L.-A. Sanchi, "Sous le latin, le grec"

Conférence du 9 octobre 2014


Je remercie chaleureusement Luigi Alberto Sanchi, membre très actif de notre association, d’avoir bien voulu ouvrir, si magistralement, ce nouveau cycle de conférences. Philologue, chercheur au CNRS (Institut d’histoire du droit), Luigi Alberto Sanchi a consacré la majeure partie de ses travaux à l’histoire de l’humanisme et à Guillaume Budé en particulier, ce grand helléniste dont l’œuvre et l’action ont permis une plus large diffusion de la langue grecque en France à la Renaissance.

Le grec n’a peut-être jamais été aussi vivant qu’à la Renaissance, période à laquelle humanistes et poètes ont forgé de nouveaux mots français, compositions savantes à partir de mots grecs ou latins. L’histoire des relations entre le français et le grec, toutefois, est plus généralement celle d’une médiation, et Luigi Alberto Sanchi nous expose avec brio et clarté, en humaniste et en philologue, le rôle joué par le latin dans la transmission, plus ou moins fidèle et plus ou moins altérée, des mots grecs en français. On lit cette conférence avec l’intérêt et le plaisir que procure la découverte d’un trésor caché dans les objets qui nous sont les plus familiers. Puisque des mots de facture aussi latine que « centre » ou « peine » ont un étymon grec, il convient de ne pas se fier tout à fait aux apparences. Ces parcours de mots, de leur étymon à leur forme moderne, sont ainsi autant de révélations sur notre propre langue et notre propre histoire, et nous remercions Luigi Alberto Sanchi pour cette formidable traversée du langage qui fait résonner tous les savoirs. Les mal nommées « langues mortes » que sont le latin et le grec vivent au cœur de la langue française qu’elles ont informée au cours de son histoire et qu’elles continuent de faire vibrer, parfois à son insu.

 

Adeline Desbois-Ientile

 

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Conférence de Luigi Alberto Sanchi

Chercheur au CNRS (Institut d’histoire du droit) 

Conférence de l’A.L.L.E., Paris, Lycée Henri IV, 9 octobre 2014

L.-A. SANCHI (Cnrs – I.H.D., Paris)


Sous le latin, le grec. Histoire de la langue et parcours des mots


Le génie du français dans les emprunts aux autres langues

Ouvrons le discours en évoquant le génie de la langue française : elle parvient à harmoniser dans sa phonétique subtile des mots issus d’horizons très divers et que nous employons couramment, tous les jours, sans nous en rendre compte : on prononce « abandon » et tout le groupe de mots issus de « ban », à savoir « banal », « bannir », « abandonner » « s’abandonner »… en oubliant que ce groupe de vocables vient de la langue germanique des Francs, le francique ; on dit « changer », « char » ou « charrue » sans se douter qu’ils s’agit, là, de formes celtiques ou gauloises empruntées par le latin ; l’adverbe « trop », très à la mode, provient d’un substantif francique signifiant « village » et « troupeau » (ou « entassement ») dont on retrouve le parallèle dans plusieurs langues germaniques (cf. Dorf, dorp, noms de villes anglaises se terminant en « -thorpe ») ; sont également germaniques des termes belliqueux, comme « guerre », mais aussi d’autres, plus pacifiques, tel que « jardin » (cf. Garten, garden…).

Certains fruits et légumes, comme « abricot », « orange », « aubergine » et « artichaut », ont un nom issu de l’arabe[1], de même que les substantifs « chiffre », « magasin », « douanes », « arsenal » et « tarif », qui ont parfois transité par l’italien ; les mots « gêne », « gêner » tirent en partie[2] leur origine d’un nom propre hébreu, « Gehenna », désignant une sorte d’Enfer et employés dans les Évangiles, à savoir des textes pourtant écrits en grec ; c’est également par l’intermédiaire du christianisme que de nombreux noms propres d’origine juive se sont si bien acclimatés en français : de Jean à Élisabeth, de Marie à David en passant par Daniel, Michel, Gabriel, Emmanuel, les quatre derniers au féminin et au masculin. C’est également le cas pour le terme abbé, issu de l’araméen, où les hébraïsants reconnaissent le mot hébreu ’av, « père ». Si nous prenons tous ces mots que je viens de faire résonner, on s’étonnera de voir à quel point ils se fondent dans le « paysage sonore » que forme le français courant. Ce sont en effet des emprunts souvent très anciens. On peut en revanche constater l’effet si différent que nous font des emprunts plus récents, tels que « déficit », « zénith », « shoah », « week-end », « virus », le premier de cette liste étant d’ailleurs un verbe conjugué latin !

