lorsque le vent ou la tempête de neige se le-vait, la vie devenait pour eux un martyre.

En général, les postes étaient relevés tous les quatre jours. Au mois d'Octobre, cela allait très bien, mais après le 15 Novembre cela devint de plus en plus difficile. Les effectifs avaient fondu, les tués, les blessés, les malades, et il y en eut beaucoup parmi nos trop jeunes soldats, sous-alimentés dans leur adolescence, et dont la santé à pareil régime était en perpétuel danger.

En Décembre, une mauvaise épidémie de gale rendit le problème encore plus angoissant. La désinfection des postes n'était pas très facile sous l'oeil vigilant de l'ennemi.

L'Echelle nécessitait 60 hommes, qu'il fallut bientot réduire à 40, pour servir les 4 mitrailleuses et les 9 F.M. de la défense. A ce compte, la 2ème s'efforçait d'entretenir deux équipes de relève. Les Thures et Grange Chevillot absorbaient 55 hommes qu'il fallut de même réduire à 45.

Et pourtant la 3ème avait été appelée en renfort. Elle avait pris à son compte ces deux postes, la 4ème assurant la surveillance des accès de la haute montagne vers le col de l'Etroit du Vallon et aux Chalets de Queyrellin.

Aussi fallut-il bientot abandonner le procédé normal des relèves collectives, et nos malheureux soldats eurent jusqu'à seize heures par jour de guet ou de service.

Les villages de Névache, Plampinet et Sallé, ou la 3ème était venue s'installer, n'étaient d'ailleurs pas des cantonnements de repos mais d'alerte. Les infiltrations et les raids ennemis étaient possibles chacun se souvenait du raid sur Termignon en Maurienne.

De plus, l'observatoire allemand des Rochers de la Sueur déclenchait à tout propos sur les cantonnements des bombardements de 77 ou de 150. Aussi la garde y était nombreuse, permanente et vigilante surtout la nuit. C'est ainsi que les hommes se reposaient en descendant des lignes. D'épineux problèmes furent perpétuellement soulevés qui ne reçurent jamais de solution satisfaisante.

L'habillement s'améliora par la réception de vetements chauds; mais en général peu adaptés au service. Les chapinettes, peaux de mouton et paletots matelassée furent cependant acceptés avec joie. Les chaussures demeurèrent toujours insuffisantes et de mauvaise qualité. Nos camarades de l'Armée d'Afrique n'étaient d'ailleurs pas mieux pourvus.

La nourriture fut très longtemps insuffisante, surtout pour vivre sous un tel climat. Le ravitaillement en vivres américains apporta une grande amélioration, mais qui déçut très vite. Les "Meat and Vegetables Stew'',au bout de peu de temps furent pris en horreur, et bientot ces aliments dévitaminisés occasionnèrent de la gingivite.

L'armement et les munitions donnèrent également beaucoup de soucis. La graisse et l'huile manquantes furent bien remplacées par du gas oil, mais ce n'était qU'un pis aller. Aux basses températures, les armes gelées ou givrées ne fonctionnaient plus, les percuteurs se brisaient, les rendant inutilisables.

L'équipement défensif des points d'appui fut une cause de grands soucis. Il nous aurait fallu des sacs à terre et du barbelé en grande quantité. Il nous en fut livré trop tardivement et de façon insuffisante, car la saison était déjà trop avancée. Il fallu donc se contenter des moyens du bord, comme toujours dans notre pauvre et cher pays. Les planches, madriers et rondins furent "piqués", les pierres et les branches, trouvées sur place ne manquaient pas. En prévision des grosses chutes de neige, rendant l'accès aux points d'appui très difficile, un approvisionnement de surete de 20 000 rations américaines, et de 200 000 cartouches fut mis en place dans les postes avancés ou éloignés des Queyrelin, de Grange Chevillot, des Thures, de l'Echelle, de la Cléda et de l'Olive.

Ce ne fut pas une petite affaire. La grande variété de munitions, correspondant aux diverses armes, le poids et l'encombrement énorme, et le transport par des pistes impossibles nous donnèrent assez d'ennuis. Une section de transport muletière nous fut envoyée, escortée jusqu'à Névache par deux automitrailleuses, chose assez cocasse en ce pays.

Malgré cette "corrida" de mulets, le Fritz ne fut pas trop méchant et nous n'eumes qu'une seule perte à déplorer, celle d'un mulet. Au cours d'un bombardement,l'un deux s'effondra sous sa charge. Prêts à nous apitoyer sur le sort de ces pauvres bêtes qui partagent à la guerre le sort des hommes.,. nous constatames qu'il n'avait pas la moindre blessure, et qu'il devait être mort de peur ou d'une peine de coeur refoulée.

De héros, il passa de suite au rang de bête de boucherie, et prit, pour une et dernière fois à dos d'homme, le chemin de la cuisine de la 3ème compagnie.

La Névachie s'était signalée à l'attention du commandement par sa nervosité. L'ennemi paraissait s'intéresser à ce bout de territoire, peut-être parce que ses défenseurs eux-mêmes s'agitaient.

