Au secours ! Le latin revient...

Au secours! Le latin revient...

(article publié les 29-30 mai 2015, sur Mediapart - blog de Cecilia Suzzoni)

 

Dans le concert des objections adressées aux "pseudo-intellectuels" qui condamnent la réforme du collège, revient systématiquement le reproche d'une "nostalgie élitiste" qui irait à l'encontre de "la nécessaire modernisation scolaire" (Antoine Prost dans Le Monde du 19 mai 2015, ou encore le Collectif : Halte à l'élitisme conservateur, Le Monde du 12 mai 2015). Dans ce procès la question des langues anciennes et tout particulièrement du latin voudrait être un argument phare de la démonstration d'un "immobilisme", d'un enlisement dans la "tradition". Bref, la défense du latin signerait l'élitisme conservateur de ceux qui auraient la mauvaise foi, voire la sottise - on notera le tour cocassement caricatural donné à la formulation - de penser que "le socle de nos vertus civiques reposerait sur la déclinaison latine", et que "la bonne pratique de notre langue dépendrait de la capacité de chacun de traduire dix lignes de Cicéron".

 Sans entrer dans les enjeux pluriels d'une réforme dont on veut bien croire qu'elle ne vise pas sciemment, cyniquement, la destruction de l'école française républicaine, on souhaiterait démystifier quelques unes de ces sempiternelles objections, "sempiternelles", car s'il y a un conseil qu'on aimerait d'entrée de jeu donner gentiment à nos sociologues vent debout contre le latin, c'est de faire ce que nous avons fait depuis déjà un certain temps s'agissant de la pédagogie des langues anciennes : renouveler un peu l'arsenal de leur argumentaire...

Tout le monde tombe d'accord pour faire le constat que "notre école va mal pour la majorité des élèves". Or cette majorité est généreusement dispensée, depuis des décennies, de tout apprentissage des langues anciennes : on ne saurait donc imputer sans humour noir à une présence pléthorique du latin le signe le plus inquiétant de cette dégradation, la maîtrise de la langue française. C'est que, contrairement à ce que prétend ingénument ce collectif, réforme il y a bien eu en la matière, et ce dans une parfaite omerta . C'est au lendemain de mai 68 (cette, par ailleurs, "bonne tempête") que la droite a cédé tranquillement, allègrement sur ce terrain et a sacrifié, sans débat de fond, le  latin aux chevau-légers de la modernité, alors que le moment était propice, compte tenu des avancées épistémologiques, pour lui ouvrir un champ neuf, débarrassé justement des contentieux anachroniques  qui le prenaient en otage. Aussi bien, puisque cet abandon n'a été d'aucune utilité pour la majorité des élèves, et qu'il n'a pas nui à cette petite élite "d'où provient tout le mal"[1], on aurait envie de plaider, dans un retournement plaisant du raisonnement "Vous reprendrez-bien un peu de latin?" (délicieux petit essai d'un professeur de collège, Claude Terreaux, qui connaît bien son métier). J'ignore quelle idée se font de "la vertu propre du latin" nos sociologues et historiens (sont-ils à ce point convaincus de l'infériorité de la génération des Duby, Le Goff, Braudel, génération "accablée" de latin par rapport à celle d'aujourd'hui...?), mais on aura du mal à penser que l'apprentissage de deux langues vivantes au collège saura compenser l'avantage méthodologique, grammatical  d'une langue morte,  qu'on n'est pas tenu de parler, qui s'agissant du latin, langue seconde, métalangue culturelle, a toujours été la langue "de personne" (compte tenu de son nomadisme sans frontières), et qui, immense chance pour nous, se trouve être la langue ancienne du français, le fil rouge, la basse continue de son histoire (on nous dispensera de revenir sur les avatars de ce passionnant et constant compagnonnage ; et  que l'on ne brandisse pas là l'argument du "repli frileux identitaire" : pas ça, pas eux, pas à nous!). 