 

 

Le français et son rapport au latin classique

À propos du fait que le latin est la matrice du français, je me permets de citer ici une page décisive de Cécilia Suzzoni, fondatrice de notre Association, tiré du volume Sans le latin… paru en 2012 : « Le latin n’est pas une langue ancienne parmi d'autres : le latin est pour le français la langue ancienne : pour le français, l’étymologie même n’est pas seulement une archéologie ; le latin, si insistant dans notre langue (et cette insistance est bien plus importante à mon sens qu’une transparence qui, de fait, reste cependant présente dans tant de mots français) – et paradoxalement moins dans son origine  que dans son développement et son expansion la plus moderne – nous entraine toujours en amont mais toujours au plus actuel des mots : l’“etymon” n’est pas le secret, ni le caché ou l’oubli des mots ; il en est le visible et le perçu du sens... ». Pour mesurer les écarts entre les deux langues latine et française, il suffit de comparer le trésor lexical du latin classique et le vocabulaire du français moderne. Derrière chacun de ces écarts, se cache une histoire qui est en principe extérieure au latin que l’on connaît mieux, celui des grands auteurs. Une étape est fondamentale dans cette évolution : celle du latin oral populaire dit « latin vulgaire », langue effectivement parlée dans les diverses contrées où se trouvaient des garnisons romaines et où la population a lentement assimilé le latin au détriment de leur langue d’origine, créant des nouvelles langues maternelles, hybrides. La Gaule romaine est l’un des territoires de l’empire romain où s’est jouée cette partie linguistique, un choc entre plusieurs langues qui ont cohabité tant bien que mal et qui ont fini par donner l’ensemble des dialectes ou langues locales parlé dans le royaume de France au Moyen Âge, du nord au sud. Parmi celles-ci, le « français », c’est-à-dire le patois d’Île-de-France, a prévalu aux plans politique et littéraire.

Dans l’exposé de ce soir, je vous propose une plongée au sein de ces zones complexes de la langue française, plus précisément en considérant les mots latins issus du grec et leur histoire jusqu’à la langue française moderne. Je précise d’emblée que nous laisserons de côté certains domaines proches, mais distincts de notre sujet : ainsi, je ne remonterai pas le temps jusqu’à la préhistoire indo-européenne, qui nous a donné non pas des mots empruntés du latin au grec, mais des racines communes au latin et au grec, ainsi qu’à de nombreuses autres langues ; par exemple, les verbes venio  et baino, mais aussi facio et tithemi ont une origine commune, de même que les mots pour « père », « mère », « frère », « sœur » ou « fille » ont des correspondances dans des langues disséminées de l’Irlande au Bangladesh, mais cela nous mènerait trop loin et demanderait des explications trop détaillées pour le temps que nous avons ce soir. J’éviterai aussi d’aborder les mots grecs adoptés par le latin – savant, classique ou populaire – mais qui ne sont pas passés en français, alors qu’ils existent en italien ou en espagnol ou d’autres langues néolatines, sœurs de la française. Nous nous tiendrons donc à l’histoire, et non à la préhistoire, de la langue latine, en partant de ses restes visibles dans la langue française seulement. Et nous privilégierons le fonds lexical grec, sans oublier que le latin a puisé aussi à d’autres langues antiques, voisines, comme l’étrusque, pour des mots encore vivants aujourd’hui, tels que « personne » (φersu), « monde » (munθ), peut-être « peuple », sans doute « satellite » et quelques autres. Enfin, nous ne ferons qu’effleurer le domaine des calques, emprunts dissimulés car le terme d’origine est rendu avec les moyens propres de la langue d’importation.

 

 

Mots courants grecs en français

Faisons alors un petit tour d’horizon de ces emprunts anciens ou récents. Ils sont si bien intégrés au reste du vocabulaire français que, je suppose, vous serez surpris d’apprendre qu’ils ont une origine bien grecque, parfois même sans être passés par le latin, du moins par le latin classique. Dans le fonds ancien, on a :

- « centre », de centrum, emprunté au nom κέντρον, « aiguillon », lié au verbe κεντέω, « piquer », « transpercer » (cf. « amniocentèse ») ;

- « trésor », de thesaurus, du gr. θησαυρός ;

- « heure », d’hora, emprunt d’un terme, ὥρα, qui indiquait la « saison », le « moment » et, aussi, l’heure ;

- « air », d’aer, emprunt au gr. ἀήρ (remarquons par ailleurs sa proximité avec un autre mot de la troisième déclinaison, æs, æris) ;

