F. Hartog, Le double destin des études classiques

Nous avions annoncé un mois de février consacré à l'histoire : l'ALLE a été très heureuse de recevoir ce mardi 2 février, dans la salle des conférences du lycée, devant un public bien présent, malgré beaucoup de nos étudiants en voyage, des réunions diverses, et la grève SNCF... l'historien François Hartog, Directeur d'Étude à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, Chaire d'historiographie ancienne et moderne, pour une conférence intitulée : Le double destin des disciplines classiques.

Il devait donc être question du statut controversé-le débat ne date pas d'hier- de nos disciplines classiques : un statut dont le devenir intéresse évidemment notre association. Il semble que certaines des réflexions ouvertes par les travaux de François Hartog, en particulier dans ses deux ouvrages récents: Régimes d'historicité, Présentisme et expériences du temps (Paris, Le Seuil, 2003), et Anciens, modernes, sauvages (Paris, Galaade, 2005) rencontrent une des préoccupations de l'ALLE : comment faire en sorte que le passé ne manque pas au présent, sachant que nous ne voulons pas être des "chevau-légers " de la modernité, une modernité qui croirait bien étourdiment qu'elle pourrait être, se contenter d'être contemporaine de son propre présent (Mallarmé, le moderne Mallarmé, après Chateaubriand, avertit :"Mal informé qui se croirait son propre contemporain"...) ; et, pour autant, nous sommes pleinement solidaires de la vigoureuse protestation de l'Angélique du Malade imaginaire : "Les Anciens sont les Anciens, et nous sommes gens de maintenant". Nous sommes bien persuadés qu'il ne saurait y avoir d'usage fécond du passé qu'à lire, relire, réinterpréter, une antiquité en voie de constante élaboration; seule condition pour que ces Grecs et ces Romains, dont la présence tout à la fois continue et conflictuelle a accompagné tous les moments essentiels de l'histoire de la culture européenne, soient encore un atelier, un laboratoire du futur.

La conférence de François Hartog, a suscité de fructueux échanges et a été une belle illustration de l'heureuse conjonction de cet ancien et ce nouveau, inscrit dans le libellé de sa Chaire : un beau défi à toute approche routinière de la longue et tumultueuse histoire de nos disciplines classiques. Elle est en ligne ici, "à titre amical et privé".

Cécilia Suzzoni

 

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« Et quand les académies futures proposeront l’histoire des études classiques durant les temps que nous appelons modernes, puissent-elles ne pas prendre le XIXe siècle pour limite de la culture lettrée ! »

Ernest Renan (1848)[1]

Praelio victus, non bello : « Les Classiques ont perdu et perdent de nombreuses batailles. Mais pas la guerre. » Ce sont sur ces mots que Salvatore Settis concluait son petit livre stimulant, paru en 2004 sous le titre Futuro del ‘classico’[2]. De quelle confiance s’autorisait-t-il pour ne pas même ajouter un point d’interrogation ? À moins qu’il ne se fût seulement agi de wishfull thinking !

Qu’en est-il donc, demandons-nous d’abord, des classiques, au sens des études classiques, dont parlait déjà Renan, des classiques envisagés comme formant une discipline, reconnue de longue date dans nos institutions d’enseignement ? Mais aussitôt posée, la question semble déborder de son cadre, car la caractéristique première de ces études est, justement, qu’elles sont à la fois plus et moins qu’une discipline. Et leur sort aujourd’hui encore dépend à la fois de ce moins et de ce plus. Le plus renvoie immédiatement à la place qui a été longtemps occupée par les anciens dans nos espaces publics. Les humanistes les ont élus pour vis-à-vis et, plus largement, ils ont été investis d’un rôle d’opérateurs de premier plan, intellectuels, culturels, mais aussi politiques dans la longue durée de l’histoire européenne. En particulier, dans la formation et dans les usages de la notion même de classique. D’où, pour lancer l’interrogation, l’accent mis aussitôt sur le caractère double ou paradoxal de leur condition. Les études classiques (au sens le plus large de l’expression) ne sont en effet pas dans la même position que, par exemple, l’anthropologie, le sanscrit ou même l’histoire, même si leur destinée, aujourd’hui et demain plus encore, se trouve largement solidaire de ce qu’il adviendra de ces disciplines en tant que telles. Mais leur destin (futur) dépend aussi de leur présence passée (cette gloire et cette grandeur qu’ont été Athènes et Rome) dans l’espace public, puisque c’est en partie au titre de (ou en souvenir de) cette dernière que la discipline a défendu et défend couramment encore sa légitimité, son territoire et ses postes, voire s’efforce de faire revivre l’évidence de sa vénérable autorité. 

Plus et moins qu’une discipline

En quoi les études classiques sont-elles plus et moins qu’une discipline ? Comme catégorie d’enseignement et de recherche, la discipline n’a pas cours avant le XXe siècle, alors qu’au XIXe siècle la catégorie de référence, la science, s’est accompagnée du développement du « spécialisme » (Renan parlait de « travail spécial »), traduction de l’axiome partagé selon lequel l’analyse devait précéder et préparer la synthèse. Les critères plus récents de définition d’une discipline, comme celui de l’accès à la forme paradigmatique (au sens de Thomas Kuhn), ou une définition qui conçoit la discipline comme « une communauté communicationnelle de spécialistes » et un « système autopoiétique » (R. Stichweh), ne s’appliquent clairement pas au champ des études classiques caractérisées par un émiettement qui n’a fait qu’augmenter[3]. Elles relèvent du préparadigmatique, même si, bien entendu, ont cours des règles de production des énoncés, des procédures de certification et d’accréditation, mais localisées. S’il est vrai qu’une discipline est au savoir ce que l’orthographe est à l’écriture, selon la formule de Gérard Lenclud, il faut nous résoudre à reconnaître que plusieurs orthographes peuvent avoir cours pour les mêmes termes. Si une discipline fonctionne au consensus, et, pour une part, moins sur ce qui est dit que sur ce qui va sans dire – le tenu pour vrai, pertinent, intéressant –, il n’est pas sûr que les études classiques gagneraient à entreprendre d’expliciter cette vaste part d’implicite !

