Recension de Pierre Laurens : "Histoire critique de la littérature latine" (Cécilia Suzzoni)

Recension, par Cécilia Suzzoni, de Pierre Laurens : Histoire critique de la littérature latine, parue dans le dernier numéro du bulletin de   L'APL (L'Association des professeurs de Lettres).


Pierre Laurens

Histoire critique de la littérature latine

Paris, Les Belles Lettres, 2014

652 p., 39, 50 euros.

Avouons- le : la recension de cette  somme est intimidante…Face à un pareil défi nous choisirons de signaler les fortes raisons qui font de cette nouvelle histoire de la littérature latine  un parcours dans l’immense musée des auteurs latins, certes  érudit , mais surtout à même  de rendre passionnante, aux yeux d’un  lecteur contemporain non spécialiste, une histoire qui  pour la première fois fait entendre le dialogue  fervent et conflictuel que ces grandes figures ont entretenu, non seulement avec les écrivains et la critique « modernes », mais d’abord avec leur propre temps : histoire critique, car  d’emblée arrachée  aux repères paisibles d’une chronologie attendue, ressaisie dans le rythme dynamique des avatars d’une « réception mouvementée ». Même si, assumant ses limites,  elle n’intègre pas la littérature patristique, non plus que la littérature du Moyen Age et celle de la Renaissance latine, elle  offre  cet intérêt précieux de ne pas s’en tenir au canon de la latinité classique, mais de faire une part substantielle aux « zones périphériques de la  latinité », et donc d’œuvrer à une histoire du goût moins sensible à l’idée de décadence qu’à celle d’évolution.

            Le sous-titre : « De Virgile à Huysmans » indique d’entrée de jeu l’heureux parti pris de suivre les fortunes diverses d’une « Bella Scola » qui regroupe dans une Première partie  les Pères fondateurs et  leurs œuvres  : Virgile, figure tutélaire de  Dante, amoureusement commenté par Montaigne,  exclu du Panthéon du moderne et décadent Des Esseintes, qui ne voit plus en lui que l’académique et fade Cygne de Mantoue ; Virgile retrouvé, via « l’épais dossier des traductions »,  sous la plume de Valéry, Klossowski, et tout récemment  Paul Veyne qui lui assure, avec sa récente traduction de l’Eneide, une triomphale entrée dans le IIIème millénaire ! Même parcours sinueux pour Cicéron, l’« orator noster », enjeu de tant de batailles depuis la dévotion pétrarquiste, la querelle érasmienne du Ciceronianus, la tenace haine du même Des Esseintes qui éreinte « les adipeuses périodes du Pois chiche », sans que pour autant la modernité ne cesse de questionner celui qui, d’une certaine manière, aura inventé dans ses Lettres l’individu moderne.  Horace et Ovide, lus  au miroir de la modernité, retrouvent  eux aussi les accents novateurs d’une poésie, trop souvent réduite paresseusement par les néoclassiques à une poétique de la  mesure et à une joliesse de surface. Preuve en est  Le  « ravissement esthétique » de Nietzsche devant la langue poétique d’Horace : « Il est des langues où l’on ne saurait même se proposer une telle réussite ». Quand à Ovide, l’arrêt sur les Métamorphoses, ces « archives du monde »,   recompose un univers poétique, celui de cette Fable, dont Starobinski pourra dire à juste titre qu’elle a été longtemps  la condition de la lisibilité du monde culturel tout entier. Les Tristes et les Pontiques offrent pour leur part la scénographie tragique de figures de l’exil où devaient se retrouver «  tous les déchus qui ont surnagé en écrivant » , selon l’expression de  Xavier Darcos  citée par Pierre Laurens ; mentionnée également la belle  préface de Marie Darrieussecq à sa propre traduction de ces deux textes d’Ovide ; une traduction qui  témoigne, « sans timidité due à l’antique », de l’implication du lecteur moderne, « entendant cette voix qui fait appel à tous ».

