J.-N. Robert : Pourquoi écrire en latin au XXIe siècle ?

Nous avons eu le très grand plaisir d’accueillir au lycée Henri-IV Jean-Noël Robert pour une conférence sur le latin au XXIème siècle, conférence aussi savante qu’incarnée, symbole et preuve du plaisir et de l’utilité que l’on peut trouver encore aujourd’hui à lire et à écrire en latin.

On sait que la France compte aujourd’hui deux chercheurs qui portent le nom de « Jean-Noël Robert », et c’est certainement le plus inattendu des deux qui est venu nous parler de son expérience personnelle du latin. À la différence de son homonyme, latiniste et historien de l’histoire de Rome, Jean-Noël Robert n’est pas un spécialiste des études latines, mais il s’intéresse lui aussi à la valeur culturelle des langues.

Jean-Noël Robert, orientaliste, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, est professeur au Collège de France où il est titulaire de la chaire de « Philologie de la civilisation japonaise ». Ses travaux ont porté en particulier sur le bouddhisme japonais, perçu comme composante majeure de l’héritage culturel et religieux de la pensée chinoise dans la culture japonaise depuis les siècles anciens. Je retiens, de la leçon inaugurale de Jean-Noël Robert au Collège de France (2 février 2012), le fait que cet héritage touche aussi à la conscience linguistique, et la description qu’il donne de la relation entre le chinois classique et le japonais classique, ou bien entre le japonais classique et le japonais moderne, rappelle – qu’on me pardonne cet anachronisme culturel – la relation entre le latin et les langues romanes, une relation qu’il nomme lui-même « hiéroglossie ». Cette dualité est celle qui oppose deux langues, l’une étant la langue du sacré, du prestige, des belles lettres, comme l’a été le latin dans notre propre culture. L’étude de la philologie de la civilisation japonaise se veut donc – je cite la leçon inaugurale au Collège de France – une « histoire de la civilisation japonaise comme d’un dialogue ininterrompu entre deux langues au sein d’une seule culture ». Ce dialogue, c’est celui du chinois et du japonais, mais Jean-Noël Robert s’est aussi intéressé aux relations entre les langues asiatiques et les langues occidentales, en particulier avec le latin, dans un article intitulé : « La langue japonaise au crible de la grammaire latine : l’Ars grammaticae linguae japonicae de Diego Collado (Didacus Colladus)[1] », missionnaire espagnol chrétien du XVIIème siècle.

Mais Jean-Noël Robert n’a pas qu’une connaissance savante des langues ; elles lui sont, le latin en particulier, intimement familières. Je n’en dirai pas plus pour ne pas dévoiler le contenu de la conférence qui suit, mais j’invite tous les lecteurs de cette page à visiter le site internet « Alexander Ricius » (http://www.pitaka.ch/ricius.htm) pour y découvrir la part latine et méconnue de Jean-Noël Robert.

Adeline Desbois-Ientile

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 Conférence de Jean-Noël Robert

Écrire en latin au XXIe siècle

C’est peu de dire que je me sens profondément honoré d’avoir été invité aujourd’hui à parler devant vous de l’un des sujets qui me tiennent le plus à cœur : la survie du latin, que dis-je la survie ? la vie, la nouvelle vie du latin dans un âge qui semble si peu propice à le recevoir dignement. J’espère aussi montrer qu’il ne s’agit pas seulement du latin, malgré tout l’amour et l’admiration que l’on peut porter à cette langue pour nous unique, mais du latin comme concrétisation dans notre culture européenne d’un phénomène qui se répète dans l’ensemble des cultures de l’Europe, de l’Afrique du Nord et de l’Est et de l’Asie. En traitant du latin, c’est du cas singulier d’un phénomène plus général que je vous entretiendrai. Ce phénomène, je lui ai donné le nom un peu pédant, mais au moins grec, de « hiéroglossie ». Ce n’est pas tout à fait un néologisme, puisqu’il existe, en tout cas sous forme d’adjectif, en grec ancien dans le sens de « à la voix sainte ou prophétique », mais je lui ai donné forme de substantif et m’en sers pour désigner la relation qui unit entre elles deux ou plusieurs langues dont une est considérée comme plus sacrée ou plus noble que les autres, leur servant par-delà les siècles de modèle et de garant.

C’est à l’amitié de Michel Zink que je dois l’honneur d’être parmi vous ce soir, puisque lors d’un colloque tenu en 2012 au Collège de France il avait révélé devant un amphithéâtre bondé le vice auquel je m’adonnais en secret : la rédaction d’un journal intime en latin. Je ne sais pourquoi, moi qui ne bois plus, je m’étais allé à lui faire moi-même cette confession, mais elle n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd et avait ainsi resurgi au moment où je m’y attendais le moins. À ce colloque assistait la présidente de l’ALLE, Mme Suzzoni, qui quelques mois plus tard me fit la surprise si agréable et embarrassante de cette invitation. Agréable, cela va sans dire ; j’avais découvert moi-même quelques mois auparavant le site électronique de l’ALLE et j’en avais dévoré les textes des conférences qui y avaient été mis en ligne, de même que je me précipitai dès sa parution sur le recueil Sans le latin, qui ne déçut pas mon attente. Il est incontestable que cette association est devenue par ses activités et ses publications le fer de lance de la défense du latin dans une époque où il se voit une fois de plus remis en question, et avoir ainsi l’occasion d’y parler me comble de joie. Mais d’embarras aussi, tout d’abord parce que j’ai le privilège d’avoir pour parfait homonyme un grand spécialiste de la Rome antique, et je crains de décevoir ceux, fort nombreux sans doute, qui sont venus ce soir dans l’espoir de l’entendre, je ne pourrais certes pas le remplacer ; et ensuite parce que je n’ai aucune qualification pour parler de cette langue, puisque l’on ne me prête quelque compétence qu’en japonais et en chinois classique. Il faudra donc que je commence par un plaidoyer pro domo afin de vous expliquer ce que je viens faire ici.