- « bain », qui vient de la forme latine balneum ou balineum, issue du terme βαλανεῖον ;

- « peine », issu de pœna au sens premier d’« écot à payer », vient de ποινή, « prix d’un meurtre », nom lié au verbe τίνω, « payer » et aussi « expier » ;

- « place », de platea et du gr. πλατεῖα, de l’adjectif signifiant « large », qui nous donne aussi le surnom d’Aristoclès d’Athènes, dit « Platon » en raison de la largeur de ses épaules ;

- « couronne », de corona, gr. κορώνη, à l’origine « courbe », puis « couronnement » ;

- « police », du lat. politia, gr. πολιτεία, évidemment lié à πόλις ;

- « trouver », issu du grec τρόπος au sens rhétorique de « tournure littéraire », via le verbe latin populaire tropare adopté au Moyen Âge par les poètes jusqu’à former les mots troubadour et trouvère, puis à nouveau banalisé pour donner le sens moderne (en latin cette idée est exprimée par le verbe invenire, qui donne « invention ») ;

- « tourner », en latin tornare pour dire « façonner au tour » est un verbe dénominatif dérivé de l’instrument du potier ou « tourneur » : le τόρνος, socle tournant ;

- « gouverner » comme « remorquer » et « caler » viennent de trois verbes latins empruntés très tôt au vocabulaire nautique grec, avec des déformations caractéristiques de l’époque archaïque : le premier, gubernare, reprend κυϐερνάω (mot qui donne aussi les composés modernes en « cyber- » : cybernétique, cyber-café) et est également lié au français « gouvernail » ; le le deuxième, remulcare, correspond au composé grec ῥυμελκεῖν, « traîner dans les vagues », avec des dissimilations de voyelles et, du latin en français, le passage consonantique de remulco à remorque, tandis que le troisième, « caler », calare, vient de χαλάω « relâcher », au sens, surtout, d’« abaisser la voile » d’un navire[3] ;

- « golfe », du bas lat. colfus (lat. class. sinus), est issu de κόλπος (« sein », « sinuosité »…) mais s’est peut-être modifié au contact d’un autre mot, aux sonorités proches : κόλαφος, « coup », mot qui donne précisément ce terme français, via le bas lat. colpus, par une sorte de chassé-croisé avec « golfe » ;

- « jambe », qui part du bas lat. gamba, « jarret du cheval », et non du classique crus, cruris, présente lui aussi un adoucissement des consonnes muettes du terme d’origine, καμπή, au sens d’articulation « courbée » ;

- « bras » vient de bracchium qui, malgré sa double consonne, emprunte au gr. βραχίων ;

- « boutique », via le provençal botica, prolonge un latin apotheca emprunté au gr. ἀποθήκη, « magasin, réserve, dépôt », qui donne aussi « apothicaire », où on entend la prononciation « i », tardive et médiévale, de la voyelle grecque longue ἦτα ;

- « chaire », issu du lat. cathedra, gr. καθέδρα, au sens de « fauteuil », terme que l’on retrouve dans « cathédrale ».

Certains de ces emprunts, quoique anciens, ont été valorisés plus récemment, comme « atome » (sens de départ : « indivisible »), « idée » (signifiant « forme », terme littéraire et rhétorique au départ), « métropole » (c’est-à-dire « cité-mère »), « zone » (signifiant « ceinture »), « cycle » (à savoir, « cercle »), « idiot » (mot qui désigne d’abord le « particulier » par opposition au personnage public), « période », « synode », « exode » et « méthode » (composés d’ ὁδός, « voie, route »), « système » (au sens de « composition ») et aussi « époque », nom issu du verbe ἐπέχω, « suspendre », lié au vocable philosophique ἐποχή, qui signifie « suspension du jugement » chez les Sceptiques ; en effet, une époque historique est une sorte de « temps suspendu » que l’on peut embrasser d’un seul regard et considérer presque comme figé à l’égard de certaines caractéristiques qui ne varient pas.

Je poursuis avec le terme tronqué « sympa » (obtenu de « sympathique », c’est-à-dire « qui éprouve les mêmes sentiments »), « logique » (de λόγος, signifiant entre autres « raison », mais pas seulement !), « problème » (au sens d’« obstacle », littéralement « objet qui est lancé devant nous »), « thèse » et « thème » (deux dérivés du verbe τίθημι signifiant « poser, placer »), « périmètre », « dose » (du verbe δίδωμι, « donner »), « monopole » (littéralement « situation où il y a un unique vendeur »), « ton » (« tension musicale, tonalité ») et bien d’autres termes quotidiens.