La Deuxième  partie de cette Histoire, consacrée aux Genres de la prose et de la poésie, montre, à l’occasion de telle ou telle dépréciation, réhabilitation, combien s’est joué très tôt ce sentiment, que l’on croirait bien naïvement réservé aux « modernes », d’une appartenance à un moment neuf, où les Anciens sont traités par les Modernes avec nostalgie ou désinvolture. Moment sympathique que cette réhabilitation de Plaute, victime de la « dépréciation classiciste »  qui avait fait de Térence le « Best -seller de l’Imprimerie ». Il est éclairant  pour le lecteur moderne de voir  Sénèque le philosophe, bientôt admiré par Diderot, victime de « la jalousie professorale » du grand  Quintilien « hostile  à toute nouveauté »… D’une manière générale la querelle des styles entre « vieux » et « nouveaux poètes », qu’il s’agisse de l’épigramme ou de l’élégie,  est réinterprétée au XIXème siècle en termes polémiques par Nisard, chantre chagrin  de ces « bureaucrates assis » exaspérés par l’esprit nouveau, et par Huysmans qui, dans son À rebours, n’a pas de mots assez durs pour « le râtelier classique » insensible à la richesse des  poètes mineurs de l’Antiquité tardive, auxquels cette Histoire critique rend justement hommage.

L’on sait que les Lettres et les sciences ne constituent pas à Rome deux univers distincts. La littérature technique et érudite, Troisième partie de l’ouvrage,  est l’occasion de montrer comment une culture encyclopédique, scellant l’accord de « l’exercice des mots » avec « l’horizon des choses », pour reprendre l’expression citée du poète Esteban, est à l’œuvre aussi bien dans l’architecture, la linguistique, le droit, l’astronomie, la géographie. La magnifique préface du De architectura de Vitruve fait comprendre pourquoi Auguste   prit autant de plaisir à lire Vitruve qu’à écouter Horace. Et l’on s’étonne moins d’apprendre que  César préparait pendant sa campagne des Gaules un essai linguistique sur l’analogie…

« Histoire d’une histoire de la littérature », cette somme insiste sur un aspect particulièrement  émouvant de cette plongée dans le patrimoine latin en rappelant  l’immensité du naufrage, la liste des auteurs absents. La Quatrième partie  rend un bel hommage à l’extraordinaire « travail de géants »  de ces héros de l’édition des textes fragmentaires ; elle  offre une passionnante « esquisse d’une cartographie » où voisinent, entre autres, un  extrait de La Loi des Douze Tables et un magnifique fragment d’un Discours de Tiberius Gracchus dénonçant la condition impitoyable faite à ces prolétaires qui « combattent et meurent pour les maîtres du monde », et « qui n’ont pas à eux une motte ! »

C’est enfin  le choix assumé d’un regard sage et lucide sur cette formidable réserve de sens et de savoir que nous voudrions souligner. Sans méconnaître, évidemment, la part de l’immense dette des Latins envers les Grecs (Utraque lingua, utraeque litterae), Pierre Laurens, comme Marc Fumaroli, se refuse à y  déchiffrer « la trace d’une pure et simple dérivation épaisse des Grecs ». Tout en reprenant à son compte la nécessité du « regard éloigné » auquel les Antiquisants sont devenus particulièrement sensibles, il revendique aussi sans complexes une continuité culturelle, forte justement, à travers « une suite de débats passionnés »,  de cette incessante réappropriation et réinvention par les modernes d’un patrimoine littéraire antique toujours actualisé. George Steiner  rappelait dernièrement à son propos que s’il arrivait que se tarisse « cette source qui ouvre un si grand fleuve de langage », pour reprendre le vers de Dante, c’est, « avec l’effacement  à l’horizon de l’ancien »,  « le moderne qui entrerait  au musée »…

 A un moment où les études littéraires, par ailleurs si tragiquement fragilisées, ne se passent plus du dialogue transdisciplinaire avec les sciences du langage et  les sciences humaines, cette Histoire critique de la littérature latine est  précieuse : elle rappelle combien fut et reste fructueux ce formidable espace de traduction et d’interprétation que nous devons au corpus gréco-latin ; en faisant une place non négligeable à une Antiquité « non canonique »,  elle met  en garde contre tout usage frileux ou essentialisé de cette somme de savoirs toujours déjà critiques d’eux -mêmes, toujours en mouvement. Surtout, en associant étroitement l’histoire de la langue latine et celle des œuvres, elle met en garde contre la coupure entre langue et littérature, un danger dont on sait combien il menace la formation des professeurs de Lettres. 

                                                                                  Cécilia Suzzoni 

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