J’ai commencé l’étude du latin non en classe de sixième comme cela se faisait à mon époque mais en cinquième seulement, à la suite d’une erreur d’aiguillage. J’avais en effet insisté pour entrer en sixième « moderne », comme on disait alors, persuadé que je deviendrais un jour astronome et qu’il me fallait faire le plus de mathématiques possible. J’ai compris au bout de quelques semaines que les mathématiques n’étaient pas faites pour moi, ou que du moins je n’étais pas fait pour elles. Je me morfondis donc le reste de l’année scolaire, consolé par la découverte de l’anglais et d’une nouvelle façon d’aborder la littérature française. C’est mon professeur de français qui m’encouragea à passer l’année suivante en cinquième classique. Il fallait pour cela rattraper l’année de latin. Heureusement habitait non loin de chez nous un sage jeune homme, de quelque quatre ans mon aîné, qui suivait une filière on ne peut plus classique dans une école de bons pères. Mes parents le prièrent donc de m’enseigner le latin en cours particuliers pendant les vacances d’été. Je devais avoir 11 ans et demi à l’époque et je dois avouer que je n’avais eu que très peu de contacts avec cette langue auparavant. Si j’allais à la messe, c’était dans des églises de banlieue où, bien que l’on fût encore avant Vatican II, je n’avais pas une seule fois entendu, autant qu’il m’en souvienne, le moindre mot de latin. Les aventures d’Astérix avaient déjà commencé de paraître, mais je lisais Tintin, et pas encore Pilote. Toujours est-il que je me souviens de cette heure (ou était-ce une heure et demie) quotidienne de latin comme d’un enchantement. J’eus alors pour la première fois l’impression de pénétrer un monde nouveau. Par la suite, je la retrouvai plusieurs fois, cette impression, quand je commençai l’étude du grec notamment, de l’hébreu et du chinois, qui vinrent presque en même temps, plus tard du japonais. Mais le souvenir de mon premier contact avec le latin reste particulièrement vivace. Mon jeune mentor avait décidé d’utiliser, si je ne m’abuse, un manuel de sixième tout récent à l’époque dont Pierre Grimal avait été l’un des coauteurs. Il était illustré de dessins montrant la journée d’un enfant romain, son lever, ses dévotions devant l’autel des dieux lares, sa journée à l’école, ses jeux et les jeux du cirque, ses nobles parents, les esclaves, les légionnaires. Tout cela, au long de journées d’été que je veux me rappeler paisibles et ensoleillées - car je révisais consciencieusement chaque jour ce que j’avais appris la veille - grava dans mon esprit le souvenir de ces heures latines comme de la découverte d’un monde de jeunesse et d’harmonie, harmonie apportée par la langue elle-même, dont les sons me ravissaient. Cela ne dura hélas pas longtemps. Les mois de supplice enduré quelques années plus tard à lire la Guerre des Gaules de César, puis pire, bien pire encore, les discours de Cicéron (oh, ces Catilinaires !), faillirent bien estomper les délices des premiers jours. Qu’elles ne purent le faire complètement dit cependant assez à quel point le latin avait en lui-même une valeur qui fit que je lui conservais quelque attention. Ce n’est que plus tard, en découvrant Lucrèce et Sénèque en classe terminale que je pus me réconcilier quelque peu avec les cours de latin, et ce fut presque à contrecœur. À la différence de saint Augustin, alors que Cicero mihi amarus erat, la découverte de la langue grecque, que l’on commençait en ces temps bénis dès la classe de quatrième, puis d’Homère, me fit presque oublier le latin. Non que ce fût plus facile, bien au contraire, mais tout d’abord l’étrangeté de l’écriture, puis des sons, l’ampleur du monde que cette langue ouvrait, sur l’antique Égypte, sur la Perse, sur l’Inde où Alexandre menait ses troupes, tout cela me plongea dans un univers qui me fit oublier, avec aussi il faut le dire l’aide du chinois et de quelques autres langues auxquelles je m’adonnais, la grisaille du programme scolaire.

Je me consacrai donc dès lors davantage au grec qu’au latin, au point qu’en première mon professeur voulut que je me présentasse au concours général, où je n’obtins d’ailleurs rien du tout. Je m’en consolai en invoquant deux raisons : la première était que l’auteur à traduire était Thucydide, que j’abhorrais, la seconde que je n’avais que l’abrégé du Bailly, n’ayant jamais jugé utile d’acheter l’édition complète où tout lecteur se perdait. C’étaient de bien piètres excuses, la vérité était que je n’avais jamais accordé au latin comme au grec la quantité de travail nécessaire pour progresser véritablement, alors que tous mes instants de loisir étaient consacrés à l’étude du chinois. J’avais la chance d’avoir un proviseur humaniste ; alors que tous mes résultats scolaires en dehors du latin, du grec et de l’anglais, éventuellement du français, étaient désastreux, mes bonnes notes dans les langues anciennes suffisaient à lui faire écrire dans ses appréciations trimestrielles que j’étais un excellent élément. Le baccalauréat approchant, il m’encourageait à entrer dans une classe préparatoire, mais je m’enfuis en hurlant lorsque je compris en quoi consistait le curriculum de ces étranges institutions. Moi qui ne rêvais que d’échapper à la routine scolaire, me retrouver pris dans un engrenage où j’aurais retrouvé en plus sévère encore le programme insipide du lycée me semblait le pire des cauchemars. Le bac en poche, je courus tout droit à l’École des Langues orientales vivantes où je pus enfin consacrer tout mon temps à ces études qui apparaissaient pour moi, sur le banc de torture des cours de géographie ou d’explication de textes littéraires du XXe siècle, comme un paradis inaccessible.

C’est justement la découverte des civilisations classiques chinoise et japonaise qui me redonna le goût du latin, que je n’avais à vrai dire jamais perdu tout à fait. Il me faut donc donner quelques détails sur ces langues pour revenir à celle qui nous réunit ce soir. Tout le monde s’en doute bien, ces langues d’anciennes civilisations, certes non comparables par leur antiquité, les textes chinois suivis les plus anciens remontant à la première moitié du premier millénaire av. J.-C., alors que les japonais datent du VIIIe siècle ap. J.-C., ont connu une évolution linguistique  considérable au long de tous ces siècles. Comme toutes les autres langues, d’ailleurs. Ce qui les distingue de notre histoire, c’est que la version classique du chinois et du japonais (on me pardonnera de simplifier quelque peu le propos) s’est maintenue comme langue de la (haute) littérature, de la pensée, de la politique, de la science et de l’administration jusqu’en plein XXe siècle, avec des différences dans les domaines gagnés par l’idéologie occidentale de la langue du peuple comme langue nationale.  Ainsi, les textes administratifs et juridiques étaient rédigés en une variante de japonais classique jusqu’à la moitié du XXe siècle. On a édité récemment en Chine une anthologie des textes non-littéraires rédigés en chinois classique jusqu’avant la seconde Guerre Mondiale, avec des noms bien connus, comme Mao Zedong ou Zhou Enlai. Alors que, dès la fin du XVIIe siècle, l’Europe voyait les domaines d’usage du latin se rétrécir inexorablement, l’Asie Orientale avait pour moyen d’expression privilégié, sinon exclusif, le chinois classique, dont les canons s’étaient pour l’essentiel établis entre le Ve siècle av. J.-C. et le début de l’ère chrétienne. La Chine, la Corée, le Japon, le Vietnam avaient en conséquence une situation linguistique assez voisine, où cohabitaient une langue ancienne et prestigieuse, le chinois classique, et les différentes versions des langues nationales parlées, même si une partie de la littérature, moins honorée, pouvait avoir recours à un état écrit de la langue nationale (ou populaire). Cette situation était en réalité la même en Chine, où la langue populaire était représentée par la multitude des « dialectes », qui étaient au vrai des langues à part entière, très différentes les unes des autres et moyens d’expression d’une riche culture « provinciale », essentiellement orale.  Il faut souligner que le cas du Japon fait figure d’exception en Extrême-Orient par l’ancienneté et la continuité de sa culture écrite en langue nationale. A la différence de la Corée et du Vietnam, il y eut dans ce pays, dès avant le VIIIe siècle, une volonté consciente de porter la langue locale au niveau de prestige de la langue chinoise, ce qui a mené assez rapidement à l’établissement d’une littérature japonaise classique rédigée dans une langue littéraire normalisée qui se maintint jusqu’au XXe siècle. Cette élaboration linguistique a abouti à ce que je pourrais appeler une double situation hiéroglossique au Japon, l’une fondée sur le chinois classique, l’autre sur le japonais classique, étant bien entendu que le second est ce que je pourrais appeler un « démarquage » du premier.

