Table ronde au Sénat sur l'avenir des langues anciennes

Nous reproduisons ci-dessous le compte-rendu disponible ici sur le site du Sénat. Patrice Soler, qui intervenait auprès des sénateurs aux côtés de Florence Dupont et de François Martin, est membre du conseil scientifique et vice-président de l'ALLE.

COMPTES RENDUS DE LA COMMISSION DE LA CULTURE, DE L'EDUCATION ET DE LA COMMUNICATION

Avenir de l'enseignement des langues et cultures de l'antiquité dans le second degré - Audition conjointe
Mercredi 4 mai 2016
- Présidence de Mme Catherine Morin-Desailly, présidente -
La réunion est ouverte à 9 h 30.


Mme Catherine Morin-Desailly, présidente. - Quel avenir pour le latin et le grec ancien dans l'enseignement secondaire ?

La réforme du collège, à laquelle notre commission s'est beaucoup intéressée l'an dernier, a eu le mérite de poser cette question avec une acuité nouvelle.

Cette table ronde n'a pas pour objet de revenir sur les débats de la réforme du collège ; elle vise à mener une réflexion plus générale sur la situation du latin et du grec ancien dans le second degré, au collège et au lycée, ainsi que sur les perspectives d'évolution de ces disciplines.

Avant même la réforme, l'état des lieux des enseignements de latin et de grec ancien, désignés depuis 2007 sous le terme « Langues et cultures de l'Antiquité », était peu encourageant : offre inégale de ces enseignements sur le territoire, réduction constante des effectifs d'élèves et forte déperdition de ces élèves entre le collège et le lycée, pénurie d'enseignants de lettres classiques, etc. Pourtant, comme l'écrivait l'inspection générale dans un rapport de 2011, « les facteurs de vitalité de tous ordres ne manquent pas » à cette discipline « singulière, porteuse à un degré incomparable d'interdisciplinarité ».

Nos intervenants nous aideront à discerner quelle doit être la juste place de ces enseignements et à répondre, entre autres, aux questions suivantes : pourquoi enseigner les langues et cultures de l'Antiquité ? Que doit-on attendre de leur enseignement et des élèves qui l'ont reçu ? Comment l'enseigner utilement au plus grand nombre ? Quelle doit être leur place dans la filière littéraire ?

À cette fin, nous accueillons :

- Mme Florence Dupont, professeur des universités, professeur émérite de littérature latine à l'Université Paris Diderot (Paris-VII) ;

- M. Patrice Soler, professeur agrégé de lettres classiques, inspecteur général de l'éducation nationale (2002-2011), auteur avec Mme Catherine Klein du rapport de l'inspection générale sur l'enseignement des langues et cultures de l'Antiquité dans le second degré (2011) ;

- M. François Martin, professeur de lettres classiques, président de la Coordination nationale des associations régionales des enseignants de langues anciennes (CNARELA) et Mme Hélène Frangoulis, vice-présidente et maître de conférence en grec ancien à l'université de Toulouse Jean-Jaurès.

Mme Florence Dupont, professeur des universités, professeur émérite de littérature latine à l'Université Paris Diderot (Paris-VII). - Je n'interviens pas uniquement en ma qualité de professeur de littérature latine, mais également en tant que fondatrice d'une association, « Antiquité territoire des écarts », qui réunit des enseignants du secondaire comme du supérieur, des antiquisants, des historiens, des philosophes et des littéraires. Elle vise la diffusion et la promotion de la recherche la plus récente, notamment auprès des enseignants du secondaire en activité.

Dans les propositions que notre association a formulées, nous sommes partis de la réforme des classes préparatoires, où l'enseignement des langues et cultures anciennes est obligatoire dans les classes littéraires. Afin de créer une véritable continuité entre le lycée et ces classes préparatoires, nous proposons la création au lycée d'une filière consacrée aux humanités. L'abandon massif par les élèves du latin et du grec ancien entre le collège et le lycée tient peut-être à l'enfermement de leur enseignement dans un domaine qui n'a plus le vent en poupe, à savoir les lettres. Au collège, cet enseignement des langues et cultures de l'Antiquité (LCA) doit permettre à l'ensemble des élèves du collège de pouvoir aborder sereinement le lycée.

Pourquoi enseigner et apprendre les LCA ? Notre école prétend à l'égalité ; or c'est la culture, non le savoir, qui distingue les élèves. L'écart se situe ainsi entre les élèves dont la famille leur ouvre l'accès à cette culture et ceux pour lesquels ce n'est pas le cas. L'enseignement des LCA peut ainsi être le fondement d'un enseignement culturel plus large, qui engloberait les arts. Sans cet enseignement, l'école ne saurait contribuer à la promotion sociale et au développement de l'esprit critique.

Comment enseigner les LCA? Il y a une attitude nouvelle à avoir envers les LCA, c'est-à-dire de ne pas en faire un patrimoine enfermé sur l'Europe, mais une ouverture sur le monde. Je peux vous assurer que le latin n'est pas une manière d'apprendre le français ; par provocation, on peut dire que le français ne vient pas du latin, sauf à réduire la langue à son vocabulaire. Le latin doit être enseigné avec le français, à la condition que ce soit l'occasion de développer le sentiment de la distance et de la diversité des langues et des syntaxes, car la syntaxe du français n'a pas le moindre rapport avec la syntaxe du latin ; cela est également vrai pour d'autres langues.

Je terminerai par un exemple : on prétend que le mot theatron a donné le mot « théâtre », ce qui est matériellement vrai, mais qui est faux du point de vue du sens. Le théâtre antique n'a rien à voir avec le théâtre moderne. De même, le mot matrimonium ne signifie pas « mariage », du moins pas au sens où nous l'entendons aujourd'hui.

M. Patrice Soler, professeur agrégé de lettres classiques, inspecteur général de l'éducation nationale de 2002 à 2011. - Ma question de préambule est assez facile : que perdrait-on en perdant son latin ?

Je veux revenir sur l'intitulé de cette table ronde : quel avenir pour les langues et cultures de l'Antiquité ? Il me semble qu'il y a une contradiction entre l'offre de l'institution scolaire et la demande de la société. D'un côté, on observe une forte demande de racines ou d'héritage, des mots, certes, qui charrient parfois avec eux une certaine confusion, mais il y a un véritable besoin de se reporter à l'Antiquité. D'autre part, il y a dans certaines familles une répugnance non moins forte à l'apprentissage de langues réputées « mortes », car perçues comme n'étant pas utiles, qui ne servent pas et dont l'apprentissage exige une certaine ascèse. C'est pour trancher cette discordance que le politique doit intervenir.