Un visiteur extérieur à nos institutions d’enseignement supérieur noterait d’abord, je crois, la variété des désignations. Si l’épithète classique (Études classiques, Classics, klassische Philologie, Philologia classica) l’emporte, elle n’est pas la seule (Altertumswissenschaft, Etudes anciennes, Histoire ancienne…) ; il relèverait ensuite la segmentation du champ et le grand nombre des spécialités ou sous-disciplines, chacune avec ses journaux, ses colloques, son milieu et ses hiérarchies. Il serait enfin confronté à l’hétérogénéité des associations ou des regroupements suivant les pays et les lieux. Ainsi l’archéologie classique peut relever d’une Faculty of Classics, se trouver dans un département d’histoire de l’art et d’archéologie, ou encore rallier un département d’archéologie. Autre exemple : le nombre d’institutions différentes à Paris, par exemple, où il se traite d’Antiquité classique, en toute ignorance ou presque les unes des autres. Tout cela peut certes s’expliquer historiquement, reste que cette fragmentation indique qu’on est bien en deçà d’une discipline et qu’il serait vain de chercher une quelconque unité de méthode ou même un objet unique. Se réclamerait-on d’un même objet (la Grèce et Rome), il n’est jamais appréhendé que sur le mode du morcellement. Si l’idée venait jamais d’en réunir les morceaux, ce serait un bien étrange cratère qui prendrait forme ou, plutôt, n’arriverait pas à prendre forme ! La spécialisation disciplinaire a induit, par exemple, un partage de l’ensemble textuel entre les philosophes, les historiens, les philologues ou les littéraires, avec frontières et chasses gardées. Quand Pierre Vidal-Naquet posait des questions historiennes à Platon, il courrait le risque de n’être lu ni par les historiens ni par les philosophes[4] !

L’helléniste est celui qui sait le grec, du grec (tout comme le latiniste est celui qui sait le latin). Certes, mais aussitôt, quel grec, demandera-t-on, le grec classique, celui de la koinê, de la Septante ou de la patristique ? Qui est autorisé à en décider, au titre d’une compétence sur quels corpus ? Plus largement, la question de l’apprentissage du latin et du grec pose celle des systèmes d’enseignement et donc du périmètre de la discipline. Le grec et le latin ont-ils encore une place réservée dans l’enseignement secondaire ? Oui, non, selon quelles modalités, pourquoi ? Dans un excellent livre consacré à la place du latin entre le XVIe et le XXe siècle, Le latin ou l’empire d’un signe, Françoise Waquet concluait : « Réservons l’étude du latin aux professionnels de la culture humanistico-littéraire, que le latin devienne une spécialité dans la pleine dignité de ce terme ». Car « l’épuisement dont le latin mourut dans les années 1960 n’était point celui de la langue. Le latin a disparu parce qu’il ne voulait plus rien dire pour le monde contemporain. Tout ce qu’il avait incarné – une certaine idée de l’homme, une forme de distinction, un système de pouvoir, une visée universelle et au-delà une conception de la société, de son ordre, de ses normes – n’avait plus cours ou se disait autrement, et le modèle culturel hégémonique auquel il ressortissait était désormais victorieusement concurrencé ? »[5]

Pourtant, on recensait (encore) en France, en 2008, 70 419 « latinistes » et 15 762 « hellénistes » dans les lycées. Et les défenseurs du latin et du grec ne militent nullement en faveur d’une spécialité, mais au nom de quelque chose d’autre : le plus qu’une discipline justement. Au nom de ce plus qu’ont été les anciens, sont encore ou pourraient être ? Y a-t-il un enjeu aujourd’hui des Classics ou des anciens ? En quoi pourraient-ils représenter, pour reprendre une expression employée par Moses Finley dans les années 1970, un « relevant past » pour des sociétés qui se soucient pour l’heure davantage de mémoire et d’identité que d’histoire, tout en s’interrogeant, avec plus ou moins d’ardeur ou d’inquiétude, sur la globalisation et sur les façons d’y répondre dans les cursus scolaires ? À quoi bon apprendre ces langues mortes au caractère élitiste ?

On touche là au double destin. Moins les anciens sont présents dans l’espace public, plus progresse leur disciplinarisation ; mais plus se réduit leur présence (au-dehors), moins il est aisé de les défendre (à l’intérieur du système scolaire) comme discipline. Les défenseurs traditionnels des humanités le font au nom de ce que les Grecs ont été, comme si l’évidence du « miracle grec » avait toujours cours. Ils sont donc peu audibles, sauf auprès de ceux qui partagent déjà ce même état d’esprit. Mais, en agissant ainsi, ils finissent par desservir les études classiques comme spécialité et discipline. Ceux qui, en revanche, les défendent d’emblée sur une base disciplinaire (une spécialité parmi d’autres) ont du mal à argumenter : pourquoi faudrait-il (encore) des classicistes si nombreux ? alors qu’il y a tant d’autres études à promouvoir (en rapport avec le monde actuel et les publics des écoles) et risquent de se montrer peu convaincants, sauf à réintroduire subrepticement ou implicitement dans leur argumentaire ce que les anciens ont été (le plus que). A la limite, pourquoi faudrait-il traiter le latin et le grec différemment du sanscrit ou de l’akkadien, alors même qu’en Europe l’apprentissage des principales langues vivantes est en recul, tandis que l’anglais tend à devenir la seule langue de communication ou seule langue de service[6] ?