Il y a aussi des mélanges : « jaloux » vient du lat. populaire zelosus, forme combinée, fondée sur le grec ζῆλος, au sens de « zèle, émulation » et aussi de « jalousie », mais avec le suffixe typiquement latin -osus ; le mot « chacun », signifiant « toute personne, prises une à une », mot créé dans la Basse Antiquité. Il est formé d’un significatif emprunt au grec κατά, préposition fort utile et qui n’existe pas en latin, dans un sens distributif : cata unum signifiait alors, en latin vulgaire, « un à un » et a donné lieu en français – à travers un croisement ultérieur avec quisque unus et au prix de quelques évolutions phonétiques – la forme « chacun ».

 

Histoire des mots et de la langue. L’étape la plus récente

Comment sont-ils parvenus jusqu’au français ? Chaque mot a son histoire, certes. Mais celle-ci entre dans une histoire plus générale. Disons de suite qu’un bon nombre de mots grecs que le français a repris sont d’origine moderne, parfois très récente, et appartiennent au vocabulaire technique et scientifique. Le terme « télé », forme tronquée de « télévision », encore un hybride gréco-latin (télé est un adverbe grec, vision est latin), comme « sociologie », « homosexuel » et « hétérosexuel », « psychosocial », voire « bureaucratie » qui est un hybride franco-grec, comme « logiciel » ; parmi les non-hybrides, on pourrait ajouter « microphone », « endoscopie », « génétique » etc. Tous ces termes ont été, si l’on peut dire, créés en laboratoire pour nommer des objets ou des pratiques que les Grecs n’ont jamais pu connaître. La langue grecque offre en effet un recours très fécond, grâce à la richesse de son vocabulaire et à sa facilité combinatoire. À ce propos, rappelons que le latin est aussi très productif et présent dans le vocabulaire technique et scientifique, cela a déjà été l’objet des conférences de l’A.L.L.E. ; on lui doit des expressions comme « espace intersidéral », « supraconductivité », « numérique », « digital », « ordinateur » (et aussi l’anglais computer) ou « visioconférence ».

 

 

Les études françaises sur la linguistique des langues classiques

Avant de procéder plus loin dans le présent exposé, saluons la glorieuse tradition française de travaux linguistiques touchant l’histoire du grec et du latin, qui est très riche et vivante ; on étudie encore aujourd’hui les manuels publiés par les éditions Klincksieck, on consulte les dictionnaires étymologiques et la grammaire comparée des langues anciennes issus de cette école française : Ernout, Millet, Vendryès, Chantraine… Notre sujet, sous le titre Les Emprunts du latin au grec, a été étudié plus récemment par la grande spécialiste Frédérique Biville, du point de vue phonétique[4] ; j’y renvoie les lecteurs motivés, ainsi qu’à quelques autres ouvrages, notamment Emprunts et suffixes nominaux en latin, de Jacques André (1971) et Aspects du vocabulaire latin d’Alfred Ernout (1954). En amont, citons le vaste travail d’Oskar Wiese sur ces emprunts, intitulé Die griechische Wörter in Latein, ouvrage qui date de 1882, ainsi qu’une longue préface publiée par le grand philologue Hermann Diels, « ELEMENTUM »[5], retraçant un autre aspect de notre question, à savoir les emprunts déguisés ou calques, puisque le terme philosophique capital elementum traduit le grec στοιχεῖον avec les moyens lexicologiques du latin.

 

 

Les phases archaïques de la langue latine

Les emprunts de mots grecs accompagnent toute l’histoire de la langue latine, dès la phase de proximité avec la civilisation étrusque : on a en effet prouvé qu’à cette époque c’est par l’intermédiaire des Étrusques que les Romains ont assimilé des éléments culturels méditerranéens venus de Grèce ou, mieux, de Grande-Grèce, c’est-à-dire cette partie de l’Italie qui se trouve à sud du Latium : la zone de Naples tout d’abord. Certains mots sont passés par la langue étrusque et sont tellement transfigurés qu’on les reconnaît à peine : ainsi du nom propre Catamitus attesté chez Plaute (Ménechmes, I, 2, 35 = v.144) et qui devait rendre celui de Ganymède, justement via l’étrusque.