Ces brèves explications doivent donc mettre en relief une conséquence directe et importante pour tous ceux qui étudient ces deux langues : dans le meilleur des cas la connaissance de la langue moderne et du style littéraire moderne, ne donne une autonomie de lecture que sur un siècle environ, disons depuis la fin du XIXe siècle, jusqu’à nos jours. Et c’est une affirmation bien optimiste, comme l’ont certainement compris ceux qui connaissent ces langues, puisque elle ne s’étend qu’à une partie de la littérature, de grands prosateurs ayant écrit au moins partiellement en langue classique japonaise jusqu’au début du XXe siècle ; quant à la poésie, les formes classiques ont duré beaucoup plus longtemps. On peut imaginer une partie de l’œuvre de Proust ou de Mallarmé rédigée en latin... Bien plus, si l’on se cantonne à l’état actuel de la langue et de l’écriture, à notre époque où les connaissances littéraires sont nettement moins approfondies qu’il y a une génération au Japon (quant à la Chine, n’en parlons pas), on peut soutenir que l’autonomie de lecture des gens de moins de quarante ans ne leur permet pas de lire facilement les textes mêmes en langue moderne écrits avant-guerre, en raison de la grande réforme orthographique, parfaitement inutile et imposée pour des raisons idéologiques en 1946. Pour la Chine, bien que la réforme des caractères date de 1958, douze ans après celle du Japon, et pour des raisons identiques quoique extérieurement opposées, c’est à partir des années soixante que l’usage s’en répandit vraiment. Mais ici, ce sont des questions de graphie plus que de langues qui sont en jeu, puisque les langues notées sont en principe modernes.

La conclusion est évidente : alors que l’on peut espérer qu’un lecteur sérieux de langue française, même éduqué dans le nouveau système, puisse lire, sans se livrer à une étude spéciale, des textes qui aillent de Rabelais et Montaigne jusqu’à nos jours, ou, si cela semble trop optimiste, au moins de Molière et La Fontaine (malgré ce qu’en dit Jean-Jacques Rousseau), le lecteur japonais ou chinois actuel n’a qu’une cinquantaine d’années, moins pour la Chine, davantage à Hong Kong et Taiwan, qui ont échappé à la manie réformatrice inutile ou machiavélique des deux premiers pays et qui seraient à donner en exemple de ce point de vue au moins. Je n’ai pas le temps de décrire la situation en Corée et au Vietnam. Ce qui a une conséquence non moins évidente pour qui étudie ces cultures : soit on reste un contemporanéiste acharné par goût ou nécessité (beaucoup de japonisants et de sinisants sont très heureux de vivre ainsi, et leur bonheur fait plaisir à voir, d’autant plus que le chinois et le japonais modernes sont des langues passionnantes en soi - comme toutes les langues, me direz-vous - mais nombre de traits culturels les rendent singulièrement passionnantes) ; soit, si l’on désire remonter un tant soit peu l’histoire, on est obligé d’apprendre le chinois classique pour les sinologues et les japonisants, mais ces derniers ont aussi l’obligation d’apprendre le japonais classique, très différent du chinois, bien sûr, mais qui diffère autant du moderne que, disons, l’italien moderne peut différer du latin médiéval, peut-être plus encore. Ce ne sont pas des études à entreprendre à la légère, bien que l’on soit amplement récompensé des efforts que l’on doit y apporter.

C’est entre l’âge de 18 et 20 ans que je découvris les plaisirs du sino-japonais, lesquels m’avaient échappé jusqu’alors, grâce à mon maître Bernard Frank, et cette découverte me redonna le goût du latin. Par analogie, pourrais-je dire, en constatant que jusqu’à l’orée du XXe siècle pouvaient ainsi exister en Extrême-Orient des civilisations dont la situation linguistique était si proche de celle qui était prépondérante en Europe depuis des temps très anciens jusqu’au Temps Modernes. Des temps très anciens, car on peut considérer que nous avions dans l’empire Romain, dont Paul Veyne rappelait qu’il était bilingue, une situation qui, mutatis mutandis bien sûr, pouvait déjà se rapprocher du Japon : une langue indiscutablement fondamentale, le grec, dont l’atticisme était déjà un trait archaïsant à l’époque (Lucien), et une autre langue qui s’y appuyait pour se hisser par décalage à son niveau, le latin bien sûr. On peut dire ainsi que les choses se sont simplifiées ensuite, puisque la connaissance approfondie du grec est ensuite restée essentiellement une affaire de spécialistes dans l’Europe latine, contrairement à ce qui fut le cas à Byzance puis chez les Grecs de l’empire ottoman, où le grec classique, plus ou moins fortement attique selon le niveau des écrivains, ou la koinè, est resté en usage jusqu’à la fin du XIXe siècle. Je laisse de côté ici la question de la cathareuousa. Avec la Renaissance, nous assistons à l’épanouissement de cette « remise à niveau » du latin face au grec, en une entreprise de longue haleine, dont on pourrait voir l’aboutissement dans les grandes entreprises du XIXe siècle que furent la Patrologie Grecque de l’abbé Migne ou la collection bilingue gréco-latine de Firmin Didot. On pourrait ajouter, comme les tout derniers feux de cette ambition séculaire, la Patrologia Orientalis, qui certes se poursuit, mais avec les traductions données en langues modernes, l’anglais le plus souvent. Le Journal de Jules Renard donne la conclusion de ce mouvement, en rapportant les propos d’une de ses connaissances qui soutient que, si l’on ne peut lire les anciens Grec dans le texte original, il faut au moins les lire en latin. Ce à quoi Alphonse Allais remarque que « ah, mais, pour ça, il faut déjà connaître le latin. »