Laissant là, pour un temps, notre visiteur à ses observations et ses perplexités, je voudrais prendre de la distance et interroger ce plus qu’une discipline, à travers les principaux enjeux dont les études classiques ont été porteuses dans cette longue durée de l’histoire européenne. Plus exactement, quelles opérations le recours à ceux que l’on a d’abord nommés les Anciens a-t-il rendu possible et quels opérateurs ont été forgés, mobilisés, transmis ? Quels gestes ont été produits et reproduits ? Il ne s’agit au fond de rien d’autre que de la façon dont quelques noms ou notions, s’organisant en configurations changeantes, ont été incessamment repris, scrutés, investis et réinvestis au cours des siècles : le couple formé par les anciens et les modernes, mais aussi dans leur sillage les sauvages ou les barbares face aux civilisés, les classiques avec des préclassiques et puis des néoclassiques. A travers leurs interrelations et leurs oppositions, se dessine, en fait, le mouvement continué de production de la culture moderne de l’Europe, où le couple des Anciens et des Modernes tient longtemps un des premiers rôles, avec une longue histoire de « querelles »[7].

Le geste renaissant

De l’humanisme italien, je retiendrai ce geste seulement, et encore en le stylisant fortement. Dans le face à face qui s’instaure alors entre les anciens et les modernes se déploie « une ferveur d’espérance tournée vers le passé », pour le dire avec Alphonse Dupront, mais qui est tout entière animée par le désir de hisser le présent à la hauteur de ce passé glorieux qui s’est rouvert[8]. Une forte dimension polémique y est présente : rompre avec ce que l’on vient de nommer le Moyen-Âge, contester la translatio imperii, comme celle des études, et restaurer (restituere), refonder Rome au moyen du latin de Cicéron. Outre la restitutio ou la renovatio, elle-même rapprochée de la figure de la résurrection, les opérateurs mis en œuvre sont l’imitation, le parallèle et le couple formé par les Anciens et les Modernes. Tout cela fait qu’un tel geste comporte en lui-même la possibilité de sa réitération.

Si de Pétrarque à Montaigne les ruines de Rome prennent de plus en plus d’importance, elles sont aussi de plus en plus perçues comme des ruines. Pétrarque les voyait encore à travers Virgile et Tite-Live, Montaigne, visitant Rome, n’aperçoit plus qu’un sépulcre. D’une part, elles s’éloignent et, se désenchantant, elles requièrent, de plus en plus, la mise en œuvre de procédures érudites, comme l’épigraphie et l’édition des textes, pour les faire parler. De l’autre, elles restent prises, à l’instar de tout le passé antique, dans un fort rapport au présent. C’est là qu’intervient la force de l’exemple. L’humanisme s’organise en effet autour du paradoxe « d’une vision d’un monde neuf reconstruit sur une parole antique »[9]. L’audace de la Renaissance « avait besoin d’un exemple, et il ne pouvait pas en être d’autre […] que toute la réalité, littérairement connue, d’un monde antique resplendissant de gloire et se suffisant de soi avant que le christianisme ne naisse »[10]. L’audace consiste à élire justement ce passé-là.

Si l’on procède bien du passé vers le présent, selon le schéma de l’historia magistra, dans le même temps, sous l’effet de la rupture de continuité proclamée avec ce qui devient le Moyen Age, ce passé antique se donne aussi comme un présent « disponible », avec lequel on se sent « de plain-pied ». Ou encore, il est « une manière d’éternel à portée de soi ». Tel est bien le sens de la renovatio, mot d’ordre et formule de ralliement des humanistes : on rappelle et on commence à nouveau. A coup sûr, cette philosophie du retour était une philosophie du temps, à condition d’ajouter aussitôt, avec Dupront encore, qu’elle était « une certitude du temps, une plénitude du présent »[11]. Les hommes de la Renaissance n’atteindront pas à la philosophie moderne du progrès : celle-ci exige un temps ouvert, le leur s’arrête à eux-mêmes, tout en demeurant ouvert à la Parousie. C’est l’âge d’or des anciens, celui aussi de la pleine puissance du vis-à-vis instauré entre les anciens et les modernes. Vis-à-vis, les anciens sont aussi ce levier grâce auquel soulever le présent.

Le dégagement de la catégorie de classique

Que rend possible la mise en circulation du terme ? Avec le classique, on reprend quelque chose du geste renaissant, mais en le déplaçant. Formé sur le latin classis, classicus renvoie d’abord à une classification fiscale. Est par excellence classicus celui qui appartient à la première classe des contribuables. Un classicus scriptor, l’expression est employée une fois par Aulu-Gelle, désigne d’abord un écrivain qui n’est pas proletarius, bon pour être lu par les classici, et non par le peuple[12]. Un écrivain de premier ordre. Dans l’édition de 1685 du Dictionnaire universel de Furetière, le mot ne figure pas, alors qu’il existe une entrée « classique » dans celle de 1690, mais sa portée est circonscrite. Les classiques sont les auteurs « qu’on lit dans les classes, ou qui y ont une grande autorité ». Le nom « appartient particulièrement aux auteurs qui ont vécu du temps de la République, et sur la fin d’Auguste où régnait la bonne latinité ». A cette acception, l’Encyclopédie ajoutera : « les bons auteurs du siècle de Louis XIV et de celui-ci ». Au XIXe siècle, classique aura pour antonyme romantique, et l’affaire se jouera d’abord sur le front de la peinture, avec Jacques Louis David en champion du classique. Ainsi, d’abord réservée aux anciens, l’appellation passe chez les modernes (par le relais, notamment, de la catégorie de « siècle ») et revient en quelque manière du côté des Anciens avec la peinture de David. L’intéressant est que la notion de classique permet une circulation entre les anciens et les modernes, jusqu’à pouvoir s’appliquer aux uns comme aux autres. Le classique est un ancien déjà moderne ou un moderne encore ancien : déjà, encore veut dire en fait qu’il échappe largement au temps, conjoignant, selon Pierre Larousse, « la perfection du fond et de la forme ». Voltaire, quant à lui, estimait que, sous Louis XIV, « la langue fut portée au plus haut point de perfection dans tous les genres »[13]. Ainsi Classique peut jouer comme opérateur culturel, puisqu’il permet à la fois de relier et de discriminer. Classique pourra se dire en effet de certaines périodes anciennes (Athènes au Ve siècle, le siècle d’Auguste, mais aussi Sophocle par rapport à Eschyle et Euripide…), comme de certains moments de l’histoire des modernes (le siècle de Louis XIV, l’époque de Goethe…), étant bien entendu qu’existe un lien particulier, une relation d’élection entre ceux qui, modernes et anciens, ont reçu ou revendiqué cette appellation.