En ce qui concerne les classes préparatoires, l'IGEN a imposé l'apprentissage des LCA dans toutes les classes préparatoires littéraires. Tous les élèves doivent apprendre le latin ou le grec ancien. Je reviendrai plus loin sur le lycée et la série L.

Pour ce qui est de la réforme du collège, les textes régissant l'enseignement des LCA, et notamment le programme d'enseignement de complément, sont irréprochables dans leur argumentaire en faveur des LCA. Ils mettent en avant leur apport spécifique et exceptionnel en matière d'éducation civique, linguistique, artistique et culturelle des élèves ; l'énorme potentiel des LCA est réaffirmé. Mais l'organisation des enseignements au collège, partagé entre l'enseignement pratique interdisciplinaire (EPI) « Langues et cultures de l'Antiquité » et l'enseignement de complément, au lieu de libérer ce potentiel, l'entrave très sérieusement. Il y a une discordance entre l'intention affichée dans les textes et ce qui est prévu dans l'organisation de ces enseignements. En prévoyant la dispersion dans différentes classes des élèves suivant l'enseignement de complément pour éviter la formation de filières, les instructions du ministère font peser sur cet enseignement la suspicion d'être une niche de reproduction sociale. Certains préjugés ont la vie dure.

Il convient de souligner que les LCA jouent une fonction, spécifique et reconnue, de portail pour toutes les disciplines. Les LCA sont-elles en elles-mêmes une discipline ? Le professeur de LCA doit être à la fois linguiste, historien, il doit maîtriser l'épigraphie et tout un ensemble de spécialités. En un sens, il s'agit bien de la discipline qui est la plus interdisciplinaire qui soit.

Enfin, au lycée, le refus de donner une place privilégiée aux LCA au sein de la série littéraire constitue un véritable problème. Tant qu'il n'y aura pas, pour les élèves de la série L, une obligation de suivre un enseignement de latin ou de grec ancien, même à petite dose et avec des programmes repensés, avec une spécialisation possible pour certains, on pourra toujours bavarder sur l'avenir de la série L. Ce qui est considéré comme sélectif au sein de l'institution scolaire aujourd'hui, ce sont les langues formelles, à l'instar des mathématiques qui fondent la série S, cette dernière étant d'ailleurs davantage une série généraliste qu'une véritable série scientifique. Face à ces langues formelles, il y a la langue maternelle, le français, qui est le plus petit dénominateur commun. Tant que la série L ne pourra pas se prévaloir de l'équivalent des mathématiques, c'est-à-dire d'une langue formelle, il n'y a pas à espérer que cette filière redore son blason. Seule l'étude des langues anciennes, menée scientifiquement et en lien avec la recherche, peut légitimement remplir cette fonction et permettre le renouveau de la filière littéraire au lycée.

M. François Martin, professeur de lettres classiques, président de la Coordination nationale des associations régionales des enseignants de langues anciennes (CNARELA). - La CNARELA est une coordination qui réunit depuis plus trente ans les associations régionales des enseignants de langues anciennes (ARELA), dont l'objet est de promouvoir la diffusion du latin et du grec ancien et de les rendre accessibles à tous les élèves. Elle est membre fondateur de l'association européenne Euroclassica, qui rassemble les associations d'enseignants de langues anciennes des pays européens et oeuvre auprès de la Commission européenne pour inscrire le latin et le grec ancien dans le Cadre européen commun de référence pour les langues (CECRL).

Les LCA doivent faire partie du socle de culture qu'on propose aux élèves aujourd'hui. La principale demande, formulée et reformulée de nombreuses fois auprès des cabinets des différents ministres qui se sont succédé ces dernières années, auprès de la direction générale de l'enseignement scolaire (DGESCO) ou de l'inspection générale, est d'obtenir des moyens spécifiques attribués à ce qui était jusqu'alors des options, aujourd'hui littéralement pulvérisées entre trois dispositifs, si l'on reprend les formules ministérielles :

- d'abord le français avec des éléments issus des LCA, qui existent déjà, en réalité, dans les programmes encore pratiqués aujourd'hui ;

- ensuite l'enseignement pratique interdisciplinaire (EPI) LCA, prélevé sur des horaires d'autres disciplines, d'où sa mise en place particulièrement complexe, rendant l'existence même de cet EPI aléatoire car il n'est nullement obligatoire ;

- et, enfin, l'enseignement de complément, concédé après les protestations de mars - car absent, initialement, du projet initial et dont l'horaire par rapport à l'option est diminué de 50 % en 5e et de 30 % en 4e et 3e. La mobilisation engagée par la CNARELA et les associations littéraires réunies, mais aussi par les parents d'élèves, a permis de laisser un sursis aux LCA, et en particulier au grec ancien qui est le plus menacé.

C'est donc bien une éradication des LCA que cette réforme visait, sans se soucier des 500 000 élèves qui les étudient, et encore moins des enseignants qui sont chaque jour face à leur classe. La loi du 8 juillet 2013, sur laquelle le ministère s'appuie pour justifier sa réforme du collège ne prévoyait en aucune façon le dépeçage des LCA auquel on assiste.

Les moyens spécifiques que demande la CNARELA visent principalement à permettre à tout élève qui en fait la demande d'accéder aux options qui figuraient jusqu'alors dans les grilles des enseignements. Mais l'on constate que le latin et le grec sont toujours une variable d'ajustement. La CNARELA est informée tous les ans de nombreux cas de collèges où l'on voit des refus d'inscrire des élèves qui demandent l'option : ce sont des fonctionnaires qui sont les premiers responsables des inégalités, et parmi eux, ce ne sont sûrement pas les professeurs qu'il faut accuser. De plus, on a tout entendu sur le caractère élitiste ou pas sexy de ces matières, pour reprendre l'expression d'un membre du cabinet de la ministre. Pourtant, des professeurs de langues anciennes refusent de sélectionner les élèves lorsque 35 collégiens demandent l'option et que le chef d'établissement annonce qu'il n'y aura que 28 places. Le cas se reproduira encore avec la réforme du collège, pourtant affichée comme une réforme qui prône l'égalité.

