P.-M. Martin : L'image brouillée de Brutus le tyrannicide

L’ALLE a eu l’immense plaisir d’accueillir, pour la conférence de rentrée de sa cinquième année, Paul‑Marius Martin, professeur émérite de l’université de Montpellier-3, spécialiste de la Rome antique et impériale, et président honoraire de l’association Vita Latina. Après Vercingétorix, César, et Antoine et Cléopâtre, auxquels il a consacré une partie de ses travaux universitaires, Paul-Marius Martin est venu nous présenter une autre de ces figures historiques dont la postérité a fait un mythe : Brutus.

Je regrette de ne pas avoir pu présider moi-même cette conférence dont j’ai lu le texte avec autant de plaisir que d’intérêt, et m’associe à la vice-présidente Guillemette Mérot, qui a accueilli notre conférencier le 15 octobre, ainsi qu’à l’ensemble du bureau, pour remercier chaleureusement Paul-Marius Martin pour cette très belle conférence qui nous fait traverser les siècles dans l’ombre de deux Brutus, « l’un béni, l’autre maudit » : M. Junius Brutus, le célèbre meurtrier de César et son ancêtre, L. Junius Brutus, le fondateur de la République romaine. À travers ces deux personnages souvent confondus, il fait revivre les débats sur la conception du pouvoir, entre tyrannie et liberté, dans l’empire d’Auguste, au sein des cités italiennes de la Renaissance, dans la France révolutionnaire, et enfin dans l’imaginaire mussetien de Lorenzaccio. Nous adressons également nos remerciements à Véronique Cirefice, professeur de lettres en Classes Préparatoires au lycée Henri IV, présidente de l’Association des professeurs de français et de langues anciennes des Classes Préparatoires littéraires, qui a bien voulu présenter cette conférence ; et enfin, nous remercions tous nos auditeurs, en particulier les jeunes nouveaux adhérents, très nombreux cette année, qui témoignent de l’extraordinaire vivacité du latin, langue de culture et de civilisation, à une époque où la lingua franca est désormais l’anglais.

Nous donnons ci-dessous le texte de présentation de la conférence de Paul Marius Martin par Véronique Cirefice, puis le texte de la conférence que Paul-Marius Martin a eu la gentillesse de nous faire parvenir très vite.

Adeline Desbois-Ientile

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 Présentation de la conférence par Véronique Cirefice

         Nous accueillons aujourd’hui le Professeur Paul-Marius Martin pour une conférence portant sur « l’image brouillée de Brutus le tyrannicide, de l’Antiquité à Alfred de Musset ». Monsieur Paul-Marius Martin est Professeur émérite de l’Université de Montpellier III et Président d’honneur de l’Association Vita Latina. Son domaine de recherche est l’histoire de la Rome royale et républicaine, ainsi que l’idéologie de la République Romaine. Il est également spécialiste des représentations du passé Romain. Il a d’abord travaillé, dans le cadre de sa thèse, sur l’idée de royauté à Rome, en étudiant l’attitude très ambivalente des Romains sur cette question - une attitude faite à la fois de peur et de fascination, d’attirance et de répulsion. Dans le prolongement de ce travail, et entre autres nombreuses publications, il s’est intéressé aux grandes figures de la fin de la République, César, Antoine et Cléopâtre, et aussi Vercingétorix. À propos de César, il a publié Tuer César, où il a analysé les motivations idéologiques qui ont conduit au meurtre du dictateur. Puis il s’est intéressé à Antoine et Cléopâtre - Antoine et Cléopâtre, la fin d’un rêve - car c’est avec eux que meurt définitivement la République et qu’un nouveau régime se met en place. Plus récemment, il a consacré une biographie à Vercingétorix, en proposant du chef gaulois une image assez différente de celle qu’on a de lui ordinairement. Or, tous ces personnages ont un double point commun : ils se caractérisent d‘abord par l’ambition et la soif de pouvoir, et, quoiqu’il s’agisse de personnages historiques, ils sont tous devenus de grandes figures « mythologiques ». C’est ce double aspect qui a guidé les travaux de Monsieur Martin : il s’est intéressé notamment aux diverses représentations dont ces personnages ont été l’objet au fil des siècles, en fonction des époques, selon les circonstances politiques ou les projets littéraires des uns ou des autres.

        Aujourd’hui, c’est dans la même perspective que notre conférencier va aborder le personnage de Brutus, dont il avait déjà esquissé l’image dans son livre Tuer César. Il va s’attacher à l’évolution de cette image, de l’Antiquité à Alfred de Musset, image qu’il nous annonce quelque peu « brouillée ».

 

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Conférence de Paul-Marius Martin

 

L’image brouillée de Brutus le tyrannicide -

De l’Antiquité à Musset

 

Le monde moderne a généré peu de mythes : en littérature, dans les arts audio-visuels, en philosophie, en psychanalyse, nous fonctionnons sur des mythes grecs : Hercule, Ulysse, Antigone, Amphitryon et Sosie, Sisyphe, Œdipe… Pour les mythes modernes, en cherchant bien, on n’en trouve guère qu’un encore opérationnel : Don Juan. Celui de M. Brutus, le seul qui renvoie à l’Antiquité romaine, est aujourd’hui quasiment éteint, en dépit du nombre de chefs d’État assassinés depuis le début du XXè siècle. Les dernières références que j’ai repérées sont : le réseau de résistance marseillais Brutus[1], la chute du Président Bagbo, sous la plume de journalistes africains, et enfin, dans la presse italienne, reprise sans le dire par « Le Monde », la « trahison » d’Angelino Alfano, fils spirituel du Cavaliere, vu en Brutus assassinant son père parce qu’il a voté la confiance au gouvernement italien. Si le mythe de César après l’Antiquité a suscité de nombreux travaux[2], celui de son assassin demeure aujourd’hui un parent pauvre. L’histoire exhaustive du mythe moderne de Brutus reste donc à faire[3]. Je l’ai esquissée il y a quelques années en m’intéressant au devenir de l’image du césaricide du Moyen Âge à nos jours[4]. Je n’ai pas l’intention de refaire ici cette esquisse imparfaite, et qui serait à compléter par des références plus récentes.

Je préfèrerais aujourd’hui m’intéresser à un phénomène qui constitue l’un de mes champs de recherche. Je veux parler du phénomène de brouillage dû à une surimpression entre deux personnages historiques. Je l’ai étudié récemment, lors d’une Table ronde organisée à Lyon en commun entre l’ENS Lyon et l’Université de Lyon III, à propos des summi uiri Dentatus et Fabricius[5]. Comme ceux-ci n’ont laissé aucune postérité moderne, ils ne nous intéressent pas aujourd’hui. En revanche, le même phénomène de surimpression peut s’observer entre L. Junius Brutus, fondateur de la République romaine, et son descendant supposé, M. Junius Brutus, le meurtrier de César. C’est encore lors d’un colloque à l’ENS Lyon que je me suis intéressé à ce phénomène, mais en me bornant à l’Antiquité[6]. Je voudrais aujourd’hui prolonger mon enquête afin de montrer que ce phénomène a perduré après l’Antiquité, au moins jusqu’au XIXè siècle.