Ainsi, si nous revenons au moment de la Querelle des anciens et des modernes, les partisans des anciens estimaient que le Parnasse français était en passe de rejoindre les Parnasses grec et romain. L’épithète « classique » n’est pas encore disponible pour les réunir, mais l’idée chemine. Les trois protagonistes du Parallèle des Anciens et des Modernes (1688-1692) de Charles Perrault décident d’aller se promener à Versailles d’où le roi est absent. Faut-il voir, s’interrogent-ils en commençant, dans la métamorphose de l’ancien pavillon de chasse, l’accomplissement des anciens et la perfection de l’imitation ou le triomphe des modernes ? La solution serait d’y reconnaître un chef-d’œuvre classique, soit une œuvre où viennent confluer l’expérience des anciens et les attentes des modernes : la première donnant forme, sa forme (propre) à la seconde. Le classique peut être saisi comme une figure de compromis. Pourquoi, demande Marc Fumaroli, Boileau représente-t-il « l’incarnation du classique » ? Parce que, répond-il, « les lettres, préservées de toute servilité moderne par leur ancrage dans l’Antiquité, seront d’autant plus honorables pour le roi et serviront d’autant mieux la santé du royaume qu’elles ne répondront pas à des motifs de circonstance, comme le veulent les Modernes : elles s’enracineront dans le fonds permanent de vérité et beauté que seule garantit à l’invention française sa filiation avec les classiques anciens »[14].

Alors que les modernes, qui se considèrent comme les véritables anciens, ne voient pas pourquoi, diable, ils devraient imiter des jeunes, maladroits encore, sinon franchement rustauds ? L’imitation ne peut donc être que dévaluée comme esclavage, alors que les partisans des anciens en défendent une conception dynamique (l’imitation créatrice). Mais, le point important, est qu’imiter aussi bien que ne plus imiter sont clairement deux façons de vouloir être modernes ou le mieux modernes. Dans son Épitre I, Boileau se présente en effet comme celui qui « jadis à tout son siècle a dit la vérité » et qui « a pourtant de ce roi [Louis XIV] parlé comme l’Histoire[15] ». Par la profondeur de champ ou la hauteur de vue que lui permet son art poétique, il est le mieux à même de louer le roi comme il faut. À la différence du geste renaissant, les défenseurs des anciens sont moins habités par le désir de renovatio ou de renaissance de l’Antiquité que par celui de donner toutes ses chances à un présent qui, grâce au souverain, est déjà en passe d’être incomparable, et donc un modèle, mais à l’expresse condition de ne pas s’enfermer en lui-même et de ne pas céder à l’aveuglement d’un excès d’amour-propre.

Classique va poursuivre son chemin, venant s’opposer à romantique, tandis que les Anciens, pour leur part, vont s’éloigner et peu à peu sortir de l’usage courant. Au cours du XIXe siècle, quand, dans les universités, les savoirs commencent à s’institutionnaliser et à se professionnaliser, « Antiquité classique » se spécialise pour désigner la Grèce et Rome. C’est justement le moment où s’imposent d’autres antiquités (les antiquités nationales, orientales, etc.). Le « spécialisme » répond aux exigences d’un savoir qui veut pouvoir se revendiquer comme scientifique. La dernière étape sera celle des découpages disciplinaires. En France, les réformes de l’enseignement du début du XXe siècle instaurent les deux filières dans les lycées : la classique et la moderne (d’abord dévalorisée). Pour les meilleurs élèves, l’idéal sera, jusque dans les années 1960, de combiner les deux (le grec et les mathématiques), tout en optant, pour finir, pour les grandes écoles d’ingénieurs.

La philologie

La philologie semble être le contre-exemple de ce que j’indiquais plus haut. Comment soutenir que les études classiques sont plus et moins qu’une discipline, alors même que la philologie a été tenue pour la discipline par excellence et qu’elle s’est proposée, voire imposée comme modèle en Europe et dans une grande partie du monde ? Depuis ce jour d’avril 1777 où F.A.Wolf s’enrôle comme studiosus philologiae jusqu’aux réflexions de Ulrich von Wilamowitz sur la philologie et l’école à la fin du XIXe siècle, se déploie, sur plus d’un siècle en Allemagne, un temps particulièrement fort du rapport aux anciens[16]. D’abord discipline (encore) idéale, la philologie aura le plus grand mal à accepter de devenir une discipline parmi d’autres, après avoir joui du statut de discipline à part : tel est le mouvement général. Avec les grands fondateurs (Winckelmann, Wolf, Humboldt), on relève une nette reprise du geste renaissant, non sans, là aussi, plusieurs déplacements. La dimension polémique est présente, mais dirigée en priorité contre la France. La culture française est en effet fondamentalement perçue comme romaine, comme ayant imité les Latins et relayé l’Empire. Et quand, pour parcourir tout le cycle de l’imitation, on aura rappelé que les Romains, eux-mêmes, ont imité la culture grecque et sont devenus pleinement Romains en imitant les Grecs, on comprendra mieux la proposition de Winckelmann aux Allemands d’imiter directement les Grecs. C’est seulement en allant « puiser » directement aux sources de l’art grec qu’ils auront la possibilité, en court-circuitant le cycle de l’imitation et le parcours de la translatio des études, de s’épargner de se faire « les singes d’Arlequins » pour trouver la capacité de devenir pleinement eux-mêmes Grecs ou véritablement Allemands.

