J. Le Rider, Freud et Virgile, l'épigraphe latine dans La science des rêves

Le compte-rendu de la conférence de Jacques Le Rider est paru dans la revue Europe, n° 954, octobre 2008, p. 113-122, sous le titre: « Je mettrai en branle l'Achéron. Fortune et signification d'une citation de Virgile »

*

« … Je mettrai en branle l’Achéron »

Une citation de Virgile, de Goethe et Schiller à L’Interprétation des rêves de Freud

Freud aimait les épigraphes choisies chez les classiques. Le 4 décembre 1896, il écrit à son ami intime berlinois, l’oto-rhino-laryngologue Wilhelm Fliess : « À propos de mes travaux, je peux déjà te révéler les épigraphes. Au début de la psychologie de l’hystérie, on lira cette fière parole : Introite et hic dii sunt [1]. […]

Et au début de la “formation du symptôme” :

Flectere si nequeo superos

Acheronta movebo [2]

Je te salue, toi et ta petite famille, cordialement, et je reste désireux de rerum novarum venant de la famille et de la science » [3]

Trois ans plus tard, le 17 juillet 1899, Freud écrit à Fliess : « L’épigraphe pour le rêve n’est pas encore trouvée, depuis que tu as assassiné celle, sentimentale, de Goethe [Il s’agit sans doute des vers de la « Dédicace » de Faust de Goethe : « Et maintes chères ombres surgissent ; / Semblables à une vieille légende à moitié évanouie, Remontent ensemble premier amour et première amitié. » (Faust, v. 10-12)].[4] On en restera à l’allusion au refoulement, poursuit Freud dans cette lettre du 17 juillet 1899 à Fliess :

Flectere si nequeo Superos, Acheronta movebo. »[5]

Il s’agit d’un vers de Virgile, extrait de l’Énéide, chant VII. Dans la traduction de Jacques Perret publiée dans la “collection Budé” : « Si je ne peux fléchir les dieux d’en haut, je saurai mouvoir l’Achéron ».

On trouve en effet ce vers de l’Énéide en épigraphe de L’Interprétation des rêves. Freud commente cette citation à la fin de l’ouvrage : « Le réprimé dans notre âme, qui dans la vie de veille […] fut empêché de s’exprimer et fut coupé de la perception interne, trouve dans la vie nocturne, et sous la domination des formations de compromis, des moyens et des voies pour s’imposer à la conscience.

Flectere si nequeo Superos, Acheronta movebo.

Or l’interprétation du rêve est la via regia menant à la connaissance de l’inconscient dans la vie d’âme. » [6]

Dans une lettre du 30 janvier 1927 au philosophe et germaniste Werner Achelis, qui lui avait envoyé le manuscrit de son ouvrage Le Problème du rêve (publié en 1928), Freud réagissait avec une certaine humeur à une présentation de l’interprétation des rêves et de la psychanalyse qu’il jugeait inexacte. Achelis, dans ce manuscrit, reprochait à Freud d’avoir négligé les apports de la philosophie, d’avoir méconnu le génie de Hans Blüher et d’avoir affirmé que tous les rêves ont un contenu sexuel. Freud répondait sur tous ces points à Achelis, soulignant son allergie à la métaphysique, l’incompatibilité de sa théorie avec celle de Blüher, et la grande variété des thèmes abordés dans L’Interprétation des rêves. Dans son manuscrit, Achelis commentait l’épigraphe choisie par Freud en affirmant que l’invocation de l’Achéron était un défi prométhéen. Pour comprendre pourquoi Freud fut particulièrement agacé par ces lignes, il faut souligner que Werner Achelis parlait de Freud avec condescendance, écrivant que « le génie de Freud remue les fondements de la terre, bien qu’il soit incapable de parler des choses célestes, à la différence d’Otto Weininger, ce philosophe si doué et si profond dans sa pensée du judaïsme ». Or Freud avait rencontré Weininger et n’avait pas du tout apprécié sa personnalité, ni son œuvre, Sexe et caractère, dont le chapitre sur le judaïsme, travaillé par l’antisémitisme le plus virulent, est un monument de ce qu’on peut appeler la « haine de soi juive ».[7] La manière dont Werner Achelis comparait Freud à Weininger, pour souligner la supériorité philosophique de ce dernier, ne pouvait qu’indisposer l’auteur de L’Interprétation des rêves et l’inciter à prendre le contrepied d’Achelis.[8] C’est dans ce contexte qu’on peut comprendre la mise au point de Freud à propos de la citation de Virgile :