Bref, il m’a semblé, par l’une de ces démarches mentales de jeunesse qui se fondent plus sur la métaphore que sur la raison, qu’une très bonne façon de me rapprocher de l’univers mental des moines japonais qui m’étaient chers, puisque j’en avais fait l’objet principal de mes études, des moines donc qui écrivirent en chinois classique jusque vers le milieu du XIXe siècle, et en japonais classique jusqu’en plein XXe siècle, serait de pratiquer à mon tour la scriptio latina. Ma préoccupation n’était pas seulement philologique ; je dois en effet avouer qu’en découvrant la richesse de la pensée bouddhique sino-japonaise, je dis bien « pensée » et non pas la pratique - je parle de l’exposé systématique des doctrines et de leur discussion, de la littérature infinie des commentaires des écritures bouddhiques, etc. - en découvrant ces richesses, donc, je n’avais pu qu’y voir, là encore, une rencontre peut-être fortuite, peut-être anhistorique, avec la tradition scolastique de notre Moyen Âge. Qu’il y ait eu là autre chose qu’une coïncidence, c’est ce que voudrait démontrer un livre récent de Christopher Beckwith, mais ce n’est pas le lieu d’en parler. À l’époque, la ressemblance était pour moi évidente, mais, oserai-je dire, relevant purement du phénomène. Toujours est-il que je m’étais plongé dans la lecture d’Étienne Gilson et que je suivais à l’EPHE les cours de Jean Jolivet, et le séminaire d’André Vignaux ; je me plongeai même dans la lecture de la Somme Théologique de saint Thomas d’Aquin. Cela ne pouvait que m’ancrer encore davantage dans la conviction selon laquelle nous étions en quelque sorte, dans l’Europe moderne, victimes d’une illusion d’optique. Notre vision moderne de l’histoire des cultures et littératures comme l’irrésistible ascension des langues nationales au détriment des langues classiques, vision qu’ont reprise, jusqu’à tout récemment, les historiens extrême-orientaux, nous a en effet masqué le fait évident que, considéré du point de vue de l’ensemble de l’Europe, la littérature latine tenait une place bien plus importante que les différentes expressions vernaculaires. C’est le propos d’un historien aussi éminent que J. W. Binns, auteur de Intellectual Culture in Elizabethan and Jacobean England: The Latin Writings of the Age (1990), qui soutient que même à l’époque de Shakespeare, c’était le latin et non pas l’anglais qui était la principale langue de culture de la Grande Bretagne. Si l’on tient compte des pays scandinaves et de la Finlande, des royaumes de l’empire austro-hongrois, si l’on étend sa curiosité à d’autres domaines que la littérature, notamment à la théologie, l’une des sciences les plus importantes jusqu’au XIXe siècle, il ne serait guère difficile de montrer que cette affirmation est loin d’être absurde. J’ai alors pensé qu’il m’était indispensable, si je voulais mieux saisir l’état d’esprit de ces lettrés d’autrefois, de m’exercer à mon tour à une langue non seulement qui ne fût pas la mienne, mais qui ne fût plus celle de personne. Ou plutôt qui soit une langue purement intellectuelle, ou spirituelle, sacralisée, si le mot n’est pas trop fort, par son usage intemporel, par sa position centrale dans toute la structure mentale de l’Europe. On comprend bien que ce n’est pas du tout la même chose que d’écrire en latin à l’époque de Boèce, d’Isidore de Séville, de Jean Scot Erigène, d’Albert le Grand, de Spinoza ; le fait d’écrire en la même langue dans des milieux si différents change la signification de l’acte lui-même. Si l’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, on n’écrit pas non plus la même langue à tant de siècles d’intervalle, elle s’imprègne à chaque fois des influences extérieures, de plus en plus pressantes à mesure que les langues nationales gagnent en importance. Comment écrire en une langue antique aux environs de 1970 ? En m’y essayant, je comprendrais mieux, je me mettrais à la place de ceux qui écrivaient encore en japonais classique ou en chinois classique aux alentours de 1900, alors que l’histoire semblait définitivement tourner les esprits vers l’usage des langues vernaculaires dans leur état actuel.

Une question vient naturellement à l’esprit : pourquoi donc le latin ? Pourquoi pas le japonais classique ou le chinois classique ? C’eût été une démarche plus naturelle. La réponse est simple : il me fallait d’abord acquérir une certaine capacité à rédiger en japonais moderne, puisque c’est avec les savants de ce pays que j’aurais avant tout à partager mes idées. Le chinois moderne aussi, puisque j’entretenais un semblant de correspondance avec des Chinois (de Taiwan bien sûr, il eût été impossible à l’époque de communiquer avec des Gardes Rouges). M’essayer aux styles classiques eût été d’une grande impudence et je ne le faisais que sur quelques lignes, en chinois classique essentiellement. Je ne me mis à cet exercice avec quelque assiduité que bien plus tard, et je peux dire que, cette fois, c’était la scriptio latina qui m’y avait préparé, mais ce n’est pas notre sujet.