Le rôle attribué au latin et au grec gagnerait à être repensé : il l'a été avec la réforme du collège, mais plus que mal comme on vient de le voir. Prenons le seul exemple des classes de 6e : lors d'une audience commune avec les associations littéraires réunies, nous avions proposé que sur les cinq heures de cours de français prévues initialement en 6e dans la réforme, une heure fût consacrée, pour tous les élèves tout au long de l'année, aux langues anciennes, de façon effective, pour travailler le programme de français mais aussi tisser des liens avec le programme d'histoire, qui s'y prête particulièrement. La réponse du ministère n'a pas été longue à venir : le français a vu son horaire baisser, passant à 4,5 heures et demie, et encore, avec l'aide individualisée prise sur le cours, ce sera sans doute moins. Rien sur le latin et le grec : parler d'interdisciplinarité ensuite prête à rire.

On veut faire croire que la réforme donne un nouveau rôle aux langues anciennes, mais, en réalité, elles auront encore moins de place qu'auparavant : ce n'est pas l'EPI qui les relancera. Sur un trimestre, sur l'année, sur quelques heures, toutes les organisations semblent permises et aboutissent à un mélange curieux pour des élèves qui ont pourtant besoin d'être structurés.

Dans l'appellation « Langues et cultures de l'Antiquité », on trouve bien la référence à la langue, qu'on a tendance à oublier dans ce que va être l'EPI ; en effet, les textes prévoient qu'il puisse être dispensé par quelqu'un qui n'a jamais reçu de formation en latin ou en grec. Comment enseigner une langue qu'on n'a pas apprise ?

Il faut redonner un rôle entier à l'enseignement des langues anciennes et plus généralement aux humanités : elles rayonnent dans toutes les disciplines, mais la flamme qui les anime en tant que disciplines ne doit pas s'éteindre. Repensés pour tous sans se contenter d'un saupoudrage, les enseignements de latin et le grec doivent reconquérir du terrain, en particulier celui de la langue. Une étude récente de la direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) montre, en effet, que les élèves issus de milieux défavorisés tirent un véritable bénéfice de l'apprentissage d'une langue ancienne : ils obtiennent des résultats supérieurs aux diplômes du brevet (+ 21,5 points) et du baccalauréat (+ 23 points) ; dans les milieux favorisés, l'écart est moindre. Si le latin apporte moins dans les milieux favorisés, c'est que d'autres facteurs familiaux ou culturels jouent le rôle du latin ; dans les classes moyennes et pauvres, au contraire, rien ne peut remplacer cette matière offerte gratuitement par l'école de la République.

Des expériences ont été menées, en particulier dans l'académie de Créteil par Mireille Ko qui a fortement encouragé le développement du latin et du grec qu'elle appelait « thérapeutiques » : on sait quels succès elle a remportés dans l'académie qui est l'une des plus avancées en termes d'enseignement des langues anciennes.

En 2011 a été lancée une refondation, avec le rapport de IGEN, mais ce qui y est dénoncé perdure et va perdurer : on ne donne pas les moyens nécessaires à la réussite de ces enseignements. Le cabinet de la ministre et la DGESCO n'ont d'ailleurs pas la même lecture de l'article 7 du décret n° 2015-544 du 19 mai 2015 relatif à l'organisation des enseignements au collège, c'est dire si à ce niveau la lecture pose aussi problème.

Que doit-on attendre des élèves en fin de collège ou en fin de lycée et selon quels principes organiser cet enseignement ? En fin de collège, on peut attendre d'un élève qu'il comprenne des locutions et de courts textes, cela semble être un minimum ; une culture commune qui doit être partagée, mais aussi des langues qui forment un socle et sont un atout pour la langue française et pour les langues vivantes étrangères.

À la fin du lycée, un élève devrait, selon les programmes, avoir atteint un niveau de maîtrise qui permette un bon accès aux textes originaux. Malheureusement ce n'est pas souvent le cas et pour des raisons évidentes qui n'ont rien à voir avec l'éternelle baisse du niveau dont on nous rebat les oreilles ici et là : un lycéen aujourd'hui n'est pas moins bon qu'un lycéen des années 1970, on l'a simplement gavé de dizaines d'heures de nouveaux dispositifs qui n'existaient pas avant. Mais une des causes principales reste la faiblesse des moyens. Combien de lycées proposent les trois heures réglementaires sur les trois années d'enseignement ? Très peu. Les horaires ne sont pas respectés, souvent parce qu'ils ne sont pas financés et c'est encore la marge qui permet de fournir les horaires. Comme elle a été particulièrement réduite cette année, les menaces sont encore plus importantes. Les cours sont souvent placés à des horaires qui ne motivent pas les élèves, en début ou en fin de journée.

Comment remédier à la chute brutale du nombre de latinistes et d'hellénistes en classe de seconde ? Évoquer le lycée ne permet pas de faire l'impasse sur la question de la chute du nombre d'élèves en langues anciennes à l'entrée en seconde : il faut cependant immédiatement briser encore une fois quelques poncifs sur la baisse des effectifs.

Premièrement, on oublie trop souvent qu'à la fin du collège, tous les élèves ne vont pas au lycée général et technologique. Pour avoir enseigné treize ans dans un collège classé en zone d'éducation prioritaire (ZEP) de Seine-Saint-Denis, je crois avoir une vision assez claire sur le sujet : ces élèves qui suivent une voie professionnelle n'ont-ils pas le droit d'avoir opté pour le latin et le grec ? Ils ne sont plus comptabilisés après. Ce discours de la baisse des effectifs est surprenant, surtout à la lecture du préambule du nouveau programme de l'enseignement de complément : on reconnaît enfin que « cette découverte est une incitation à poursuivre l'étude des langues et cultures de l'Antiquité dans la suite de leur scolarité. Elle constitue également un acquis pour ceux d'entre eux qui ne feront pas le choix de poursuivre cette étude mais disposeront, grâce à l'enseignement de complément, d'une représentation des cultures de l'Antiquité et de leur étendue. ».

On ne demande pas aux élèves de continuer les arts plastiques ou la musique : pourquoi les langues anciennes doivent-elles constamment justifier leur existence ?

Deuxièmement, au lycée général et technologique, la réforme n'a rien arrangé : de façon totalement similaire à celle du collège où on a vendu une « refondation », mot à la mode, on a fait croire que la création d'un enseignement d'exploration LCA pourrait sensibiliser davantage d'élèves qui n'auraient pas suivi les options au collège. Mais le manque de moyens n'a jamais permis de mettre en oeuvre cette politique. Certaines académies, comme celles de Reims ou d'Amiens, envisagent même d'y renoncer.