 

Le mythe de L. Brutus dans l’Antiquité

 

Première constatation : il n’y a pas de mythe de M. Brutus dans l’Antiquité. Le seul mythe vivant est celui de L. Brutus, exactor regum. Et pour cause ! L’histoire de Brutus l’Ancien[7] constituait le mythe fondateur de l’idéologie républicaine romaine[8]. Sans doute déjà connu de Fabius Pictor,[9] le mythe connut un regain d’intérêt grâce à la tragédie d’Accius, Brutus. Cette fabula praetexta[10] affirmait le lien génétique entre le fondateur de la République et la gens Iunia. Si, comme on le pense généralement, la tragédie date bien de 133, elle pourrait faire allusion aux menées révolutionnaires de Ti. Gracchus, accusé par les optimates de menacer la libertas[11]. La mobilisation du mythe de Brutus au service de la conception aristocratique de la libertas commencerait donc à cette date. Elle ne cessera plus de l’être, dans le siècle de troubles qui s’ouvre alors. En ces années où le pouvoir personnel fait des accrocs de plus en plus nombreux à la légalité républicaine, où chaque parti – optimates et populares – accuse l’autre d’attenter à la libertas[12], le mythe de Brutus est sans arrêt mis à contribution.

L’aboutissement de cette exaspération du mythe, ce sont les Ides de mars. La croyance que M. Brutus descendait de L. Brutus était avérée. D’où les efforts obstinés de Cassius pour déterminer Brutus à entrer dans le complot. Se rallier Brutus, ce n’était pas seulement y faire entrer une figure de haute moralité, capable de faire l’unanimité de ce rassemblement disparate[13], c’est surtout lui donner un drapeau symboliquement très fort : cinq siècles après qu’un Brutus eut aboli la royauté, un autre Brutus, son descendant, se levait pour en interdire la renaissance. Nous sommes en 44 et, jusqu’à sa mort, Cicéron va s’efforcer de créer une aura prestigieuse autour de Brutus, allant même – chose inouïe – jusqu’à faire adopter un sénatusconsulte affirmant que M. Brutus était bien le descendant de L. Brutus[14]. Mais la voix du grand orateur avait été tranchée net, quand, deux ans plus tard, en 42, Brutus se tuait à Philippes. À peine plus de dix ans après (le 2 sept. 31), Actium devenait l’épiphanie du nouveau régime.

 

Auguste se retrouvait en face à un dilemme très « écartelant ». D’un côté, le mythe politique de la res publica restituta en 27 imposait de continuer à considérer le premier Brutus comme le héros « national » fondateur de cette res publica. De l’autre, le second Brutus avait illustré et, pour certains, incarné cette lutte pour la res publica libera : il avait assassiné le père de l’actuel détenteur du pouvoir et il était tombé sous les coups vengeurs de son fils. Que faire de lui ?

Entendons-nous bien : le concept de « littérature officielle » est anachronique, qui renvoie aux régimes totalitaires modernes. Pour juger de la littérature augustéenne d’un point de vue idéologique, l’expression anglaise politically correct est plus adéquate : sous Auguste, pas de censure, plutôt une autocensure, née à la fois de la prudence et de l’intérêt. Si donc le concept de littérature officielle est inopérant, on aurait tort, en revanche, de sous-estimer une donnée nouvelle dans les rapports entre pouvoir politique et littérature : pour la première fois à Rome, des écrivains ont dépendu, économiquement, voire pour leur salut, d’un pouvoir politique de type monarchique. Auparavant, les luttes de clans de l’ancienne République garantissaient à l’homme de lettres une certaine liberté d’expression. Celle-ci n’a pas encore disparu avec Auguste, mais elle se fait désormais « aux risques et périls » du locuteur. Ovide en saura quelque chose, malgré les procédures d’évitement que, comme les autres poètes augustéens, il s’efforcera de mettre en œuvre[15].

 

            L’image négative de Brutus dans l’Antiquité

 

Comment les écrivains contemporains se sont-ils sortis de cette aporie de deux Brutus, dont l’un était béni, l’autre maudit ? Pas très bien, reconnaissons-le. Ce que l’on constate, c’est, assez souvent, nous l’avons dit, un phénomène de brouillage, de surimpression entre les deux. Je n’y reviens ici que pour montrer qu’en général, le résultat de cette surimpression est de ternir la figure, jusqu’alors intacte, du premier Brutus.

Ce n’est pas le cas au début. Horace, dans la Satire I, 7, écrite vers 38/37, met en scène un plaignant, le proscrit Rupilius Rex, qui attaque en 43 un businesseman grec devant le tribunal de Brutus en Asie. Ce dernier se défend en ces termes :

 

« Per magnos, Brute, deos te

Oro, qui reges consueris tollere, cur non

Hunc Regem iugulas ? Operum hoc, mihi crede, tuorum est. »

 

« Par les Grands dieux, Brutus, je t’en conjure, toi qui as l’habitude d’expédier les rois, pourquoi n’égorges-tu pas ce Rex ? C’est un travail, crois-moi, qui revient à ceux de ta famille. »[16]

 

Même si la personnalité du locuteur ôte quelque poids à ses paroles, il n’en demeure pas moins que l’ascendance de M. Brutus n’y est pas mise en doute et que l’allusion au césaricide se mêle au souvenir de l’exactio regum. L’Horace qui écrit ces vers est encore proche du légat de légion qui combattait à Philippes dans les rangs républicains ; il n’est pas encore l’ami de Mécène et d’Auguste. Ce poème montre qu’à cette date, prévaut encore le mythe positif créé par Cicéron autour de la figure de M. Brutus.

Tite-Live, « républicain de cœur, monarchiste de raison »[17], conserve encore lui aussi une image positive de M. Brutus et de Cassius, qu’il appelait insignes uiros[18]. Il est le premier chez lequel on décèle une surimpression entre les deux Brutus, mais sans que celle-ci nuise au second. Deux passages de son œuvre trahissent cette surimpression. D’abord, narrant le supplice des fils de L. Brutus convaincus de complot monarchiste, il fait dire aux spectateurs : « Juste en cette année même, leur patrie libérée, leur père libérateur, le consulat né de la famille Iunia… »[19] Or le mot liberator fut « inventé » par Cicéron pour désigner les césaricides Brutus et Cassius[20]. L’appliquer à L. Brutus, à côté du terme patrem, n’est pas innocent, surtout quand on songe qu’une rumeur prétendait que M. Brutus était le fils de César[21]. Par une sorte de redoublement inversé de l’Histoire, après un père qui tua ses fils au nom de la liberté, voici un fils qui vient de tuer son père au nom du même idéal. Ou plutôt voici un historien qui, mettant en scène le premier épisode, ne peut pas s’empêcher de penser au second.