« Vous traduisez Acheronta movebo par “remuer les fondements de la terre”, alors que ces mots signifient plutôt “remuer le monde souterrain”. J’avais emprunté cette citation à Lassalle pour qui elle avait sûrement un sens personnel et se rapportait aux couches sociales et non à la psychologie. Pour moi, je l’avais adoptée uniquement pour mettre l’acdent sur une pièce maîtresse de la dynamique du rêve. La motion de désir repoussée par les instances psychiques supérieures (le désir refoulé du rêve) met en mouvement le monde psychique souterrain  (l’inconscient) afin de se faire percevoir. Que trouvez-vous de “prométhéen”[9] en tout cela ? »[10]

Le commentaire de Carl E. Schorske, dans Vienne fin de siècle, a brillamment mis en perspective le singulier itinéraire de transmission de la citation de Virgile à Freud avec un détour par Lassalle. Schorske rappelle que, le 17 juillet 1899, dans la lettre (déjà citée plus haut) où il annonçait à Fliess son intention de choisir « Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo » comme épigraphe de son livre sur le rêve, Freud précisait aussi qu’il avait emporté La guerre d’Italie et le devoir de la Prusse du socialiste Ferdinand Lassalle comme lecture d’été, un essai politique où Lassalle avait, lui aussi, placé ce vers de l’Énéide en épigraphe. Schorske souligne les points de convergence entre Freud et Lassalle : « la haine de la Rome catholique et de la dynastie des Habsbourg vues comme des bastions de la réaction, le lien entre Garibaldi et les nationalistes hongrois, agents politiques du libéralisme, et, comme dans l’affrontement rêvé de Freud avec le comte Thun [Schorske fait allusion à un rêve de Freud raconté et analysé dans L’interprétation des rêves], l’adhésion au nationalisme allemand contre l’Autriche aristocratique. Lassalle, lui aussi, jouait avec les forces refoulées, en l’occurrence les forces révolutionnaires populaires. […] Dans un autre rêve raconté dans L’interprétation des rêves,”Autodidasker”, où intervient Lassalle, Freud confrontait la psychanalyse et la politique. »[11]

Lassalle (1825-1864), dans son texte d’intervention de mai 1859 La guerre d’Italie et le devoir de la Prusse, prétend « traduire les choses en les sortant des formes illusoires et utopiques pour les ramener dans l’âpre et dure réalité. »[12] Lassalle estime que Napoléon III, en soutenant la cause de la libération nationale de l’Italie, peut jouer un rôle révolutionnaire ; il souhaite que la Prusse ne fasse rien qui puisse servir l’Autriche, puissance de la réaction. Les communistes ne sauraient soutenir l’Autriche, qui est aussi l’obstacle principal à l’unité allemande.

Ce point de vue de Ferdinand Lassalle se fonde sur une analyse « réaliste » des rapports de force en Europe et qui rejoint le point de vue de Bismarck, lui aussi ravi des difficultés de l’Autriche, même s’il doit donner des gages à l’opinion publique prussienne qui s’alarme de voir la France menace l’autre grande puissance germanique, l’Autriche. Lassalle prend le contrepied de la position défendue par Engels dans la brochure Le Pô et le Rhin, publiée à Berlin en avril 1859, qui affirmait c’était sur le Pô qu’il fallait défendre le Rhin.[13] La priorité, selon Engels et Marx, était de donner un coup d’arrêt à l’impérialisme de Napoléon III. « Le cri d’alarme de Lassalle contre la participation de la Prusse à la guerre italienne, et son souhait de voir l’Autriche s’effondrer étaient, aux yeux de Marx, non seulement une énorme bévue, mais encore une infraction à la discipline du parti. »[14] Dans l’article « L’Autriche, la Prusse et l’Allemagne devant la guerre »[15], daté du 10 mai 1859, Marx plaidait pour une guerre de la Prusse, aux côtés de l’Autriche, contre la France. Une telle alliance austro-prussienne permettrait, expliquait-il, de faire obstacle au gouvernement prussien qui souhaite l’affaiblissement de l’Autriche pour placer le mouvement d’unification nationale de l’Allemagne sous l’égide de la Prusse et des Hohenzollern.