Aujourd'hui, alors que l'on invoque l'absence de moyens, on ouvre un nouvel enseignement d'informatique dans lequel les élèves vont se précipiter. Pourtant cet enseignement ne sera proposé qu'en seconde, comme la majorité des enseignements d'exploration, alors que le latin et le grec proposent des épreuves au baccalauréat, dotées d'un coefficient 3 depuis la réforme Bayrou de 1996.

Troisièmement, les derniers chiffres fournis par le ministère montrent que le grec se porte mieux à la rentrée 2015.

Ainsi, il faut repenser la liaison 3e-2nde, casser les représentations d'un lycée trop difficile et repenser la liaison avec le supérieur. La revalorisation des études littéraires passe par cette réflexion.

Quelle place pour le latin et le grec dans la filière littéraire ? La réforme du lycée, qui se voulait ambitieuse pour la filière littéraire, est un échec : cette filière n'attire pas plus. Il faudrait songer à une meilleure information sur les possibilités offertes par la filière L, surtout à l'heure où les entreprises font passer des stages de remise à niveau en orthographe ou de prise de parole en réunion à leurs cadres.

Le latin comme le grec ont une place légitime dans la série L. La réforme du lycée a refusé de considérer cette place, de repenser vraiment au fond la filière littéraire. Ils doivent cependant conserver une place dans les autres filières. Il faut également penser plus loin, au cursus de lettres modernes, en particulier, et au niveau des concours, sachant que le CAPES de lettres classiques a été fusionné avec celui de lettres modernes en 2013.

Plus ambitieuse pour tous, dans un mouvement qui progresse, c'est ce que doit être l'école de la République. Le titre de la table ronde d'aujourd'hui sur l'avenir des LCA sonne plutôt comme un avis d'enterrement et mériterait d'être orienté sur la question des mesures simples que l'institution doit prendre pour clarifier et restructurer l'offre de langues anciennes dans l'enseignement secondaire, et leur accorder pleinement la place qu'elles méritent.

M. René Danesi. - Je suis étonné qu'aucun de nos trois intervenants ne nous ait fourni d'éléments de comparaison des conditions d'enseignement du latin et du grec dans les pays limitrophes. La situation y est-elle pire que la nôtre ou certains pays ont-ils davantage droit de cité dans l'enseignement de ces matières ?

M. Loïc Hervé. - Pour compléter le propos de mon collègue René Danesi, je remarque que vos interventions présentent peu de statistiques. Sans préjuger des conséquences de la réforme du collège s'agissant de l'enseignement du latin et du grec, vers quelles grandes options les collèges s'orientent-ils ? Quels sont les points de rupture à l'entrée du lycée ? Connaître les tendances de l'enseignement du latin et du grec au cours des dix dernières années permettrait de faire le point sur son attractivité.

Mme Françoise Cartron. - Dans cette table ronde, nous avons beaucoup entendu parler du lycée et notamment du contenu de sa filière littéraire. Visiblement, vous n'êtes pas satisfaits de la réforme du lycée réalisée par la précédente majorité. L'intérêt pour les élèves des LCA se heurte à une faible appétence des familles qui correspond à l'évolution de notre société. Comment résoudre cette équation où l'on demande à l'école d'enseigner de plus en plus de matières - nouvelles technologies, citoyenneté, etc... - sans modifier le cadre horaire ? Dès lors, les langues anciennes sont bien souvent reléguées à des horaires peu attractifs pour les élèves. Ma seconde question s'adresse à M. Soler : tout en reconnaissant que l'enseignement du latin était bénéfique et ouvert à tous, vous avez indiqué la nécessité d'une certaine ascèse. Cet apprentissage est-il alors réellement ouvert à tous ou ne requiert-il pas certaines dispositions ?

Mme Brigitte Gonthier-Maurin. - J'ai été frappée, en vous écoutant, par certaines expressions utilisées, notamment celle « d'enfermement des langues anciennes ». Il existe, il me semble, un paradoxe, entre, d'une part, la forte demande de nos concitoyens de mieux connaître leurs racines et leur patrimoine et, de l'autre, la relégation des langues anciennes dans notre enseignement. Mon constat rejoint celui dressé par notre collègue Françoise Cartron s'agissant des contraintes pesant sur le temps scolaire. Celles-ci peuvent néanmoins être dépassées dès lors que l'on pense ces enseignements en matière de transversalité. Il est possible d'entrer dans la culture de ces langues, fondamentales pour comprendre qui nous sommes et vers quoi nous allons, autrement que par l'apprentissage de déclinaisons. L'étude d'une pièce de théâtre, d'un fait historique, d'un thème de géographie peuvent constituer autant de supports pour l'apprentissage des langues anciennes. Chaque élève, même si tous ne s'engageront pas dans des études supérieures de lettres classiques, est capable de s'approprier ces matières dès lors qu'elles sont enseignées de manière transversale par des enseignants formés à cet effet. Je reconnais toutefois que cette ambition se heurte à plusieurs obstacles dans un contexte où le temps scolaire et les moyens financiers ne cessent de diminuer. Il ne suffit pas d'ajouter des heures aux emplois du temps ; le temps scolaire doit être compatible avec le rythme des élèves.

Mme Françoise Laborde. - Je débuterai mon intervention par une petite provocation : vous dites, madame Dupont, que le latin n'est pas utile à l'apprentissage du français. Mais alors, à quoi sert-il ? À rien, pensent certains. Plus sérieusement, je n'ai pas parfaitement saisi le sens de vos propos sur la dispersion des enseignements dans les filières. Je partage votre opinion selon laquelle le latin ou le grec ancien devraient être obligatoires en filière littéraire au lycée, mais je m'étonne que vous ayez si peu abordé la question du collège.

Monsieur Soler, vous avez considéré que la transversalité des savoirs et des enseignements est au fondement du métier de professeur de lettres classiques. Dans ce cadre, comment envisagez-vous les EPI ? Je considère, pour ma part, qu'il convient d'adapter l'enseignement aux évolutions technologiques, économiques et sociales. Comment, dès lors, ajuster au mieux le « bagage » des élèves ? De mon temps, nous parlions latin en sixième et déjà, la matière n'ayant pas la réputation d'être très drôle, des collèges essayaient de la rendre plus attractive.