La preuve ? Le second passage où se discerne cette surimpression. Il s’agit du discours que Tite-Live fait tenir à L. Brutus pour persuader Tarquin Collatin de s’exiler volontairement :

 

non credere populum Romanum solidam libertatem reciperatam esse.

« Le peuple romain ne croit pas avoir retrouvé sa liberté totale. »[22]

 

Cette idée d’une liberté retrouvée grâce à l’exil des Tarquins ne correspond à rien dans la tradition : Rome n’avait jamais vécu que sous les rois, depuis Romulus, et donc, selon l’idéologie républicaine, ne peut retrouver une liberté dont elle n’a jamais joui. En fait, l’expression libertas reciperata, telle quelle ou sous sa variante res publica reciperata (-anda), est courante chez Cicéron, et elle désigne chez lui, soit l’état post-syllanien[23], soit l’après-Ides-de-mars[24]. Elle faisait partie du vocabulaire républicain pour définir la restauration de la liberté qui suit la chute d’un pouvoir personnel. Elle était connotée de manière tellement républicaine qu’Auguste, quand il « restaurera » la république, préfèrera le participe restituta à reciperata. La placer dans la bouche du premier Brutus alors qu’elle ne saurait s’appliquer qu’à la situation créée par le second montre qu’une certaine confusion s’est établie, déjà, entre les deux Brutus.

Mais rapidement, l’image de Brutus le césaricide se ternit et affecte même l’action de son ancêtre. En témoigne Virgile, dans la fameuse prophétie d’Anchise :

 

Vis et Tarquinios reges animamque superbam

ultoris Bruti, fascisque uidere receptos ?

consulis imperium hic primus saeuasque securis

accipiet, natosque pater noua bella mouentis

ad poenam pulchra pro libertate uocabit.

Infelix ! utcumque ferent ea facta minores :

uincet amor patriae laudumque immensa cupido.

 

Veux-tu voir encore les rois Tarquins, l’âme orgueilleuse du vengeur Brutus, et nos faisceaux recouvrés ? Le pouvoir consulaire et les haches cruelles, c’est lui qui le premier les recevra, et ses fils, qui fomentaient de nouvelles guerres, il les appellera au supplice, au beau nom de la liberté. Malheureux, quel que jugement que les descendants porteront sur cet acte. L’emportera l’amour de la patrie et un immense désir de gloire.[25]

 

Ces vers, si souvent commentés depuis Servius et saint Augustin[26], ne laissent pas d’intriguer. Dans l’iconographie monétaire, les haches sont toujours associées à la figure de L. Brutus, en tant qu’attribut du consulis imperium qu’il fut « le premier » à exercer[27], mais ici elles sont dites saeuas – terme qui annonce le développement des deux derniers vers, où se marque la réticence du poète à l’égard de l’action du premier consul contre ses fils. Mais, plus que cet aspect du texte, maintes fois ressassé par la critique, ce qui nous intéresse ici, c’est l’effet, de nouveau, de surimpression entre les deux Brutus. Ainsi le fascis receptos virgilien évoque-t-il irrésistiblement la libertatem reciperatam livienne. De même, quelles sont les noua bella fomentées par les fils du consul ? L’expression désigne toujours chez les historiens anciens les guerres civiles[28], parce qu’elles leur apparaissaient à la fois comme de nouvelles sortes de guerre et comme des guerres « révolutionnaires ». Elle se comprend bien appliquée à l’époque de M. Brutus, moins au complot royaliste des fils de L. Brutus, présenté par la tradition comme marginal et erratique. Enfin, qui avait une laudum immensa cupido ? À en croire Salluste, la cupido gloriae ne s’exacerba qu’à partir de Marius et de Sylla[29]. Il y a – on le voit – projection de l’image négative du second Brutus sur le premier, comme si le second « déteignait » sur le premier.

Car, pour le vengeur de son père César[30], la question posée par Cicéron les meurtriers de César sont-ils des parricides ou des libérateurs ?[31] – est tranchée : M. Brutus n’est rien d’autre qu’un assassin, un parricide, un sacrilège, et les poètes augustéens répètent à l’envi le « catéchisme » officiel du régime[32]. Même jugement négatif chez les historiens postérieurs, Valère Maxime et Velleius Paterculus[33]. Et Brutus ne devient plus, de Tibère à Domitien, que prétexte rhétorique à des controverses et à des déclamations senties, comme les histoires de pirates, comme n’ayant plus grand rapport avec la réalité[34].

Chez Sénèque, comme déjà chez Ovide, le premier Brutus est déprécié au profit de l’héroïsme féminin de Lucrèce[35] et même condamné par le philosophe pour avoir cédé à la colère[36]. Et l’absence de sens historique que trahit le geste de son descendant est durement stigmatisé par le Sénèque[37]. Quant à Plutarque, s’il donne acte à Brutus de la pureté de ses intentions[38], il n’en condamne pas moins le meurtre de César[39].

Dans ce contexte dépréciatif, nous ne discernons que deux voix discordantes. Celle de Lucain d’abord, dont l’œuvre contient de nombreuses allusions positives à l’action future de M. Brutus[40]. Celui-ci y fait aussi l’éloge de Brutus l’Ancien « seul à se réjouir parmi les ombres pieuses »[41]. S’il ne les confond pas, le poète les unit, comme ennemis de la tyrannie[42]. Mais il n’en demeure pas moins que, pour l’oncle comme pour le neveu, le vrai héros, ce n’est pas Brutus, c’est Caton. L’autre voix est anonyme : l’auteur de deux lettres apocryphes de Brutus à Cicéron et à Atticus[43], écrites à une date incertaine, mais antérieure à Plutarque, soigne la gloire du second Brutus ; l’auteur du faux use même du vocabulaire cicéronien en parlant de Brutus et Cassius comme de liberatores[44].

À ces deux exceptions près, l’opinion générale, sous l’Empire, c’est que Brutus s’est battu avec honneur pour une cause perdue d’avance, parce qu’elle allait à contresens de l’Histoire. Il peut apparaître ainsi comme l’ancêtre de tous les « soldats perdus » de l’Histoire, des insurgés de Vendée aux légionnaires du 1er REP.