Cette préférence pour la « solution grande-allemande » de l’Unité nationale, c’est-à-dire pour une solution incluant la Prusse, les États de la Confédération germanique et l’Autriche (opposée à la « solution petite allemande » de l’Unité nationale excluant l’Autriche, que la politique de Bismarck fera triompher en 1866 à Königgrätz/Sadowa), plaçait Marx et Engels, paradoxalement, dans le même camp que les ultra-conservateurs prussiens, une grande partie des catholiques allemands et certains milieux et personnalités libéraux ralliés à l’idée « grande allemande » comme le quotidien libéral Augsburger Allgemeine Zeitung ou Heinrich von Gagern, l’ancien président du Parlement de Francfort de 1848.

Le chapitre III (« Les conséquences politiques de la guerre d’Italie pour l’Allemagne ») de La guerre d’Italie et le devoir de la Prusse de Lassalle martèle le mot real, comme dans Realpolitik : « La situation réelle, la désunion »[16] du monde allemand, resterait inchangée et continuerait à faire obstacle à l’unité allemande si, en soutenant l’Autriche contre la coalition franco-piémontaise, la Prusse maintenait le dualisme austro-prussien. Pour sortir des projets illusoires et utopiques d’unification nationale de la grande Allemagne, il faut commencer, affirme Lassalle, par détruire et démanteler l’Autriche habsbourgeoise. Voilà ce qui constituerait « la mise en œuvre réaliste »[17] de l’unité allemande. En somme, conclut Lassalle, Napoléon III est en train d’accomplir une tâche qui facilite la mission de l’Allemagne car, en s’engageant dans cette guerre d’Italie contre l’Autriche, « il supprime la réelle difficulté de l’unité allemande. »[18]

“Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo“ („Si je ne puis fléchir ceux d’en haut, je mettrai en mouvement l’Achéron“, Énéide, VII, 312): La guerre d’Italie et le devoir de la Prusse de Lassalle portait en épigraphe ce vers de Virgile. C’était la version héroïque de la Realpolitik anti-autrichienne de Bismarck : Lassalle proposait de faire avancer la cause de la révolution nationale, en Italie et en Allemagne, avec le concours de Napoléon III, qu’il avait sans doute un peu trop tendance à confondre avec Napoléon Ier.

Bismarck, de son côté, s’est parfois vu dans le rôle du „révolutionnaire blanc“, prêt à pactiser le temps nécessaire avec ses ennemis jurés, pour faire avancer sa Realpolitik de puissance. Dans sa conversation avec le ministre de Saxe von Friesen, début janvier 1867, à propos de sa politique d’unification nationale et de sa politique européenne, Bismarck déclare « qu’il est par nature absolument conservateur et un adversaire tout à fait résolu des doctrines libérales. Si toutefois les gouvernements, en particulier celui du royaume de Saxe […] devaient ne pas le soutenir, voire agir contre lui, il n’hésiterait pas un instant à s’allier à des partis libéraux et même à des partis radicaux […]. “Oui !” dit-il plusieurs fois avec une grande insistance: “Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo“. […] Le but ultime de tous ses efforts serait de „renverser le parlementarisme par le parlementarisme lui-même.“[19] Ainsi Bismarck lui-même faisait du vers de Virgile la devise de son action politique.