Mme Corinne Bouchoux. - Je pense que tous les collégiens et les lycéens peuvent apprendre les langues anciennes. Certains collèges et lycées professionnels de ma connaissance constituaient déjà des groupes d'élèves, parfois baroques, pour tenter de sauver un poste d'enseignant. S'y retrouvaient alors des élèves de tous milieux et de tous niveaux. La véritable question est celle de l'équation juste entre le rythme des élèves, aux emplois du temps souvent surchargés, et l'importance de proposer cette option au plus grand nombre. En réalité, le problème du latin n'est pas le latin, mais l'érection des mathématiques comme instrument de sélection absolu dans le système scolaire français depuis vingt-cinq ans. Ce choix est parfois sans fondement, comme en médecine. Comment mettre fin à l'hégémonie triomphante des mathématiques ? Il faut un contrepoids fort aux mathématiques : il faut refonder l'école en la décentrant de cette matière reine.

Mme Florence Dupont. - Je suis entièrement d'accord avec Mme Bouchoux lorsqu'elle dit que tout le monde est capable de faire du latin et du grec. On remarque d'ailleurs que personne ne pose cette question pour d'autres disciplines...

Mme Cartron dit qu'il faut répondre aux demandes des familles. Je pense plutôt qu'une politique volontariste répondant à la question : « à quoi sert l'école ? » est à mener. Si l'école sert à former des citoyens, alors il y a effectivement des fondamentaux à transmettre, dont font partie les humanités. Or, ce qui m'a choquée dans le projet du collège, c'est l'absence de la culture générale dans les fondamentaux. La culture générale forme pourtant à la citoyenneté et au « vivre ensemble », expression que je n'aime guère. Les langues et les cultures de l'Antiquité ne sont pas le patrimoine du seul Occident : tous les enfants des bords de la Méditerranée les partagent. C'est pour cela que je dis, sur le ton de la boutade, que le français ne vient pas du latin. Certes, le vocabulaire du français, comme celui de l'espagnol, vient du latin, mais il y a eu une séparation des cultures qu'on peut ancrer dans l'Antiquité. Je pense qu'il ne faut pas que le latin et le grec soient vécus comme une acculturation. Nous pouvons l'éviter en rappelant aux enfants que leurs ancêtres des bords de la Méditerranée parlaient le latin, que les Libanais et les Égyptiens parlaient grec, etc. C'est l'avantage de l'Antiquité qui, étant un espace qui n'appartient à personne, permet la rencontre de tout le monde. À mon avis, le bon usage des EPI devrait être notamment celui-là. Je pense que c'est essentiel et que cela devrait être l'un des fondamentaux, lequel peut s'organiser autour de l'Antiquité, au lieu d'avoir des fantasmes identitaires. J'insiste : chacun y trouve ses racines, que ses parents soient nés au Maroc, au Liban ou en Syrie.

Ma réponse est politique, mais pour moi, c'est plus important que d'apprendre à faire un logiciel ; de toute façon, les enfants des familles défavorisées maîtrisent tous le numérique, ce n'est pas la peine d'en rajouter.

M. Patrice Soler. - L'ascèse est simplement le sens de l'effort. Les méthodes de l'enseignement des langues anciennes au collège se sont considérablement renouvelées. Le rapport que Mme Klein et moi-même avions commis montre le potentiel d'innovation de ces méthodes. Ainsi, les ressources numériques sont depuis très longtemps au premier plan des pratiques des langues anciennes. Il ne faut donc pas dire que les méthodes d'enseignement des langues anciennes sont ringardes, parce qu'elles pourraient, au contraire, servir d'exemple à beaucoup d'autres disciplines. Force est de constater que, dans l'opinion et parfois en haut lieu, pour des raisons politiques ou politiciennes, on cherche à ringardiser les langues anciennes, en faisant croire notamment que leur apprentissage est rébarbatif.

Il est vrai que l'apprentissage des langues anciennes n'est pas le même que celui des langues vivantes. Cette différence explique en partie la déperdition des effectifs. Les langues vivantes s'apprennent essentiellement avec des méthodes communicatives. Je peux le constater à Bruxelles où j'ai l'habitude de pratiquer les langues vivantes, puisque je suis expert auprès de la Commission européenne pour les lycées qui en dépendent, les fameuses « écoles européennes ». La France est obligée de suivre ces modèles éducatifs où les langues étrangères demeurent des langues de communication car on craint que l'enseignement de la littérature, dans un cursus de langues étrangères, soit trop difficile pour tous les élèves. Il y a donc un hiatus entre, d'une part, les langues étrangères où l'on apprend la communication pendant des années sans guère de plus-value, la littérature ayant été supprimée jusqu'en première, y compris du tronc commun, et, d'autre part, les langues anciennes où il faut apprendre les déclinaisons, les trois « genres », les verbes déponents, etc. L'apprentissage des langues anciennes est difficile ; il demande un temps d'arrêt.

Mais c'est aussi une des chances des langues anciennes ! Samedi dernier, j'écoutais sur France Culture l'émission « Le secret des sources » dans laquelle le philosophe Bernard Stiegler et une spécialiste de l'infobésité rappelaient les mots d'Umberto Eco : « une compétence décisive serait désormais la capacité à passer de données qui submergent en masse chacun d'entre nous - le nombre d'informations ayant été multiplié par sept entre 2004 et 2014 - à de l'information, du savoir et de la connaissance ». Il me semble que là, les langues anciennes ont un rôle à jouer parce que c'est la seule discipline vraiment analytique du cursus. Certes, les méthodes ont changé, mais il faut quand même faire une analyse grammaticale au risque de se perdre dans la phrase. Cette ascèse, ce temps de recul, de réflexion et cette lenteur des langues anciennes vont de pair avec les technologies qui donnent beaucoup d'influx à ces cours.

Les enseignements de la LCA fonctionnent très bien en éducation prioritaire et souvent mieux que dans les lycées de centre-ville parce que le latin et le grec ne sont plus des marqueurs sociaux, à partir desquels on pourrait dire que la bourgeoisie se reproduit, contrairement aux langues vivantes qui permettent de faire du business, de faire HEC, d'aller à Harvard, etc. Franchement, les riches et les nouveaux riches n'ont rien à faire du latin et du grec - surtout lorsqu'ils n'en ont pas fait - et ce sont eux qui, parlant de ces langues anciennes, portent le discours de la langue morte. Il faut donc revendiquer la chance des langues anciennes d'être en retrait de l'agitation et du monde en raison de l'analyse qu'elles exigent. C'est la seule discipline vraiment analytique. Certes, cela tend à se retourner contre elles, mais il faut savoir le promouvoir.