La question de fond qui est posée est clairement celle de la Bildung aujourd’hui, dont Humboldt, à travers le Humanistiches Gymnasium, se fait l’ardent promoteur. Là, le latin et le grec reçoivent une place centrale comme instrument de formation de l’individu accompli et voie d’accès à l’autonomie. Or, la Grèce étant, pour Winckelmann, le lieu où le « bon goût » a commencé à se former (bilden), l’imitation des Grecs se présente bien comme « l'unique façon de devenir grands et, si c'est possible, inimitables ». Se marquait là le tranchant d’une rupture et s’indiquait la possibilité d’un Sonderweg pour les Allemands. L’imitation devient un combat pour l’identité et, en fait, le vrai choix de l’originalité[17]. La nationalisation de l’imitation est en marche et la philologie devient une science par excellence allemande.

Il ne s’agit plus de renovatio, ni de parallèle ni même de modèle à proprement parler, mais d’une Grèce idéale (patrie perdue et absente à jamais). Car imiter désormais ne veut pas dire tenter de refaire ce qu’ont fait les Grecs, mais faire comme ils ont fait. Dans une lettre à Goethe écrite depuis Rome en 1804, Humboldt précisait bien : « Ce serait une illusion que de souhaiter être des citoyens d’Athènes ou de Rome. C’est seulement dans la distance, dans la séparation d’avec l’ordinaire, seulement comme passé révolu que doit nous apparaître l’Antiquité. »[18] Le rapport à la Grèce s’idéalise et s’historicise tout à la fois. Cette imitation créatrice est le plus court chemin pour devenir soi-même, c’est-à-dire Allemands, ou les meilleurs ou encore authentiquement Modernes.

Après 1870, le temps viendra où la trop grande place du latin et du grec dans l’enseignement sera perçue comme un frein pour devenir de plus en plus modernes. C’est alors que les enjeux si vifs dont la philologie à ses débuts était porteuse s’émoussent quelque peu, ce qui ne l’empêche nullement, au contraire, de poursuivre son institutionnalisation et sa disciplinarisation. Renonçant à ses ambitions de science générale (cognitio cogniti), elle renforce son caractère technique et se revendique, notamment avec Wilamowitz, comme science totale de l’Antiquité (Alterstumwissenschaft) : de la seule Antiquité classique. C’est justement alors que Nietzsche lancera ses critiques acerbes contre le Gymnase qui défaille à conduire les élèves vers la « patrie grecque » et en fait « des serviteurs du jour ».

Ce geste philologique (qui a tendu un temps à faire coïncider science de l’Antiquité et science allemande) gagne à être mis en perspective, en prêtant justement attention à la dimension polémique. Si l’on examine, en effet, les choses à partir de l’expérience française, on observe que les enjeux du rapport aux Anciens se posaient depuis le début du XIXe siècle en d’autres termes. L’échec de la Révolution avait définitivement fermé la voie de l’imitation et ruiné le recours au parallèle. Etre moderne imposait de rompre avec les anciennes républiques et de ne plus confondre, ainsi que l’avait énoncé Benjamin Constant, la liberté des Anciens et celle des Modernes. Après la défaite de 1870 et la Commune, Hippolyte Taine encore, dans ses Origines de la France contemporaine, estimera opportun de dénoncer les méfaits de l’esprit classique[19]. Quant à l’érudition, utile à coup sûr, sa première fonction (politique encore) était de défaire les illusions trop longtemps entretenues sur l’égalité spartiate ou la liberté du citoyen athénien. Restait seulement ouverte l’ancienne voie de la formation du goût, de la découverte d’une beauté soustraite au temps et de l’apprentissage d’un art de raisonner et de parler : bref, les humanités (culminant avec la classe de Rhétorique). Enfin, la dimension polémique existe : du côté allemand, au départ, à l’encontre de la culture française ; du côté français, plus tard, avec une méfiance à l’endroit d’une science « allemande » tentant d’envahir l’Université et à laquelle il convenait de faire barrage. D’où l’on voit que la discipline excède la discipline ou qu’elle gagne, pour être comprise, à être regardée transnationalement.

Un geste contemporain

Je ne ferai que mentionner, ici, les diverses mobilisations conservatrices ou franchement réactionnaires qui, au XXe siècle, ont encore fait appel aux Anciens, mais contre les Modernes, par rejet des temps modernes. Ce geste est l’exact opposé de celui des Humanistes ainsi que des reprises et variations qu’il avait inspirées jusqu’alors : on passait par les Anciens pour devenir Modernes. Les enrôlements les plus massifs ont été ceux du fascisme et du national-socialisme. Ainsi, en Allemagne, bon nombre des philologues sont venus prêter leurs concours à la fabrication du politischer Mensch nazi et justifier un nouvel humanisme, en rupture avec celui de la Renaissance et des Lumières, au motif qu’il avait eu en vue l’individu et non la communauté. Mais, à la base, dans les écoles, il s’agissait pour les professeurs de défendre la place de l’enseignement du grec et du latin, alors même que se préparait une refonte des cursus et des programmes. Par refus de l’histoire, d’un temps orienté vers le futur, les dirigeants nazis ont tenté de réactiver un modèle de l’historia magistra vitae, en faisant appel aux précédents romains[20]. Je ne m’arrêterai pas non plus sur les tribulations du Moderne (à travers le Néoclassique, tout particulièrement, ou, en dernier lieu, avec le Postmoderne), afin de revenir, pour conclure, vers mon point de départ : la situation des études classiques aujourd’hui[21].