En choisissant le même vers de l’Énéide, en hommage à Lassalle qui avait appelé si haut et fort à la destruction de la monarchie habsbourgeoise, pour servir d’épigraphe à L’Interprétation des rêves, Freud, on l’a compris, affichait son antipathie pour l’Autriche qu’il considérait comme une puissance obscurantiste et réactionnaire. Il suggérait que les forces de l’Achéron sont « le réprimé dans notre âme » qui, par une sorte de Realpolitik de l’inconscient, « trouve dans la vie nocturne, et sous la domination des formations de compromis, des moyens et des voies pour s’imposer à la conscience. »[20] Le psychanalyste, dans la logique de cette métaphore, apparaissait à la fois comme le „révolutionnaire blanc“ qui, dans son travail d’interprétation, entamait „par en haut“ la déconstruction des idéaux de la culture en mobilisant les forces redoutables de l’inconscient, et comme le „révolutionnaire rouge“ qui déchaînait les forces d’en bas contre les puissants d’en haut.

Le vers de Virgile “Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo“ était dans toutes les bouches à l’époque de Freud… Mais Freud n’avait pas besoin de Lassalle pour découvrir cette citation, lui qui connaissait si bien l’Énéide.[21] On pourrait même dire que Freud n’avait pas besoin de sa connaissance de Virgile pour songer à cette citation. Dans les Xénies de Goethe et de Schiller, ce cycle d’épigrammes satiriques composé en commun par les deux auteurs à partir de 1795 et publié sous la direction de Schiller en 1797, on trouve un distique dirigé contre Christoph Friedrich Nicolai intitulé „Acheronta movebo“.[22] Bref, cette citation de Virgile faisait à l’époque de Freud partie des locutions latines les mieux connues de tous les anciens élèves de lycée.[23] Elle figure en bonne place dans le célèbre ouvrage de Georg Büchmann, Geflügelte Worte. Der Citatenschatz des deutschen Volkes, publié en 1864.

Dans son étude magistrale „Acheronta movebo. Réflexion sur l’épigraphe de L’Interprétation des rêves“, Jean Starobinski [24] invite à une relecture attentive du texte de Virgile en regard de celui de Freud.

Rappelons que le vers «Flectere si nequeo Superos, Acheronta movebo » est prononcé par Junon dans une tirade inspirée par la colère et le ressentiment. Chez Homère, Héra (devenue Junon dans la mythologie romaine) est l’ennemie jurée des Troyens : elle a pris le parti des Grecs pour se venger de Pâris qui avait donné la pomme à Aphrodite, de préférence à Héra et Athéna, et pour punir Hélène, la femme infidèle de Ménélas enlevée par Pâris. Poséidon a promis à Énée (fils d’Anchise et d’Aphrodite, ayant épousé Créüse, fille de Priam, qui a été enlevée par Aphrodite dans la nuit de la chute de Troie) et à ses descendants qu’ils survivront à la chute de Troie et fonderont un empire éternel ; Zeus a confirmé cette promesse, de sorte que l’avenir d’Énée est désormais inscrit dans les destins (Fata), malgré tous les obstacles semés sur sa route par Héra : il parvient en Italie et devient le fondateur de l’empire romain. Virgile, au Livre VII de l’Énéide, raconte son arrivée dans le Latium et son débarquement sur les rives du Tibre. Le roi Latinus le reçoit sur ses terres et offre à Énée d’épouser sa fille Lavinia. Junon constate avec colère que les Troyens ont atteint le but de leur voyage : ne pouvant s’opposer aux destins, elle veut du moins lutter pour en retarder l’accomplissement. Elle recourt aux services de la Furie Allecto pour susciter une guerre entre Troyens et Latins.

Au vers 302 du Livre VII, Junon s’écrie : « Que m’ont servi les Syrtes et Scylla ou les gouffres de Charybde ? » Puis dans les vers 308-316, elle donne libre cours à son courroux : « Mais moi, auguste épouse de Jupiter, j’ai pu, ô rage, ne rien laisser sans l’oser, je me suis ingéniée de toutes les manières et je suis vaincue par Énée ! Si ma divine puissance n’est pas assez grande, pourquoi hésiterais-je à implorer aucun secours ? Si je ne peux fléchir les dieux d’en haut, je saurai mouvoir l’Achéron. Il ne me sera pas donné, soit, d’empêcher qu’il règne sur les Latins, les destins immuables lui gardent Lavinia pour femme ; mais on peut faire traîner ces grands événements, on peut multiplier les retards, on peut anéantir les peuples des deux rois. »[25]