 

La naissance difficile, en Italie, d’un mythe moderne

 

Il n’y a donc pas de mythe de Brutus le césaricide dans l’Antiquité. La proximité chronologique entre ce meurtre et l’installation définitive de la monarchie impériale a tué dans l’œuf les efforts de Cicéron pour hisser les « libérateurs » à la hauteur d’exempla à suivre. Bien au contraire –on l’a vu – leur acte, qui plongea Rome dans une nouvelle guerre civile, est jugé généralement, non seulement inutile, mais néfaste.

Ce contexte monarchique va perdurer après la chute de l’Empire romain et, par suite, une image positive de Brutus aura du mal à émerger au Moyen Âge. Le héros alors, c’est César. Du coup, l’image de Brutus continuera d’être, ou bien négative, ou bien, de manière générale, tout simplement absente des préoccupations des penseurs médiévaux. Même quand la légitimité du tyrannicide est reconnue par le pape Nicolas Ier (858-867), elle se fait sans référence à Brutus : l’Église se pose en juge actif du pouvoir temporel, sans qu’il lui soit nécessaire de renvoyer à l’Antiquité. Si besoin est, elle préfère, comme Hincmar, chercher des précédents à son rôle de contrôleur du pouvoir temporel du côté de la Bible. Cela durera longtemps : pour célébrer l’expulsion des Médicis de Florence, en 1494, c’est encore une Judith que dressera Donatello, suivi du David de Buonarotti.

À partir du XIè siècle cependant, Brutus refait lentement surface. Pour Jean de Salisbury, au XIIè siècle, le tyrannicide peut être légitime, mais, pour être sympathique, Brutus n’en a pas moins tort à ses yeux… tout simplement parce que César n’était pas un tyran.

Et d’ailleurs, pour Dante, les choses sont claires. Bien qu’il fasse l’éloge de Caton d’Utique, sauvé « par le haut » grâce à son stoïcisme[45], l’auteur du De Monarchia condamne Brutus et Cassius à être mâchés, avec Judas, dans les trois bouches d’enfer de Lucifer[46], alors que César siège dans le lumineux limbus patrum, en compagnie d’Aristote et de Virgile, comme des justes à qui seule la Grâce du baptême a manqué[47]. C’est que les assassins de César ont commis la faute historique absolue – nécessaire certes pour assurer le destin monarchique de Rome avec Auguste (comme la trahison de Judas est nécessaire à l’accomplissement des Écritures), mais néanmoins impardonnable : ils ont trahi leur maître et bienfaiteur.

L’image négative de Brutus se perpétue chez Machiavel : son opinion est que, depuis Marius et Sylla, Rome était trop corrompue pour que le tyrannicide pût inverser le cours de l’histoire[48]. La pensée de Machiavel, ici, est un mixte de Salluste et de Sénèque. On la retrouve chez Traiano Boccalini (1556-1613) qui, dans son Ragguali di Parnaso, fait dialoguer les deux Brutus. Le premier explique au second pourquoi il est condamné à des sortes de travaux forcés éternels : parce qu’il n’a pas su réaliser les conditions d’un tyrannicide parfait, qui aurait permis à Rome de retrouver sa liberté. Tout aussi désabusé est le jugement de La Boëtie dans son Discours sur la servitude volontaire.

Cette vanité du tyrannicide, nul ne l’a mieux montrée que Shakespeare dans son Julius Caesar[49]. Il fut écrit, rappelons-le, dans un monde britannique où l’idéologie des monarchomaques s’est nourrie de guerres dynastiques et d’usurpations royales. La mort de César lui apparaît comme le modèle de tous les tyrannicides à venir. Pourtant, la mort du tyran détruit non seulement ses meurtriers, mais aussi la cité. Le meurtre de César est tragique en ce qu’il était à la fois inévitable et inutile – pire ! nuisible. On n’en finira jamais de tuer César et ce sera toujours pour rien. Notons que, sur les dix films que le cinéma consacrera à la mort de César dix films entre Méliès (1907) et Stuart Burge (1969)[50], les trois derniers sont des adaptations de la tragédie de Shakespeare[51].

 

Revenons à Dante. Ce qui est intéressant dans son jugement, c’est qu’il va ouvrir une polémique, menée en premier par Coluccio Salutati (1331-1406), chancelier de la République florentine, l’homme dont le duc de Milan Gian Galeazzo disait qu’il « avait plus peur d’une seule lettre de lui que de dix mille cavaliers florentins » : dans son De Tyranno, Salutati stigmatisait le sort fait par Dante à Brutus et à Cassius. La querelle, dont nous n’avons pas le loisir de décrire les péripéties[52], durera deux siècles ; elle est scandée par les noms de Bartolo, d’Antonio dell’Aquila, de Boccace, de Donato Gianotti, exilé florentin ami de Michel Ange…

C’est au sein de cette polémique que naît peu à peu, non sans mal, non sans contradictions, le mythe de Brutus le tyrannicide, marqué dès sa naissance par cette tare génétique : la surimpression avec l’autre Brutus. Pétrarque en est l’illustration. Jeune, il est républicain et donc il abomine César, regrettant que Pompée l’ait manqué à Dyrrachium[53] et il loue, dans ses Rime sparse, le fedel Bruto ; le premier ou le second ? Peu importe, puisqu’un peu plus loin, il salue duo Bruto[54] et approuve le geste du second[55]. Mais les désillusions politiques, de nouvelles lectures, autres que les Philippiques de Cicéron – notamment Suétone – vont le conduire à l’exaltation de César, dont la biographie sera détachée de son De viris illustribus comme une œuvre autonome.

Il est révélateur que le mythe de Brutus se soit développé d’abord dans le milieu communal des cités libres d’Italie, véritable conservatoire de la romanité. Celle-ci avait été renouvelée par les traductions, et notamment par Rinuccio d’Arezzo (1395-1450), des Vies de Plutarque. L’obsession de Brutus anime l’opposition florentine aux Médicis, jusqu’à l’acmè de cette opposition : l’assassinat d’Alexandre Médicis par son cousin Lorenzino, en 1537. En réalité,comme pour Harmodios et Aristogiton, l’affaire n’était pas dépourvue de connotations homosexuelles ; s’y ajoutait la rancœur due à la perte d’un procès en héritage. Bref, les raisons qui poussèrent Lorenzo de Medicis au meurtre ont, au départ, peu à voir avec l’idéal de liberté républicaine. L’homme qui fit de lui le Brutus florentin, c’est le vieux républicain Philippe Strozzi. La chronique contemporaine de Benedetto Varchi raconte que, quand Lorenzo lui apprit qu’il venait d’assassiner Alexandre, Strozzi refusa d’abord de le croire, puis, « finalmente Filippo credendolo l’abbraccio e chiamalo il lor Bruto… »[56] La chronique ajoute : « Les exilés florentins le portèrent aux nues, non seulement en l’égalant à Brutus, mais en le plaçant au-dessus de lui, notamment B. Varchi dans ses vers, tant en langue vulgaire qu’en latin, à la louange et gloire du tyrannicide et du nouveau Brutus toscan. »[57] Si B. Varchi a donc beaucoup fait pour la légende de Lorenzo-Brutus, l’initiateur en est bien Philippe Strozzi. Nous avons conservé de lui une lettre adressée à Catherine de Médicis où il exalte le « glorieux Laurent de Médicis, dont l’acte magnanime dépasse Brutus et tous ses pareils qui furent après. » Ce qui est intéressant, c’est que Lorenzo endossa avec entrain l’habit de Brutus, exaltant son acte dans son Apologia, et faisant même frapper une médaille à l’imitation du fameux denier de Casca (les poignards encadrant le pilleus = la liberté par les poignards), où VIII. ID. IAN. remplace EID.MAR.