De quel geste, autre que routinier, ont-ils été récemment l’objet ? J’en vois un, politique ou de repolitisation du rapport aux Grecs, celui accompli face aux totalitarismes, et chacun à sa façon, par Hannah Arendt, Jean-Pierre Vernant et aussi, un peu plus tard, par Cornelius Castoriadis. Par chacun d’eux, en effet, et si différents soient-ils, la cité grecque a été appréhendée comme ce signe, au moins, qu’une autre politique, une autre acception du politique était concevable, l’avait été, pourrait l’être encore. Arendt parlait de « trésor perdu » ; Castoriadis de « germe » ; Vernant de Grecs qui, en rompant avec l’Un de la monarchie pour instaurer un espace commun de délibération publique, pouvaient être revisités à la lumière de son expérience de la Résistance et du communisme[22]. Le couple des Anciens et des Modernes n’allait évidemment pas reprendre du service, ni renovatio, ni parallèle, ni imitation n’était à l’ordre du jour, mais ce Back to the Greeks était une voie pour questionner le présent : en élaborant des modèles à penser et pour penser. Dans les années 1970 ensuite, le rapprochement avec les Sauvages et le recours à l’analyse structurale, en se référant à Claude Lévi-Strauss, ont conduit vers une anthropologisation du rapport à la Grèce. Était recherchée non pas une prétendue modernité des Grecs, mais dessinée, dans la distance des commencements et à travers le prisme d’un certain ensauvagement, leur étrangeté, altérité, mais aussi la force d’une singularité.

Et depuis lors ? Le communisme s’est effondré, la démocratie est un must et l’empire américain une réalité (même si elle est questionnée). Les Anciens ont-ils voie à ce nouveau chapitre ? Tous les débats menés aux États-Unis et ailleurs (par des classicistes avant tout) sur la polis, la démocratie ancienne et moderne seraient à prendre en compte, mais avec une question : celle de leur impact réel en dehors de la discipline, dans cet espace public autrefois saturé de la présence des Anciens ?[23] Des changements intervenus depuis une trentaine d’années, je ne retiendrai, ici, que la montée en puissance du présent dans notre expérience du temps. Elle est allée de pair avec une crise de l’avenir ou une fermeture du futur[24]. La mémoire l’emporte désormais sur l’histoire et tout ce qui tombe hors du cercle du présent se trouve repoussé hors champ et perd de sa visibilité. Même si le présent tend à s’allonger, les Anciens, en nombreuse compagnie il est vrai, sont largement hors champ. S’étend dans cet espace une sorte de carrière ou de vaste friche industrielle où chacun peut venir se servir, soit en se contentant de prélever la pièce ou le débris dont il a besoin, soit en usant des techniques entrées dans notre quotidien de la présentification. On a, en somme, une nouvelle version de l’exemplum d’autrefois, mais sans la force de l’exemple, puisqu’il n’implique pas l’imitation, surtout pas. Relèverait du premier type la citation décontextualisée, telle que pratiquée par l’architecture postmoderne, dont le projet est de se distinguer du moderne, en indiquant pour l’œil des écarts (qui peuvent être autant de clins d’œil). Mais la démarche ne correspond ni à un pas en arrière ni à un pas en avant, mais plutôt à un pas de côté. Les usages publicitaires de noms antiques (qui peuvent d’ailleurs n’être en fait que des acronymes plus ou moins malins) relèvent encore de la citation, mais on est là au degré presque zéro[25]. En s’emparant dernièrement de sujets antiques, l’industrie cinématographique (Troy, Alexander, Gladiator…) joue à fond la carte du dépaysement et de la présentification. On est à mille lieux du peplum de naguère. Et que dire du dernier film en date, les «300 » (Léonidas aux Thermopyles), entièrement réalisé en studio et par ordinateur, plus inspiré de Matrix que d’Hérodote, et qui n’aurait de spartiate que son budget ?[26]

Les disciplines, impliquant et exprimant un certain rapport au temps, relèvent de ce que j’appelle le régime moderne d’historicité, où le futur occupe la première place. Il est à la fois le but à atteindre et la lumière qui éclaire le chemin. En matière disciplinaire, cela implique de mieux organiser la production et la transmission des connaissances, afin de produire plus, mieux, plus vite, de nouvelles connaissances. On est dans une logique d’accumulation et de progrès. Mais dès lors que la catégorie du futur, comme ressort de l’action, perd de son évidence, un tel modèle de production se trouve remis en question. On entre alors dans l’ère de la flexibilité généralisée, de la mobilité, du refus des structures lourdes ou pérennes et des programmes longs. Dans le monde des entreprises, ces transformations ont été décrites comme « nouvel esprit du capitalisme »[27]. Les dernières années en ont vu la généralisation.

Avec un certain décalage, l’organisation de la recherche est priée de ou incitée à transposer les mêmes schémas. Il va sans dire que les situations varient suivant les pays et les systèmes d’enseignement, mais la tendance est générale. Les disciplines – devenues « traditionnelles » – tendent, dès lors, à apparaître comme de grandes usines vouées à l’obsolescence, car inaptes à être en phase avec leur temps, trop lentes qu’elles sont à réagir à la demande, trop malhabiles à s’adapter au monde de l’entreprise et à la compétition internationale. La recherche et développement, l’innovation tendent à prendre le pas dans les financements (même publics) sur la recherche fondamentale. D’où les difficultés chroniques d’un organisme comme le CNRS en France, avec ses postes de chercheurs permanents et ses équipes pérennes. Perçu comme une citadelle des disciplines, il est prié de justifier, presque chaque jour, de son existence. Le lien entre le passé et le futur s’étant défait reste le seul présent. D’où, entre autres, les interrogations un peu partout sur les curricula et les canons : former qui, à quoi, comment ? Pour hier, pour demain, ou aujourd’hui pour aujourd’hui ?