La phase archaïque nous donne certains mots grecs avec des caractéristiques phonétiques frappantes. Prenons les termes « tragédie » et « comédie » ou, en français aussi, on entend des « é » ; or tout bon helléniste sait qu’en grec ces mêmes mots, τραγῳδία et κωμῳδία, sont lus « tragodia » et « comodia » avec des « o » issus d’omégas. Mais ces omégas sont assortis d’iotas non prononcés à l’époque classique. Si bien que les formes latines avec diphtongue, tragœdia comœdia, mais aussi citharœdus, « citharède », ont été intégrées avant que l’effacement des iotas ne se produise : les mots grecs devaient être encore prononcés « tragoidia » « comoidia » et le latin les a repris tels quels, en transformant plus tard les « oi » en « œ », qui deviendront des « e » dans les langues modernes comme l’anglais, l’italien ou le français (l’allemand a exploité dans ce cas, pour rendre les « œ » latins, une ressource qui lui est propre, à savoir l’Umlaut : Tragödie, Komödie)[6]. Traitement latin plutôt qu’influence étrusque, certaines aspirations ont été gommées : cela explique que le diminutif latin d’amphora (prononcé donc « amphora ») donne ampulla, ancêtre du terme français « ampoule » : « petit récipient », « petite amphore », donc.

La diphtongue eu, typique du grec mais absente du latin, fut initialement réduite à la voyelle e, peut-être sous l’influence des parlers dialectaux, tels que le dorien, c’est le cas d’Achilles et d’Ulyxes, « Achille » et « Ulysse », noms qui se terminent par -εύς en grec classique. À comparer aux noms semblables que le latin a adaptés dans un deuxième temps en gardant la diphtongue originale : Perseus et Orpheus, en deux syllabes. Certains autres termes montrent eux aussi que les emprunts archaïques proviennent notamment des cités grecques parlant des dialectes doriens ou occidentaux : le mot latin d’où vient notre « machine », ne peut pas ressortir à l’ionien-attique, qui possède μηχανή, mais a été emprunté au dorien μαχανά, ensuite dissimilé en machina. En revanche, l’adjectif dérivé mechanicus (français mécanique) est plus tardif et vient de la forme attique.

Un autre mot latin, cuprum, ancêtre du français « cuivre », renvoie au nom de l’île d’où ce matériau venait en Italie, à savoir l’île de Chypre, gr. Κύπρος. Comme le u de gubernare, déjà cité, le u de cuprum est un témoignage du fait que cette voyelle était prononcée « ou » en dehors du dialecte attique, qui prononçait « u », ainsi que le u  cubus, de κύϐος, « cube » ; autre témoignage de ce phénomène est le mot français « grotte » qui est issu, à travers le latin et l’italien, de l’adj. fém. κρυπτή, « caché, secret » donnant aussi, en français, « crypte ».

Comme on le voit, la pénétration culturelle et linguistique grecque emprunte souvent à l’époque archaïque les voies de l’art et du spectacle théâtral, jusqu’au nom même du « théâtre ». Ces domaines artistiques, ainsi que les domaines extralinguistiques de la céramique ou de la sculpture, permettent de véhiculer un grand nombre de caractères et de significations, notamment mythiques et religieuses.

 

 

Les périodes préclassique et classique et leurs effets lointains

Dans des phases plus récentes, lorsque Rome entreprend ses conquêtes hors d’Italie et notamment au siècle des Scipion, les vocables grecs sont incorporés en latin avec beaucoup plus d’ampleur. Il s’agit notamment de sciences et de techniques, y compris littéraires. C’est de là que nous vient le socle le plus stable et le plus durable de termes grecs passés au latin et puis au français : que l’on songe à « grammaire », « histoire », « architecture », « géographie », « astronomie » et une foule d’autres ; on trouve aussi des calques facilement reconnaissables, comme « orator » issu de ῥήτωρ ; parfois maladroits, comme le nom du cas « accusatif », accusativus (casus) que nous devons à un quiproquo sur le mot grec αἰτιατική (πτῶσις) » où l’on a pu entendre le verbe grec « accuser », αἰτιάω, au lieu du nom de la « cause », αἰτία ! Il aurait fallu traduire par causativus (casus) ou semblables.