Pour son malheur, son destin suivra d’ailleurs jusqu’au bout celui de son modèle : après avoir erré de Turquie en France, le proscrit sera rattrapé à Venise par la vengeance de Cosme de Médicis, en 1548. Son histoire fera couler beaucoup d’encre : Alfieri, George Sand, Musset, Vittorio Salmini… On y reviendra. Pour l’heure, constatons que la confusion entre les deux Brutus se poursuit. Voici comment B. Varchi dépeint la manière dont Lorenzo devint l’ami d’Alexandre : Lorenzo… si mise a corteggiare il duca Alessandro, e seppe con esso cosi ben fingere… »[58] Les raisons véritables pour lesquelles Lorenzo courtisa Alexandre sont sans doute fort peu politiques. Mais elles sont transfigurées par Varchi, qui sous-entend ici que Lorenzo joua les Brutus I pour endormir la méfiance de son cousin, afin de pouvoir réaliser son destin de Brutus II.

De cette ambiguïté entre les deux Brutus, je donnerai encore deux illustrations contemporaines. Domenico Ghirlandaio, en 1482, peint à fresque la salle dite de l’horloge dans le Palazzo della Signora à Florence : il y représente, faisant face au groupe composé de Decius, Scipion et Cicéron, le groupe de Brutus, Scaevola et Camille. L’évidence chronologique désigne le Brutus représenté comme étant le premier, l’exactor regum, mais pourquoi lui avoir mis un poignard à la main ? Il y a bien un couteau (culter) dans la Révolution de 509 : celui dont se frappa la vertueuse Lucrèce, pour ne pas survivre au déshonneur. Brutus, l’ayant retiré du corps de la victime, jura et fit jurer sur lui aux acteurs présents « de ne plus tolérer de rois à Rome »[59]. Le personnage de Ghirlandaio est manifestement en train de parler, comme l’indique la gestuelle du doigt pointé de la main gauche : allusion à ce serment de L. Brutus ? Mais celui qui, tenant encore le poignard – et non un simple couteau – avec lequel il venait de frapper César, s’adressa publiquement au peuple pour justifier son acte, c’est M. Brutus[60], dont le nom reste étroitement associé à ce que Michelet a joliment appelé « la religion du poignard »[61]. On voit que l’artiste a joué de la surimpression entre les deux Brutus.

Même incertitude avec le buste de Brutus sculpté par Michel-Ange pour célébrer l’assassinat d’Alexandre de Médicis. On peut voir aujourd’hui au Bargello cette magnifique tête virile, d’une fébrile impétuosité, mais qui semble inachevée. Le contexte la désigne comme celle de M. Brutus, mais son allure brute fait penser à L. Brutus. À moins que le sculpteur, tout simplement, ait abandonné l’œuvre avant sa finition, peut-être écoeuré du sort misérable fait au tyrannoctone Lorenzino.

 

Un mythe en perte de vitesse aux XVIIè-XVIIIè siècles

 

La France du XVIIè siècle, quant à elle, n’a plus ces déchirements. Après le bain de sang des guerres de religion et les troubles de la Fronde, elle vit une schizophrénie tranquille, entre une monarchie désormais unanimement acceptée et l’exaltation rhétorique des idées de la République romaine. Scudéry ose une Mort de César galante, pour ne point parler de Mme de Villedieu, de Desfontaines, de Lesconvel. Cela fait enrager Boileau (Art poétique) de voir ainsi « peindre Caton galant et Brutus dameret ». Nonobstant leurs différences de pensée, Bossuet, Montesquieu et Voltaire sont d’accord au moins sur ce point : il y a que deux formes légitimes d’État, la république et la royauté ; et tout pouvoir qui usurpe l’une ou l’autre est une tyrannie. D’ailleurs, pour Voltaire, qui n’aime ni César ni Brutus, la mort de César n’est que prétexte à une tragédie mélodramatique, non objet de réflexion historique, tant le sujet, en 1736, lui paraît dépourvu d’actualité. On a beau, depuis un siècle, redécouvrir Lucain[62], seul Diderot tranche, comme d’habitude, avec les autres en en appelant, dans ses Éleuthéromanes, « aux mânes de Brutus » contre les rois « brigands dont le pouvoir se fonde sur la bassesse et la terreur ». Se détache aussi Schiller, qui fait dialoguer âprement Brutus et César, non pour opposer la liberté à la monarchie, mais l’idéal absolu à la nécessité historique.

 

La Révolution française réactive le mythe

 

Alors que le mythe de Brutus semble donc se faner, il va refleurir à la fin du XVIIIè siècle. Bien que Vittorio Alfieri ait dédié son Bruto Primo à Georges Washington, la vertueuse Révolution américaine se fit plutôt sous le signe de Caton[63]. Et bien que le même Alfieri ait dédié l’année suivante, son Bruto secondo « al popolo italiano futuro », c’est la Révolution française, finement appelée par un collègue juriste une « Révolution de droit romain »[64], qui rendra hommage à Alfieri, en faisant jouer maintes fois ma pièce, bien qu’elle ne soit pas le meilleur de sa production littéraire. Mais quel Bruto avait la préférence, Bruto I ou Bruto II ? D’un côté, la Convention ne pouvait qu’apprécier le mensonge historique sur lequel reposait Bruto secondo : que le peuple romain était conscient du lien entre la mort de Brutus et la fin de la liberté républicaine. En réalité, sous le terrible Triumvirat, les Romains avaient bien autre chose à penser, comme les Français sous la Terreur. Mais ce postulat de la maturité politique du peuple était trop conforme à l’idéologie révolutionnaire pour ne pas être valorisé. D’un autre côté, la République française, en se débarrassant de la monarchie, se voyait en train de revivre l’acte fondateur de la République romaine. Quand les Conventionnels aimaient s’entendre appeler « fils de Brutus », quel Brutus revendiquaient-ils : le premier ou le second ? Probablement les deux, dans une confusion plus ou moins volontairement entretenue.