Face à cette crise du temps, une première réplique, venue des disciplines elles-mêmes, mais aussi d’institutions diverses et d’entreprises, a été la pratique du temps d’arrêt et du regard rétrospectif : retracer le chemin parcouru, se préoccuper de ses archives et de son histoire. Les disciplines s’intéressent à leur histoire. D’où venons-nous, par quoi sommes-nous passés ? Ce moment réflexif ou historiographique, en tout cas, critique, se trouve bientôt absorbé dans le grand mouvement qui a, pour maîtres-mots, mémoire, identité et patrimoine. Dans le cas du rapport aux anciens, cet intérêt historiographique s’est traduit par tout un ensemble de travaux interrogeant les formes d’appropriations et de réappropriations des anciens et des classiques, selon les époques et les traditions nationales. Venu de l’Altertumswissenschaft et de l’historicisme de Croce, Arnaldo Momigliano en serait la figure éponyme, on y croiserait Moses Finley, avec sa Democracy ancient and modern, Pierre Vidal-Naquet et sa Démocratie grecque vue d’ailleurs, bien d’autres dernièrement un peu partout dans le monde. Engagées avant et suivant d’autres cheminements, ces réflexions gagnent en visibilité en ces années là.

Dès l’instant que cette approche s’attache aux enjeux successifs (la portée des « gestes » en direction des Anciens) et se conçoit comme comparative, elle ne se réduit nullement à de l’antiquariat. Une histoire des réappropriations, soucieuse des écarts et attentive à scruter les quiproquos, est tout le contraire d’une course toujours perdue à l’actualisation, où l’on s’évertue à moderniser les Anciens pour les déguiser en contemporains, voire en précurseurs. Une histoire des gestes, telle que je viens de l’esquisser, relève de cette approche. A la fausse bonne solution de la présentification, il convient d’opposer une pratique de la re-présentation. Car c’est seulement dans une distance reconnue, balisée, que peut surgir un questionnement fructueux d’eux mais aussi, du même mouvement, de nous-mêmes. Il n’en résulte ni abrasement ni affadissement des œuvres, pas davantage un relativisme œcuménique, mais, parfois, quelque chose comme le bonheur de découvrir, à force de travail, ce que ces auteurs anciens ont pu penser et n’ont pas pu penser et ce que nous, dans ce mouvement d’aller et retour entre eux et nous, pouvons, à partir d’eux, grâce à eux, voire contre eux, penser sur eux et sur nous : Nos Grecs et leurs modernes dit le titre d’un livre dirigé par la philosophe Barbara Cassin, nos modernes (des philosophes, en l’espèce) et leurs Grecs[28].

La voie patrimoniale et identitaire est une autre fausse solution : les Grecs et les Romains au nom des racines culturelles et de la généalogie de la civilisation occidentale. Si cette approche conservatrice n’est pas neuve, le multiculturalisme a pu lui apporter un regain d’actualité. A chacun sa civilisation, alors pourquoi, disent certains, s’imposer un détour par une civilisation morte depuis longtemps et qui a conduit la vieille Europe à faire tout ce qu’elle a fait ? Ou bien, position symétrique et inverse : il est nécessaire de réaffirmer la civilisation occidentale contre les dangers du multiculturalisme, en se plaçant dans la perspective du heurt développée dernièrement par Samuel Huntington[29].

Plus prometteuse que le repli identitaire est la réplique comparatiste, surtout si elle peut passer de comparer à : les Anciens et les Modernes, la démocratie, les impérialismes anciens et modernes, etc.) à comparer entre. The Peloponnesian war and the Polynesian war, ainsi que s’y est risqué Marshall Sahlins dans son dernier livre Apologies to Thucydides. (“We owe a lot to the old man !)[30]. Je pense aussi aux expériences risquées et ambitieuses conduites entre la Grèce et la Chine par Geoffrey Lloyd depuis sa base grecque ou François Julien à partir de la philosophie classique et, plus largement, aux échanges (ne datant pas d’hier) entre les études classiques et l’anthropologie. Si l’opérateur heuristique mobilisé est celui de la comparaison, il ne s’agit pas, à chaque fois, de la même forme de comparaison. Quand l’évolution domine, la comparaison n’est pas du même type que lorsqu’on se place dans une perspective structuraliste, puisque, selon les cas, le temps est, n’est pas ou devient un facteur pertinent. Discipline comparatiste comme d’autres, les études classiques sont alors tributaires des façons de concevoir et manier la comparaison et sont invitées aussi proposer et à expérimenter en la matière : Marcel Detienne ne cesse de s’y essayer et de convier à expérimenter avec lui[31].

Il y a enfin une responsabilité de la transmission d’un savoir, si j’ose dire, en état de marche à ceux qui viendront après nous. Pour qu’il n’y ait pas coupure, rupture irrémédiable. Si l’on se situe là nettement du côté de la discipline entendue comme spécialité, avec les apprentissages qu’elle implique, on l’excède aussi. On retrouve encore le caractère double, puisqu’on ne peut faire que ce plus qu’une discipline n’ait pas eu lieu, que les Anciens n’aient pas été placés longtemps par nous en position de vis-à-vis et l’objet d’une série de gestes inséparables de l’élaboration du projet moderne, jusqu’à ce qu’ils soient récusés, perdus de vue, remplacés par d’autres. Il s’agit d’archives, d’éditions, de musées et de bibliothèques, mais pas seulement. Nous n’avons pas à priver nos successeurs d’une ressource éventuelle : de la possibilité de la réitération d’un geste qui, s’il devait advenir, n’en serait, pourtant, pas moins pleinement le leur. Encore convient-il de rendre ce geste possible : matériellement et intellectuellement, en leur indiquant des chemins possibles vers ce pays des Anciens ou mieux cet « arrière-pays ».