Junon, pour s’opposer aux desseins de Jupiter, choisit de s’allier aux forces infernales. Si l’on fait un instant abstraction de l’interprétation politique et subversive suggérée par le rapprochement avec Lassalle (ce rapprochement n’est pas le seul possible, puisque Freud, nous l’avons vu, a déjà cité le vers 312 du Livre VII de l’Énéide dans sa lettre à Fliess du 4 décembre 1896, où il évoque un projet d’ouvrage sur la psychologie de l’hystérie), on peut interpréter cette citation comme une caractérisation de la méthode psychanalytique : puisqu’il ne peut guérir son patient en s’adressant à son moi conscient, l’analyste cherchera à mettre en branle son inconscient ; de cet ébranlement contrôlé du sujet (de cette déconstruction !) résultera sa reconstruction stabilisatrice.

Dans cette perspective, l’Achéron mythologique évoque moins la colère de Junon et son recours aux puissances infernales que le Livre VI de l’Énéide et la descente aux enfers d’Énée, conduit par la Sibylle de Cumes.[26] Énée revoit son père Anchise qui lui confirme qu’il pourra s’établir au Latium et lui montre les âmes qui bientôt feront l’histoire romaine, des premiers rois jusqu’à Auguste. Anchise explique les étapes de la purification des âmes qui doivent revenir sur terre : « Toutes ces âmes que tu vois, lorsque pendant mille ans elles ont tourné dans la roue du temps, un dieu les évoque, grande troupe, auprès du fleuve Léthé : elles doivent avoir tout oublié, pour qu’elles retournent voir les voûtes d’en haut et commencent à vouloir revenir dans des corps. »[27]

La purification de l’âme dans la cure psychanalytique ne consiste pas à boire l’apaisant philtre d’oubli du Léthé, mais au contraire à s’engager dans un parcours d’anamnèse. Comme chez Virgile, la « katabasis » aux enfers (de l’inconscient) est l’épreuve indispensable qui conduit à la sagesse, qui permet de traverser, deux fois vainqueur, l’Achéron et de reprendre goût à la vie. Dans L’Interprétation des rêves, on trouve l’esquisse d’une « topique mythologique » du psychisme qui place le surmoi et le moi du côté de l’Olympe et, séparés des « dieux d’en haut » par l’Achéron du refoulement, l’inconscient et le ça dans les enfers souterrains. On lit par exemple, au chapitre V « Le matériel du rêve et les sources du rêve » : « Les souhaits qui se présentent dans les rêves comme accomplis ne sont pas toujours des souhaits actuels. Ils peuvent être aussi des souhaits évanouis, périmés, recouverts et refoulés, auxquels il nous faut attribuer cependant, du seul fait de leur réémergence dans le rêve, une sorte d’existence poursuivie. Ils ne sont pas morts comme les défunts selon le concept que nous en avons, mais comme les ombres de l’Odyssée qui, dès qu’elles ont bu du sang, s’éveillent à une certaine vie. »[28] Ici, ce n’est pas la katabasis d’Énée qui sert de référence, mais la « nékyia » d’Ulysse, racontée au chant XI de l’Odyssée.

Freud renouvellera cette métaphore à la fin de sa Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique (1914) : « Je ne puis pour conclure que formuler le souhait que le destin octroie une confortable remontée à tous ceux pour qui le séjour dans le monde souterrain de la psychanalyse est devenu cause de malaise. Puisse-t-il être accordé aux autres de conduire à leur terme sans être importunés leurs travaux dans les profondeurs ! »[29]

Dans le Livre VI, Énée demande à la Sibylle de « une seule grâce : on dit que la porte du roi des enfers est ici et le sombre marais où reflue l’Achéron ; qu’il me soit donné d’approcher mon père bien-aimé, de voir son visage ; enseigne-moi le chemin, ouvre-moi les portes sacrées. »[30] De même, la descente aux enfers de l’inconscient suivant le parcours de l’auto-analyse permet à Freud de retrouver son père (mort en 1896), de le revaloriser et de le venger symboliquement des humiliations que les antisémites lui avaient infligées.