Bien sûr, c’est le buste du premier Brutus qu’on mettait dans les bâtiments officiels et qu’on portait dans les défilés, en application des décrets du 27 août 1792 et du 10 mai 1793, mais, dans les milieux populaires, la confusion entre les deux Brutus est totale sur les pots, les cartes à jouer, les vignettes… Cette illustration du thème de Brutus emprunta trois canaux. Le premier est le discours révolutionnaire : dans le Moniteur, Brutus est cité vingt-sept fois, sans qu’on soit sûr toujours s’il s’agit du premier ou du second. Parfois même l’orateur joue sur les deux : ainsi Saint-Just au procès de Louis XVI récuse en ces termes l’accusation d’incompétence juridique du tribunal : « Il n’y avait rien non plus dans les lois de Numa pour juger Tarquin » mais il poursuit, un peu plus loin : « Hâtez-vous de juger le roi, car il n’y a pas de citoyen qui n’ait sur lui le droit que Brutus avait sur César. »[65] Le second canal de diffusion est le théâtre : les affiches conservées annoncent fréquemment des Brutus et des Mort de César, sans nom d’auteur, si bien qu’on ne sait s’il s’agit de Voltaire, de Shakespeare, d’Alfieri ou d’autres ; c’est l’application du décret du 2 août 1793, proposé par Delacroix, qui rend obligatoire une représentation par semaine d’une pièce « commémorant les fastes glorieux de la Révolution et les vertus des défenseurs de la Liberté », Brutus, Guillaume Tell, Gracchus…. Le troisième vecteur est l’onomastique : onze communes de France prirent le nom de Brutus et surtout – preuve du caractère populaire du mythe – en l’an II, parmi les nombreux nouveau nés recevant un prénom antique, plus de la moitié s’appelèrent Brutus ! Mais quel Brutus ? Les parents le savaient-ils eux-mêmes ? Prudemment, le général Berthier, entrant dans Rome, monte au Capitole pour y « évoquer les mânes des Catons, des Brutus »[66]au pluriel. Mais c’est une médaille – encore une – imitée du denier de Casca qui célébra le 27 Pluviôse an VII (1799) le premier anniversaire de la naissance de l’éphémère République romaine.

Ne faut-il voir dans tout cela que de la rhétorique ? Non. Les acteurs de l’aventure révolutionnaire, radicalement nouvelle, n’avaient pour guides, dans le monde inconnu qu’ils ouvraient, que ce qu’ils voyaient comme le précédent historique de l’histoire qu’ils créaient : la manière dont la République romaine était née et dont, à la fin, elle avait tenté de survivre. Ils ne jouaient pas à être des Brutus, ils se sentaient vraiment de nouveaux Brutus, à la fois fondateurs de la République et défenseurs de celle-ci contre les tyrans intérieurs et étrangers qui la menaçaient.

 

La désintégration du mythe

 

En 1795, le tout-Paris thermidorien s’esclaffe à une bouffonnerie montrant Brutus en ancien portier de maison[67]. Mais c’est la réaction des Idéologues de Volnay qui, en rejetant le « fanatisme romain », va porter un coup durable au mythe de Brutus. Napoléon Bonaparte a beau jouer les César, aucun des attentats dirigés contre lui ne se fera au nom de Brutus. Au XIXè siècle, le grand homme, de nouveau, c’est César : de Napoléon III à Hegel et à Mommsen, tout le monde est d’accord là-dessus. Et si la peinture au XIXè siècle représente jusqu’à la nausée la mort de César, c’est pour mieux dégoûter le spectateur du spectacle pathétique d’un vieillard désarmé massacré par des jeunes gens : J.D. Court sous Charles X, J.L. Gérôme, A. de Pujol, G. Rochegrosse, F. Clément, Ch. von Piloty, P. Gaglardi sous Napoléon III stigmatisent tous, en filigrane, le fanatisme politique des conjurés. Le futur communard P. Vésinier et V. Hugo en exil volontaire peuvent bien vanter l’acte de Brutus, ils ne font pas vaciller pour autant le trône de Napoléon III. Il faut aller de l’autre côté de l’Atlantique pour entendre Garibaldi chanter en 1845 avec les insurgés sud-américains ce qui deviendra l’hymne national uruguayen : « Si tiranos, de Bruto el puñal », et, de nouveau, en Italie pour entendre encore Mazzini déclarer « saints » l’épée de Judith et les poignards d’Harmodios et de Brutus – instruments des trois tyrannicides exemplaires de l’histoire juive, grecque et romaine – et pour voir Giacomo Leopardi représenter un Bruto Minore pantelant de toute la souffrance de l’Italie, qui se soulève en 1848 aux cris de « Bruto risorge ».

Mais le fascisme italien ne verra évidemment en Brutus qu’un fanatique « robespierriste », à travers le Julius Cesare de Enrico Corradini (1926)[68]. Le totalitarisme noir fait ici chorus au totalitarisme rouge. Déjà nihilistes et anarchistes, avant les marxistes qui leur succèderont, dénieront toute valeur à l’action de Brutus, parce que celui-ci ne voulait ni détruire l’État oligarque, ni le changer radicalement par la volonté populaire.

 

Le Lorenzaccio de Musset

 

C’est une autre vision, tout aussi désabusée, de Brutus qui trouve son expression dans le Lorenzaccio de Musset[69]. Cette pièce porte en même temps au plus haut point le brouillage entre les deux Brutus. On sait que le sujet lui en avait été donné par le drame Une conspiration en 1537 écrit par sa maîtresse George Sand. Celle-ci avait lu la Chronique de B. Varchi et s’en était inspirée. À son tour, Musset lira Varchi, mais s’inspirera aussi d’un texte peu connu, de Machiavel, le Discours sur les Conjurations (IIIè discours sur la première décade de Tite-Live)[70], par l’intermédiaire de l’ouvrage de P.L. Guinguené, Histoire littéraire d’Italie, 1819, qui faisait partie de la bibliothèque des frères Musset, où l’on peut lire ceci : « Brutus contrefaisant l’insensé pour tromper la tyrannie, et se résignant à servir de jouet aux fils de Tarquin, le [Machiavel] conduit […] à conseiller aux ennemis secrets d’un prince qui ne sont pas assez forts pour l’attaquer ouvertement, de s’insinuer adroitement dans son amitié. […] Ce moyen fut celui que Lorenzaccio employa quelques années après pour assassiner son cousin… »[71]