Pour tout dire, entre vingt ans et quarante ans, je n’ai guère fait autre chose que lire en latin. Comme l’étude du chinois et du japonais, mes recherches sur le bouddhisme, étaient assez prenantes, j’essayais de distraire quelques heures pour me consacrer à ce qui m’était à la fois une passion et un plaisir. Comme je voyageais souvent entre Kyôto et Tôkyô par le Shinkansen, je passais les trois heures du trajet à lire en latin, sans doute à cause d’un certain embarras aussi à lire en japonais en public, ce qui donnait par trop l’impression de faire l’intéressant. Je trouvais le latin plus discret ; on ne pouvait pas le distinguer de loin de toute autre langue européenne, on pouvait donc penser que je lisais en anglais, comme n’importe quel autre étranger. Je lisais, mais surtout je relisais, persuadé de la justesse du vieux dicton sino-japonais “Quand on a lu cent fois le même texte, le sens se comprend de lui-même” ; c’est certes une vision optimiste des choses, mais lorsque l’on a la traduction française ou anglaise sur la page opposée, la lecture intensive, même sans dictionnaire, du moment que l’on a quelque connaissance en grammaire et en vocabulaire, mène à d’assez bons résultats pour ce qui est de la compréhension. Cependant, par une propension qui s’explique encore une fois par l’analogie avec le sino-japonais, j’ai longtemps évité les auteurs latins classiques, leur préférant la latinité tardive, médiévale et de la Renaissance. Je pense avoir ainsi lu toute les Lettres de Saint Jérôme, après avoir lu quelque part qu’une lecture fluide de cet auteur était sans doute la meilleure façon de s’exercer à penser en latin (c’était dans une recension d’ouvrage, en allemand me semble-t-il). Je suis sans doute aussi l’un des rares lecteurs modernes non-spécialistes des Etymologiae d’Isidore de Séville, lu sans traduction cette fois, dans la collection Oxford Classical Library pour une double raison : tout d’abord mon intérêt inépuisable pour les questions de langue, traitées si possible de façon non linguistique, et ensuite parce que je me souvenais d’une page du grand écrivain chinois moderne Lŭ Xùn (qui, soit dit en passant, bien qu’il soit considéré comme le créateur de la prose littéraire en chinois moderne, a laissé de superbes textes en chinois classique, style dans lequel il renonça malheureusement à écrire) où le narrateur se décrivait lisant sous un arbre, un soir d’été, une sorte d’encyclopédie chinoise de l’époque Tang, le Chuxueji. De grâce, que l’on n’aille pas me chercher querelle sur la pertinence de cette transposition ; elle m’est apparue toute naturelle à l’époque, et même si elle se révélait bien artificielle, cela me permit de découvrir une œuvre  très intéressante, fruit du souci d’un lettré qui voyait son monde entrer dans la barbarie et voulait sauver ce qu’il pouvait de l’ancienne culture. C’est le même intérêt pour l’antiquité tardive et le Moyen Âge naissant qui explique le zèle singulier avec lequel je me plongeai aussi dans un livre qui devint l’une de mes lectures favorites en train et en avion, la Consolation de Philosophie de Boèce. Tel le “héros” de la Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole, j’en ai fait des années durant mon livre de chevet, peut-être incité par ce qu’en disait Emile Mâle au début de l’Art religieux du XIIIe siècle en France, qui le recommandait comme première lecture pour tous ceux qui voulaient étudier le Moyen Âge. Je retrouvai chez Pétrarque, en particulier dans le Secretum, des accents voisins, une confession présentée sous la forme d’un dialogue, style bien plus vivant qu’un traité (bien que les traités moraux de Sénèque devinrent plus tard aussi un livre auquel je retournais souvent). Je recherchais en effet avant tout des textes dialogiques, persuadé que des conversations vivantes permettraient d’écrire plus facilement dans un style alerte et lisible.

Parce que tout était là : je ne voulais pas seulement lire couramment le latin, aussi couramment qu’une langue vivante, aussi couramment que les lettrés d’autrefois, mais je voulais aussi, et avant tout, l’écrire. Tous ces efforts n’étaient en effet qu’une préparation à l’écriture. Dès l’âge de vingt ans, peut-être vingt-deux ans, j’avais décidé que la scriptio latina devait être la pierre de touche permettant de vérifier les connaissances de la langue. Il est vrai que l’exercice du thème latin au lycée devait en principe remplir ce rôle, mais tout le monde conviendra que ce n’était pas l’occasion rêvée de donner libre cours à son désir d’écrire. Je m’étais donc mis à écrire des petits bouts de textes, quelques lignes à chaque fois, où je tentais de rapporter des événements quotidiens, des idées, des impressions. Je commençais des carnets que je laissais au bout de quelques semaines, pour en racheter d’autres. Il n’y avait aucun esprit de suite, car, malgré mes lectures, écrire en latin était une véritable torture des méninges : rien ne me semblait naturel, j’hésitais sur chaque mot, sur chaque tournure de phrase. La raison en était simple, et chacun l’a déjà compris : je ne pensais pas en latin, mais en français, je faisais du thème. La rédaction en latin était un véritable jeu de Lego où je mettais pièce par pièce des éléments qui ne faisaient jamais qu’un édifice branlant. J’ai retrouvé une bonne partie de ce que j’appelle en pure cuistrerie mes juvenilia, rédigés entre vingt et quarante ans donc, et je dois avouer, à ma grande honte, que je n’ai guère progressé pendant tout ce temps pour ce qui est de la richesse du vocabulaire ou la profondeur des idées. Les seuls changements, mais spectaculaires, sont dus à la rapidité de composition. Je peux dire que je ne cherche plus mes mots et que, lorsque j’écris, je parviens à penser directement en latin sans passer par l’intermédiaire du français. Il faut donc dire comment j’y suis parvenu.

J’avais été alerté par un épisode marquant dans les voyages en Chine que j’ai faits à plusieurs reprises entre 1986 et 1988. Un ami suisse agent de voyages, Pierre Jaccard, m’avait fait un merveilleux cadeau en me proposant d’être pendant l’été guide-conférencier pour de petits groupes de voyageurs aventureux qui acceptaient les conditions encore peu confortables qui régnaient à l’époque dans la Chine profonde pour y faire des voyages de découverte tout à fait exceptionnels. Il s’agissait par exemple d’aller du Qinghai à Lhassa à travers le désert du Caidam puis des Plaines du Nord (Byangthang), en franchissant des cols à 4500 mètres, comme celui de Nagchuka, ou bien longer la partie nord du désert du Taklamakan pour visiter les anciens sites bouddhiques. À l’occasion de l’un de ces voyages, en 1986 ou 1987, dans la banlieue de Xining, capitale de la province du Qinghai, non loin du grand monastère tibétain de sKu-‘bum, nous passâmes par hasard en vue d’une église aux murs blancs, dont la croix se voyait de loin au milieu des champs. Curieux de voir à quoi pouvait ressembler une église ainsi bâtie en un endroit où l’on se serait si peu attendu à en trouver une, nous demandâmes au chauffeur de nous y conduire. Notre groupe était fort petit, six personnes me semble-t-il, nous pûmes donc entrer facilement dans l’édifice, neuf, très propre, d’un blanc immaculé. Le prêtre, manifestement âgé, était en train de baptiser un nourrisson, entouré des parents et des proches. En nous apercevant, il se hâta, pour notre plus grande confusion, de terminer son office, et nous nous retrouvâmes dans la cour à parler. Et c’est là que se produisit un miracle, enfin, une chose fort étonnante en tout cas : le prêtre, un Chinois bien sûr, se mit à nous parler en latin, en un latin aisé, courant, clair, en prononciation ecclésiastique bien sûr, que je pus traduire sans peine pour les voyageurs qui étaient avec moi. Je me souviens encore de l’une de ses phrases, la plus marquante : « Annis viginti in carcere fui pro fide Christi. » (sans pouvoir assurer qu’il ait utilisé l’ablatif ou l’accusatif pour le complément de temps). Mais à ma grande honte, je fus parfaitement incapable, malgré les années passées à étudier cette langue presque quotidiennement, de pouvoir lui répondre autrement que par des monosyllabes, et je fus obligé d’utiliser mes très modestes ressources en chinois parlé pour dialoguer avec lui.  Je me trouvai ainsi confronté à une évidence : savoir lire une langue, voire pouvoir l’écrire dans une certaine mesure, constituait un mode de connaissance par trop passif, qui expliquait peut-être pourquoi je progressais si peu dans ma capacité à lire le latin à livre ouvert. Il fallait certainement y ajouter la dimension orale. Mais comment faire ? Bien que j’eusse pratiqué la méthode Assimil de latin (je parle de l’ancienne, celle de Clément Désessard), je ne m’étais jamais véritablement exercé à sa dimension orale, de répétition à voix haute des phrases. Je n’avais jamais échangé le moindre mot de latin avec quiconque. Et là, au fin fond de la Chine, aux marches du Tibet, je me voyais incapable de parler latin en une occasion qui avait peu de chance de se renouveler. Je me promis d’essayer de remédier à cette incapacité, et ce dès mon retour en France. À Paris, je commençai par me plonger dans la lecture systématique des Colloquia familiaria d’Erasme, dont je n’avais lu que quelques extraits, en particulier ceux, très bien choisis, de la collection allemande Reclam. Il n’était pas difficile à l’époque de trouver chez les bouquinistes de vieux exemplaires un peu défraîchis du XVIIIe siècle, moins chers et plus maniables que l’édition des Opera Omnia de Brill, que j’allais malgré tout photocopier au centre Pompidou les dimanches matin. Le charme si particulier de ces conversations latines consistait avant tout en la souplesse avec laquelle Erasme maniait cette langue, toute en nuances, en finesse, en ironie. Avec lui, le latin se rapprochait vraiment d’une langue vivante ; on avait l’impression qu’on aurait pu la manier soi-même dans les mêmes circonstances. Erasme fut certainement un maître capital pour la suite.