Le but du voyage d’Énée est de fonder Rome. De même, dans L’Interprétation des rêves, Sigmund Freud évoque son souhait d’aller à Rome, un voeu resté inaccompli : l’année précédente, raconte-t-il, il a dû interrompre son voyage à quatre-vingts kilomètres de Rome.

Mais la fascination pour Rome va chez Freud avec l’antipathie pour Rome la catholique : s’identifiant à Hannibal (qui, lui non plus, n’avait pas pu parvenir jusqu’à Rome…), Freud le Juif se place dans le camp des Carthaginois, les ennemis héréditaires des Romains. Ce thème ramène à l’Énéide : car le conflit de Carthage et de Rome remonte à Didon, la reine de Carthage, dont l’amour pour Énée s’était transformée en haine désespérée lorsque celui-ci l’avait quittée pour faire voile vers l’Italie.

On comprend que le vers de l’Énéide placé en épigraphe de L’Interprétation des rêves est beaucoup plus qu’un ornement : il sert de signal et suggère au lecteur attentif que le poème épique de Virgile est un des subtextes qui servent de référence à l’œuvre fondatrice de la psychanalyse freudienne.

 

[1] « Entrez, ici aussi il y a des dieux » : traduction latine d’une parole attribuée par Aristote à Héraclite.

[2] Flectere si nequeo superos, Acheronta mouebo, Virgile, Énéide, VII, v. 312. Trad. Jacques Perret : « Si je ne peux fléchir les dieux d’en haut, je saurai mouvoir l’Achéron » (Virgile, Énéide, t. II, Paris, Les Belles Lettres [“collection Budé”], 11978, p. 93-94.

[3] Sigmund Freud, Lettres à Wilhelm Fliess, 1887-1904, éd. Jeffrey Moussaieff Masson, Michael Schröter et Gerhard Fichtner, trad. Françoise Kahn et François Robert, Paris, PUF, 2006, p. 263.

[4] Il s’agit sans doute des vers de la « Dédicace » de Faust de Goethe : « Et maintes chères ombres surgissent ; / Semblables à une vieille légende à moitié évanouie, Remontent ensemble premier amour et première amitié. » (Faust, v. 10-12).

[5] Sigmund Freud, Lettres à Wilhelm Fliess, 1887-1904, op. cit., p. 458.

[6] Sigmund Freud, L’Interprétation du rêve, trad. Janine Altounian, Pierre Cotet, René Lainé, et al., in Freud, Œuvres complètes. Psychanalyse, sous la direction de Jean Laplanche, Paris, PUF, 2003, vol. IV, p. 663 (la phrase « Or l’interprétation du rêve est la via regia menant à la connaissance de l’inconscient dans la vie d’âme » a été ajoutée par Freud dans l’édition de 1909).

[7] Cf. Jacques Le Rider, Le Cas Otto Weininger. Racines de l’antiféminisme et l’antisémitisme, Paris, PUF, 1982.

[8] Walter Schönau, Sigmund Freuds Prosa. Literarische Elemente seines Stils, Stuttgart, Metzler, 1968, chapitre 4.3.2 (« L’épigraphe de L’Interprétation des rêves).

[9] À propos des réticences de Freud face aux thèmes prométhéens mis à la mode en particulier par Nietzsche, cf. Jacques Le Rider, Freud, de l’Acropole au Sinaï. Le retour à l’Antique des Modernes viennois, Paris, PUF, 2002, chap. VI, « Face au Prométhée et au Dionysos nietzschéens ».

[10] Sigmund Freud, Correspondance, 1873-1939, trad. Anne Berman et Jean-Pierre Grossein, Paris, Gallimard, 1979, p. 408.

[11] Carl E. Schorske, Vienne fin de siècle. Politique et culture, trad. Yves Thoraval, Paris, Le Seuil, 1983 (Fin-de-siècle Vienna, New York, Alfred A. Knopf, 1979), p. 194.

[12] Lassalle, Der italienische Krieg und die Aufgaben Preußens (1859), in F. Lassalle, Reden und Schriftren, éd. par Eduard Bernstein, Berlin, Vorwärts, 1892,  tome 1 (p. 290-364), p. 324. Commenté in Charles Andler, Les Origines du socialisme d’État en Allemagne, thèse de doctorat ès lettres, Paris, 1897, p. 60 (note 1).