Le thème de Lorenzaccio « vengeur masqué » était certes dans l’air quand Musset écrivit sa pièce[72]. Mais c’est par l’idée que ce masque « est collé à (sa) peau » que le personnage de Musset se distingue : « Brutus a fait le fou pour tuer Tarquin, et ce qui m’étonne en lui, c’est qu’il n’y ait pas laissé sa raison. » (A. III, sc. 3) Remarquons la confusion : Brutus I n’a pas tué Tarquin, c’est Brutus II qui a tué César. Mais la confusion se comprend : Lorenzo a usé de la ruse de Brutus I pour réaliser le dessein de Brutus II. Cette surimpression des deux Brutus chez Lorenzaccio est remarquable chez Musset. À Philippe Strozzi qui lui dit : « Tu es notre Brutus », Lorenzaccio répond : « Je me suis cru un Brutus, mon pauvre Philippe ; je me suis souvenu du bâton d’or couvert d’écorce » (A. III, sc. 3) Allusion au don de Brutus I à l’oracle de Delphes. Et donc son cousin le duc est Tarquin, cousin de Brutus : « Tarquin était un duc plein de sagesse, qui allait voir en pantoufles si les petites filles dormaient bien » (A. II, sc. 4). On a glissé là à Sex. Tarquin, violeur de Lucrèce ; mais n’est-ce pas aussi le déshonneur qui menace Catherine qui va pousser Lorenzo à l’acte ?

Cette obsession de Brutus est ancienne chez lui : « Tu ne sauras jamais […] de quelle nature est la pensée qui m’a travaillé […] le jour où j’ai commencé à vivre avec cette idée : il faut que je sois un Brutus. », au point que « tous les Césars du monde (le) faisaient penser à Brutus. » (A. III, sc. 3). En somme, comme l’a dit justement un critique, le Lorenzaccio de Musset est l’homme « qui voulait être un Brutus avant même de choisir sa victime »[73] – victime d’une monomanie née de l’influence des lectures d’auteurs anciens sur une tête faible. Le génie de Musset est donc d’avoir transformé cette imitation de Brutus le Jeune en obsession maniaque, au point qu’il le fait ressembler à son modèle : même maigreur, même regard fiévreux, même goût pour l’étude et la philosophie, même pureté d’intention, même vénération pour un lointain Brutus antérieur. Les circonstances même les rapprochent : leur future victime les aime, comme César aimait Brutus, et, comme César devant le complot, s’aveugle sur leur dessein jusqu’au dernier moment ; et tous deux mourront loin de leur ingrate patrie. La « morale de l’histoire » est la même pour Rome et pour Florence : les républicains sont des bavards impuissants et le peuple n’est pas derrière eux. La différence entre Brutus le Jeune et Lorenzo de Médicis, c’est que Lorenzo, lui, sait qu’il va tuer pour rien ; et c’est en cela que Lorenzaccio, drame romantique, est une tragédie – du moins une tragédie intérieure. Musset y transfigure sa désillusion de la Révolution de 1830 et son expérience décevante des bavards banquets républicains où le traînait sa pétulante maîtresse.

 

Conclusion

 

Lorenzaccio est la pièce où brillent les derniers feux du mythe de Brutus. Représenter cette pièce en retranchant toutes les allusions à l’Antiquité, comme l’ont fait Balty en 1945 et Jean Vilar en 1952, n’est pas « l’alléger de tout le fatras antiquisant » (sic), comme le prétend le livret du spectateur qui accompagnait la représentation montée par Jean Vilar, c’est commettre une trahison délibérée, parce que c’est méconnaître la signification que Musset voulait donner à son drame : le tyrannicide est vain quand le peuple ne veut pas de la liberté. Mais, en 1945 comme en 1952, une telle assertion était inacceptable dans le contexte idéologique de l’après-guerre, où tout le monde, des gaullistes aux communistes, adhérait sans réserve au mythe du peuple « conscient et organisé ».

Un seul homme a mené le deuil de Brutus : Albert Camus, dans les Justes. Son héros, qui veut tuer le tyran, mais préfère y renoncer si cela doit coûter la vie à des enfants, est profondément humain, mais il est déclaré « non récupérable » par les idéologues de la terreur révolutionnaire. Brutus minable, qui ne passe pas à l’acte, mais estimable – ô combien ! – parce qu’il souffre de toute la compassion pour l’homme d’Albert Camus[74].

Ce mythe de l’absolue conscience révolutionnaire du peuple s’est effondré aujourd’hui, mais, auparavant, il avait tué le mythe de Brutus. Il l’avait même tué deux fois. Une première fois, en lui substituant le mythe révolutionnaire du soulèvement populaire spontané, qui n’a pas besoin du poignard isolé du tyrannicide. C’était juste oublier qu’une révolution, fût-elle populaire, ne va pas forcément dans le sens de la libération du peuple. On le sait depuis la révolution iranienne, mais on l’avait déjà oublié quand les « printemps arabes » éclatèrent, ou plutôt firent long feu. Et le marxisme a tué le mythe de Brutus une seconde fois, quand il secréta des régimes qui se moquaient du poignard du tyrannicide, parce qu’ils se perpétuaient, même sans tête, par la simple pesanteur de l’appareil d’État.

 

Paul M. Martin

Professeur émérite de l’Université de Montpellier-III


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[1] Intitulé ainsi parce qu’il réunissait, comme les conjurés des Ides de mars, des sensibilités très diverses : socialistes, syndicalistes, jeunesses chrétiennes, Croix de feu, Action française et camelots du roi.

[2] Cf. Gundolf 1924 ; Chevallier 1985 ; Wyke 2006, Wyke 2012.

[3] Un seul ouvrage traite du Nachleben de Brutus : Delogu 1945, passablement confus, ne serait-ce que parce qu’il mêle lui aussi les deux Brutus et s’ouvre largement sur le thème du tyrannicide. Sur le meurtre politique, l’ouvrage fondamental demeure F.L. Ford, Le meurtre politique. Du tyrannicide au terrorisme, Paris, 1985 ; il consacre quatre pages (104-107) au meurtre de César.

[4] Martin 1988, 115-184.

[5] Martin 2012.

[6] Martin 2010.

[7] Voir Martin 1982 ; plus récemment, pour une interprétation selon l’idéologie tripartite indo-européenne, Briquel 2007.

[8] Sur celle-ci, fondée sur l’opposition libertas-regnum, voir Martin 1994. p. 99 sq et, plus récemment, Cogitore 2011, notamment 165 sq. Au demeurant, nous Français la connaissons bien, puisqu’elle a été reprise par la 1ère République : ou l’on est en monarchie, et c’est la servitude ; ou l’on est en république, et c’est la liberté. Déjà à l’époque, la monarchie constitutionnelle britannique démentait cette fruste opposition ; et depuis, nous en avons connu, des Républiques, « populaires » ou islamiques, qui la démentaient !