  Car enfin, que faire de cette réalité : le latin, massivement, le grec sont présents dans la langue, la littérature, l'histoire, les institutions, la culture, constitutifs de notre savoir, "institutifs", dira-t-on pour continuer à parler...latin... Dans l'école, leur raison d'être est fondamentale et doctrinale. Faut-il s'accommoder de savoir que tant de jeunes collégiens ignorent le sens du mot collège, qui est leur quotidien. Qu'à l'occasion , en début d'année, de l'élection des délégués de classe, ils ignorent - outre ce lexique, parfaitement latin, élection, délégués, classe -, le sens des mots candidat, vote , suffrage, quorum, majorité, referendum, et tant d'autres du langage  d'un futur citoyen lambda ? Ce n'est pas le geste superficiel d'une érudition morte qui peut les sensibiliser à cette "mémoire" de la langue. Sans doute on peut s'amuser à réduire l'apport d'une langue flexionnelle comme le latin à la "déclinaison latine", mais d'une part, on répondra, avec Jacques Derrida (Points de suspension) "il faut les connaître - les déclinaisons - si l'on veut lire le latin (...). Je ne sais pas ce que peut-être un esprit critique allégé de savoir et qui s'exercerait sans savoir". D'autre part , il y a sans doute beaucoup à faire encore pour dynamiser, démocratiser, clarifier, simplifier, les modes de transmission de ce savoir, en particulier dans la mise en lumière de l'articulation du latin avec la langue française, à tous les niveaux et quelles que soient les disciplines (il n' a échappé à personne, comme l'avait prédit un éminent helléniste, Fernand Robert, qu'une fois le verrou du latin sauté, la crise du sens toucherait toutes les disciplines fondamentales), mais continuer à brandir l'argument d'un latin "académique et poussiéreux" (Robert Merle, Le Monde de jeudi 28 mai), traces rétrogrades, fossilisées de nos vielles humanités..., c'est vraiment faire la preuve d'une ignorance ou d'une mauvaise foi d'un autre âge ! Comme si l'on préférait, faute d'arguments sérieux, en rester au vieux slogan "pépère" d'un latin langue du pouvoir, de l'autorité, de l'église - au secours ! le latin revient...-, comme si les défenseurs du latin rêvaient de rétablir le latin dans ses prérogatives d'autrefois, comme si une République des Lettres demandait encore au latin des règles de savoir faire sociales et culturelles, comme si l'on faisait semblant d'ignorer qu'il y a bien longtemps que les langues anciennes ne recrutent plus dans une élite sociale soucieuse de se reproduire à l'identique... On s'amusera aussi au passage de voir que Cicéron, toujours médiocrement connu, reste la "bête noire"! Ce Cicéron qui a tant fait pour une vulgarisation intelligente de la philosophie,  à qui l'on doit de pouvoir parler philosophie dans la langue de tout le monde, commune, populaire, ordinaire, si l'on peut se permettre d'utiliser ce lexique on ne peut plus... latin.

On devrait aussi s'étonner, s'alarmer que cette réforme, qu'on présente comme la panacée d'un frein mis à l'élitisme conservateur, reçoive , ce que l'on sait moins, la bénédiction de tel ou tel think tank néolibéral. Car il y a aussi dans cette façon d'enlever aux langues anciennes le peu d'espace qu'elles avaient en tant que disciplines autonomes - à elles seules  d'ailleurs, si correctement enseignées par des professeurs correctement formés, source d'une indiscutable et ambitieuse interdisciplinarité - un nouveau signe de mépris propre à encourager au plus haut niveau, le renoncement à l'encombrant fardeau de ces humanités jugées désormais par nos élites néolibérales décidément trop regardantes, trop critiques quand il s'agit de s'ébattre - simpliciter et libere! - dans un univers économique et politique où l'on ne s'embarrasse plus des exigences d'une langue de culture, où l'amnésie réelle ou feinte dans, de sa propre langue est comme un gage donné à l'interlocuteur, qui n'en demandait peut-être pas tant...

 Enfin, n'est-ce pas renoncer un peu vite , en la taxant de "fuite dans des utopies impossibles à financer" le souci de rebâtir à nouveaux frais un collège unique, actuellement "pure fiction",  et depuis longtemps dénoncée comme telle par des écrivains/professeurs, comme Pierre Bergounioux (L'Ecole, mission accomplie), qui savent au moins de quoi ils parlent, du terrain ? Qui peut honnêtement, raisonnablement penser que le système des EPI pourrait mettre un frein à pareille dégradation ? Là est la véritable, la perfide utopie! Si l'on veut vraiment repenser , sauver l'école républicaine, il faut oser brandir en direction des parents modestes qui lui font encore confiance la menace bien réelle d'une école publique devenue une "école-poubelle" - ce qu'elle est déjà dans bien de ces pays européens qu'on nous donne comme  modèles.