Mais le malentendu le plus grave vient probablement du choix d’emprunter au grec un vocable-clé de la culture occidentale : à savoir, philosophia, de φιλοσοφία. Comme tous les mots que nous avons examinés, il n’a pas été traduit, il n’est donc pas immédiatement compréhensible. On l’utilise parfois sans savoir comment ni quand il a été constitué. Pour avoir accès à son sens véritable, il faut un dictionnaire de grec. Le dictionnaire d’Anatole Bailly nous donne en premier la définition suivante : « φιλοσοφία : amour de la science (σοφία), d’où recherche, étude ou pratique d’un art ou d’une science ». C’est, en gros, de la recherche scientifique. Le σοφός est « celui qui sait », d’ailleurs le « sophiste » n’est rien d’autre qu’un « professeur », percevant un salaire comme beaucoup d’entre nous ! Socrate, celui que l’oracle de Delphes, interrogé par son disciple Chéréphon, désignait comme σοφώτατος, « le plus savant des hommes », affirmera dans sa célèbre Apologie : « je ne puis pas être σοφώτατος, car je ne sais rien ». Comme on le voit, il n’y a pas de « sage », de « sagesse », ni non plus, par opposition, de « folie », si ce n’est dans un moment ultérieur, à partir des théorisations platoniciennes livrées, par exemple, dans le Banquet. On peut certes concilier les deux positions et dire que le « savant » a plus de chances d’approcher la « sagesse » parce qu’il a les instruments pour comprendre scientifiquement le monde où il vit. Or, le prestige des théories de Platon et l’équivoque sur ce mot philosophie ont permis la diffusion de cette définition d’« amour de la sagesse » au détriment du premier sens : ce qui ne nous met pas en condition de comprendre pourquoi les philosophes antiques parlent aussi souvent d’astronomie, de cosmologie, de botanique, de physique, de zoologie, voire de grammaire, ni pourquoi d’Alembert et d’autres « philosophes » français du XVIIIe siècle s’adonnaient autant aux sciences et à l’encyclopédie. Et ce malentendu ne facilite pas la tâche de ceux qui souhaitent démontrer qu’il n’y a pas de divorce entre les deux cultures littéraire et scientifique… puisque philosophia est recherche scientifique en premier lieu ! Méfions-nous, donc, de ces mots fondamentaux, passés en français et que nous croyons connaître. Ce sont des vocables à redécouvrir et dont il est vital non seulement de connaître l’origine, par exemple historiè qu’Hérodote employait au sens d’« enquête », mais aussi de savoir comment ils ont donné lieu aux significations ultérieures, par quelles torsions, par quels usages savants ou sociaux, par quels filtres, par quelles confusions aussi.

On ne va pas multiplier les exemples, mais j’en donne un dernier de ce genre, l’usage que l’on fait en français, sans passer par le latin cette fois, du nom Eros et de l’adjectif érotique comme étant rapporté à « l’amour ». Il faut voir dans quel sens ! Les lecteurs de Platon savent bien qu’Eros définit un manque, et non un trop-plein, un débordement d’affection, ce qui est le sens actuel du terme amour. En effet, une meilleure traduction d’Eros serait « Désir », terme français qui correspond mieux aux idées de « manque », d’ « attirance » pour ce que l’on n’a pas, ce sur quoi est fondée toute la merveilleuse explication que Socrate donne du demi-dieu grec dans le Banquet. En effet, le latin possède aussi pour Eros le nom très parlant de Cupidon… formé sur le verbe cupio, « désirer ardemment ».

 

 

Le bilinguisme des élites romaines

Il faut à ce point se poser la question de savoir pourquoi ces nombreux mots savants ont été repris au grec par les Romains tels quels, les calques étant finalement assez rares. La réponse réside probablement en ceci que l’élite cultivée à Rome était bilingue à l’époque où ces transferts lexicaux se sont imposés et n’avait donc pas besoin de traductions. N’oublions pas que très tôt des Grecs furent présents chez les Romains en tant qu’employés-professeurs, esclaves-secrétaires ou pour assurer d’autres fonctions intellectuelles, voire bureaucratiques : c’est déjà le cas de Livius Andronicus qui adapta l’Odyssée en latin au IIIe siècle av. J.-C. Comme le montre la biographie de l’historien Polybe, ou, bien plus tard, celle de Plutarque, voire celles d’Ammien Marcellin ou du juriste Ulpien, l’élite politique romaine était très entourée de Grecs cultivés, appartenant ou, comme Polybe, ayant appartenu, à l’élite grecque. Du côté romain, César, Catulle, Cicéron ou Horace nous fournissent l’exemple vivant de membres de cette élite bilingue, qui est souvent passée par des séjours à Athènes ou à Marseille, alors une cité grecque à part entière. Les lettres de Cicéron à Atticus (qui vivait justement à Athènes) sont truffées de mots et expressions grecs, tels de clins d’œil. Plus tard, ce bilinguisme s’estompera, car l’essentiel du transfert culturel qui intéressait les Romains s’était accompli et on pouvait désormais user du latin pour exprimer des concepts et des notions, notamment scientifiques et techniques, élaborés d’abord en langue grecque.