Concernant les EPI au collège, l'interdisciplinarité n'est pas en soi une mauvaise chose, mais les langues anciennes sont en elles-mêmes déjà une perpétuelle interdisciplinarité qui requiert des professeurs extrêmement formés, très attentifs à toute nouvelle publication. Or, les EPI sont organisés d'une façon très complexe. En trois ans - de la classe de 5e à la classe de 3e - un même élève doit avoir suivi six EPI sur les huit existants, soit deux EPI par an, ce qui paraît très difficile à organiser pour les principaux de collège. Les EPI sont une forme d'activité fondée sur l'éphémère. Dans leur parcours, les élèves peuvent faire deux EPI semestriels de deux heures et trois EPI semestriels d'une heure. Il est prévu que les élèves qui choisissent l'EPI LCA peuvent le mener de la classe de 5e à la classe de 3e, à la condition qu'à la fin de la classe de 3e, ils aient parcouru six des huit champs. Ainsi, ils ne feront des EPI qu'un semestre, une heure par semaine... Franchement, cela n'a pas de sens commun, comme on disait au temps de Molière.

L'existence de l'EPI LCA dépend de la demande. Dans la liste des EPI, on peut trouver « corps, santé, bien-être et sécurité », « langues régionales », ou « monde économique et professionnel », dont les termes sont trompeurs. Un grand nettoyage s'avère nécessaire de mise à jour du lexique afin de séparer, d'une part, ce qui relève de la dénotation et, d'autre part, ce qui relève de la connotation, ce qui relève de l'information et ce qui relève du jugement de valeur. La concurrence entre les EPI est telle que les LCA ne peuvent pas avoir la place de portail qu'on leur reconnaît. Cette contradiction me semble, pour l'instant, insoluble et néfaste.

Il est, par ailleurs, prévu que les élèves qui bénéficient d'un enseignement de complément doivent être répartis dans plusieurs classes afin d'éviter la constitution de filières sur la base de ce choix. Imaginez donc un collège où il y a quatre classes de 4e et un groupe de latinistes. Le professeur qui assure le latin ne peut pas travailler le potentiel interdisciplinaire LCA parce qu'il faudrait en même temps qu'il traitât les questions d'histoire récente avec la 4e 1, les questions de français avec la 4e 2, etc. Là, on entrave le potentiel des LCA.

D'un côté, on fait des EPI et, de l'autre, avec une espèce de fanatisme égalitaire, on se braque sur le mot « filière », sous prétexte qu'elle serait une niche. Il faut avoir le courage de le dire quels que soient les partis politiques. Nous sommes en train de ruiner les LCA tout en affirmant qu'elles sont cardinales, au sens latin du terme cardo !

M. François Martin. - Monsieur Danesi, vous souhaitiez obtenir une comparaison avec les autres pays. Je vous renvoie au rapport de 2011 qui présente la situation en Italie et en Allemagne.

Concernant les statistiques, je peux vous donner quelques chiffres qui prouvent que l'on nous raconte n'importe quoi. Pour le grec, au niveau de la 3e générale, on dénombrait 18 078 élèves en 2011 et 15 771 élèves en 2015. Certes il y a une baisse, mais il faut garder à l'esprit que beaucoup d'établissements n'ont pas les moyens d'ouvrir de classe de grec ; la baisse des moyens depuis 2011 n'arrange rien. À l'inverse, on observe une vraie progression au niveau du lycée puisqu'on passe de 6 859 inscrits en grec en 2011 à 7 429 en 2015. Par conséquent, les effectifs baissent au collège, mais beaucoup d'élèves continuent le grec au lycée. En classe de première ES, on passe de 764 à 945. En classe de première S, on passe de 2 929 à 3 219. En classe de première L, on passe de 1 060 à 1 204. Bref, il y a un réel intérêt. Cette année les chiffres baissent, mais pas pour le latin en classe de 5e où 3 000 élèves supplémentaires ont demandé l'option à la rentrée 2015. 3 000 élèves ce n'est pas rien ! Les statistiques montrent donc des choses intéressantes.

Les langues anciennes pour tous, c'est un combat de tous les jours. Quand le chef d'établissement est favorable aux langues anciennes, nous pouvons mettre tous les atouts du côté des élèves - non pas du côté du professeur ou de l'équipe. En revanche, lorsque le chef d'établissement est défavorable, c'est vraiment très difficile : il faut prouver par des chiffres que vous avez réussi, que certains élèves avec de grandes difficultés arrivent à s'en tirer post-bac ou s'en sont bien tirés au lycée. C'est également un vrai travail auprès des collègues qui peuvent vouloir refuser que des élèves en difficulté prennent l'option du latin ou du grec en classe de 5e. Toutefois, il faut voir les bienfaits que peut produire le grec sur des élèves qui ont du mal parfois à tenir un stylo ! Parce que dans ces matières, ces élèves arrivent sans bagage, sans traîner leur baluchon de difficultés et commencent à partir de rien. Avoir un cahier sur lequel on réécrit comme à l'école primaire en sauve certains. Pas tous, mais certains ; cela vaut le coup. Des élèves ne connaissent pas le 20 sur 20 de toute leur scolarité ; ils peuvent l'obtenir en grec. C'est à retenir...

À propos du temps, on ne le laisse plus aux élèves. Or, il en faut pour apprendre les langues anciennes ; justement, la réforme prévoit une diminution dramatique du temps d'exposition aux langues anciennes.

Comme l'a rappelé M. Soler, il y a une vraie pluridisciplinarité dans l'enseignement des langues anciennes. La transversalité existait avant la réforme : tous les professeurs de langues anciennes ont travaillé avec leurs collègues d'histoire ou de sciences sur des projets ponctuels. Dès lors, quand on allait à l'inspection d'académie pour présenter ce qui était mis en place, des moyens étaient donnés. Maintenant, on impose d'en haut à tous les établissements cette transversalité, mais cela ne fonctionne pas partout.

Tous les élèves sont capables de suivre ces enseignements, même en lycée professionnel. Des expériences ont été menées. Pourquoi des élèves de la voie technologique ou professionnelle n'auraient-ils pas le droit d'accéder à ces enseignements-là ? C'est une vraie question qu'il faut poser au niveau politique... Tant qu'il n'y aura pas d'action politique véritable, les effectifs chuteront. En 1996, avec la réforme Bayrou, qui a rouvert le latin en classe de 5e, les effectifs ont remonté. Donc quand il y a une volonté, les chiffres sont là.