[9] Cf. Fab. Pict. F 14 Peter (= F. 17 Chassignet  = D.H. 4, 64, 2-3). Le nom de J. Brutus n’est pas prononcé, mais bien ceux de Sex. Tarquin et de Tarquin Collatin, protagonistes du drame qui déclencha la révolution.

[10] Cf. l’édition récente de Dangel 1995..

[11] Voir Bilinski 1968, p. 45 sq ; Gabba 1969 ; Martin 1994, p. 118 sq ; Migliorati 2000 ; Dangel 2002 ; Castagna 2002.

[12] Voir Martin 1994, p. 99-184.

[13] Comme le met en valeur Etienne 1973, p. 151 sq.

[14] Cf. Cic. Phil. 10, 25.

[15] Ces procédures sont étudiées dans l’excellent mémoire d’HDR de M. Ledentu, In arto labor ? L’écriture et le pouvoir sous le Principat d’Auguste. Enjeux et modalités d’une interaction, Paris, Sorbonne, 2012.

[16] Hor. Sat. I, 7, 33-35. (nos traductions sont originales)

[17] Le Bohec 2012, p. 313.

[18] Tac. Ann. IV, 34.

[19] Liv. II, 5, 7 (Illos eo potissimum anno patriam liberatam, patrem liberatorem, consulatum ortum ex domo Iunia…); cf. IV, 15, 3-4 (liberatoris patriae).

[20] Comme l’a judicieusement noté Cogitore 2011, p. 392 sq ; cf. Cic. Att. 14, 12, 2. Cic. Phil. I, 36 ; II, 31 ; 89 ; 114 ; X, 8 ; ad Br. I, 16, 2.

[21] Plut. Caes. 50, 2.

[22] Liv. II, 2, 5.

[23] Cic. De domo sua 79 ; Harusp. resp. 54 ; Sex. Rosc. 141.

[24] Cic. Fam. X, 12, 1 ; 28, 2 ; XI, 2, 1 ; XII, 2, 1 ; 6, 2 ; ad Br. II, 1, 1 & 3.

[25] Verg. Aen. VI, 817-823 (trad. Perret).

[26] Serv. Ad Aen. VI, 821 ; Aug. Ciu. Dei III, 16.

[27] Le lien entre liberté et consulat est souligné par Tac. Ann. I, 1, 1 : libertatem et consulatum L. Brutus instituit.

[28] Par ex. Vell. Pat. II, 88, 3.

[29] Sall. Cat. 7, 3 ; BJ 63, 2 ; 89, 6 ; 95, 3.

[30] Aug. RG 2.

[31] Cic. Phil. II, 31.

[32] Cf. Manil. Astron. I, 908-9 ; Ov. Met. I, 196-239 ; XV, 762-798 ; 819-824 ; F III, 705-8.

[33] Vell. Pat. II, 46, 4; 58, 1; Val. Max. I, 5, 7; 6, 13; 7, 2; 8, 8; III, 1, 3; 2, 15; IV, 5, 6; VI, 4, 5; 8, 4.

[34] Cf. Sen. Contr. 1, 7 ; 3, 6 ; 4, 7 ; 9, 4 ; Quint. Inst. Or. 7, 2, 3, 7 ; 12, 1, 36 ; declam. 253 ; 267 ; 282 ; 345 ; 351 ; 382.

[35] Sen. Marc. XVI, 2 : Bruto libertatem debemus, Lucretiae Brutum; cf. Ov. F. II, 685-852, qui, pour narrer la chute de la royauté, sur 168 vers, consacre 16 vers à Brutus et le reste à Lucrèce.

[36] Cf. Sen. Ir. I, 11, 8.

[37] Sen. Ben. II, 20, 1-3 ; cf. Ir. III, 30, 4-5

[38] Plut. Brut. 1, 4 ; 56, 6 & 8.

[39] Plut. Brut. 55, 2-3.

[40] Cf. Luc. V, 206 sq ; VI, 792 ; VII, 440 ; 451 ; 614; 782; VIII, 610; IX, 17; X, 342; 529.

[41] Luc. VI, 792 (pias inter gaudentem… umbras) ; cf. VII, 39 (allusion au deuil public à la mort de Brutus ; cf. Liv. II, 7, 4).

[42] Luc. V, 207 ; VII, 440 ; X, 398.

[43] Ad Br. I, 16 ; 17. Plutarque (Brut. 53, 7) les savait déjà apocryphes.

[44] Ad Br. I, 16, 2.

[45] Purg. 1, 71-75

[46] Infer. 34, 55-69

[47] Infer. 4, 31-42 ; 73-78

[48] Discorsi 1, 17. Sur César chez Machiavel, voir Baillet R., « César chez Machiavel », in Chevallier 1985, p. 67-76.

[49] Cf. Gardette R., « Shakespeare et la mort de César », in Chevallier 1985, p. 119-136.

[50] Cf. Siarri N., « Jules César au cinéma », in Chevallier 1985, p. 483-508.

[51] Julius Caesar, de D. Bradley (1951); de J. Mankiewicz (1953) ; de S. Burge (1969)

[52] Mais qui pourrait donner lieu à un intéressant travail de recherche en littérature comparée.

[53] Fam. 3, 3.

[54] Rim. Sp. 53, 37 ; 53

[55] Cf. Africa 2, 228-240 ; Sen. 8, 3

[56] Classici Italiani, L. XV, t. 5, p. 264 sq.

[57] Classici Italiani, L. XV, t. 5, p. 304

[58] Classici Italiani, L. XV, t. 5, p. 265 sq

[59] Liv. 1, 59, 1-2.

[60] App. BC 4, 91 ; Plut. Ant. 18, 1 ; cf. Martin 2007

[61] J. Michelet, 1847-1853, II, p. 669 (éd. Pléiade)

[62] Dont quatre traductions se succèdent en un siècle : de Luyne (1654) ; Sommaville (1654 + sept rééditions) ; Dufour (1765) ; Marmontel (1766)

[63] Cf. Malamud M., « Manifest Destiny and the Eclipse of Julius Caesar”, in Wyke 2006, p. 148-169.

[64] Bouineau 1986.

[65] Discours et rapports, Ed. sociales, Paris, 1957, p. 60 sq.

[66] Moniteur, VI, n° 67, p. 670.

[67] L’intérieur des comités révolutionnaires, ou les Aristides.

[68] Cf. Dunnett J., “The Rhetoric of Romanità: Representations of Caesar in Fascist Theatre”, in Wyke 2006, p. 244-265.

[69] Cf. Martin 1986.

[70] C’est le mérite de Masson 1974, p.93, d’avoir versé cette pièce au dossier Lorenzaccio.

[71] Guinguené, t. 8, p. 147 sq

[72] Cf. Dauphiné 1977.

[73] Gans 1974, p. 163.

[74] Je remercie Léon Redouloux de cette suggestion, faite à l’issue de ma conférence.