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Etre ouvrier à Caromb au 19e siècle

Antonin sur la route de l'usine Teste

Du haut de la colline de Crillon-le-Brave, on voit toute la vallée. C'est aussi l'endroit le plus froid du canton. La vue s'étend sur toute la plaine comtadine, les reliefs du Barroux et de St Véran adoucissant un damier de couleurs, fait des vergers de cerisiers croisant des champs de céréales un peu clairsemées, et de champs d'oliviers et de garance dont on faisait alors les teintures des soldats des armées françaises. Des fumées s'élevaient par endroits : on défrichait là bas pour creuser le canal de Carpentras. La terre était pâle, parsemée des taches noires des forêts de chênes verts et de haies de cyprès.  Les vignes, si malmenées par la maladie, reprenaient ça et là. Une légère brume  filtrait un paysage endormi à cette heure matinale.

A Road in Provence May 1998, oil on canvas.Private Collection, London. Peinture sur huile citée sur le site Histoire de Caromb/ Jean Gallian http://stillives.com/l_27.html


Antonin s'arrêta un instant près du grand chêne pour observer ce paysage qu'il avait toujours vu ici. Cette terre ingrate, il l'avait tournée et retournée à la ferme des Brians, mais elle ne pouvait plus les nourrir tous maintenant. Seul Germain son frère en tirerait quelques revenus, ils avaient décidé cela cet hiver. Un printemps pluvieux et froid avait fait le reste. On disait que le canal allait tout changer dans le pays, que les terres pauvres allaient donner enfin aux paysans qui s'acharnaient sur elles. Aux Brians, la colline était loin de la plaine, l'eau avait toujours manqué. Il lui faudrait partir à l'usine. Les conserveries Teste avaient ouvert leur porte cette année, le pays s'ouvrait aux nouvelles cultures maraîchères autour de Carpentras et de Pernes, elles manquaient de bras pour faire tourner les machines : autoclaves, pressoirs, foulage, cuisson, les femmes aussi étaient utiles, à l'épluchage et à la mise en boîte. Et les enfants aussi étaient embauchés pour un sou.

Il lui restait un quart d'heure pour rejoindre l'usine, en passant la Baisse où se

trouvaient les moulins. Là il rejoindrait la large allée des pins qui menait à Carpentras jusqu'à l'usine Teste où le contre-maître pointait l'entrée de chaque ouvrier sur un grand cahier de présence. Il fallait embaucher à 7h précises, aucun retard n'était toléré. Il n'avait pas envie d'aller là-bas, il y retrouverait les ouvriers qui comme lui devaient faire vivre leur famille, dans des logements insalubres du village. Au moins aux Brians, il y avait la ferme et les bêtes, on respirait, on voyait le ciel la nuit. Au village, rien de tout cela, les ruelles sales et étroites abritaient un peuple de misère.

Le salaire? Sept sous à la fin de la journée, qui durait 16 heures, ce n'était pas assez. Marie, son épouse lavait le linge au lavoir et portait quelques paniers repassés aux Rogier pour 3 sous. Les 4 enfants rejoignaient l'école de Crillon, mais souvent aidaient à la ferme et aux récoltes. Il fallait s'y résigner. L'aîné ira aussi à l'usine à l'automne.

Maintenant, chargé de son sac pour le casse-croûte du midi (une tranche de lard et du pain noir avec une figue sèche), Antonin a franchi le seuil de la conserverie, comme d'autres anciens paysans, et il rejoint l'atelier. Le sol de terre battue est encore jonché de légumes abandonnés et échappés des travaux de la veille. Il faut attendre la livraison des primeurs par charrettes entières venant de Carpentras. Ce qui reste des marchés sera trié, épluché, dénoyauté, broyé ou concassé, conditionné et stérilisé dans de grands bocaux avant d'être emballé dans des caisses estampillées « Conserveries Teste » et envoyé par charrettes entières dans toute la région.

Il faudra suivre une cadence qui épuise, avec une pause très courte à midi, mais la petite usine n'est pas aussi dramatiquement cruelle pour les hommes et les femmes qui y passent toute leur journée, que celles des grandes villes. L'atelier de tri, dans la grande cour à l'entrée, retentit des rires des femmes qui parlent entre elles, et les hommes peinent à porter les caisses de fruits et de légumes. Mais l'humidité y est poisseuse, la saleté et la chaleur sont éprouvantes.

La journée sera longue pour Antonin, et ce sera le chemin inverse qu'il devra refaire, mais de nuit, pour remonter aux Brians, quatre kilomètres plus haut. Là-bas, il faudra encore fendre du bois et trier la semence à semer. Peut-être que son frère sera sur le cours pour vendre sa récolte comme tous les paysans, il remontera avec lui et sa mule.


Certains soirs, les ouvriers se retrouvent souvent au bar du village. On prendra des nouvelles du canal, on parlera de la prochaine foire, on discutera des pépinières de plants de vigne que certains commencent à greffer ici, parce qu'on dit qu'un jour, ce sera l'avenir.
 
NB :Ce texte est librement inspiré des ouvrages cités dans la bibliographie en pièce jointe, les images proviennent de sites internet et de cartes postales ainsi que de l'ouvrage de JC Bressieux "Caromb, A la recherche du temps passé", qui m'a donné l'autorisation de reproduire les cartes postales de son ouvrage.
M. Jean Gallian m'a également autorisée à citer ses documents.
 Les légendes des illustrations n'ont pu être ajoutées dans la page. Voir la Bibliographie  en pièce jointe.
 

Pour lire le règlement de l'usine, consulter la pièce jointe issue de :

http://www2.ac-toulouse.fr/col-carco-villefranche-rouergue/productions%20eleves/materiaux/Vie%20en%20usine/vieXIXe.htm




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Odile Godefroy,
5 mars 2011 10:16
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bibliogCaromb.odt
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Odile Godefroy,
3 févr. 2011 01:48
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reglementacier.htm
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Odile Godefroy,
22 janv. 2011 15:48
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