Tout ne se fait pas en un jour, et il fallut souvent se plaindre, apitoyer, quelquefois même faire le geste de rendre son tablier.

Il est humain de ne considérer que sa situation particulière et d'oublier les autres. Le commandement qui dicerne doit savoir équitablement répartir. Bref, l'Echelle ayant été considérée comme zone sensible, la Névachie devint intéressante et des moyens supplémentaires lui furent octroyés.

En prévision de l'installation d'une section de 75 au fort de l'Olive, le personnel nécessaire, sous le commandement d'un sous-lieutenant fut envoyé en stage d'instruction.

Le fort, situé au dessus de Plampinet est parfaitement placé pour surveiller et battre les passages d'accès à la vallée de la Clarée. C'est aussi un observatoire excellent d'où l'on peut voir la Sueur d'un peu moins bas que d'habitude. Le stage terminé, la section d'artillerie, car elle l'était devenue entre temps, prit possession du fort et de deux canons de 75 de campagne -il n'y avait plus de pièces de casemates- qui furent installés en plein vent.

Mais la saison était déjà avancée, et leur venue par le col de Granon déjà fortement enneigé fut difficile. Une grosse chute de neige coupa définitivement le chemin le lendemain même, et l'approvisionnement en munition fut réduit à 260 coups, une petite demi-heure de feu pour tout l'hiver.

Il y avait bien un téléphérique, mais la "ficelle", en était coupée. Tous les efforts pour le remettre en état, jusqu'à l'achat d'un câble, demeurèrent vains. Et le téléphérique continua de n'exister que sur la carte.

Aussi le fort de l'Olive, avec ses 260 coups, devint une petite île perdue dans la neige, vivant sur ses réserves, en attendant le printemps. A part quelques liaisons par estafettes, le seul téléphone, assurant les communications, signalait la vie du fort et permettait de transmettre le compte rendu quotidien et les renseignements d'observatoire.

Le bataillon ne possédait qu'un seul mortier de 81. Le 1er RTA lui en détacha une section que commandait le sergent chef ROUCHEL. Lorsqu'il reçut sa désignation, il se récria d'abord, ne voulant pas venir se perdre parmi les FFI, mais l'accueil qu'il reçut le fit bientot changer d'avis.

Au bout de peu de temps, sa section faisait bloc avec le bataillon, et lorsque son régiment le rappela, ses regrets furent vifs de nous quitter, comme les notres de perdre ce charmant camarade.

c'était un chef de section remarquable et un guerrier valeureux. Toujours pret à foncer, rien ne l'émouvait que le désir de frapper, de cogner et de frapper encore.

Il maintenait dans sa section une discipline de fer.

Payant de sa personne, ses tirailleurs le suivaient avec entrain. Lorsqu'il supposait qu'un guetteur relâchait sa faction, ce dont il se rendait compte en jouant le "Fritz", il lui faisait claquer aux oreilles deux ou trois coups de Colt. Le tirailleur affolé ne ripostait pas ou mal, il avait la baraka,  puis se faisait secouer d'importance.

Il était relié "par fil spécial avec bigophone" au P.C.

Lorsqu'on entendait cet instrument psalmodier un certain air, c'était Valentine -son indicatif de combat- qui était au bout du fil. Le quartier était trop étendu pour que d'un emplacement la section de mortiers puisse tirer partout. Ne pouvant d' autre part être partout à la fois, et prévoyant le cas de crise, il en fut trouvé un d'où l'on pouvait aider l'Echelle et les Thures, les deux passages les plus importants. Le sergent-chef ROUCHEL travailla la question avec une grande compétence technique, et réalisa ainsi une possibilité d'appui rapide.

Prosélyte convaincu, il se chargea de faire l'instruction d'une section de mortiers FFI, qui, bien que n'ayant qu'une pièce, était désormais capable d'en servir quatre lorsqu'on les lui donnerait.

C'est ainsi qu'une section mixte tirailleurs FFI à cinq pièces, dont l'adjoint FFI était le sergent-chef CASTAN fut constituée. De la maison forestière de la Combe des Thures, les deux missions principales, ainsi que des tirs de harcèlement dans la Vallée Etroite furent soigneusement étudiés et repérés.

Dans le mAme temps, l'artillerie d'Afrique avait mis

au point tous ses tirs. Ces moyens réunis donnaient au front une solidité et une sécurité excellente. Cela ne pouvait pas durer longtemps. Appelée sur le front d'Alsace, la 4ème DMM et sa précieuse artillerie devait nous quitter un jour, sui-vie peu après de la section de mortiers, au moment ou sa présence eut été le plus nécessaire. Après avoir été forts et riches, nous devions redevenir plus faibles et pauvres qu'avant.

Les transmissions étaient assurées par un réseau téléphonique complet. Mais l'entretien des lignes perpétuellement coupées par les bombardements et les chutes de neige donnèrent à la section de transmission un mal inouï. Que de fois ce maigre lien avec les postes perdus dans la montagne paru tenu. Quelles craintes ont-ils données lorsqu'à l'appel ils ne répondaient pas. Le front, épousant presque la frontière, donnait à l'ennemi l'avantage du terrain.