Le destin des disciplines, des études classiques comme des autres, dépend, pour finir, de notre capacité à convaincre de l’intérêt pour une société – et plus encore si le présent est devenu son seul horizon quotidien – de disposer de lieux où l’on s’efforce non pas de se détourner du présent, mais où l’on commence par s’en déprendre pour mieux le comprendre. Il ne s’agit ni de cloîtres pour oublier le siècle, ni de conservatoires du passé, confis dans le passéisme et habités par la nostalgie mais, plutôt, d’espaces d’estrangement et producteurs inventifs d’inactualité. Car la déprise est une première condition pour rappeler, interroger d’autres rapports au temps et aux figures qui en ont été investies (les Anciens, les Classiques en l’occurrence, mais aussi les Sauvages ou les Modernes), s’exercer au décentrement, rouvrir des possibles, faire choix de vis-à-vis, relier différemment champ d’expérience et horizon d’attente, tisser autrement passé, présent et futur.

François Hartog

 

[1] Ernest Renan, Histoire de l’étude de la langue grecque dans l’Occident de l’Europe depuis la fin du Ve siècle jusqu’à celle du XIVe siècle, édité par P. Simon-Nahum,  Paris, Cerf, 2009, p. 785. 

[2] Salvatore Settis, Futuro del Classico, Turin, Einaudi, 2004, p. 114.

[3] Pour une réflexion d’ensemble sur la notion de discipline, voir J. Boutier, J.-Cl. Passeron, J. Revel (eds.), Qu’est ce qu’une discipline ? Paris, Editions de l’EHESS « Enquête 5 », 2006. Je renvoie, ici, aux articles de J.-L. Fabiani, Cl. Blanckaert, G. Lenclud.

[4] Pierre Vidal-Naquet, La démocratie grecque vue d’ailleurs, Paris, Flammarion, 1990, p. 95-137.

[5] Françoise Waquet, Le latin ou l’empire d’un signe, Paris, Albin Michel, 1998, p. 321, 322, 323.

[6] Pierre Judet de La Combe, Heinz Wismann, L’avenir des langues, Paris, Cerf, 2004, p.113-114, 122-125.

[7] François Hartog, Anciens, modernes, sauvages, Paris, Galaade, 2005.

[8] Alphonse Dupront, Genèse des temps modernes, Paris, Gallimard/Le Seuil, coll. Hautes Etudes, 2001, p. 49.

[9] Francisco Rico, Le rêve de l’humanisme, Paris, Les Belles Lettres, 2002, p. 19.

[10] Dupront, op. cit., p. 49.

[11] Ibid., p. 51.

[12] Settis, op. cit., p. 100.

[13] Voltaire, Le siècle de Louis XIV, Bibl. de la Pléiade, p. 1570.

[14] Marc Fumaroli, « Les abeilles et les araignées » dans La Querelle des anciens et des Modernes XVIIe-XVIIIe siècles, Paris, Gallimard (Folio), p. 153.

[15] Ibid., p. 151.

[16] Michael Werner, « Le moment philologique des sciences historiques allemandes », Qu’est-ce qu’une discipline ? op. cit., p. 171-192.

[17] Hartog, Anciens, modernes, sauvages, op. cit., p. 95-96.

[18] Hartog, Mémoire d’Ulysse, Récits sur la frontière en Grèce ancienne, Paris, Gallimard, 1996, p. 210.

[19] Hippolyte Taine, Les origines de la France contemporaine, Paris, R. Laffont, 1986, p. 139-152 (« L’esprit classique »). Fustel de Coulanges l’avait encore fait dans les premières pages de sa Cité antique en 1864.

[20] Johann Chapoutot, « Le national-socialisme et l’Antiquité », thèse inédite, Université de Paris 1, 2006.

[21] Apparu à la fin du XIXe siècle, le terme servit d’abord à décrire l’art de Poussin, avant de s’appliquer à la période 1750-1830. David Irwin, Neoclassicism, Londres, Phaidon, 1997.

[22] Hartog, Anciens, modernes, sauvages, op. cit., p. 192-194.

[23] Voir entre autres, I. Morris, K.A. Raaflaub (ed.), Democracy 2500 ?: Questions and Challenges, Dubuque, Iowa, 1998, ainsi que les derniers livres de Josiah Ober ; Loren J. Samons II, What’s wrong with Democracy ? From Athenian Practice to American Worship, University of California Press, 2004, soutient que le régime athénien a tenu si longtemps non pas grâce à, mais malgré la démocratie. Mogens Herman Hansen, The Tradition of ancient Greek Democracy and its Importance for Modern Democracy, Historisk-filolofiske Meddelelelser 93, Copenhague 2005.  F. Hartog, « Fin de la démocratie athénienne », in Pauline Schmitt-Pantel et François de Polignac (eds.), Athènes et le politique. Dans le sillage de Claude Mossé, Paris, Albin Michel « Bibliothèque histoire », 2007, p. 311-329.

[24] Hartog, Régimes d’historicité, Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2003.

[25] Michèle Gally, Le bûcher des humanités, Le sacrifice des langues anciennes et des lettres est un crime de civilisation !, Paris, Armand Colin, 2006, p. 103-105.

[26] G. Nisbet, Ancient Greece in film and Popular Culture, 2 ed. Exeter, Bristol Phoenix Press.

[27] Luc Boltanski, Eve Chiappello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.

[28] Barbara Cassin, Nos Grecs et leurs modernes, Paris, Seuil, 1992. Miriam Leonard, Athens in Paris, Ancient Greec and the Political in Post-War French Thought, Oxford, Oxford University Press, 2005. 

[29] Samuel Huntington, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, Simon & Schuster, 1996.

[30] Marshall Sahlins, Apologies to Thucydides, Understanding History as Culture and Vice Versa, Chicago, University of Chicago Press, 2004.

[31] Marcel Detienne, Comparer l’incomparable, nouvelle éd., Paris, Seuil, 2009.