 

 

Le grec des chrétiens

Autre vague historique qui donne un grand nombre d’emprunts au grec, le christianisme. Phénomène très intéressant du point de vue linguistique et social. Ces « chrétiens » étaient d’abord une diaspora de Juifs hellénisés éparpillés dans les cités de Grèce, d’Égypte, d’Anatolie et aussi établis à Rome : que l’on songe, d’une part, au fait que l’essentiel des textes judaïques formant l’Ancien Testament des chrétiens fut traduit en grec à Alexandrie plus de deux siècles avant J.-C. à l’initiative des rois hellénistiques, répondant aussi aux besoins liturgiques de la nombreuse communauté juive locale, et, d’autre part, que les Corinthiens, Éphésiens et Romains à qui s’adressent les épîtres de saint Paul sont avant tout les Juifs établis dans ces villes, et non les habitants pris globalement.

C’est ainsi que cette nouveauté religieuse issue des communautés juives messianiques surtout présentes dans la partie orientale de l’empire romain élabore en grec son langage liturgique et dogmatique et l’exporte très tôt à Rome et dans les pays de langue latine. Cela donne à la langue française, entre autres, les mots « baptême », « parole », « parler », « Christ », « diable », « démon », « ange », « église », « synagogue », « parabole[7] », « prophète », « basilique », « cathédrale » ou « apocalypse », mais aussi « messie » et « amen », formes reprises directement à l’hébreu-araméen, voire « paradis », emprunt grec à la langue de la Perse. Ces mots couvrent le sens ancien d’une nouvelle signification, jetant dans l’oubli l’ ἐκκλησία d’Athènes classique ou le δαίμων de Socrate comme aussi, en latin, ajoutant des sens nouveaux, souvent calqués sur le grec, à de vieux termes latins comme peccatum, testamentum, spiritus, anima, fides, communio, voire la création de nouveaux vocables, tel que salvator, calque du grec σωτήρ, terme lui aussi réemployé car il était utilisé pour caractériser les souverains hellénistiques « sauveurs » de la patrie.

 

 

Présence du grec dans le latin médiéval

Le christianisme forme la base culturelle qui, au cours du Moyen Âge, a permis l’élargissement du domaine latin – de cette langue latine déjà stratifiée et si largement hellénisée, comme on vient de le voir – jusqu’à l’Europe septentrionale, soit à  des territoires non romanisés ou peu romanisés dans l’Antiquité. Au reste, les migrations des peuples, déjà à partir du IIIe siècle, investissent largement les territoires de l’empire, jusqu’à la portion d’Afrique conquise par les Vandales. On a déjà remarqué que les pays romanisés deviennent des contrées où s’installent et se mêlent aux « Romains » (qui sont déjà issus d’un mélange précédent) – je disais s’installent plusieurs ethnies « barbares », Wisigoths en Espagne, Francs, Burgondes et autres en France, Lombards et Ostrogoths en Italie même. Avec les conquêtes arabes, ensuite, les terres anciennement hellénistiques, foyers de culture grecque et du christianisme, Libye, Égypte, Anatolie, Palestine, Syrie, passent doucement à l’Islam et s’arabisent, y compris au plan linguistique, restreignant d’autant l’espace hellénophone. Pour revenir à l’Europe médiévale et à l’extension du domaine latin, il faut donc mettre en pleine lumière le rôle de la christianisation des nouveaux peuples à côté de celui déjà joué par la romanisation ancienne.

Si la connaissance du grec se fait plus rare, restent les nombreux emprunts et les calques que nous avons en partie évoqués jusqu’ici et qui font du latin tardif une langue dont le fonds lexical est largement mâtiné de grec. Il faut également rappeler que les contacts avec la partie orientale de l’empire n’ont jamais vraiment cessé, car l’Église latine d’Occident reste en communion avec celles d’Orient, malgré quelques disputes, jusqu’au schisme du XIe siècle qui donne naissance à l’Église catholique romaine en tant qu’entité séparée et rivale de l’Église grecque ; après le schisme, c’est par le biais, certes moins paisible, des Croisades que les deux mondes latin et grec ont été en contact : rappelons les missions des pères dominicains en Grèce même ou la Sicile multiculturelle des rois Frédéric II et Roger.

Chez les élites cultivées médiévales, le grec reste à l’honneur, même s’il n’est pas couramment pratiqué. Prenons en considération quelques titres d’œuvres, parfaitement grecs : entre les  Étymologies d’Isidore de Séville, à l’orée du Moyen Âge, et le Decameron de Boccace, écrit au milieu du XIVe siècle, citons le Policraticus de Jean de Salisbury, auteur en outre d’un Metalogicon et d’un Entheticon en défense de la philosophie, le Monologion et le Proslogion d’Anselme d’Aoste, le Polyhistor de Guillaume de Malmesbury, la Comédie de Dante, sans oublier l’importance dans la culture universitaire médiévale de celle qu’on continue d’appeler l’Isagoge de Porphyre et que nul ne songea à rendre par Introduction : le nom d’origine est resté. La mode des titres grecs était d’ailleurs déjà classique : songeons aux génitifs Aineidos (libri), Satyricon, Metamorphoseon, aux Astronomica de Manilius etc.