[13] Anonyme, Po und Rhein, Berlin, F. Duncker, 1859.

[14] Maximilien Rubel, « Karl Marx devant le bonapartisme », in K. Marx, Les Luttes de classes en France, trad. Maximilien Rubel, Paris, Gallimard, 2002 (folio histoire, vol. n° 108) [p. 315-484], p. 394.

[15] Publié dans la New York Tribune du 27 mai 1859.

[16] « Die reale Lage der Dinge, die Basis der Uneinigkeit », in Der italienische Krieg von 1859 und die Aufgabe Preußens, in F. Lassalle, Gesammelte Reden und Schriften, New York, Wolff & Höhne, 1883 (3 vol.), vol. 3 (p. 77-135), p. 100.

[17] « Die reale Ausführung », ibid., p. 101.

[18] « Die reale Schwierigkeit der deutschen Einheit », ibid., p. 103.

[19] Otto von Bismarck, Werke in Auswahl en 8 volumes, vol.4, Die Reichsgründung, 2, 1866-1871, éd. par Eberhard Scheler, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft (11968), 2001,  p. 69.

[20] Sigmund Freud, L’Interprétation du rêve, trad. Janine Altounian, Pierre Cotet, René Lainé, Alain Rauzy, François Robert, vol. IV de S. Freud, Œuvres complètes. Psychanalyse, Paris, PUF, 2003, p. 663. Ancienne traduction : « Tout ce qui est réprimé dans notre esprit […] trouve pendant la nuit, alors que les compromis règnent, le moyen et le chemin pour pénétrer de force dans la conscience. » (L’Interprétation des rêves, trad. I. Meyerson, révisée par Anne Berger, Paris, PUF, 11967, 1971, p. 516).

[21] Carl E. Schorske, op. cit., p. 194.

[22] Friedrich Schiller, Sämtliche Werke, éd. par G. Fricke et H.G. Göpfert, Munich, Hanser, 1965, 51973, vol. 1, p. 293 (Xénie n° 334). Dans le manuscrit de Goethe, le titre de ce distique n’était pas « Acheronta movebo », mais « Sit mihi fas audita loqui » (« Qu’il me soit permis de parler des choses que j’ai entendu dire »), autre vers de l’Enéide (VI, 266) : Johann Wolfgang Goethe, Sämtliche Werke nach Epochen seines Schaffens (édition de Munich), vol. 4.1, éd. par Reiner Wild, Munich, Hanser, 1988, p. 728.

[23] Elle figure en bonne place dans le célèbre ouvrage de G. Büchmann, Geflügelte Worte. Der Citatenschatz des deutschen Volkes, Berlin, 1889, p. 296.

[24] Jean Starobinski, « Acheronta movebo. Nachdenken über das Motto der ‘Traumdeutung’ », in Jean Starobinski, Ilse Grubrich-Simitis, Mark Solms, Hundert Jahre ‘Traumdeutung’ von Sigmund Freud. Drei Essays, Francfort/Main, S. Fischer, 1999, p. 7-34.

[25] Énéide, “collection Budé”, t. II, op. cit., p. 94.

[26] Dans Enfer, le premier Livre de La Divine comédie de Dante, c’est Virgile qui guide le poète dans le monde souterrain dont l’Achéron délimite le premier cercle, où les enfers mythologiques et l’Enfer chrétien se confondent.

[27] Énéide, Livre VI, v. 748-751, “collection Budé”, t. II, op. cit., p. 71.

[28] Freud, L’Interprétation du rêve, op. cit., p. 288 sq. (GW, II/III, p. 255).

[29] Freud, Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique, trad. Janine Altounian, André Bourguignon, Pierre Cotet, et al., in Freud, Œuvres complètes. Psychanalyse, sous la direction de Jean Laplanche, Paris, PUF, 2005, vol. XII, p. 315 (GW, X, p. 113).

[30] Énéide, Livre VI, v. 106-109, “collection Budé”, t. II, op. cit., p. 46.