Mme Hélène Frangoulis. - Je voudrais souligner aussi que ce problème de chiffres peut se jouer à plus long terme sur le problème des enseignants. En effet, quand on parle de l'avenir des langues anciennes, il est impossible de séparer le collège, le lycée et l'université : ils forment un tout. Les menaces qui pèsent actuellement, à cause de la réforme du collège, sur les effectifs des élèves de latin et de grec en collège vont forcément faire peser des menaces sur le lycée puis sur l'université, parce que les étudiants de lettres classiques deviendront ensuite les futurs enseignants de lettres classiques. Combien y aura-t-il dans deux, trois ou quatre ans, de candidats au concours de recrutement du CAPES et de l'agrégation qui seront ensuite capables de faire les cours de lettres classiques ? Ce sera un cercle vicieux : s'il n'y pas d'enseignants capables de faire ces cours, le nombre d'élèves va forcément diminuer. Il faut donc bien repenser l'avenir des langues anciennes dans l'ensemble collège-lycée-université. C'est absolument indissociable à mon avis.

M. Jean-Claude Carle. - J'aurai deux questions à poser à M. Soler, la première concerne les raisons pour lesquelles l'enseignement du latin n'est pas obligatoire dans la filière L et la seconde porte sur la sémantique et l'utilisation du terme de « langue morte » qui ne me semble pas attractif.

Mme Marie-Annick Duchêne. - Votre réponse sur les mathématiques me semble très pertinente. L'enseignement du latin et du grec est très analytique et n'enlève rien à l'enseignement des autres matières. Cet enseignement reste flou et manque de méthode. Il faudrait trouver une solution globale.

M. Maurice Antiste. - Je reste très préoccupé par cet apprentissage. J'ai été sensible aux interventions de mes collègues Brigitte Gonthier-Maurin et Corinne Bouchoux. Je considère le latin comme très utile pour les études. Nos invités ont tous souligné la grande souffrance de cet enseignement. Tout semble converger vers un recul de l'apprentissage de cet enseignement. Est-ce que cet échec n'est pas également un problème de pédagogie ? J'ai vu des professeurs faire fuir leurs élèves !

Mme Samia Ghali. - Je pense que les explications de cette évolution sont plus complexes que l'on semble le croire. L'importance des matières diffère selon la voie professionnelle que l'on emprunte. Et le latin a toute sa place dans l'enseignement de manière générale. J'aurai deux réflexions. Je pense que suivre un enseignement en latin ne doit pas être une obligation tout au long d'un cursus. Cela peut constituer un frein ; il faut plus de souplesse. Par ailleurs, je suis favorable à l'étude du latin dès le primaire car au collège, il y a déjà beaucoup de nouveaux enseignements ! C'est une angoisse supplémentaire pour les parents et les enfants.

M. Daniel Percheron. - C'est un vrai plaisir de vous croiser et de vous écouter au sein de notre modeste forum ! En latin, le sillon se dit lira. Celui qui délire sort du sillon ! C'est une langue de paysan à laquelle nous sommes tous très attachés ainsi qu'à ses racines. Cicéron doit être fier de vous ! Dans le monde d'aujourd'hui, le marqueur social est l'anglais. On peut avoir un monde idéal sans donner la priorité aux mathématiques. L'archéologie virtuelle est aujourd'hui présente dans le torrent d'images et la quête des racines. L'intitulé « langues et culture » doit devenir « langues, culture et histoire ». Je suis très attaché, comme vous, à l'Antiquité. Quel regard portez-vous sur les propos de Paul Veyne, un des chantres de l'histoire des langues qui a une position très radicale sur ce sujet ? Selon lui, il suffit de quelques livres ou de grandes intelligences pour porter cet héritage.

Mme Colette Mélot. - Si une réforme du collège est nécessaire au vu de l'évolution de la société, les modifications de l'enseignement du latin m'inquiètent. Nous ne pouvons pas initier autant d'enfants aux langues anciennes qu'il y a cinquante ans, étant donné l'augmentation du nombre des disciplines. Mais priver les élèves de cette richesse de notre patrimoine culturel m'inquiète. De plus, inclure les langues anciennes dans les EPI n'est pas une bonne solution. Ces EPI, à la discrétion des chefs d'établissement, vont poser des difficultés. Il me semble important que tous les enfants puissent à un moment donné accéder aux langues anciennes. Je suis, enfin, favorable à l'enseignement obligatoire des langues anciennes dans la filière L.

Mme Christine Prunaud. - J'ai particulièrement apprécié l'intervention de M. François Martin dont je partage pleinement le contenu. Lors de l'audition de Mme Najat Vallaud-Belckacem sur la réforme du collège, j'avais eu le sentiment que l'enseignement des langues anciennes était considéré comme quelque chose d'assez élitiste. Or, les propos tenus ce matin confirment que cette matière est bien abordable par tous. Par contre, mon inquiétude porte sur les inégalités entre les territoires car la décision de l'apprentissage des langues anciennes dépend de chaque établissement. Enfin, il serait souhaitable que l'enseignement des langues anciennes concerne également les lycées techniques et professionnels.

M. Jean-Pierre Leleux. - Je regrette cette perte d'intérêt pour le latin et le grec. Car l'apprentissage de ces langues des civilisations anciennes n'offre pas seulement aux élèves une meilleure connaissance de l'Antiquité, il a aussi un effet structurant, il forge chez eux un esprit logique.

Il est vrai que l'emploi du temps des élèves est très chargé et que l'accumulation des matières est un souci. Mais je retiens ce qui a été dit au sujet de l'ascèse que nécessite l'apprentissage du latin et du grec. Je regrette que dans les choix qui sont faits actuellement en matière de politique éducative, on écarte trop systématiquement la notion d'effort au profit d'enseignements qui reposent davantage sur des aspects ludiques. Je crois que la notion d'effort mérite d'être retrouvée dans l'enseignement que nous proposons à nos enfants.

M. Jacques Grosperrin. - J'ai fait partie du Conseil supérieur des programmes. J'en ai démissionné car j'estimais que nous n'étions plus dans l'exigence mais dans ce que j'appelle le « pédagogisme », dont nous retrouvons aujourd'hui l'esprit dans la réforme des collèges.

Les chefs d'établissement viennent de recevoir les nouveaux manuels. Il leur est demandé en fonction des matières de travailler soit par cycle soit par classe. Les éditeurs ont d'ailleurs pâti de cette nouvelle organisation car elle a entrainé des coûts plus importants pour eux. C'est le résultat d'une réforme décidée de manière brutale et appliquée de façon précipitée. Quelles sont pour le latin et le grec les conséquences de l'organisation par cycle ?

M. René Danesi. - Même en imaginant des méthodes d'enseignement plus attractives, l'apprentissage du latin et du grec demandera toujours du travail et de la persévérance. Cela étant dit, je ne crois pas qu'il nécessite de dispositions particulières chez les élèves.