Maitre de la Vallée Etroite sue laquelle nous n'avions aucune vue et pratiquement aucune possibilité permanente, l'ennemi pouvait nous disputer la maîtrise de la vallée de la Haute Clarée, sur laquelle ses vues plongeantes étaient parfaites.

L'observatoire et le point d'appui des Rochers de la Sueur l'avaient sous les yeux et pouvaient intervenir à tout moment sur le col de l'Echelle par les armes de petit calibre et les mortiers, sur la ligne de communication, la route Névache-Plampinet par les mitrailleuses et les mortiers, et sur l'ensemble, notamment les cantonnements, en faisant intervenir l'artillerie.

Cette grave hypothèque grevait durement notre défense. Mais une autre faiblesse résidait dans l'insuffisance montagnarde et alpine du bataillon. Il manquait de jambes.

A part le chef de bataillon, alpin et skieur de grande classe, on pouvait compter sur les doigts d'une seule main les gradés et hommes susceptibles de le suivre, et capables d'un raid offensif qui ne se termine pas en catastrophe. L'ardeur, la bonne volonté, voire la témérité ne manquaient pas, et la preuve en fut faite mainte fois, mais une bonne section d'éclaireurs skieurs bien entraînée eut mieux arrangé les choses.

Nos adversaires sur ce point étaient mieux pourvus. Un bataillon de chasseurs de haute montagne, basé à Mélezet ou Bardonnèche, était chargé d'agiter le secteur. Ils vinrent souvent, presque toutes les nuits au col de l' Echelle, patrouiller et essayer de nous enlever nos postes. Il est possible qu'ils se soient infiltrés jusque dans la vallée.

A cet égard, une de leur pratique courante consistait à envoyer un officier ou sous-officier et un ou deux hommes qui restaient en observation deux ou trois jours dans nos lignes, vivant comme les lièvres à l'abri de leur seule fourrure.

Cette crainte, jointe au mordent peu ordinaire de nos volontaires, les rendaient vigilants et évitaient certainement des surprises désagréables.

A ces troupes d'élite qui nous étaient opposées, la configuration du pays, la grandeur du secteur à défendre et l'exiguïté de nos moyens pouvaient en effet donner de grandes possibilités •

Peu après l'arrivée du bataillon BERTHIER à Névache, le bataillon FFI de l'Ardèche vint tenir le quartier du Montgenèvre. Son PC se trouvait à la Vachette.

Le bataillon FAUVEAU, puisque c'est de lui qu'il s'agit, était un très beau bataillon, très ardent et très sur. A lui revint l'honneur de tenir le col du Mont Genèvre et le bois de Sestrières, au pied du fort Janus, très convoités par l'ennemi.

Bientot, la 4ème demi Brigade d'Infanterie alpine FFI était constituée, avec les bataillons arrivés dans le Briançonnais:

  • 1er bataillon BERTHIER dit F.F.I. du Rhone
  • 2ème FAUVEAU F.F.I. de l'Ardèche
  • 3ème RAVEL F.T.P. de l'Ardèche
  • 4ème LE HENRY F.F.I. du Jura

Le Lieutenant-colonel Marielle-Tréhouart en avait pris le commandement. Cette 4ème 1/2 brigade d'infanterie alpine avait des soeurs, la 5ème 1/2 brigade de chasseurs, commandée par le Lieutenant-colonel DE GALBERT, la 7ème 1/2 brigade de chasseurs, commandée par le Lieutenant-colonel LERAY et la 2ème 1/2 brigade d'infanterie alpine commandée par le Lieutenant-colonel DE LASSUS.

L'ensemble formait la 1ère Division alpine F.F.I. aux ordres du Colonel VALLETTE D'OSIA. 

Ainsi, avec ses faiblesses, mais aussi avec son ardeur et sa grande force morale, le bataillon BERTHIER était fortement ancré dans ce col de Névachie. Sans vouloir faire parler de lui, il tenait seulement à faire tout son possible pour remplir la tlche qui lui était confiée.

Enfermé dans sa vallée à vingt kilomètres de tout secours, sa ligne de communication sous le feu ennemi et susceptible d'etre interceptée, observé dans tous les détails de son activité par un observatoire vigilant, sa situation tactique était un non-sens militaire.

Dans le plan de défense organisé et appliqué, en 1914 et 1939, la Névachie était évacuée, et Plampinet formait le bouchon protégeant Briançon dans la vallée de la Clarée, face à la haute montagne.

Les forts du Granon et de l'Olive avaient été spécialement construits pour tenir sous leurs feux les passages déjà indiqués de l'Echelle, des Thures et des Acles.

Mais en 1944, la mission nouvelle était de garantir les derniers villages français contre les dernières entreprises des gens d'en face.

Aussi les trois cents habitants de Névache et de Sallé qui n'avaient pas voulu abandonner leur village pouvaient ils être rassurés, si ce n'est tranquilles.

Le Bataillon BERTHIER faisait bonne garde et les protégeait de son Corps.

 

Comments