Mais le pas dans une nouvelle dimension fut franchi en 1991, à l’occasion d’un accident de santé qui me força pendant près d’une année à renoncer à toute activité d’enseignement, alors même que je venais d’entrer à l’École Pratique des Hautes Études. Je dus subir deux opérations à quelques mois d’intervalle. La seconde devait avoir lieu en octobre, et si l’extraordinaire chirurgien, le Pr. Dazza, qui s’occupait de moi se montrait très optimiste, je l’étais beaucoup moins. Je me disais qu’il serait bon de consacrer ces loisirs forcés (outre la traduction d’un livre sur l’art zen qui me fut très agréable) à quelque chose dont je ne retrouverais peut-être pas le temps nécessaire à la réalisation. Je résolus donc de m’inscrire à un cours intensif de conversation latine, mené par un personnage mémorable à propos de qui j’avais lu un article nombre d’années auparavant dans le Time Magazine ; il s’agissait du père bénédictin Caelestis Eichenseer (1924-2008), qui avait consacré une grande partie de sa vie à restaurer l’usage parlé de la langue latine. Bien que je ne fusse pas alors dans la meilleure forme physique possible, je me rendis malgré tout à Bruxelles, dans un cercle de latinistes réunis autour d’un amateur passionné, le Dr Guy (Caius) Licoppe et pus ainsi pendant près d’une semaine du matin à la nuit (puisque nous prenions les deux repas en latin et que la soirée se terminait dans une brasserie où nous continuions à latiniser) parler latin, entendre parler latin et, peu à peu, commencer à penser en latin. Les résultats furent vraiment stupéfiants : j’avais emporté avec moi les lettres de Pline le Jeune dans l’édition de l’Oxford Classical Library. Alors que dans le train qui me menait à Bruxelles, je lisais chaque phrase en me demandant à chaque fois ce que j’allais comprendre (car le principe était de lire sans dictionnaire, comme d’une langue vivante), dans le train du retour, je lisais Pline comme j’aurais lu Mme de Sévigné. Il y avait décidément du bon dans la méthode orale. Ce n’était d’ailleurs pas une découverte révolutionnaire, mais un retour aux pratiques de la Renaissance, dont les fruits peuvent être encore appréciés de tous ceux qui en ont quelque curiosité. Car ce dont m’a fait prendre conscience la fréquentation des auteurs sino-japonais, c’est que nos littératures classiques ne finissent pas avec l’âge classique. Combien de fois ai-je lu ce sot argument contre l’enseignement du latin et du grec : que tout ce qui est d’importance étant déjà traduit, il suffisait de se reporter aux traductions. C’est oublier volontairement que la plus grande partie de ces littératures a été écrite après leur âge d’or respectif et que, même si l’on n’y retrouve pas l’équivalent de Platon ou de Virgile, ces auteurs postérieurs méritent au moins autant l’attention que ceux de langue vernaculaire.

Ainsi, ce « bain » linguistique, ces thermes romains de près d’une semaine ont eu une influence décisive sur ma capacité d’écrire en latin. Dès mon retour, et plus encore lors de mon second séjour à l’hôpital, puis dans un centre de convalescence, je pris l’habitude d’écrire quotidiennement des notes dans de petits carnets que je noircissais consciencieusement, le but essentiel étant de parvenir à écrire de façon fluide d’une part, mais aussi, et surtout, de ne pas dépendre du dictionnaire ni des grammaires. Les exercices de conversation bruxellois avaient été pour cela très précieux en nous apprenant à faire fond au mieux sur un vocabulaire restreint et des formes grammaticales sûres. On pourrait reprocher à cette méthode de privilégier la répétition et le formulaïque, mais elle assure aussi des bases solides, qu’il ne tient qu’au pratiquant de développer et d’agrémenter de ce qu’il retire des dialogues d’Erasme ou des auteurs comme Térence, qu’Erasme a lui-même beaucoup étudié.

Ces carnets me devinrent vite de constants compagnons, avec l’inconvénient que le temps passé à m’y consacrer était pris à la lecture. Alors que j’allais souvent au café avec un livre auparavant, en sortant de bibliothèque par exemple, puis de mon bureau, je dus renoncer à ces lectures et le café devint pour moi synonyme de scriptio latina. J’affectai au début de ne pas dater les morceaux que j’écrivais, pour éviter la tentation de sombrer dans le journal, mais je dois avouer que je regrette à présent de ne pas l’avoir fait, et je conseille à tous ceux qui voudraient se lancer de ne pas oublier les dates, cela peut s’avérer précieux un jour, ne serait-ce que pour soi. Ce n’est qu’en 1994, lorsque j’eus acquis un ordinateur portable, que je commençai à écrire ce que l’on pourrait appeler un « vrai » journal, régulièrement daté. Je l’ai poursuivi depuis lors presque sans interruption, bien qu’avec un rythme ralenti depuis quelques années. Ce journal, je le répète, n’avait aucune prétention littéraire, je le voulais avant tout un exercice quotidien de rédaction, le substitut le plus proche d’une véritable conversation. Je préférais en conséquence écrire relativement rapidement, en exprimant au mieux ce que je pensais, à des morceaux de bravoure dont je n’aurais pas été capable. Les quelques milliers de pages accumulés ainsi témoignent au moins d’un certain esprit de suite.