Je voudrais apporter un témoignage. En Alsace, nous avons créé beaucoup de classes bilingues français/allemand en maternelle et en primaire. Mais l'allemand, comme le latin, est une langue difficile. Or, on constate à partir du collège une chute des effectifs par rapport au primaire et à la maternelle. La raison en est simple : à douze ans, les enfants savent se faire écouter de leurs parents et ceux-ci n'arrivent plus à leur imposer l'apprentissage de l'allemand au collège. Ce qu'ils ne savent pas, c'est que ce choix peut s'avérer plus tard préjudiciable sur le plan professionnel. Il me semble que la même cause - un goût de l'effort chancelant dans l'école- a la même conséquence qu'il s'agisse de l'allemand ou du latin. A contrario, le succès de l'anglais vient selon moi de sa facilité d'apprentissage.

Mme Florence Dupont.- En réponse à M. Percheron, je voudrais préciser qu'il ne faut pas confondre racines et histoire. L'histoire est une succession d'événements, alors que les racines relèvent d'une pensée idéologique qui suppose une transmission de l'essence des origines à travers les âges, ce à quoi les historiens ne croient absolument pas.

Quant à Paul Veyne et à sa position sur l'enseignement des langues anciennes et la conservation des témoignages de l'Antiquité, je crois qu'il a dit une bêtise. Tous les chercheurs font des erreurs au cours de leur carrière, y compris moi-même. Sur ce sujet, Paul Veyne se trompe ! Je crois d'ailleurs que le débat, et c'est également vrai pour d'autres sujets, ne doit pas reposer sur l'opinion de quelques experts, aussi prestigieux soient-ils, mais sur une diversité de points de vue. L'université a suffisamment de jeunes doctorants pour répondre à cette exigence.

M. Patrice Soler.- Pour répondre à la question sur la filière L, je crois qu'il faudrait remonter aux réformes votées sur l'installation de quatre filières en 1902 et 1923.

Pour être plus précis, il faut dire que dès la fin des années 60 - Françoise Waquet l'a très bien étudié dans son livre « Le latin ou l'empire d'un signe » - le latin n'est plus perçu comme un signe absolu de distinction. Il ne représente plus un système de pouvoir, une conception de la société, une visée universelle... Il est alors en train de perdre son statut de marqueur social et culturel. Or la filière L se trouve liée au latin.

Je l'ai écrit dans le rapport que j'ai co-signé : je suis favorable à ce que l'on impose en filière L l'obligation minimale d'une langue formelle, qui pourrait être le grec ou le latin. La représentation nationale devrait se saisir de ce sujet et proposer des mesures en ce sens.

Les études littéraires, au collège et au lycée, sont devenues hyper technicisées afin que l'enseignement des lettres soit couvert d'un vernis scientifique. Latin et grec en ont pâti dans l'opinion publique et chez les politiques peu éclairés sur le sujet. Nous avons cru pouvoir sauver la filière L en proposant des options, il est vrai plus attrayantes, comme le cinéma, l'audiovisuel ou le théâtre. Force est de constater que ce n'est pas le cas.

La perspective d'une heure obligatoire de grec et de latin pour tous les élèves de la filière L avec des programmes remaniés, plus une spécialisation pour certains, jusqu'à 4 heures de cours par semaine, trouverait preneurs. Encore faut-il que les politiques veuillent bien se saisir de la question et aient le courage d'avancer des propositions, quitte à aller à rebours de certains projets.

Mme Hélène Frangoulis - Monsieur Percheron, la position de Paul Veyne, qui prétend qu'il suffit de quelques spécialistes par génération pour perpétuer l'enseignement des langues anciennes, relève, à mon sens, de l'élitisme - Florence Dupont en a évoqué les risques - et d'une méconnaissance absolue de la pratique des universités françaises. C'est irréalisable. Les étudiants en lettres classiques dans les universités se destinent en grande majorité au professorat dans le secondaire et si nous n'avons pas suffisamment de personnes pour former les étudiants en lettres classiques, ces filières fermeront dans l'immense majorité des universités.

M. François Martin - Il faut reconnaître le faible effectif des professeurs de lettres classiques dans les filières classiques. Certains sont des adeptes de la culture Wikipédia quand d'autres sont des extrémistes du thème et de la version. Néanmoins, la grande majorité des professeurs innove, cela avait été souligné dans le rapport de 2011.

Madame Ghali, la poursuite dans la durée par les élèves de l'étude des langues anciennes a été affectée par le zapping permanent lié à la réforme du lycée et aux enseignements d'exploration, maintenus en seconde mais supprimés en première et en terminale. Sur l'enseignement des langues anciennes en primaire, ma collègue Karine Juillien et moi-même avons rédigé une fiche Eduscol « Langues et cultures de l'Antiquité - LCA et enseignement primaire - LCA et classe de 6e » qui fait le point sur cette question.

Madame Mélot, vous avez dit qu'on ne pouvait plus initier autant d'enfants qu'autrefois. Nous devons continuer à nous efforcer d'en faire bénéficier un maximum. On nous a fait croire que la filière L allait être rénovée, on en voit le résultat aujourd'hui.

Il est important de conserver le latin et le grec toutes filières confondues. Lorsque ces différentes sections ont le plaisir de se retrouver ensemble, une dynamique se crée, chacune réagissant selon sa spécificité.

Mme Catherine Morin-Desailly. - La réforme du collège a incité notre commission à poursuivre une réflexion sur l'enseignement des langues anciennes et à s'engager dans une série d'auditions au terme desquelles l'ensemble des membres de la commission tirera des conclusions.

Bien qu'angliciste de formation, cette table ronde m'a personnellement enrichie. Ce sont des disciplines qui sont discréditées et la notion de marqueur social qui leur a été rattachée a évolué. À l'ère du tout numérique, de la médiatisation, de la surinformation, qui invitent à la dispersion, nous avons besoin de repères, de racines, d'une chronologie, de développer un esprit critique, et les langues anciennes contribuent à nous rappeler ces humanités qui sont plus que jamais nécessaires pour bien armer nos jeunes. C'est à nous, politiques, d'y réfléchir. L'école doit inscrire les enfants dans une forme de continuité.

Je remercie Mme Dupont d'avoir mis en exergue l'espace euro-méditerranéen et ses enjeux au moment où nous réfléchissons à notre coopération Nord-Sud de développement pour notre jeunesse. Je suis très sensible à cette ouverture.

La réunion est levée à 11 h 25.
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