"Proposez-donc votre réforme", lance Antoine Prost, exaspéré, aux récalcitrants ! S'agissant des langues anciennes, bien des contre-propositions positives ont été avancées, qui, loin de reposer sur des réformettes, ou de prôner une restauration du passé (à nous de l'être, exaspérés, à entendre seriner pareille antienne...), en appellent à un vrai débat dont doivent s'emparer les parents, les élèves, les citoyens, les politiques.  Ce qu'il y a de plus choquant dans cette réforme est de voir un gouvernement de gauche (on aura compris que mes propos ne s'adressent pas à une droite décomplexée qui se moque bien de donner à tous les collégiens de France le souci et le goût de savoir ce que parler veut dire !) la  présenter comme une réforme en profondeur, susceptible de tirer vers le haut les laissés pour compte alors qu'elle n'est animée d'aucune "vraie" passion de l'égalité.   L'urgence, dans l'état actuel des choses (car on sait bien que c'est d'abord le primaire qui est le cœur du problème, et la réelle détresse, économique,  culturelle,  d'une partie de la population dont on préfère  dire qu'elle s'ennuie au collège  alors qu'elle a été de fait abandonnée,  ghettoïsée depuis trop longtemps, et qu'elle ne demanderait pas mieux de retrouver le chemin de l'école), serait d'exiger de la nation un immense effort budgétaire qu'il faut raisonnablement imposer à tous.  C'est dire si le problème est politique, mais comment pourrait-il ne pas l'être dès lors qu'on parle de l'École ? Un effort hautement pédagogique aussi. Car si l'on veut que ce beau mot de pédagogie cesse d'être, souvent à juste titre, rabaissé à du pédagogisme, il faut aussi lui garder son aura : il faut revoir la formation des maîtres, à tous les niveaux, quelle que soit la discipline enseignée ; qu'ils se sentent tous responsables dans le langage, qu'ils aient la fierté d'une véritable  maîtrise linguistique, historique,  de leur langue maternelle : c'est un formidable atout d'avancer dans sa langue comme dans un espace-temps que l'on peut parcourir et transmettre,   en amont et en aval,  cet espace-temps que Michel Foucault - autre vieux ringard ? - désigne dans son beau commentaire de l'Énéide de Klossowski, comme "le long destin de la langue française". Rien de nostalgique ou de passéiste dans ce souci ! C'est même exactement le contraire !  Francis Ponge, grand poète marxiste, en appelait déjà à un "patriotisme farouche dans la défense de la langue maternelle" : la défendre, c'est raisonnablement, légitimement entretenir à tous les niveaux ce qui, avec le latin et le grec, en constitue le garant mémoriel et continuateur. C'est déjà le défi qu'il lançait aux générations futures : oser être d'avant garde et  amoureux des Anciens.

Tenir ce pas gagné - pour aller vite : enseigner le latin, qui ne saurait sans humour être qualifié de   savoir nouveau... et l'indispensable langage numérique - ce n'est "sacrifier" personne à «  la fabrique des meilleurs", à moins de mesurer frileusement le possible sur l'existant (c'est bien ainsi que Rousseau définissait l'ignorance ?...). Le droit au latin doit s'étendre à tous.  La vraie barbarie serait peut-être demain l'existence d'une génération de scientifiques, de techniciens, linguistes, frappés d'amnésie quant à cette conscience de la langue dont l'oubli, comme le rappelait peu de temps avant sa mort le poète Jean Tardieu, constitue un des graves dangers qui menacent notre modernité.

Cécilia Suzzoni



[1] À ce propos, il serait temps de sortir de ce faux débat : élitistes/conservateurs. Comme s’en irrite Hubert Aupetit « Prendriez-vous un avion qui n’a pas été conçu par la crème des ingénieurs aéronautiques et dont le pilote n’a pas fait l’objet d’un recrutement élitiste visant à assurer qu’il dispose d’un savoir et d’une compétence d’excellence ?Aimeriez-vous le pain d’un boulanger qui ne s’est pas élevé dans l’élite des boulangers ? Regarderiez-vous une finale de foot  dont les joueurs n’appartiennent pas à l’élite des footballeurs ? Et  puis, tant qu’à faire, cessez de nommer préfets des énarques puisqu’ils sont censés représenter l’élite des fonctionnaires de la République…. L’aveuglement des politiques, des journalistes, et des médias sur ce point est extraordinaire. Toute la République est construite sur le recrutement d’élites pour la faire vivre. Au lieu de prôner l’accès de tous à ces élites, on préfère s’en prendre à la notion d’élite elle-même ! » . 

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