Ce journal, cependant, se révéla peu à peu insuffisant à satisfaire une tendance assez naturelle chez l’homme à vouloir toujours davantage. Au bout de quelques années, j’eus grande envie de passer à autre chose, à savoir à l’écriture d’histoires en latin. Pour tout dire, je voulais écrire un roman. J’en avais conçu les grandes lignes dès un séjour au Japon que je fis en 1992, mais les quelques lignes que j’avais rédigées alors m’avaient coûté trop d’efforts et je m’étais concentré sur mes notes journalières. Arrivé à un autre séjour au Japon, de 1999 à 2000 (cela signifie-t-il que le Japon m’inspire plus fortement ? Ce n’aurait rien d’étonnant si l’on veut bien se rappeler que c’est le sino-japonais qui m’avait ramené au latin), je réduisis mes ambitions à des proportions plus raisonnables : plutôt qu’un roman, des histoires courtes que je pourrais mener à bien dans des délais prévisibles, sans me complaire dans le rôle de l’éternel écrivain d’un roman à jamais inachevé. J’avais pensé à un personnage idéal, qui avait réellement existé, le jésuite portugais Cristovaõ Ferreira (Christophorus Ferrarius ; v. 1580 ou 1590-1650) qui, arrivé au Japon en 1609, finit, après quinze ans d’une activité missionnaire où il enseigna aussi le latin aux convertis japonais, par apostasier le christianisme en 1633 après la terrible épreuve du puits. Il devint ensuite moine rattaché au courant du Zen, prit femme aussi, ce qui n’est pas incompatible, mais surtout devint une sorte d’enquêteur plus ou moins secret, un espion pour tout dire (meakashi) du gouvernement shôgounal chargé de découvrir les chrétiens qui tentaient d’échapper à l’inquisition déchaînée contre eux. J’eus la chance singulière d’avoir deux de mes histoires publiées dans la revue de langue latine Melissa, que Guy Licoppe, aidé de Francisca Deraedt publie à Bruxelles contre vents et marées depuis des années, alors que très malheureusement, la revue française Vita Latina, qui aurait pu jouer un rôle décisif dans le renouveau moderne des lettres latines, a jugé bon d’abandonner l’usage de la langue qu’elle était née pour illustrer. Cela se passait en 2001 et 2002 : ainsi le siècle nouveau était pour moi marqué par mes premières publications en latin. Il est peut-être superflu d’ajouter que je n’eus aucune réaction de quiconque et je me demande encore si quelqu’un les a jamais lues, à part les héroïques rédacteurs.

Mais ressusciter le personnage de Ferreira m’avait donné de nouvelles idées pour réunir mes deux passions. Si le Ferreira historique semble avoir eu une bonne connaissance du japonais parlé, n’oublions pas qu’il devait s’occuper des chrétiens japonais que les persécutions avaient mené à la clandestinité, il maniait probablement beaucoup moins la langue écrite, et le traité contre le christianisme qui lui est attribué, le Kengi-roku (traduit par Jacques Proust sous le titre La supercherie dévoilée, Chandeigne), fut sans doute rédigé par un lettré japonais, à qui il dictait en japonais parlé. Je décidai de lui attribuer une connaissance intime du japonais et du sino-japonais et d’écrire sous son nom des traductions d’œuvres importantes de l’Extrême-Orient, qu’il aurait peut-être faites si le destin lui avait été plus clément. Je me lançai alors dans une série de traductions latines de courts textes, avec l’extraordinaire liberté de celui qui n’a pas à soumettre ses œuvrettes au sévère jugement de ses pairs. J’essayais non pas d’imaginer ce qu’aurait fait Ferreira, rien n’indique en effet qu’il ait étudié les textes bouddhiques ou même littéraires japonais, mais de faire comme si n’existait pas encore l’imposant édifice des études bouddhiques occidentales qui s’est bâti à partir du début du XIXe siècle. Je profitai de cette liberté pour essayer de reconstituer une nomenclature des termes bouddhiques qui ne dépende pas des travaux modernes. J’étais par exemple très heureux de prendre le terme de species pour rendre le sino-japonais shiki, rûpa, que l’on a traduit de bien des façons (« forme, matière, visible, etc. »), mais le mot latin me semble de loin le plus approprié, relié qu’il est au verbe specio. De même, un autre mot tout aussi fondamental, l’« expédient salvifique », hôben, upâya, rendu par le latin latebra (de latere), signifiant à la fois « subterfuge » et « cachette », transmet parfaitement la nuance de secret, de pratique dont le vrai sens est dissimulé à ceux à qui elle s’adresse. J’eus aussi la surprise et la joie, et la fierté, qui sait, de découvrir, inter alia, que le terme que j’avais choisi pour traduire le sanscrit sûtra, « orsa, ‑orum », avait été adopté par Vicipaedia. Je pourrais multiplier les exemples, mais je renvoie seulement à mon site « Alexander Ricius », mis en ligne par un savant ami, où l’on pourra trouver facilement ces textes déchargeables en PDF. Je m’imaginais aussi que Ferreira, objet d’une étroite surveillance tout au long de sa vie, et qui finit peut-être exécuté comme relapse, aurait trouvé une certaine consolation à traduire un petit traité de la vie solitaire rédigé en 1212 en une limpide prose japonaise, le Hôjôki ; je le fis donc en son nom sous le titre Eremitorium, et je me sentis libre de réunir en ce court fascicule les différentes versions que les éditeurs séparent d’ordinaire.

Après cela, il m’apparut intéressant d’appliquer le latin au monde moderne, et je me mis à écrire de courtes histoires, entre la science-fiction et le fantastique, que je réunis en deux petits recueils d’une centaine de pages, suivis d’un court roman de cent vingt pages environ, qui devrait constituer le premier volet d’une trilogie. J’en fis faire quelques exemplaires par un photocopieur, que je distribuais à des amis. Je pense avoir en tout six ou sept recueils de nouvelles en tout, les deux tiers encore manuscrits. Malheureusement, depuis mon entrée au Collège de France, je n’ai plus guère le temps d’aller même au café pour continuer cette œuvre furtive, où se mêlent pour moi tout au moins, l’utile à l’agréable.