Terminons notre chemin historique avec un simple regard sur la Renaissance, qui injecte dans les élites cultivées d’Italie d’abord, ensuite d’Europe, avec l’appui des cours princières ou locales et celui d’une partie de l’Église, la connaissance directe du grec classique et chrétien et crée par là un terreau linguistique propice à une déferlante de termes hellénisés, désormais adoptés directement par les langues nationales modernes aussi souvent que par le latin des savants. Nous ne nous arrêterons pas davantage sur cette époque qui est aussi, largement, la nôtre : nous étions partis de là pour illustrer la présence des racines grecques dans les mots scientifiques récents.

 

 

Conclusions

Au terme de cet exposé, nous avons d’une part – je l’espère – redécouvert plusieurs mots de langue française, dont nous ne soupçonnions pas l’étymologie ; d’autre part – et c’est ce qui m’importe le plus – nous avons compris combien il serait vain d’opposer, du moins linguistiquement, les domaines grec et latin. Certes, les Romains ont-ils eu un rapport ambivalent avec la Græcia capta des arts et des lettres : ils comprenaient bien qu’ils avaient besoin de la richesse intellectuelle élaborée au fil des siècles par la Grèce archaïque, classique et hellénistique, mais des raisons très compréhensibles de fierté nationale ont poussé leurs dirigeants à encourager une production littéraire en latin rivalisant avec les « classiques grecs », ne serait-ce que pour les besoins de l’école romaine. Ce fut le programme d’Auguste, entre autres. De cette production littéraire, nous fréquentons à l’école surtout les expressions les plus pures au plan linguistique, la poésie et l’art oratoire, ce qui alimente l’illusion de deux langues largement autonomes et séparées ; et nous laissons en marge les œuvres reflétant un état plus courant de la langue littéraire, comme les lettres de Cicéron, ou celles qui montrent une pénétration plus lourde d’hellénismes ou de calques, comme les comédies de Plaute ou, à l’autre bout de l’histoire littéraire, les écrits des auteurs chrétiens, ou encore les œuvres techniques, où le latin est mâtiné de termes spécialisés issus du grec, comme le De Architectura de Vitruve et l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien. Le but de mon exposé était dès lors celui de revenir sur ce soubassement lexical grec, de ses modalités et de ses causes profondes, de l’histoire qu’il révèle, afin de saisir, jusque dans ses aboutissements français, l’unité réelle du monde antique et d’affirmer qu’assurément, sous le latin, il y a beaucoup de grec. Et il est bon de le rappeler, à l’heure où l’on nous rebat les oreilles avec les « dettes grecques » : nous aussi, nous avons notre dette envers la Grèce !



[1] Il faut remarquer que l’arabe véhicule dans certains cas la forme dans laquelle tel mot est entré en français, non l’origine. L’« abricot » arabe tire son origine du gr. πραικοκκίον, cachant un emprunt au lat. præcocium, « fruit précoce » ; « artichaut » serait passé par une forme lombarde, articiocco, en face de l’italien carciofo.

[2] Ce mot serait croisé avec un verbe francique issu à son tour du lat. iacina, au sens de « lit de tourments ».

[3] Ce monde méditerranéen hellénistique nous a laissé d’autres mots liés à la navigation et au commerce maritime, comme « tonlieu », de τελώνιον, « bureau pour l’acquittement des taxes portuaires » (ce terme n’est pas à l’origine de « tonnelage », contrairement à ce que l’on pourrait imaginer).

[4] F. Biville, Les Emprunts du latin au grec. Approche phonétique, t. I. Introduction et consonantisme, Louvain – Paris, Peeters, 1990 ; t. II, Vocalisme et conclusions, ibid., 1995.

[5] H. Diels, Elementum. Eine Vorarbeit zum griechischen und lateinischen Thesaurus, Leipzig, Teubner, 1899.

[6] À l’inverse, les termes parodia, prosodia, rhapsodia et odeum (l’Odéon) ont été empruntés à une époque plus récente et respectent la prononciation « o ».

[7] Parabola est à l’origine de « parole » et de « parler » (parabolare), mais aussi de « palabre », « palabrer ».

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