Par-delà l’aspect de jeu sérieux que représente à mes yeux la scriptio latina, en tant qu’expérience concrète d’écriture d’une langue classique comme on a pu le faire au XVIe siècle en Europe, jusqu’en plein XXe siècle pour le sino-japonais, peut-on trouver un autre sens, peut-être plus profond, à une entreprise aussi ouvertement en marge de la tendance générale du siècle ? Il faut d’abord souligner que je suis loin d’être le seul. Le grand nombre de traductions des langues modernes en latin tout au long du XXe siècle (mentionnons seulement le Kalevala de Tuomo Pekkanen, le Quichotte et deux volumes de Harry Potter, dans des genres et des qualités de latin bien différentes) montre que cultiver les langues classiques est un besoin actuel qui perdure, quand bien même le nombre de ceux qui s’y adonnent va pour l’instant en diminuant. Mais une langue ne peut vivre que de traductions, il faut que s’y épanouissent des œuvres originales si on la veut réellement vivante. Le nombre est de moindre importance : il suffirait sans doute de quelques dizaines d’auteurs par génération pour nourrir un courant littéraire qui mérite des lecteurs. Il n’y a à ma connaissance que trois périodiques en Europe qui soient entièrement rédigés en latin : Melissa, bimestriel dont je viens de parler, Latinitas, qui paraît au Vatican quatre fois par an, Vox latina, trimestriel aussi, à Sarrebruck. Aucun des trois ne publie de nouvelles, ni de romans, pas plus courts que longs (on me dit toutefois que Melissa a publié récemment des récits). Bien que tous défendent, de points de vue divers, l’idée d’un usage moderne du latin, aucun ne semble comprendre que le meilleur moyen de susciter l’engouement est de publier des livres nouveaux qui méritent d’être lus. Je ne peux guère citer que la série des Dexter, que l’on ne confondra pas avec le très morbide feuilleton télévisé américain, une suite d’enquêtes policières d’une quarantaine de pages se déroulant au IIIe siècle sous les Sévères ; écrits par Jean-François Arnoud, d’une latinité impeccable, ils sont téléchargeables en PDF sur le site du Circulus Latinus Lutetiensis[2].

En 2011 est paru un livre qui fera probablement date : un roman de 671 pages en latin, œuvre de Stephanus (Stephen) Berard, un professeur de langues de Seattle qui donnait ainsi au monde ce qu’il annonçait comme le premier volume d’une « heptalogie du Sphynx » ; le titre en est Capti, et l’auteur ne fait pas mystère, dans ses entretiens, de son espoir d’obtenir le prix Nobel de littérature, ce que je lui souhaite de tout cœur.

C’est le seul exemple que je connaisse d’une œuvre en prose, continue et publiée, j’espère que quelqu’un pourra m’en signaler d’autres. Je dis bien en prose, parce que j’ai l’impression que les tentatives de prolonger l’usage littéraire du latin ont pour pire ennemi la prolifération démesurée des poètes amateurs, en vers métriques, syllabiques ou libres, qui se déploient à présent sur l’Internet. Il est difficile d’imaginer plus efficace latinifuge, bien que, soyez-en sûrs, j’ai la plus grande indulgence, à défaut d’admiration, pour ceux qui se risquent à commettre des vers latins.

Le jour où l’on pourra lire des romans classiques ou expérimentaux, policiers ou d’espionnage, historiques ou sentimentaux, d’horreur ou de science-fiction, des mémoires, des essais en latin, sans oser encore espérer que naisse un jour un Proust ou un Céline, ni même un Somerset Maugham, voire un Guy des Cars, le latin pourra repartir vers un quatrième millénaire de vie. Cette espérance de vie est soutenue par un fait indéniable, une constatation d’expérience, à savoir que le besoin de cultiver les langues antiques en y créant des œuvres nouvelles, s’il n’est pas la chose du monde la mieux partagée, se retrouve cependant dans toutes les cultures où l’on peut trouver une situation hiéroglossique, l’une des plus vivaces étant certainement la culture sanscrite (le cas éclatant de l’arabe est si aveuglant que personne ne le remarque), mais aussi bien en tamoul qu’en syriaque, voire en persan. Le chinois classique donne encore naissance à une poésie digne d’être remarquée en Chine comme au Japon.

Si l’on peut bel et bien parler de « sphère hiéroglossique », et l’on voudra bien m’excuser de risquer ce terme, le latin est la hiéroglosse non seulement de l’ensemble de l’Europe (en dehors du domaine de l’orthodoxie, qui a le grec !), mais aussi des quatre Amériques : l’hispanophone, la lusitanophone, la francophone et l’anglophone, et des quatre Afriques : la lusitanophone, la francophone, l’anglophone et l’on n’oubliera pas la néerlandophone (par l’afrikaner). C’est un trait d’union culturel qui, s’il était intelligemment mis en valeur, lui redonnerait une place prépondérante dans l’éducation et la vie culturelle du monde moderne[3].

Il n’en prend peut-être pas encore le chemin, mais j’espère que parmi ceux qui ont eu la patience de m’écouter se trouvera quelqu’un, plusieurs, qui veuillent relever le défi et contribueront à amener la langue qui nous rassemble ici vers un nouvel âge.



[1] dans : Empires éloignés : L’Europe et le Japon (XVIe-XIXe siècle), sous la direction de D. Couto et F. Lachaud, École Française d’Extrême-Orient, Paris, 2010, p. 39-49.

[2] Je signale aussi Maurice Chéruzel : (Le roman policier latin) Cauponae anullae caedes - Le meurtre de la vieille cabaretière et De Barbato catello - Le petit chien Barbatus, chez l’auteur : 8, rue de Lorraine, Saint-Germain-en-Laye, 2001. Les préoccupations pédagogiques empêchent de considérer ce genre d’écrits comme des œuvres littéraires autonomes. On relèvera aussi Saeculorum transvectio¸ de Genovefa Immé (1929-2012). Il faut aussi rappeler que le Vatican vient, non pas d’inaugurer comme on l’a annoncé à tort, mais de rénover sa revue Latinitas, malheureusement en y admettant des articles en langues modernes (sans aller jusqu’au terrible sabordage de Vita Latina), mais heureusement en annonçant son intention de prendre en considération les lettres latines contemporaines.

[3] Je voudrais citer à ce sujet ce passage de Cees Nooteboom dans son roman Het volgende verhaal, où il décrit dans une envolée mémorable le rapport qu’ont les principales langues romanes avec le latin : « Latijn is het wezen, Frans de gedachte, Spaans het vuur, Italians de lucht (…), Catalaans de aarde, en Portugees het water. »